L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)

La fête des Pères

est un renégat. C’est une confrontation philosophique qui l’oppose à Talia,

dont l’héritage est une mission suicide visant à détruire la ville que Batman

s’échine à sauver depuis le serment qu’il a fait à la mémoire de ses parents.

Le nom même des al Ghul, signifiant « tête de démon » en arabe, renvoie à

la notion d’héritage : il est le titre de celui qui se place à la tête de la Ligue

des assassins, ou des ombres selon les versions. Talia est une héritière au

même titre que Bruce Wayne, mais son combat, bien qu’ayant les mêmes

aboutissants, ne passe pas par les mêmes tenants et fait preuve d’une

violence confinant au terrorisme. L’arc narratif Silence de Jeph Loeb et Jim

Lee (2002) fait mention d’une Talia en désaccord avec son père, qu’elle a,

semble-t-il, renié au point de changer son patronyme. Pourtant, son nouvel

alias, Talia Head, renvoie directement à celui de Ra’s en reprenant le motif

de la tête, de la direction et de la gouvernance. Si le personnage se contente

d’un passage éclair au sein de ce récit, celui de Selina Kyle se fait plus

récurrent et les questionnements de Bruce Wayne sur la relation qu’il

entretient avec elle forment une base solide au schéma de leurs rapports :

« Derrière nos masques de Batman et Catwoman, une sorte… d’idylle s’est

formée entre nous… Idylle que ne partagent pas nos alter ego , Bruce et

Selina », soit une réflexion au cœur de The Dark Knight Rises . Le lien

unissant la cambrioleuse au justicier est par ailleurs synthétique de ces

différentes dimensions dans cette épique conclusion : Selina est une disciple

pour Bruce qui lui enseigne comment contrer ses ennemis sans en venir à

les tuer, jusqu’à ce que l’élève dépasse le maître en abattant froidement un

Bane décidé à en finir avec l’homme chauve-souris, prouvant à ce dernier

que la mise à mort est parfois l’ultime recours pour survivre. D’un point de

vue comportemental, la jeune femme n’a visiblement rien à apprendre du

chevalier noir, qu’elle se permet également de placer face à ses mauvaises

habitudes, notamment lorsqu’elle disparaît sans qu’il s’en rende compte

alors qu’ils sont en pleine conversation, soit l’un des plus anciens éléments

de comique de répétition de la licence.

 

LA FÊTE DES PÈRES

 

La première rencontre entre James Gordon et l’enfant à la suite de

l’assassinat des Wayne est une scène extrêmement symbolique : James

place le manteau de Thomas sur les épaules de Bruce. Cet acte de réconfort montre un Gordon encore jeune qui se pose comme protecteur de l’enfant,

mais représente également une passation de pouvoir : Bruce porte le

manteau de son père, car il est désormais le dernier à porter tout l’héritage

de ses parents sur ses épaules. Il s’agit d’un tête-à-tête entre Gordon – dont

le regard se veut bienveillant, à l’instar de celui d’un père face à son enfant

– et le petit Bruce dont le visage ne montre ni émotion ni réaction. Le

passage de relais se fait à travers les yeux de l’homme de loi dans ceux d’un

orphelin qui réclame justice. La caractérisation du personnage de Bruce,

qu’il soit un enfant apeuré ou un adulte complet, témoigne cependant d’une

forme de rejet de cette responsabilité. Non pas qu’il refuse de poursuivre

l’œuvre de ses parents, bien au contraire, mais il ne souhaite pas être perçu

comme leur remplaçant. Lorsqu’Alfred Pennyworth lui propose de loger

dans leur chambre, Bruce refuse, préférant sa chambre d’enfance à celle de

ceux qu’il a perdus. L’insertion du majordome au sein de la famille Wayne

est aussi l’une des principales thématiques de cette séquence de dialogue

entre les deux personnages : « Je me suis donné corps et âme parce qu’un

homme de bien m’a rendu responsable de ce qu’il avait de plus cher au

monde. » La réplique sous-entend son rôle de père de substitution pour

Bruce, ce que le même personnage incarné par Michael Gough dans les

films de Burton et de Schumacher n’était pas véritablement, dans la mesure

où son implication dans l’intrigue demeurait minime. Le DCEU, quant à

lui, travaillera davantage au côté pince-sans-rire d’un Alfred campé par le

flegmatique Jeremy Irons, surtout dans la Snyder Cut dont certaines

séquences illustrent avec plus de détails les joutes verbales entre son pupille

et lui.

De plus, Batman Begins marque la première adaptation à l’écran de

Lucius Fox, concepteur de génie des entreprises Wayne incarné par Morgan

Freeman, dont la carrière cinématographique est sertie de rôles de mentors

et d’adjuvants emblématiques, qu’il soit Azeem pour Kevin Reynolds

(Robin des Bois, prince des voleurs , 1991), le détective Somerset chez

David Fincher (Seven , 1995) ou tout simplement Dieu le Père (Bruce tout-

puissant , Tom Shadyac, 2003). Dans le premier volet, il est donc le

symbole de cet héritage patrimonial au niveau scientifique et industriel.

Ainsi, Batman se présente dans ce récit comme l’ultime association de tout

ce qui fait l’essence de la famille Wayne : l’héritier est dans le costume, lui-

même fabriqué par un proche de Thomas avec le matériel et les locaux

formant une partie de l’héritage de Bruce. Et si l’enfant en vient à oublier les sages enseignements de ses parents, les deux figures tutélaires qui

l’entourent sont là pour les lui rappeler : alors que le manoir est la proie des

flammes, Bruce et Alfred s’enfuient en passant par les fondations, le

majordome répondant aux inquiétudes de son pupille en resituant ses

priorités et en invoquant, une fois de plus, le spectre du père : « - Qu’ai-je

fait, Alfred ? Tout ce que ma famille… ce que mon père a construit… -

L’héritage des Wayne est plus que de la brique et du mortier. Pourquoi

tombons-nous, Bruce ? »

La fin du film est parfaitement révélatrice de cette volonté de

Christopher Nolan, son frère Jonathan et David S. Goyer de mettre non

seulement en avant les débuts du justicier, mais aussi, et surtout, son

cheminement vers la maturité. Lorsque Bruce et Alfred entreprennent la

reconstruction du manoir Wayne après l’incendie, l’héritier va boucher le

puits dans lequel il est tombé plus jeune : il s’est accompli en devenant

Batman, il a vaincu ses peurs d’autrefois et le traumatisme de son enfance,

fermant alors la porte aux terreurs du passé. En ouvrant la boîte du

stéthoscope de son père, Bruce est renvoyé à un souvenir, celui de son

enfance durant laquelle, malade, il se faisait ausculter. Cet objet fait écho à

la profession de Thomas Wayne : il était médecin à l’hôpital de Gotham et

travaillait à titre gracieux pour aider les plus démunis, ceux qui n’avaient

pas de couverture sociale, rejoignant ainsi la notion d’héritage idéologique à

travers la volonté parentale de faire de Gotham City une ville plus sûre.

Madeleine de Proust ou artéfact mystique convoquant les esprits du passé,

le stéthoscope de Thomas Wayne est une représentation symbolique de sa

présence dans la vie de son fils, au même titre que le collier de perles qu’il

conserve précieusement, bijou revenant certes à sa mère, mais qui fut acheté

par son père. Ce face-à-face avec une figure paternelle, découpé en un

enchaînement de champs/contrechamps, diffère de celui avec le

commissaire Gordon : le visage de l’enfant et ses réactions sont davantage

mis en avant dans celui-ci, soulignant le début de guérison de Bruce Wayne

au terme de ce premier film. Lors de l’assassinat de Joe Chill, la mise en

scène de la foule et de l’arrivée inopinée de la tueuse s’inspire clairement

du meurtre de Lee Harvey Oswald dans le parking souterrain du

commissariat de Dallas, peu de temps après l’exécution du président John

Fitzgerald Kennedy. Nolan s’inspire directement de l’histoire étasunienne

du XXe siècle pour bâtir son récit et renvoyer le spectateur à un univers

réaliste. Chill est abattu alors que Bruce Wayne, à quelques mètres, est prêt à passer à l’acte. Le futur Batman évite de rejoindre la fratrie des icônes

criminelles de son pays en se faisant couper l’herbe sous le pied. Le

manichéisme est évacué : l’héritier des Wayne aurait pu se faire assassin

plutôt que justicier si la tueuse mandatée par les Falcone ne s’était pas

occupée du meurtrier de ses parents. Lorsqu’il avoue ses intentions

d’abattre Chill lui-même à Rachel Dawes (Katie Holmes), cette dernière

invoque une fois de plus le souvenir de Thomas : « Ton père aurait honte de

toi. » Cette scène est d’une importance capitale, car Bruce, par amitié et

amour pour Rachel, va passer d’un désir de revanche à un désir de justice.

Son alter ego va naître d’une double frustration : celle de ne pas avoir pu

sauver ses parents et celle de ne pas avoir pu les venger. Il ne reste que la

justice à faire régner sur celles et ceux qui pourraient être dans cette

situation : Bruce jette le revolver qu’il comptait utiliser pour exterminer Joe

Chill dans la baie de Gotham. Quelques images rapides renvoyant au

meurtre de ses parents insistent sur le fait que, pour lui, cette arme est

synonyme de crime, d’assassinat et de souvenirs douloureux. En

l’abandonnant, il refuse de devenir comme ceux qui ont tué ses parents,

comme ceux qu’il va combattre. Bruce renoue avec l’héritage idéologique

de Thomas et Martha.

Pourtant, ce lien avec la création de Batman ne semble explicite que

pour le dernier des Wayne, comme en témoignent les nombreux débats avec

Alfred autour de cette légitimité à voler de toit en toit sous prétexte

d’héritage idéologique : « Je m’en sers pour combattre les autres monstres

et aider les gens, tout comme mon père », rétorque Bruce à Alfred lorsque

celui-ci lui reproche de se perdre en tant que chevalier noir. Le majordome

parle de son employeur et fils spirituel à la troisième personne pour lui

signifier qu’il n’est pas le même. Il insiste sur la préservation du nom de

Wayne, en la mémoire de ses parents, et refuse que Bruce fasse n’importe

quoi avec sa renommée sous prétexte qu’il s’intéresse davantage à la vie et

surtout à l’image de Batman. Notamment lorsqu’il joue les aristocrates ivres

et capricieux afin de faire évacuer son manoir pris en otage par la Ligue des

ombres le soir de son anniversaire. Quand le manoir est dévoré par les

flammes, c’est le stéthoscope de Thomas que Bruce découvre en premier

lors de l’inspection des ruines, la présence de l’esprit du défunt garantissant

à l’enfant devenu adulte qu’il est sur la bonne voie et ne doit pas changer de

direction : « Que vas-tu faire ? », lui demande Rachel. « Reconstruire à l’identique. Brique par brique », lui répond fièrement Bruce, conscient de