L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
Méthodologie de l’insomniaque
« Un bon flic n’arrive pas à dormir lorsqu’il lui manque une pièce du
puzzle, et un mauvais flic non plus, car sa conscience l’en empêche. C’est
vous qui l’avez dit », déclare Ellie Burr à Will Dormer alors qu’il s’apprête
à reprendre l’enquête après ses échanges avec Finch. Nolan nous pose donc
la question de la catégorie dans laquelle se trouve son personnage principal,
insistant sur les thématiques de la déchéance et de la corruption au cœur de
son film, tout en liant son propos au concept artistique et narratif : les nuits
d’insomnie sont le moteur de la transformation du personnage d’Al Pacino,
et chacun de ses choix sera guidé par son état de fatigue. Toujours dans une
approche minutieuse du cinéaste pour détailler les modus operandi ,
certaines séquences présentent les rituels nocturnes de Dormer : comment il
va scotcher les rideaux de sa chambre pour empêcher la lumière d’entrer, ce
à quoi il pense lorsqu’il s’efforce de dormir avec sa mauvaise conscience et
ses intimes convictions, ce qu’il fixe du regard pour essayer de trouver le
sommeil. Exactement comme Nolan détaillait déjà les méthodes de Bill et
Cobb dans Following , puis celle de Lenny dans Memento .
Lors de la première nuit d’insomnie de Dormer, le montage de Dody
Dorn, couplé au travail de sound design de Michael Minkler et Myron
Nettinga, traduit formellement la psyché du protagoniste et offre un
maelstrom sonore et visuel pouvant résumer à lui seul l’intégralité du film
en matière de plasticité : éclairage en clair-obscur, particulièrement
expressionniste, plan en plongée sur un Al Pacino à bout de nerfs, se
tournant et se retournant dans son lit (il mâche même un chewing-gum bleu
renvoyant à la couleur fétiche d’un Leonard Shelby aux prises avec son
propre esprit). Des gros plans sur certains éléments du décor et l’évolution
progressive de l’éclairage font passer le jour éternel de cette saison en
Alaska pour une menace : lorsque la lumière varie au niveau du rideau de la
fenêtre, annonçant à Dormer que le temps le rattrape, le plan est monté en
parallèle de celui sur le sang qui imbibe le tissu blanc dans le flashback le
plus récurrent du film. Il ne pourra pas échapper éternellement à ses
démons, c’est inéluctable. L’impossibilité de trouver le repos est
éminemment biblique et renvoie à la culpabilité des traîtres, des assassins et
de tous ceux qui se retrouvent dans le neuvième cercle de l’Enfer. Plus
encore : si le personnage incarné par Pacino semble s’organiser pour
prendre les devants en simulant l’obscurité dans sa chambre ou en mâchouillant du chewing-gum pour calmer ses nerfs, le jour aveuglant qui