L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)

Cartographie d’une œuvre

pairs, la critique et le public.

La notion de cinéma d’auteur semble, bien souvent, affiliée à celle de

politique des auteurs , apparue en 1955 sous la plume de Jean-Luc Godard

et François Truffaut dans les colonnes des Cahiers du cinéma . Dans

l’inconscient collectif, elle est généralement mise en opposition avec celle

de blockbuster 1. Il y a d’un côté les films pensés et réalisés par des artistes

dont la création ne dépend que de leur bon vouloir, et, de l’autre, ceux

imaginés par les studios pour engranger le plus de recettes possible, et

confiés à des contremaîtres. Pourtant, la carrière de Nolan s’est peu à peu

fait remarquer en se situant précisément entre les deux pôles de cette

dichotomie : un cinéma riche et divertissant, mais portant la patte de plus en

plus identifiable de son auteur, qui s’est toujours trouvé au cœur des

différentes strates du processus de création, notamment à l’écriture avec son

frère Jonathan. Nolan est aujourd’hui un nom important. Tout un champ

lexical et thématique gravite désormais autour : un certain rapport au temps

et à l’espace, des personnages et des dialogues dépouillés au point d’en

devenir parfois fonctionnels, des mises en scène et des scénarios souvent

basés sur un high concept 2 , une réappropriation des œuvres et des codes

qui nourrissent son cinéma… C’est ainsi que la notion hybride de

blockbuster d’auteur s’est démocratisée, Nolan bénéficiant finalement de

budgets colossaux alloués par les studios pour donner naissance à des

créations de plus en plus personnelles : Interstellar a coûté plus de

160 millions de dollars, et Tenet plus de 200 millions.

 

CARTOGRAPHIE D’UNE ŒUVRE

 

La transformation ne s’est pas faite en si peu de temps. La carrière de

Nolan, à ce jour, représente un cheminement artistique, une recherche de

style. Ses expérimentations commencent dès la fin des années 1980 pour

aboutir en 2010 avec Inception , une création originale portant tous les

éléments propres à l’auteur mais vendue, et reçue, comme un véritable

blockbuster . S’il débute avec un cinéma simple et conceptuel, mâtiné d’une

rigueur technique et d’une volonté de rendre ses plans aussi léchés

qu’efficaces, avec des courts-métrages comme Tarantella (1989) ou

Doodlebug (1997), Nolan va poursuivre dans sa lancée en passant au format

long. Et c’est en se tournant vers le registre du polar qu’il va enfin donner corps à ses recherches avec Following (1998), puis Memento (2000). À

travers ces deux premiers longs-métrages, le cinéaste matérialise son

empreinte artistique et instaure les bases d’un style qui en fera un créateur

autant adulé que détesté. Ses intrigues sont sobres, mais toujours rendues

complexes et ludiques par une narration reposant sur un principe

systématique, généralement lié au septième art : le suivi en caméra-épaule,

le montage inversé, la focalisation sur certains personnages

psychologiquement instables servant à berner les spectateurs, et bien

d’autres encore. S’il s’impose comme un réalisateur de thriller dans la

lignée d’Alfred Hitchcock, Brian De Palma ou David Fincher, Nolan édicte

avec ces deux premiers films ce qui sera le crédo de sa carrière : des œuvres

dont le sujet central est le Cinéma avec un grand C.

Avec Insomnia en 2002 – remake du film du même nom réalisé par Erik

Skjoldbjærg (1997) –, puis Le Prestige en 2006 – adaptation du roman de

Christopher Priest –, le cinéaste s’approprie deux œuvres existantes qui

correspondent à ses volontés de réalisation et d’expérimentation. Plus

encore, il développe avec ces récits un traitement particulier du polar et du

thriller en y incorporant des éléments issus d’autres genres, ce qui

deviendra par la suite un pan entier de sa signature. Dans Insomnia , par

exemple, il choisit de ne jamais montrer explicitement le meurtre à la base

même de l’histoire, là où le film original le faisait. Comme bien des

cinéastes, il utilise des travaux antérieurs à son œuvre pour renforcer ses

singularités et la rendre unique, sans toutefois se contenter d’emprunter des

thématiques et des styles narratifs pour forger sa patte. En dirigeant des

interprètes tels que Robin Williams, Hilary Swank, Al Pacino, Scarlett

Johansson, Christian Bale ou encore Hugh Jackman, Nolan s’ancre un peu

plus dans Hollywood et se crée une petite troupe de comédiens affectionnés

autant par le public que la critique. Le cheminement vers le blockbuster

d’auteur se fait doucement mais sûrement.

Mais s’il est apprécié des cinéphiles, le réalisateur va définitivement

obtenir la reconnaissance du grand public en ressuscitant sur grand écran le

mythique personnage de Batman, créé par Bob Kane et Bill Finger en 1939

dans les pages de Detective Comics . Le Croisé à la Cape était absent des

salles obscures depuis le Batman & Robin de Joel Schumacher en 1997.

Adieu les armures à tétons, les couleurs criardes des projecteurs et l’humour

cocasse : l’homme chauve-souris se transforme en chevalier noir et devient

bien plus plausible sous les traits de Christian Bale. La trilogie Dark Knight (2005-2012) se voit appliquer le style réaliste de Nolan alors que la licence

des écuries DC Comics s’est cinématographiquement toujours concentrée

sur son aspect onirique, voire fantastique, avec, en premier lieu, les contes

baroques de Tim Burton en 1989 et 1992 puis, dans un second temps, les

délires visuels queer de Schumacher, en 1995 et 1997. Ces trois réalisateurs

ont chacun imposé leur patte sur Batman , mais Nolan demeure le plus

fidèle au matériau de base en adaptant littéralement certains grands récits

bédéiques de la licence : Batman : Année Un de Frank Miller pour Batman

Begins  ; Un Long Halloween de Jeph Loeb pour The Dark Knight , et

Knightfall /The Dark Knight Returns pour The Dark Knight Rises . Tout en

nous soumettant une image personnelle de cet univers, Nolan se présente

comme un artiste cultivé qui n’hésite pas à se nourrir des œuvres

précédentes de la franchise. Cela l’inscrit totalement dans le registre de

l’adaptation et de la postmodernité : il ne fait pas table rase du passé, mais

lui rend hommage en créant du neuf.

C’est entre le deuxième et le troisième volet de sa trilogie consacrée au

justicier masqué de Gotham City qu’il va enfin matérialiser un projet vieux

de plusieurs années et qui nécessitait une force de frappe importante, que

seul un cinéaste pleinement implanté dans le paysage cinématographique

américain pouvait obtenir : Inception (2010). Le long-métrage, porté par un

casting international, est un véritable point d’ancrage, une étape

fondamentale dans la filmographie de l’artiste. Il n’est plus un simple

réalisateur de polar ou de fresque super-héroïque réaliste, il accède au statut

d’auteur accompli en proposant sa vision science-fictionnelle du film de

casse, un mélange des genres qui demeure désormais une signature. Au-

delà des questionnements métaphysiques et de sa façon d’écrire son récit

avec des dialogues et des personnages-fonctions au service d’un discours

plus large, Nolan délivre avec Inception une réflexion sur le rêve, la réalité,

les apparences et les illusions. Dans la suite logique du Prestige , il propose

également de s’interroger sur le cinéma et surtout ce qu’implique l’état de

réalisateur. En d’autres termes : est-ce qu’un cinéaste est nécessairement un

magicien à la façon de Georges Méliès ?

C’est confortablement installé en tant qu’auteur en vogue et à la liberté

presque totale que le réalisateur va poursuivre sa carrière dans les méandres

du temps et de l’espace : Interstellar (2014), Dunkerque (2017) et enfin

Tenet (2020) prouvent non seulement le statut d’auteur de Nolan, mais aussi

sa volonté de créer sans jamais oublier ceux qui l’ont précédé. En outre, l’auteur étend sa recherche et son désir de la mettre en scène en repoussant