L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)

De nouvelles pistes d’héritage

 

Si The Dark Knight Rises traite évidemment de l’héritage fait à Bruce

Wayne par différentes entités, il est aussi question de son rôle en tant que

légataire. Dans le film, le personnage incarné par Joseph Gordon-Levitt est

un jeune policier qui prend les armes contre la Ligue des ombres, quitte à

être dans l’illégalité, lorsque Gotham City se retrouve transformée en no

man’s land suite à la rébellion menée par Bane et ses hommes. La

potentialité d’un héritage entre le chevalier noir et John Blake, dont le nom

ressemble tout de même beaucoup à Tim Drake, se trouve au cœur de son

épilogue, mais seulement en filigrane, et peut être considéré comme une

réécriture nolanienne du troisième Robin. En effet, les deux individus

possèdent un background commun : ils ont tous les deux perdu leurs

parents, ont été élevés dans un orphelinat fondé par Martha Wayne, la

défunte mère de Bruce, et tous les deux vont être les seuls à deviner la

véritable identité de Batman par pur esprit de déduction, forçant ainsi

l’homme chauve-souris à les prendre sous son aile. De plus, John Blake est

un pseudonyme : il s’appelle en réalité Robin, information révélée dans

l’épilogue du film. Il n’est cependant pas précisé s’il s’agit de son nom ou

de son prénom, et la seconde partie de son identité demeure inconnue. La

scène finale de The Dark Knight Rises nous dévoile un Joseph Gordon-

Levitt tout équipé et pénétrant au cœur de la Batcave, communiant avec les

ténèbres, tout comme Bruce Wayne le faisait dans Batman Begins . Une

plateforme se lève : John Blake sera le futur Batman, Bruce Wayne lui

ayant laissé des coordonnées pour géolocaliser son antre. De ce fait, ce

personnage double, censé devenir « le plus grand détective du monde »,

demeure un Robin privilégié ayant obtenu la bénédiction de son mentor

pour prendre sa place. Pourtant, au sein des comics, Tim Drake n’apparaît

jamais dans le costume de Batman. Même si son jumeau cinématographique

John Blake ne laisse aucune place au doute à la fin du film, on ne le verra

jamais en tant que chevalier noir. Plus encore, dans la bande dessinée, Tim

Drake ne se sépare jamais de son identité de Robin. Là où Dick Grayson

devient Nightwing et Jason Todd devient Red Hood, Tim Drake devient

Red Robin, comme si le poussin, par péché de modestie, se rattachait

systématiquement à sa nature primaire, refusant catégoriquement le prestige

d’être devenu coq. L’héritier officiel de Batman ne semble jusqu’alors pas

tout à fait désigné. Chez Nolan, Bruce Wayne a embrassé un destin qu’il a choisi concernant le legs de ses parents, mais il demeure pour l’heure le

seul à avoir totalement assumé ses fonctions dans la dynastie des

protecteurs de Gotham, comme si son besoin de transmission ne pouvait

être pleinement assouvi. Une autre thématique familiale abordée par le

cinéaste qui commence doucement sa transition vers de nouvelles

obsessions liées à la famille.

S’il en est une qu’il a déjà largement traitée au sein de sa filmographie

d’alors, c’est bien le lien qui se forge ou qui se brise au cœur d’un couple

hétéronormé. Seul The Dark Knight Rises met en opposition les deux

figures féminines que sont Selina « Catwoman » Kyle (bien qu’elle ne soit

jamais désignée par son alias) et Talia al Ghul, en offrant une conclusion à

leurs sous-intrigues amoureuses : le personnage de Marion Cotillard est tué

par Batman, qu’elle a séduit puis trahi, tandis que celui d’Anne Hathaway

quitte Gotham City avec Bruce Wayne pour vivre secrètement avec lui en

Italie. L’héritier des Wayne sacre la jeune femme en lui laissant porter le

fameux collier de perles de Martha, marquant ainsi son attachement pour

celle qui partage sa nouvelle vie loin de Gotham et, surtout, sans Batman.

Cette fin illustre la synthèse des deux figures opposées qui se dégagent de

Catwoman. Le personnage est arrivé dans la licence dès ses débuts

éditoriaux et possède, à l’instar du justicier, pléthore d’adaptations, de

relectures et de refontes en matière de caractérisation. Elle s’ajuste aux

mœurs, aux époques et aux publics au fil des décennies, au même titre que

le protagoniste dont elle est l’homologue, une version féminine et féministe

du chevalier noir dotée d’un cynisme plus prononcé à propos des aléas de

l’existence. Ce qui la place également sur la frontière séparant légalité et

illégalité, tout comme l’homme chauve-souris, avec un penchant plus

marqué pour la délinquance. Dans ce troisième et dernier volet, elle n’hésite

pas à jouer pour elle-même, trahissant puis sauvant le protecteur de Gotham

City, tout en remettant toujours en cause sa soif de justice à laquelle elle

cède bien souvent, soulignant de fait sa capacité à être une justicière autant

qu’une criminelle. Car la particularité de ces deux femmes est avant tout

leur nature d’antagoniste vis-à-vis du Croisé à la Cape.

La mort du personnage de Liam Neeson au terme de Batman Begins

laisse à sa fille l’occasion de revenir à Gotham pour le venger dans The

Dark Knight Rises . Talia suit les principes de son père jusqu’à sa propre

disparition en conclusion de ce troisième volet, là où Bruce Wayne, ancien

disciple de Ra’s, a préféré le trahir. D’un point de vue idéologique, les deux amants ont la même figure d’autorité, à la différence que le fils des Wayne