L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
Les illusions destructrices
une boîte en bois semblable à un cercueil, jouant symboliquement sur la
notion de mort affiliée au potentiel échec futur des prestidigitations de
Borden. Le piège peut également s’apparenter à un tour de magie en soi :
entre disparition par une trappe improvisée et enfermement dans un
contenant scellé, nul doute qu’il s’agit bien ici d’une parodie morbide du
fameux numéro de l’homme transporté. L’opération débouche
inévitablement sur une confrontation entre Borden et Angier se retrouvant
seul à seul dans un cimetière sous la pluie. L’éclairage naturel de la
séquence souligne la solennité de la rencontre, mais aussi la fragilité des
deux personnages désormais dépourvus d’artifices : le premier n’a plus le
jumeau au rôle décisif pour son numéro, tandis que le second est handicapé
suite à sa chute et doit marcher avec une canne. Le décor, des tombes
agglutinées autour d’un arbre, sous-entend que leur duel a alors pris des
proportions suffisamment graves pour les faire flirter avec la mort. Il
souligne aussi le fait que, malgré leurs talents de magiciens, ils n’en
demeurent pas moins des hommes faillibles et mortels, et que l’issue de leur
confrontation ne peut être finalement que funeste. Le Prestige est un film de
vengeance et, encore une fois, une œuvre traitant de l’obsession d’un
individu qui se pense sur le chemin de la vérité et n’écoute que son instinct
alors qu’il se détruit peu à peu, à l’instar de tous les longs-métrages de
Nolan jusqu’alors.
LES ILLUSIONS DESTRUCTRICES
La séquence de dispute conjugale entre Sarah et Alfred Borden dans le
restaurant met en exergue le métier de magicien et, plus généralement, celui
d’artiste : le prestidigitateur se considère encore en représentation, ce qui le
pousse à garder ses postiches dans un lieu public et il refuse d’expliquer ses
secrets à sa propre épouse. Il fait peu à peu déborder sa vie professionnelle
et son art sur sa vie privée et familiale, au grand dam de celle qu’il est censé
aimer, qui se sent alors jalouse et délaissée. Il referme un carcan autour de
lui, celui de l’artiste égotiste qui ne livre rien, car cela lui paraît trop
précieux pour être partagé, même avec sa femme. Le personnage de
Christian Bale va même jusqu’à utiliser son double, dont l’identité est
encore inconnue à ce stade du film, pour prendre sa place auprès de sa
famille alors qu’il passe davantage de temps avec Olivia. Si cette représentation fait de lui un père et un époux indigne, tout n’est finalement
qu’illusion dans les dernières séquences du Prestige , puisqu’il lèvera le
voile sur la façon dont il gère sa vie : Borden est une identité partagée par
deux frères jumeaux, l’un étant marié à Sarah, l’autre étant l’amant
d’Olivia, chacun demeurant de son côté de l’existence. En définitive,
Borden apparaît comme un individu odieux, mais efface cette
caractéristique en montrant que, justement, sa vie artistique ne déborde
aucunement sur sa vie personnelle, ou qu’il sait tout du moins gérer les
deux, puisque faire vivre Alfred Borden est une chose, tandis que le couple
respectif de chaque individu composant ce personnage public est
scrupuleusement épargné, respecté. Mais les secrets demeurent lourds à
porter et c’est bien cette opacité qui causera la ruine du couple Borden
officiel. Lors de cette scène entre Alfred et Sarah, cette dernière lui
demande vertement d’arrêter les tours, les mensonges et les secrets, mettant
ainsi en avant le côté néfaste de l’illusion et de ceux qui la pratiquent, car
ils sont finalement avant tout des menteurs. Et c’est l’incapacité de l’époux
à s’en délester qui la conduira à la mort, le personnage de Rebecca Hall
mettant fin à ses jours.
Plastiquement, l’une des images les plus fortes du film pour symboliser
l’imminence du drame et de la destruction demeure celle d’un laboratoire
Tesla réduit en cendres par les sbires d’Edison 24 , à qui Angier a
vraisemblablement indiqué la position de l’édifice pour enterrer ses secrets
et dérober la machine qui fera sa gloire. La note de Tesla dans la boîte de
son invention indique bien sûr à son client de détruire l’outil, car il ne peut
lui apporter que du malheur. Mais le personnage de Hugh Jackman a déjà
basculé dans la folie quasi meurtrière à ce stade du récit et décide de la
conserver tel un scientifique dérangé, à l’instar de Seth Brundle (Jeff
Goldblum) dans La Mouche de David Cronenberg en 1986 : la puissance
l’enivre et, même s’il doit tout perdre et devenir littéralement un monstre,
rien ne l’empêchera de s’abandonner à la corruption pour se sentir plus fort
que jamais. Angier est passé de magicien à savant fou ; il indique à Borden,
dans son journal, qu’il a réussi là où personne n’était allé avant lui,
trahissant ainsi la promesse faite à Tesla. Emprisonné en tant que meurtrier
d’un clone de son rival, Borden se résigne et décide de livrer le manuel de
ses tours (sans la phase du Prestige) si les autorités acceptent de le laisser
voir sa fille : un acte de rédemption classique chez Nolan, qui consiste à voir le personnage fautif tenter de reconquérir ce qu’il a perdu à cause de