L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)

Avant l’oubli

de vue unique et la seule voix d’un Leonard épris de vengeance cloisonnent

un peu plus Memento dans le film d’auto-défense et, de fait, dans un rapport

grandissant à la subjectivité.

La quinzième séquence en noir et blanc montre une discussion autour du

fameux Sammy Jankis. Cette scène est entrecoupée d’analepses présentant

ce dernier auprès de son épouse, qui s’entretient avec Leonard, à qui elle

confie ses soupçons de simulation. Elle fait appel à son intime conviction et

à celle de Lenny (celle-là même qu’il condamnait quelques séquences plus

tôt… ou qu’il décriera quelques jours plus tard auprès de Teddy). La

réponse du protagoniste se porte très rapidement sur la théorie de la

simulation, prétendant en voice over qu’il est allé dans le sens de Mme

Jankis en croyant l’aider, ce qui constitue un cas typique de mensonge

rassurant. Cette façon de se persuader de faire le bien alors que tout semble

pencher du côté de la facilité ou du manichéisme est un élément traditionnel

dans la caractérisation des personnages de film d’auto-défense : ils savent

que ce qu’ils font peut être moralement remis en question, mais ils le font

avant tout pour la bonne cause, pour le plus grand bien. L’idée de sens

moral les éloigne de l’archétype du psychopathe qui est incapable de

comprendre les concepts de Bien et de Mal. L’objectif ici est surtout de tirer

profit de la situation en lui donnant un angle relativement différent, ce qui a

pour but de rassurer tout un chacun quant au bienfondé de l’entreprise mise

en route. Mais si Lenny est compétent dans de nombreux domaines, il ne

semble pas l’être lorsqu’il s’agit de jouer avec les illusions pour se soigner.

 

AVANT L’OUBLI

 

Dans le seizième fragment en noir et blanc, la découverte par Leonard du

tatouage « Never answer the phone » (« Ne réponds jamais au téléphone »),

alors que l’essentiel des séquences objectives comporte des appels

téléphoniques, a un effet rétroactif sur le reste de cette chronologie,

instillant l’idée de mensonge et de duperie. L’intégralité de ce jeu de

confessions au combiné vient d’une enveloppe estampillée « Take my call »

(« Réponds à mon appel ») et contenant une photo du protagoniste visant à

lui inspirer une certaine confiance envers son interlocuteur. Si l’identité de

ce dernier ne sera jamais déclinée, le lien avec Teddy (qui se présente

comme l’inspecteur Gammel et explique l’origine du cliché à Lenny) est un élément privilégié, voire évident. C’est une consigne à respecter

scrupuleusement, car la police est sans doute au bout du fil, ce qui signifie

non seulement une obligation de répondre, mais aussi de dire la vérité,

puisque le récit se situe aux États-Unis (mentir aux forces de l’ordre est

passible d’emprisonnement, John McTiernan s’en souvient très bien).

L’idée même du mensonge en règle générale est à proscrire, bien qu’il soit

le pain quotidien de chaque personnage de Memento , à commencer par

Sammy Jankis dont l’existence, et surtout l’identité, semblent de plus en

plus floues. C’est parce qu’il se rappelle les gestes précis à reproduire pour

donner à son épouse sa dose d’insuline sous forme de piqûre qu’elle le voit

finalement comme un simulateur et le met au défi, de manière répétée et en

très peu de temps, d’enchaîner les injections, alors que la dernière date de

moins d’une minute. Ce qui aura pour but de plonger Mme Jankis dans un

coma apparemment irréversible. Une fois encore, le personnage féminin est

sacrifié au profit du récit et de la destinée du personnage masculin.

Quant à Teddy, il ne trouve sa véritable caractérisation qu’en fin de film,

lorsqu’il se présente comme un officier de police et indique à Lenny une

adresse en lui désignant Jimmy Grantz, le petit ami de Natalie, comme le

violeur et l’assassin de son épouse. Il conduit ainsi Lenny à l’agresser, puis

à l’étrangler, avant de prendre ce fameux cliché passant du noir et blanc à la

couleur. Le lien est ainsi fait entre les deux chronologies, un point de

ralliement qui signale symboliquement la vision nolanienne de l’esprit

humain quant à l’objectivité et la subjectivité : les frontières sont poreuses,

l’une ne peut exister sans l’autre et, plus encore, elles s’influencent

mutuellement, allant jusqu’à se mélanger parfois. Une fois n’est pas

coutume, plusieurs hypothèses vont alors voir le jour : Teddy est le

coupable et s’est servi de Lenny pour s’occuper de ses basses besognes, ou

Teddy n’est qu’un policier véreux qui profite de l’amnésie de Lenny pour

lui faire abattre un homme dont il veut se débarrasser, tandis que le

personnage de Guy Pearce se bat contre des moulins à vent depuis le début

de sa quête. Car, selon Teddy, la femme de Lenny est en vie, et ce dernier a

mêlé son histoire à celle de Sammy Jankis. Le vrai John G. aurait été tué

par Lenny un an plus tôt, et Teddy n’aurait fait que continuer à soutenir et

motiver Lenny depuis, comme pour donner un but à son existence, qu’il a

de nombreuses fois présentée comme entièrement vouée à la vengeance.

Le policier véreux a peut-être vraiment aidé son ami à la mémoire

défaillante, tout en profitant de son amnésie pour s’octroyer des services crapuleux. Ce qui brouille un peu plus la piste de la vérité formelle

concernant tous les événements, mais témoigne encore et toujours de

l’absence de manichéisme, car tout et son contraire peut être véridique : il

n’y a pas de fumée sans feu, et pas de fumeux sans faits. « Je ne suis pas un

tueur, je suis juste un homme qui cherche réparation. Est-ce que tu me

laisses oublier ce que tu as dit ? Est-ce que je me laisse oublier ce que tu

m’as fait faire ? » Lenny joue avec sa propre amnésie dans un ultime

moment de conscience, tout en notant sa plaque d’immatriculation… ce qui

aura pour but de désigner Teddy comme une cible à abattre au terme du

récit. Memento est un film de manipulation, et surtout d’auto-manipulation,

étant donné que Lenny se joue de lui-même. La virulence de cette première

confrontation entre les deux compères dévore aussi bien l’écran que la

bande sonore. Lorsque Lenny s’emporte et colle son arme contre le cou

d’un Teddy en pleines révélations, la monteuse son use d’effets visant à

intensifier la situation – un drone semblable à une aspiration progressive le

long du canon – dont l’issue serait le tir signant la mort du personnage de

Pantoliano. Mais le travail sur le sound design étouffe la tension et coupe

net au moment où ce dernier balaie l’arme de Leonard d’un revers en lui

demandant d’arrêter sa mascarade. Ce désamorçage est similaire à

l’ensemble de l’intrigue : l’évolution est limitée, piratée par des éléments

qui tranchent net, et tout repart à zéro, sinon revient à la normale.

Teddy n’est ni le premier ni le seul personnage à s’adonner aux

confidences tout en gardant en tête le fait que Lenny ne se rappellera rien.

Natalie déclare à haute voix qu’elle pourrait se servir de son amnésie pour

profiter de lui et déplore, sur le ton de la moquerie, le fait qu’il n’ait rien

pour noter ce qu’elle est en train de dire : Nolan souligne clairement

l’importance de l’écrit, lui qui y est tant attaché. C’est au terme de cette

dispute que Lenny la frappe, faisant ainsi comprendre au public que Dodd

n’y est pour rien, mais que c’est lui qui, depuis le début, est le maître du

récit, sans en avoir aucun contrôle. En ce sens, la fin du film instille la

même idée selon laquelle absolument chaque événement est en fait une

conséquence des actions de ce personnage. Leonard Shelby et Sammy

Jankis pourraient n’être qu’une seule et même personne, comme le souligne

le moment où le personnage de Guy Pearce se substitue à celui de Stephen

Tobolowsky après le passage d’un figurant au premier plan, permettant de

faire une transition typique du cinéma hollywoodien (notamment

démocratisée par Steven Spielberg en 1975 dans Les Dents de la mer ). En ce sens, toute la trame du long-métrage peut être remise en cause : Lenny a