Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 30 sur 37

Pages du PDF

Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 29

 

Le retour de William

 

L’attente était devenue insoutenable pour moi. Je profitai d’un moment où Raïza était endormie pour mettre en œuvre le plan que j’avais préparé ces dernières heures. Je devais y aller.

Je me levai silencieusement, sortant de mon duvet. Je resserrai la cape autour de mon cou et abaissai la capuche qui me tombait juste au-dessus des yeux, ce qui cachait ainsi mon visage. En mettant prudemment un pied devant l’autre, je descendis le plus bas possible. Je finis par arriver sur une plage large de quelques mètres à peine qui bordait le lac. Mes pieds s’enfonçaient dans le sable et ma cape trainait lourdement derrière moi, mon allure n’en était que plus lente.

Durant quelques instants, je fus surprise d’y voir aussi clairement. Nous étions en pleine nuit, et pourtant la lune, si proche, nous éclairait suffisamment pour qu’un humain puisse avancer facilement, et d’éviter les pièves et embûches que ce terrain hostile pouvait receler. Plus étonnant encore, les reflets de la lune sur le lac immobile étaient comme répercutés contre les parois entourant le plan d’eau. Si bien que la luminosité était amplement assurée.

J’étais à l’affut du moindre signe révélateur de la présence de mes amis. Pendant un moment, il me sembla avoir presque fait le tour du point d’eau, mais mon cerveau, qui avait gardé un soupçon de bon sens, me rappela à l’ordre, me remettant la taille du lac en tête.

Non, j’en étais encore loin.

C’est à cet instant que j’entendis des murmures étouffés. Sans un bruit, je tendis l’oreille plus encore afin de pouvoir les localiser.

Ils étaient là. À tout juste cent mètres de moi, à l’entrée d’une petite cavité semblable à celle où dormait toujours mon amie. Je pus voir Lydvack debout aux côtés de Cyriel, leurs visages étaient graves. Isabel, quant à elle, était agenouillée auprès d’un corps. Un cadavre. C’est la première pensée qui me vint en tête.

Lorsqu’elle s’écarta, je le vis. Mon père. Ou du moins, ce qu’il en restait. Je ne pouvais pas voir son visage caché par un rocher imposant. Il eût fallu que j’avance, au risque de trahir ma présence. Mais je vis le reste : le corps trempé et maigre, craquelé et presque vert, de mon père. Il semblait agité de soubresauts ininterrompus. Au loin, j’entendis Isabel qui maudissait Tarja pour ce qu’elle avait fait.

J’en avais assez vu. Je ne pus en supporter davantage. Alors cette fois, sans même me soucier du bruit que je faisais, je me mis à courir. Vite, très vite. Mes jambes paraissaient me porter, seules. Je n’avais aucune autre volonté que celle de partir loin. La douleur en moi s’étirait de plus en plus, comme si mon cœur allait se briser. La cruauté d’un tel traitement me rendait furieuse et je détalai. Alors qu’il m’avait fallu bien une heure pour descendre et les trouver, je remontai trois fois plus vite.

C’est au moment où j’arrivai à la grotte et que je me jetai dans les bras de mon amie maintenant réveillée, que je compris que je pleurais. Les joues trempées de tristesse, de colère et d’écœurement.

Elle enfouit mon visage dans son cou et je restai là à pleurer durant de nombreuses minutes. Elle tentait de me réconforter par de douces paroles qui ne pénétraient pas la muraille de douleur qui s’était érigée entre mon cœur et ma raison. Je n’entendais plus rien, seule ma propre souffrance me parvenait. Je finis par m’endormir dans ses bras.

Lorsque je me réveillai, plusieurs heures plus tard, elle était toujours là, à mes côtés me gardant bien emmitouflée dans les couvertures que nous avaient laissées nos amis.

— Que s’est-il passé, Selena ? Tu étais partie. Raconte-moi.

Elle avait parlé d’une voix douce, comprenant peut-être que raviver le souvenir me serait difficile.

Je secouai la tête inlassablement, je ne voulais pas répondre. Je ne pouvais pas admettre ce que j’avais vu.

— Tu y es allée, n’est-ce pas ? Tu es allée voir.

Ce n’était pas vraiment une question. Elle connaissait la réponse.

— Quelle heure est-il ? Éludai-je.

— Il est quatorze heures.

— Depuis combien de temps sont-ils partis ?

Elle réfléchit un moment, mais sembla hésiter.

— Je ne suis pas vraiment sûre, Selena. Je suis un peu perdue. Mais je pense que c’est le troisième jour. Tu as dormi pendant un jour complet.

Là, pour le coup, je ne m’y attendais pas. Cependant, j’avais bien plus important à penser qu’à la durée de ma sieste.

— Pas de nouvelles d’eux ?

— Si. Pendant que tu dormais, Cyriel est passé. Il a dit que ça prenait plus de temps qu’ils ne l’avaient pensé, mais que c’était en bonne voie. Je pense que nous aurons des nouvelles aujourd’hui.

Plus de temps ! Vu l’état dans lequel j’avais vu mon père, je m’en serais doutée.

Raïza semblait se battre intérieurement, car les émotions qu’elle m’envoyait à la figure étaient aussi brutales que contradictoires.

— Non, Raïza. Tu sais, je n’ai quasiment rien vu, répondis-je à la question qu’elle n’avait pas eu le temps de formuler.

Elle resta interdite tandis que je me levai pour observer le lac.

— Tu te rends compte qu’il y a là-dedans des centaines de vampires enfermés, subissant mille tourments ? me dit-elle faisant écho à mes pensées.

— Oui, j’étais en train d’y songer. Je pense que j’en parlerai avec Isabel. Cette pratique doit cesser.

Le temps passa encore lentement.

 

C’est à la fin de cette interminable journée qu’apparut de nouveau Cyriel. Un sourire lumineux sur le visage. Il vint rapidement presser ses lèvres contre les miennes et me murmurer :

— Mon amour. Je sais que tu es venue il y a deux nuits de cela. Tu n’aurais jamais dû. Tu t’es fait du mal pour rien.

— Je sais. Mais je devais venir. Comment va-t-il ?

— Il va très bien. Il est de nouveau le vampire que j’ai connu il y a un peu plus de quarante ans. En ce moment, il discute avec Isabel et Lydvack. On lui expose notre projet.

J’étais rassurée, mais mon cœur se mit à battre plus fort encore.

Il posa une main sur mon cœur, écouta attentivement avant de me dire :

— Mon amour. Calme-toi. Tout va bien se passer. Il sait que tu es là et il t’attend.

— Il sait ? Tout ?

Ma voix avait grimpé d‘une octave. J’avalai difficilement ma salive. Il me prit par les épaules et me secoua légèrement, tandis que je sentais Raïza se crisper à mes côtés. Avec un sourire étranglé il me lança :

— Calme-toi, je t’ai dit.

Il me prit contre lui et attendit. Je tentai de tranquilliser mon rythme cardiaque et cela passait par le contrôle de ma respiration. Au bout d’un moment, il me relâcha enfin, déposa un doux baiser sur mes lèvres et nous dit :

— Allez, les filles, on descend.

Raïza me lança un regard surexcité. Nous avions fait tout ce chemin pour cela à la base. Nous étions arrivés au but premier de mon voyage. Et j’en étais bien consciente, d’où ma petite crise d’angoisse.

Je les vis partir, me décidant à les suivre. De loin. Je ne comprenais pas trop ma façon d’agir. Mon père était la seule personne qu’il me restait de ma famille. De ma véritable famille, de mon héritage. Je connaissais ma mère, j’avais appris à connaître le côté sorcière qu’elle avait si longtemps refoulé. Aujourd’hui, il était temps que je rencontre mon père, le vampire. Et ainsi que je me complète moi-même. Une fois que je l’aurais vu et que je lui aurais parlé, je ne pourrais plus faire marche arrière. J’avais admis le fait que dans mon sang coulait celui d’une telle créature, certes, mais en avoir la preuve devant soi était une tout autre chose.

Je marchai sans même regarder où j’allais, prenant bien soin de cacher mon visage sous la capuche. Je voulais gérer cette rencontre à ma façon. Lorsque nous arrivâmes sur la plage du lac, je m’arrêtai une seconde, pris une grande bouffée d’air et repris la marche, derrière mes amis.

C’est là, au loin, que je le vis, alors que la lune inondait la plage sinistre de sa lumière. William. Mon père. Il se tenait debout dos à moi, parlant avec Isabel qui lui souriait amicalement. Lorsqu’il entendit nos pas, il se retourna. Lentement, très lentement. Le temps sembla suspendre son vol, comme désireux de voir ce moment durer encore et encore. Sa longue chevelure sombre virevolta en même temps que son visage de marbre m’apparaissait. Il était tel que je l’avais vu sur la photo. Grand et mince, il avait des épaules carrées et une taille fine, son visage était figé dans une émotion semblable à la mienne. Il aurait été humain, j’aurais dit qu’il retenait sa respiration, anxieux. Il paraissait si jeune…

Cyriel et Raïza arrivèrent à son niveau, alors que je m’étais arrêtée quelques mètres plus tôt. Raïza s’inclina devant lui. J’entendis le rire grave de mon père se répercuter contre la muraille montagneuse. Il l’attira à lui et la serra contre lui. Lorsqu’il relâcha son étreinte, elle se tourna vers moi et me sourit. Je ne bougeai pas. Elle sembla lui dire un mot et s’écarta.

Je les vis tous se tourner vers moi. Isabel, Lydvack, Cyriel, Raïza. Tous les quatre m’observaient tandis que mon père avait commencé à avancer, lentement, vers moi. Sa démarche était légèrement raide. Son visage sans expression m’apparut de plus en plus clairement alors que la distance qui nous séparait s’amenuisait.

Bientôt, il se trouva à peine à deux mètres de moi. Il arrêta sa progression et resta immobile. Penchant la tête légèrement sur le côté pour m’observer en détail, il eut un sourire triste.

— Selena, murmura-t-il, l’écho de sa voix secoua tout mon corps.

Je ne répondis pas, mais notai un léger accent que je ne parvins pas à identifier. Je l’observai, minutieusement pendant que mon cœur battait la chamade. Son visage s’éclaira alors, tandis que ses yeux s’emplirent de larmes. Il ne les cacha pas à mon regard.

— Viens, Selena, ma fille.

Incapable de résister, je me jetai dans ses bras tandis qu’il les nouait autour de moi. Je fermai les yeux et me laissai aller à exprimer tout le bonheur et le soulagement qui m’envahissait.

Nous restâmes quelques minutes ainsi, sans bouger. Je sentis ses larmes qui coulaient sur mes cheveux tandis que les miennes se déversaient sur sa chemise. Je m’écartai alors, il ne m’en empêcha pas. Lorsque je partis m’asseoir sur le sable sec, il me suivit du regard puis vint me rejoindre et s’assit à mes côtés.

— Comme tu ressembles à ta mère, murmura-t-il, nostalgique et amoureux.

Je n’avais encore rien dit.

— Tu sais... ?

Je laissai ma question en suspens, sachant pertinemment qu’il comprendrait. Avec un regard triste, il me confirma :

— Oui, je sais. Lorsque Cyriel m’a dit que tu l’accompagnais pour me délivrer, j’ai compris. Ta mère, bénie soit-elle, m’avait promis de ne jamais rien révéler.

— C’était toi ? C’est parce que tu ne le voulais pas qu’elle n’a rien dit ?

— Pas exactement. Si elle avait reconnu ton affiliation avec le monde des vampires, elle aurait dû t’avouer qu’elle était une sorcière. Et dans la dernière lettre que nous nous sommes envoyée après mon départ, avant ma capture, nous nous sommes juré de ne jamais rien dévoiler.

— À cause de vous, j’ai vécu pendant vingt ans dans le mensonge.

— Tu as déjà vingt ans… que d’années j’ai ratées.

Il n’y pouvait rien après tout. J’en étais consciente.

— Comment l’as-tu appris, Selena ?

— En lisant les journaux intimes de maman, avouai-je sans honte.

Il rit. Pas un rire moqueur comme celui de Lydvack, ni comme le rire franc de Cyriel. Celui-ci était grave et paternaliste. C’était comme s’il riait à une blague de sa fille. Et, justement, j’étais sa fille.

— Elle a toujours tenu ses journaux méticuleusement. Je me souviens des soirs où elle m’abandonnait pour aller y déposer les songes de ses nuits et les souvenirs de ses journées. Je ne savais rien de ce qu’elle vivait la journée. Sauf les rares fois où je sortais en plein jour, à l’abri des rayons du soleil. Aussi, elle me racontait parfois ce qu’elle y écrivait, en omettant volontairement tout ce qui pouvait me concernaient. Mais je n’avais pas besoin de son journal pour savoir combien elle m’aimait.

— Et elle t’aimait énormément.

— Autant que je l’aimais et que je n’ai jamais cessé de l’aimer.

Il m’observa un instant avant de poursuivre.

— Parle-moi d’Adrian.

— Il a été, et il est toujours, un père formidable. Il m’a aimée comme sa propre fille bien que je soupçonne qu’il sache presque toute la vérité sur moi. Après le décès de maman, Adrian a quelque peu disparu. Je crois qu’il s’est effacé peu à peu de ma vie pour me laisser suivre la mienne. Quand tout sera fini, je pense retourner en Espagne et tenter de lui dire toute la vérité sur maman, sur moi, et sur toi. Il me manque.

— Laura m’a dit dans quelques lettres que c’était un homme bien. C’est pour ça que je n’ai jamais douté de ton bonheur et que j’ai encouragé ta mère à se marier. Pour tout te dire, ajouta-t-il avec un sourire blasé, j’étais même invité au mariage. Mais Tarja m’a retrouvé avant.

Un ange passa tandis que j’observais le lac qui l’avait gardé prisonnier si longtemps.

— Alors toi et Cyriel ? me demanda-t-il, curieux.

Etait-ce une façon de reprendre son rôle de père ? De tenter de me protéger ? Ou faisait-il simplement la conversation ?

Je me posais beaucoup trop de questions.

— Je suis amoureuse.

Comme si ça répondait à tout.

— Et lui, il t’aime?

— Je le pense sincèrement.

La conversation était gênante pour moi. Il avait beau être mon père - je le ressentais au plus profond de moi - il n’en restait pas moins un inconnu. Il dut sentir mes réserves, car il continua :

— Tu sais bien sûr que c’est moi qui ai engendré Cyriel. Ma seule et unique création. Je ne saurais te dire pourquoi je l’ai fait… quelque chose m’y a poussé. Ne lui dis jamais ça, il me prendrait pour un fou. Déjà que…

Il ne termina pas et me prit une main.

— J’ai moi-même été transformé par celle que nous allons combattre. Tarja m’a fait renaître en ce monde, et même si je la déteste encore plus qu’il m’est possible de le dire, elle m’a permis de connaître Laura et de t’avoir pour fille. Et rien que pour ça, je lui suis reconnaissant. Bien sûr, ma reconnaissance s’arrête là puisque c’est à cause d’elle que j’ai du vous abandonner, ta mère et toi.

Il embrassa ma main, mais ne la lâcha pas. Il me faisait de la peine, il semblait s’en vouloir terriblement. Je lui fis un sourire qui l’encouragea à continuer.

— Je suis né en 1480 en Angleterre. Mon père, Richard William Sr, est devenu conseiller du Roi Henri XVII lorsque j’ai eu cinq ans. J’étais le fils unique de ma mère qui mourût en couches. Bien entendu, mon père se remaria, mais c’est une partie de mon histoire bien peu intéressante. Donc, alors que j’étais au service du Roi et lorsque j’eus atteint à peu près l’âge que tu as aujourd’hui j’ai rencontré une jolie jeune femme. J’étais au service du Roi Henri Tudor, Henri VIII, précisa-t-il, depuis près de cinq ans lorsqu’elle fit son apparition dans ma vie. Tarja. Une bénédiction autant qu’une malédiction.

— Elle m’a transformé et rapidement ramené ici, à Svalbard, où la Reine m’a accueilli à bras ouverts, dit-il avec un regard plein d’amitié pour Isabel, lovée dans les bras forts de Lydvack. J’ai rapidement noué des sentiments forts pour Isabel et Lydvack qui sont devenus des amis. Aussi, je me faisais un honneur de servir la Reine qui m’avait pris à son service. Mais voilà, Tarja en décida autrement. Elle nourrissait une haine grandissante pour sa créatrice et Souveraine. Au début, je pris cela pour de la jalousie. Lydvack déclenchait bien souvent le désir chez les vampires, hommes ou femmes d’ailleurs, aussi je n’interprétai pas cette passion néfaste qu’elle entretenait pour Isabel. Ô, combien je l’ai regretté depuis ! Un soir, Tarja me coinça dans notre chambre et m’ordonna de renverser Isabel et de la tuer, ainsi que Lydvack. J’ai immédiatement accepté sa requête. En réalité, je ne pouvais pas agir contre mes amis alors je les ai prévenus au plus vite pour qu’ils organisent une défense. Seulement je ne m’étais pas attendu à ce que Tarja ait corrompu la grande majorité des Généraux de la Reine. Aussi, peu importait le nombre de vampires qu’Isabel pourrait mettre au service de sa défense, elle ne serait jamais parvenue à sauver son trône et sa vie. Alors, j’ai fait la seule chose que j’ai pu faire sur le moment. Je l’ai priée de laisser son trône et de fuir avec moi. Je devais sauver sa vie, la mettre hors de danger, lui promettant qu’un jour, elle récupérerait sa place. Bien entendu, je suis parvenu à la mettre en sécurité, mais j’ai failli à ma promesse, elle n’a, depuis tant de siècles, jamais récupéré son trône.

Avec un air de regrets vers Isabel, il se pencha en avant, jouant avec le sable. Il essayait de me cacher sa gêne.

— Nous allons remédier à cela, lui dis-je d’une voix pleine de tendresse.

— Tu es aussi douce que ta mère.

Il caressa mon visage du bout des doigts avant de continuer :

— Bref, toujours est-il que de mon côté j’ai fui, comme un lâche, pour sauver ma peau. Pendant que la nouvelle reine menaçait le monde, détruisait l’harmonie entre nos peuples, déchaînait les loups-garous et terrorisait les peuples de l’eau, entre autres, moi je restai caché. La plupart du temps, sur le nouveau continent. J’ai été obligé de fuir en même temps que les sorcières, lorsque Tarja et Salem les livrèrent aux juges et à l’Église. Comme je l’ai haïe de martyriser un monde pour asseoir un pouvoir qu’elle n’avait même pas réussi à ravir. Toujours est-il que j’ai vécu comme un Hors-la-loi durant des siècles, sympathisant avec humains, sorcières et même avec certains loups-garous du nord des États Unis. J’ai accompli si peu et vu tant de choses que cela en est risible.

Il fit une nouvelle pause.

Voilà ce qu’était la vie de mon père, une vie de regrets.

— À la fin du siècle dernier je suis revenu sur le vieux continent. Je suis retourné dans mon pays natal. Je n’ai rien retrouvé des vieux vestiges d’une vie passée, d’une vie perdue, d’une vie gâchée. Mon roi figurait déjà dans les livres d’Histoire, dans les musées, c’était pourtant une bien maigre consolation. Puis j’ai rejoint la France. C’est là que j’ai croisé Cyriel. T’a-t-il raconté ?

— Non, pas encore. Enfin, en partie. Je sais juste qu’il a perdu son ex-fiancée le soir où il… Oh ! Compris-je soudainement.

Il ne faisait pas le fier. Il me fit une grimace gênée.

— Oui, c’est moi qui ai tué sa petite amie. Mais c’est à lui de te raconter son histoire. Il le fera quand il se sentira prêt. Tout ça pour en venir au fait qu’après l’avoir engendré, je lui ai parlé de Tarja, des lois, et lui ai appris à se méfier de son pouvoir et de son règne. Je suis d’autant plus fier de voir qu’il fait partie des lignes principales de la Révolte, avec à son bras une sorcière de sang vampirique.

Il me sourit avec gentillesse, de toute évidence c’était un compliment.

— Puis, je l’ai laissé, et c’est peu de temps après que j’ai rencontré Laura. Qu’elle était belle ! La plus magnifique de toutes les femmes qu’il m’ait été donné de connaître. Elle était jeune lorsque je l’ai vue pour la première fois. Mais sa beauté était déjà celle d’une magnifique rose. Lorsqu’elle me souriait, mon cœur semblait reprendre vie, mon âme paraissait revenir des Enfers. Je revivais. J’étais de nouveau humain auprès de ta mère. Bien entendu, cela ne fut pas rose tous les jours avec Ingrid. Que ta grand-mère pouvait être butée ! Mais c’était une grande sorcière et son avis et ses conseils nous aidèrent beaucoup ! Elle n’était pas au courant de ma vie passée, ta mère non plus d’ailleurs. Je ne pouvais pas vous mettre en danger inutilement. Pourtant, j’aurais dû raconter la vérité. Ainsi, peut-être Ingrid aurait pu me protéger également. Car peu avant fin 1988, Tarja m’envoya un de ses Généraux. Elle m’avait retrouvé. Mon petit monde s’écroula alors sous mes yeux. Je sus qu’il me fallait fuir. Et ses exigences étaient telles que je n’eus bientôt plus le choix. Elle me demanda pour racheter ma trahison des siècles passés, de tuer les Rosa, de m’emparer de la pierre qui orne ton cou et de la lui rapporter.

Je cessai immédiatement de respirer tandis que mes deux mains venaient se poser sur la Pierre d’Alvina.

— Non, pas ça, murmurai-je.

— Non, Selena. J’ai refusé, j’aimais trop ta mère pour le faire. Je m’étais libéré de l’emprise de Tarja depuis plusieurs siècles déjà et elle ne le savait pas. Elle était persuadée que je reviendrais vers elle en rampant, le collier entre les dents. Mais c’est là que l’on s’aperçoit de sa piètre intelligence. Durant des mois, elle a oublié mon sort. Ce qui m’a permis de quitter ta mère et son clan, ainsi que toi qui grandissais dans son ventre. Cette déchirure fut la plus douloureuse de toutes. Mais je n’avais pas le choix, tu étais en chemin, ta mère était en danger, et son clan aussi. Alors j’ai fui, j’ai retrouvé Cyriel et lui ai interdit de se rendre en Espagne. Et c’est en Pologne que je l’ai quitté définitivement. J’ai repris mes vagabondages, il n’avait plus rien à apprendre d’un vampire comme moi. Je suis allé près de Varsovie où j’ai trouvé un petit village tranquille. J’ai rapidement compris qu’il était dirigé par des sorcières qui ne m’ont ni attaqué ni menacé. Il me suffisait de ne pas chasser les humains, en échange de quoi, je pouvais aller et venir en toute quiétude. Voilà comment je voyais ça. Mais un jour tout a mal tourné… comme à chaque fois dans ma vie ! Je reçus la visite le second soir d’un des Généraux de Tarja qui souhaitait me voir à ses pieds à Svalbard. J’ai refusé et j’ai tué son Général. C’était une femelle bien trop fragile pour un vampire de mon âge. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’un second plus fort m’attende dans les bois. Et rapidement, je me suis retrouvé à Svalbard, dans la salle du trône devant Sa Majesté qui prononça la pire sentence qu’un vampire puisse subir, et que j’endurai pourtant stoïquement. J’avais fait mes adieux à mes amis et à la femme que j’avais aimée et épousée selon ses rites magiques. Mon seul regret était de n’avoir jamais vu ma fille.

Sa voix se brisa. Je restai là, silencieuse à ses côtés, à attendre qu’il se calme. J’en profitai pour l’observer encore. Il ne devait pas être âgé de plus de vingt-cinq ans, tout comme Lydvack, bien que mon père, lui, avait le visage creusé par les souffrances qu’il avait vécues. Son visage était las, sa voix, aux accents britanniques, désabusée par cette vie gâchée comme il l’appelait. Il avait certainement été très bel homme, comme la photo dans mon sac le prouvait, mais aujourd’hui, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Sortant de son enfermement, il n’avait qu’une seule envie : se venger de Tarja. Je le ressentais à sa façon de parler d’elle. Il nourrissait pour cette Reine le même ressentiment qu’Isabel, en plus puissant, si cela était possible.

— Papa...

J’étais consciente que je l’appelais ainsi pour la première fois et lui aussi de toute évidence, car il releva soudain la tête et plongea son regard dans le mien. Ses yeux embués de larmes me donnèrent la force de continuer.

— Papa, j’ai fait tout ce chemin dans le but de te connaître. J’avais besoin de te voir. Regarde-moi, ai-je l’air malheureux ?

Il ne répondit pas, mais esquissa un léger sourire.

— Non, je suis heureuse, même si le fait d’avoir perdu maman a été la chose la plus difficile qu’il m’ait été donné de vivre. Aujourd’hui, je connais la vérité sur ma vie, sur moi-même, et j’accepte tout ce qu’elle comporte. Ses faces d’ombres autant que celles de lumière. Je suis la fille d’une sorcière et celle d’un vampire. Je suis fière de vous avoir comme parents. Ne dis pas que ta vie est gâchée ou inutile. Tout ce que tu as appris à Cyriel, il me l’a transmis également. Tout ce que tu es, je le suis aussi… enfin presque.

Il me sourit franchement et me dit :

— Tu es bien la fille de Laura Rosa. Cette prestance dans la voix, il n’y a que dans votre famille que je l’ai ainsi ressentie.

Je lui souris également, fière de mes origines, fière de ma mère et de notre famille, fière de notre lignée.