L’œuvre de Christopher Nolan: Les théorèmes de l’illusion (French Edition)
La Planète du docteur Miller
humains ont franchi les cieux, ils ont quitté le commun des mortels. Le lien
à la croyance et au divin se fait aussi à travers le dialogue entre Amelia et
Cooper à propos du rapport entre l’homme et la nature, cette dernière ne
pouvant être maléfique selon la docteure. La véritable bascule science-
fictionnelle arrive avec le trou de ver, permettant une distorsion de l’espace-
temps et faisant voyager les personnages vers des confins encore inexplorés
10 .
LA PLANÈTE DU DOCTEUR MILLER
Alors que la navette s’enfonce dans le trou de ver, la musique d’Hans
Zimmer se fait plus grave à travers, entre autres, l’utilisation d’orgues. Un
instrument qui se retrouve souvent dans Interstellar , dès lors que les
séquences prennent une tournure épique et que les protagonistes sont en
danger ou, tout du moins, se lancent dans une manœuvre complexe.
L’orchestration invoque évidemment la dimension religieuse, une fois de
plus, et le grandiose soulignant la petitesse de l’homme face à l’immensité
de l’espace. Visuellement, Nolan alterne entre des plans-épaule sur les
personnages, pour se rapprocher de l’humain, et des vues d’ensemble en
images de synthèse sur l’intérieur du trou de ver dans lequel ils progressent.
Il use encore de cette dichotomie entre le chaos à bord, en shaky cam pour
épouser les mouvements des personnages, et la fluidité du voyage stellaire
le long des distorsions de l’espace-temps. Cette torsion est représentée
visuellement par des changements optiques sur les corps des personnages
(la main d’Amelia qui se déforme et entre en contact avec un corps
étranger). La séquence ne comporte plus aucune musique ; seul le sound
design appuie l’action qui se rapproche alors d’un réalisme quasi
documentaire pour immerger davantage le public au sein de ce cockpit en
pleine ébullition. Bien sûr, quelques bases scientifiques viennent dynamiser
les enjeux et les dangers à travers les quelques lignes de dialogue entre les
personnages. Notamment une nouvelle mention de la théorie de Langevin,
lorsqu’il est précisé qu’une heure là où se trouvent nos protagonistes
équivaut à sept ans sur Terre. D’un point de vue purement esthétique, Nolan
garde sa colorimétrie naturaliste, mais joue aussi sur le contraste avec la
lumière blanche directe sur ses personnages (les éclairages du vaisseau) et
les flashs lumineux produits par les phénomènes électromagnétiques autour de l’appareil. Ceci donne à sa séquence des allures de clair-obscur qu’il
avait déjà explorées, de manière plus posée, dans Insomnia .
L’arrivée sur la paisible planète aquatique marque une respiration alors
que le groupe se lance à la recherche des effets du docteur Laura Miller,
raccordant une fois de plus l’épopée spatiale aux thèmes favoris de son
réalisateur : ici, les accessoires d’un personnage disparu censés donner des
informations sur son parcours. Un répit finalement de courte durée face à la
menace ambiante. La composition musicale de Zimmer intègre le son d’une
horloge pour souligner l’urgence de la situation (que l’on retrouvera dans
Dunkerque ) et le danger des vagues dont l’ampleur est accentuée par de
puissants coups d’orgue et de synthétiseur. Tandis que Doyle a disparu,
soufflé par une vague, Amelia Brand et Cooper se focalisent à nouveau sur
la mission : ils essayent de comprendre qui communique avec eux et surtout
comment. Une interrogation qui a surtout pour vocation de ne pas faire
perdre de vue aux spectateurs qu’il existe une entité transcendant espace et
temps pour venir baliser leur chemin – que ce soit le fantôme de la
bibliothèque ou l’être présent dans le vaisseau au moment du passage dans
le trou de ver. Cooper va inévitablement mettre les difficultés de la mission
en parallèle avec celles de sa vie de famille : là où les autres personnages
restent des scientifiques professionnels, c’est lui qui demeure le plus
humain de la bande et ne cesse de penser aux proches qu’il a laissés sur
Terre. Ce passage d’un thème à l’autre dans la même discussion n’est pas
anodin, les deux sont indubitablement liés.
Lorsque Romilly apprend à l’équipe que vingt-trois ans se sont écoulés
sur Terre depuis leur départ, un léger son par-delà le silence insiste sur le
choc émotionnel ressenti par Cooper qui n’a pas vu grandir ses enfants et
par Amelia dont le père était déjà âgé, et donc fragile, avant le début de
l’expédition. Ce genre de procédé sonore avait été utilisé précédemment
dans The Dark Knight , lors de l’explosion faisant disparaître Rachel Dawes
et carbonisant le visage d’Harvey Dent : le son diégétique s’effaçait au
profit d’une sonorité grinçante, afin d’insister sur la dimension dramatique
de la situation. Informations verbales, sonorités, puis représentations
visuelles : Cooper regarde une vidéo envoyée par son fils (désormais
incarné par Casey Affleck), donnant à Hoyte van Hoytema 11 et Christopher
Nolan l’occasion de réaliser un long travelling avant sur un Matthew
McConaughey offrant une large palette d’émotions en temps réel. Cette
scène met en évidence deux thèmes formant, une fois de plus, une dichotomie : la vie à travers la naissance du petit-fils de Cooper que Tom lui