L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
La Jetée (une semaine)
avec Nolan.
Une semaine sur la jetée, une journée en mer et une heure dans les airs :
voici les trois repères temporels du récit de Dunkerque qui innervent la
bande originale, écrite à quatre mains avec Richard King. Chaque
chronologie se développe indépendamment avant de se rejoindre, de se
mêler, petit à petit, avec les autres. De fait, la composition musicale de
Zimmer (ainsi que le travail de sound design des dizaines de techniciens) se
fait quasiment expérimentale, telle que la décrit Emmanuelle Bobée dans
son article « La partition sonore et musicale de Dunkerque (C. Nolan,
2017). Une expérience sensorielle inédite » (Création musicale et sonore
dans les blockbusters de Remote Control , Revue musicale OICRM, 2018).
L’autrice met également l’accent sur la montée en tension des différents
thèmes musicaux pour souligner l’urgence grandissante de la situation :
« Outre le fait que la puissance sonore semble croître indéfiniment au gré
des péripéties rencontrées par le jeune soldat anglais, la force et l’originalité
de cette composition hybride résident dans la complémentarité et
l’imbrication d’éléments constitutifs a priori disparates, tels que le
chromatisme, la pulsation donnée par le tic-tac d’une montre, le sinistre
gémissement des bateaux engloutis par la mer, ou encore les premières
mesures de la variation “Nimrod” d’Edward Elgar. » En outre, le cliquetis
de la montre, repris d’Interstellar , est un motif qui rejoint la longue liste
des procédés musicaux du compositeur et de ses équipes, ajoutant un aspect
froid et mécanique au déroulé des événements. Récit, image et sons revêtent
certes des apparences expérimentales, mais démontrent aussi l’adaptabilité
des auteurs qui se trouvent, en définitive, au paroxysme de leurs styles
respectifs, poussant l’expérience encore un peu plus loin pour se mettre
eux-mêmes au défi et livrer une œuvre à la fois somme et concentrée :
Dunkerque ne dure qu’une heure et quarante-sept minutes, le film le plus
court de Nolan depuis Following alors qu’il s’agit d’un blockbuster .
LA JETÉE (UNE SEMAINE)
Dunkerque , dans l’idée de film-foule et dans la droite lignée du style
narratif de Nolan, suit plusieurs groupes de personnages dont le récit se
déploie donc sur différentes temporalités. Tommy (Fionn Whitehead),
soldat du corps expéditionnaire britannique ; Gibson (Aneurin Barnard), la recrue française déguisée en Anglais ; et Alex (Harry Styles), soldat
d’infanterie britannique. Ce trio va rapidement se retrouver mêlé aux quatre
cent mille individus en déroute attendant un miracle sur la jetée. Un autre
groupe, évoluant cette fois sur les eaux, se compose uniquement de civils :
le capitaine Dawson (Mark Rylance), son fils Peter (Tom Glynn-Carney) et
l’un de ses amis, George (Barry Keoghan), qui progressent sur un petit
bateau baptisé le Moonstone afin d’aider certains soldats à traverser la
Manche. La dernière temporalité se déroule dans les airs et se focalise sur
trois aviateurs de la Royal Air Force : Farrier (Tom Hardy), Collins (Jack
Lowden) et « Fortis Leader » (Michael Caine), protégeant leurs
compatriotes des attaques aériennes allemandes. Comme le souligne
Emmanuelle Bobée dans son article consacré au travail d’Hans Zimmer sur
le film : « […] Nolan explique qu’il s’est inspiré de l’effet de mouvement
perpétuel ascendant produit par cette illusion psychoacoustique pour
concevoir l’entrelacement des trois chronologies narratives, dans la
perspective d’une intensification constante du récit. » L’ouverture du film,
qui sert de note d’intention, est une démonstration de style mêlant image,
sound design et composition musicale afin de mettre en avant la forme
employée tout au long du récit : très peu de dialogue, une caméra sans cesse
en mouvement, une musique qui se renforce et des ruptures de ton
continuelles.
Dès le premier plan en travelling avant sur les soldats qui déambulent
dans les rues calmes et attrapent des tracts de l’armée britannique, Nolan
travaille la dichotomie en introduisant la guerre dans le quotidien le plus
banal d’une petite ville française. Des cartons-titres retracent les
événements passés et expliquent comment les soldats ont été acculés par les
Allemands : toutes les informations sont données pour resituer l’action et
permettre au public d’aborder le récit en toute connaissance de cause. La
première rupture de ton survient lorsque des coups de feu retentissent alors
que les soldats anglais sont en pleine maraude, intégrant le genre du
survival 19dans le film. Le cinéaste prend soin de ne jamais montrer les
tireurs ennemis, laissant ainsi la menace invisible, déshumanisée. Cette
première course pour survivre est toujours filmée en travelling avant, la
steady cam collée derrière les comédiens pour renforcer l’immersion de la
fuite. Ce n’est qu’après la barricade franchie par l’unique rescapé de
l’embuscade que Nolan passe en travelling arrière, pour le filmer de face,
alors qu’il s’échappe des rues tentaculaires et débouche sur l’immense plage. Le son qui s’étouffe progressivement intensifie cette sensation de le
voir quitter un monde pour se retrouver dans un autre : il laisse derrière lui
les rues tortueuses jonchées de cadavres pour rejoindre ses compatriotes sur
la côte. Bien que désorienté, le soldat Tommy est le guide qui nous
immerge dans le récit, et c’est à travers son regard que l’on découvre le
théâtre des opérations 20 . C’est à ce moment précis qu’interviennent
textuellement les mentions géographique (la jetée) et temporelle (une
semaine), balisant ainsi le récit pour que le public ne se perde pas et puisse
garder en tête la relativité qui lie les trois grands axes de Dunkerque .
Dans la séquence suivante, une fois de plus, l’ennemi n’est pas montré et
seul le résultat de ses actions prime à l’écran : l’aviation allemande siffle
dans les airs et bombarde la plage, les corps s’envolent sous les obus et tout
se passe à travers les yeux, les tympans et les sensations d’un Tommy qui
s’est jeté à terre. Nolan et Hoyte van Hoytema utilisent la profondeur de
champ, avec Fionn Whitehead en amorce au premier plan, pour créer du
suspense, les impacts d’obus se rapprochant dangereusement de lui tandis
que son compagnon de gauche est soulevé par la force de l’explosion 21 . La
violence que subissent les soldats au sol est mise en parallèle du calme
relatif entourant les officiers, dont le commandant Bolton (Kenneth
Branagh) : la chair à canon crapahute dans le sable entre les tirs, tandis que
les gradés se trouvent spatialement au-dessus sur le ponton, la disposition
symbolisant le contraste hiérarchique et social entre les différentes classes.
Si Nolan met en avant le motif esthétique de la foule, c’est également pour
souligner ce propos : les recrues sont des masses qui finissent par
s’éparpiller sous le feu allemand alors que les officiers ne se présentent à
l’écran que par petits groupes de deux ou trois personnes, occupant bien
souvent l’image seuls, à l’instar de Bolton. Lorsque les soldats s’échouent
sur la plage après le naufrage, le silence solennel de la séquence les unit, là
où les vagues les avaient séparés. Ensemble, la mine grave, ils regardent
l’un des leurs partir au large, à la nage. Nolan travaille les ruptures de ton,
entre brutalité bruyante et silence funèbre. Les cadavres reviennent, comme
si la mer était le fleuve des morts dans les mythologies antiques, rejetant ses
pensionnaires auprès des leurs pour qu’ils puissent leur offrir de vraies
funérailles. Dunkerque verse souvent dans la métaphore et dans le
symbolisme, déployant son discours sur la guerre à travers les images et le
sound design bien plus que par les paroles qui restent, pour beaucoup,
fonctionnelles. L’espoir invoqué par l’arrivée des navires civils anglais, guidés par le Moonstone à la fin du film, illustre parfaitement cette façon de