Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 1
« On ne peut rien changer à son Destin. »
Esope
VIIè siècle av. J.-C. - VIe siècle av. J.-C.
1
Une visite inattendue
Après une longue et épuisante journée de cours à la fac, je rentrais enfin dans la grande villa familiale.
Il y avait plus de vingt ans déjà que la Villa Rosa – comme elle était appelée ici – avait vu mes premiers jours, mes premiers mots et mes premiers pas. Depuis quelques mois, je n’avais pourtant de cesse de crier à l’indépendance.
En tant que titulaire d’une bourse au mérite, j’avais de quoi subvenir à mes besoins et je souhaitais ardemment prendre mon propre appartement. Et ainsi entreprendre ma propre vie.
C’était sans compter sur l’avis bien tranché de ma mère ! Pour une raison qui m’échappait, elle souhaitait me garder auprès d’elle. Et je n’avais pas voix au chapitre.
Quand à mon père, disons que chez nous, c’était ma mère qui portait la culotte !
Comme tous les soirs depuis… et bien depuis toujours, je trouvai la maison vide. Mes parents étaient tous les deux de grands amoureux de leurs emplois respectifs. Ma mère était une avocate de renom dans notre ville et mon père un chasseur de têtes.
Autant dire qu’ils ne comptaient plus leurs heures depuis longtemps. Alors comme chaque soir, je prenais en charge la préparation du repas tout en laissant mes pensées vagabonder.
Et dans ma tête il était encore et toujours question de mon désir d’indépendance et de ma discorde avec ma mère sur le sujet.
Mis à part ce point de désaccord, elle et moi nous entendions à merveille ! Je savais qu’elle m’aimait et je le lui rendais bien. Nous passions souvent du temps ensemble, à faire les boutiques ou aux terrasses de café sous le soleil espagnol. Nos conversations étaient diverses, la plupart du temps elles portaient sur mon avenir, sur mes cours de psychologie enfantine ou bien, et surtout, sur Alejandro, mon petit ami.
D’ailleurs lorsqu’il était question d’Al, nos conversations n’en finissaient plus. Elle était réellement passionnée et avide de détails. Comme si elle désirait vivre par procuration les déboires amoureux de sa fille. À ces instants-là, j’avais une copine, à d’autres, une mère.
Nous avions une relation particulière, elle et moi. Parfois fusionnelle, parfois tendue, électrique.
Mais c’était ma mère, et je l’acceptais comme elle était.
Pour ce qui était de mon père, disons que depuis quelques années nous ne faisions plus que nous croiser et nous nous étions déjà beaucoup éloignés. Ce qui ne remettait pourtant pas en cause notre amour mutuel. Son travail lui prenait beaucoup de temps, et ses horaires étaient trop variables. Il trouvait tout juste le temps de voir sa femme.
Il avait été mannequin dans les années quatre-vingt, et de ces belles heures de jeunesse, il en avait gardé toute la beauté à laquelle venait s’ajouter l’expérience. D’autant plus qu’il dégageait un charisme incroyable. Lorsque j’étais enfant, je ne désirais qu’une chose : me marier avec mon père. Je comprenais aisément ce qui avait attiré ma mère.
Mais la beauté ne faisait pas tout, et je pouvais dire qu’il manquait cruellement de ce qui faisait un homme !
En cas de conflit il se rangeait immédiatement à l’avis de ma mère, sans même chercher à donner le sien. Souvent, pourtant, je percevais son opinion divergente. Mais cela ne l’empêchait pas de garder la bouche close et d’affirmer être de l’avis de son épouse.
Je rêvais de lui sauter à la gorge dans ces moments-là.
Au moins cela montrait bien que leur mariage fonctionnait. Et je me perdais parfois à prier pour que je puisse moi aussi vivre le même. Cela dit, j’espérais que mon futur époux ait sa propre opinion et ne réponde pas en fonction de mes choix !
Lorsque le repas fut prêt et la table dressée, je m’installai devant la télévision. Tout en zappant chaîne sur chaîne, je vis les minutes s’écouler et aucun parent ne franchit la porte.
Bientôt, vingt heures sonnèrent.
Puis vingt et une heures, et toujours personne.
Le crissement des pneus sur le gravier de la cour me sortit de ma torpeur.
Soudainement, sans crier gare, mon cœur se mit à battre plus fort, élément annonciateur d’un évènement grave. Une certitude s’imposa à moi alors que la pression dans ma poitrine s’intensifiait encore.
Il allait se passer quelque chose. Mon instinct parlait !
Trois coups secs à la porte résonnèrent dans la maison vide.
Machinalement, mes pieds me portèrent jusqu’à l’entrée tandis que la panique me gagnait déjà.
Une fois arrivée devant la double porte, je posai ma main sur la poignée et attendis, incapable d’esquisser le moindre mouvement. Il me fallut inspirer deux grandes bouffées d’air avant de pouvoir ouvrir.
Le Sergent Sergio se tenait face à moi. Il affichait un air contrit et déstabilisant.
— Bonsoir Selena, me dit-il en me regardant, le visage grave.
Il avait retiré son képi et parlait d’une voix empreinte de tristesse.
— Bonsoir Sergent, lui répondis-je. Que puis-je faire pour vous ?
J’étais un peu surprise par la visite du policier à cette heure tardive.
L’homme continuait de m’observer, cherchant sans doute ses mots. Enfin au bout de quelques dizaines de secondes, il me dit :
— Il s’est passé quelque chose de grave au travail de Laura. Je suis sincèrement désolé. Puis-je entrer ?
Choquée, le souffle court, je tournai la tête vers le mur à ma droite. Le miroir qui s’y trouvait renvoyait un reflet différent de celui que je m’attendais à voir. La jeune fille en face de moi était livide. Sa peau légèrement brune semblait pâle tout à coup. Face à face dans la psyché, deux jeunes filles se fixaient, le regard vrillé l’un sur l’autre. Leurs yeux gris clair, qui avaient toujours eu le don d’intimider, semblaient embués. Soudain je compris ce qui provoquait ceci, il avait parlé de ma mère, je me retournai alors rapidement vers le policier, toujours sur le perron, et lançai d’une voix aussi ferme que possible :
— Non ! Dites-moi ce qui s’est passé ? Ma mère va bien ? Dites-moi… s’il vous p…
Mais ma voix se perdit dans un murmure.
Je venais de saisir, le policier n’avait rien dit. Pourtant au vu de l’expression de celui-ci, il n’était pas compliqué de comprendre ce qu’il était venu m’annoncer. J’attendis pourtant qu’il reprenne.
Je n’entendis pas un traître mot de sa réponse, ne voyant que ses lèvres bouger.
Je gardai mon calme, même si mes jambes se mirent à trembler légèrement.
— Suis-moi, s’il te plaît. Je t’accompagne à la morgue, il te faut reconnaître le corps de ta mère.
Soudain à bout de souffle, je ne m’écroulai pourtant pas. J’étais ainsi. Je ne montrais que rarement mes sentiments. Il m’avait fallu vingt ans pour me forger cette carapace. Reprenant le contrôle de mon corps, je répondis d’une voix calme :
— Très bien. Je vais chercher mon sac.
Ma voix contrastait vivement avec ce qui faisait rage en moi, je venais de perdre ma mère. Je ne savais ni comment ni pourquoi. Les choses étaient ainsi. Dans le salon, je récupérai mon sac à main, pris ma veste sous le bras et fis une pause. J’avais besoin d’une minute. Cependant, aucun déclic, rien. Quelques secondes plus tard, je claquais la porte de la villa.
Le Sergent m’avait attendue dans la voiture de patrouille, je grimpai alors à son bord, sans mot dire.
Le moteur rugit et nous prîmes la route vers la morgue.
Je ne dis mot durant tout le trajet, attendant que l’homme parle, lui qui avait connu ma mère à l’école. Mais il ne dit rien.
Je sentais pourtant son regard sur moi, alors que le mien était fixé sur la route, vers un point imaginaire à l’horizon. Un point qui représentait alors la vie que je m’apprêtais à rejoindre, une vie dans laquelle ma mère n’y avait plus sa place.
La voiture filait à vive allure. Pendant ce temps, je repensai à ma mère, ce matin avant mon départ pour la fac. Je ne lui avais même pas dit à quel point je l’aimais, à quel point elle comptait dans ma vie ! J’avais besoin d’elle auprès de moi, je ne pouvais pas vivre sans que son regard maternel se pose tous les jours sur moi. Elle était mon soleil, si rayonnant.
Elle m’avait donné tout ce qu’elle avait, j’en étais sûre. Elle m’avait donné la vie, donné sa vie, apporté sa connaissance, donné son sang et son sein. Elle était tout pour moi, tout comme j’étais tout pour elle.
Un sanglot monta dans ma gorge, je le ravalai. Je ne pouvais pas laisser mon chagrin transparaître, c’était impossible, pas tout de suite, pas ici.
J’aimais tellement ma mère.
Chaque mètre parcouru me rapprochait de l’instant où je reconnaitrai sa mort, que son esprit était parti. Et je ne pouvais m’y résoudre. Après tout je n’étais pas encore prête à vivre sans elle. Elle n’avait pas le droit de me laisser seule. Pensant soudainement à mon père, je me tournai vers le sergent et lui demandai :
— Avez-vous prévenu mon père ?
Il ne répondit pas tout de suite, écoutant ce que sa radio de police. Cherchait-il à gagner du temps ? C’était fort à parier, j’aurais fait la même chose. Puis tournant légèrement la tête vers moi il répondit :
— Oui, Selena, nous tentons de le contacter depuis une heure environ. Mais nous ne parvenons pas à le joindre. Ne t’en fais pas un de mes agents est sur le coup. Dès qu’il aura notre appel, il te rejoindra à la morgue. Je suis désolé, Selena, tu seras toute seule pour reconnaître ta mère. Nous voulions t’éviter cela, mais nous ne parvenions pas à le trouver. Et comme il se fait tard, il fallait que l’on te prévienne.
J’acquiesçai en silence, mais j’étais tout de même étonnée. Où pouvait bien être mon père ? Pourquoi la police n’arrivait-elle pas à le joindre ? Voulant vérifier par moi-même je tentai de composer son numéro sur mon téléphone portable. Mais inconsciemment ce ne fut pas mon père que j’appelai. Mais plutôt Alejandro, mon petit ami. Au bout de trois minutes à lui expliquer les éléments qui étaient en ma possession, je parvins à obtenir sa présence à mes côtés ce soir. Il allait donc me rejoindre à la morgue.
La voiture ralentit. Regardant de nouveau par la fenêtre, je constatai que nous étions en effet arrivés devant la petite morgue du village où nous vivions depuis ma naissance.
Je me perdis un instant à observer la porte du bâtiment. Lugubre. Un frisson me parcourut. Je n’avais aucune envie de la pousser pour y pénétrer, pourtant je sortis de la voiture et me dirigeai vers l’entrée. Un soupir, et j’entrai dans la morgue. Mon guide me dirigea immédiatement vers la salle d’autopsie. Avant de pénétrer dans la pièce, il me fit asseoir sur une chaise dans le couloir et me murmura tout en s’agenouillant devant moi :
— En début de soirée il y a eu un incendie au bureau de ta mère, la moitié de ses collègues ont péri, par brûlure ou asphyxie. C’est justement le cas de ta mère. Elle n’a subi aucune blessure physique. Toutes mes condoléances, Selena.
Et il ajouta encore :
— Je suis là si tu as besoin, n’hésite pas à m’appeler, je reste dans le couloir.
Incapable de répondre, je lui tournai le dos, m’apprêtant à entrer dans la salle où ma mère était couchée, morte, sur une table en inox froide.
Je poussai la porte. En me voyant entrer, le médecin légiste se dirigea vers moi. Il se mit de l’autre côté de la table pendant que j’approchais de la dépouille de ma mère recouverte d’un drap blanc. Je luttai pour repousser mes larmes, épuisée de tout garder en moi. Ma démarche commençait à faiblir, mon cœur se mit à battre plus fort encore, et ma gorge était nouée par le chagrin qui emplissait toutes les cellules de mon corps.
Je me tins à côté de la dépouille, toujours cachée par ce linceul.
Je fis un signe de tête au médecin pour qu’il ôte le drap afin que je puisse voir le visage blanc et froid de Laura Moya.