Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 32 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 31

 

 

Réunion de Lumière

 

— Selena ?

— Oui, papa ?

— Nous devons parler de ta transformation.

Je restai un moment silencieuse. Je n’avais rien à dire, c’était lui qui devait parler, alors j’attendis qu’il trouve ses mots.

— Je sais que cela doit t’inquiéter. Je n’ai pas de formule miracle, mais je peux t’expliquer le fonctionnement.

— Je t’écoute, dis-je d’une voix tremblante.

— Pour qu’un humain devienne vampire il doit, pardonne-moi cette brutalité, mourir. C’est le seul et unique moyen.

Je déglutis difficilement.

— Le vampire boit alors son sang jusqu’à la dernière goutte, vidant le corps de sa victime. Ensuite il lui fait boire son propre sang, qui peu à peu remplacera celui que le corps a toujours connu. Mais son corps va, aussi étrange que cela puisse paraître, continuer à créer son sang d’origine, le sien propre. Ainsi, il va mêler celui du vampire au sien, permettant à son corps de réagir et de supporter les transformations autant physiques que mentales qui adviendront. C’est suivant ce procédé que je peux t’affirmer que tu resteras autant une sorcière de la lignée des Rosa, de par le sang, qu’une vampire. Il est même fort probable que ton côté sorcière prime sur le vampire qui vivra en toi, que tu seras devenue.

— Mais vais-je changer ?

— Non, tu resteras telle que tu es. Tu auras les mêmes réactions, le même caractère. La croyance qui veut que l’âme meure et laisse place à un démon est fausse. L’homme que tu as devant toi est, hormis les années qui l’ont forgé, le même que celui qui évoluait à la cour du roi Henri Tudor. Tu ne te transformeras pas en bête assoiffée de sang. Et pour aller plus loin, nous en avions déjà parlé avec Ingrid, ta grand-mère, il est fort possible que le besoin de sang ne te touche pas. Tu es déjà en partie vampire, et pourtant tu n’en as que l’aspect physique. Lorsque nous avons appris que tu grandissais dans le ventre de ta mère, nous avons pensé que tu pourrais naître plus vampire que sorcière, plus assoiffée de sang que d’eau et de pain. Mais Ingrid avait la certitude que la force d’une Rosa était dans la possibilité de s’accoutumer au mieux à une situation délicate. Va comprendre ! me dit-il en riant. Ce que j’essaie de te dire c’est que, bien que nous ne connaissions pas vraiment l’issue de cette transformation, nous ne craignons pas grand-chose. Il n’est pas vraiment question de transformation proprement dite, mais plus de renaissance. Une part de toi s’est éveillée lorsque, à mon grand dam, ta mère s’est éteinte, et l’autre part de toi, celle que je t’ai transmise, doit juste se réveiller aujourd’hui.

Je ne répondis toujours pas. De plus en plus paniquée.

— Selena, regarde-moi, me dit-il d’une voix douce en soulevant mon menton pour pouvoir river ses yeux aux miens.

— Penses-tu que je puisse agir contre ton intérêt ?

Je secouai la tête, toujours incapable de sortir un mot.

— Ma fille, je t’aime tellement. Je comprends ta peur, mais aie confiance en moi. Dis-toi que Cyriel ne me laisserait jamais faire une chose pareille s’il pensait que tu en sortirais changée. Il t’aime trop pour ça, on dirait, ajouta-t-il avec un regard au-dessus de mon épaule en direction de mes amis.

Tournant la tête, je vis mon vampire nous observer fixement, les sourcils froncés, se demandant sûrement s’il devait intervenir. J’esquissai un demi-sourire en sa direction, ce qui ne le rassura pas pour autant.

— Je n’ai pas spécialement peur, mentis-je. C’est juste que je ne veux pas perdre ce qui me raccroche encore à maman. Je ne veux pas devenir un vampire à part entière.

— Mais, Selena, tu ne deviendras jamais un vampire à part entière. Tu es née mi-sorcière mi-vampire. Tu seras pour toujours une femme mi-sorcière mi-vampire. Ce que je veux que tu fasses là, c’est exactement la même chose que lorsque tu as appris à être une sorcière.

Je comprenais désormais. Bien sûr, ces deux « éveils » se faisaient dans des circonstances bien différentes. De par le fait de mourir puis d’être immortelle en acceptant d’être une vampire… aussi sorcière soit-elle.

— Qui va se charger de me transformer… ou de m’éveiller si tu préfères ce terme ? Demandai-je.

— C’est à toi de choisir. Tu peux demander à Isabel qui a déjà accepté si tu le désires, tu peux le demander aussi à Cyriel ou bien tu peux me le demander.

— Je serai liée à celui qui s’en chargera comme Cyriel est lié à toi ou comme Lydvack est lié à Isabel ? Sans l’aspect amour s’entend.

— Pas vraiment. Comme je t’ai dit, ce n’est pas une banale transformation.

— Accepterais-tu de t’en charger alors ?

Avec un sourire éblouissant, mon père me dit d’une voix émue :

— Bien sûr, ma chérie.

Il se leva, tandis qu’il repoussait ses longs cheveux derrière sa nuque. Il me prit dans ses bras et me chuchota :

— Ma fille, comme je suis heureux de te connaître.

Et voilà que mon père devenait gaga. Je ris et lui répondis que j’étais plus qu’enchantée d’avoir pu le rencontrer et en apprendre autant sur lui que sur moi.

Nous retrouvâmes Cyriel, Isabel et Raïza quelques minutes plus tard.

— Quand ? me demanda Raïza, alors qu’Isabel et mon vampire étaient eux aussi aux aguets.

— Maintenant, répondis-je d’une voix sans tremblement.

— Qui ? demanda Isabel.

— Moi.

Mon père souriait en répondant à son amie. Raïza m’attira contre elle et me dit :

— Tâche de revenir aussi normale que possible.

— Ne t’en fais pas. Tu ne vas pas te débarrasser de moi aussi vite.

Elle rit et me relâcha alors qu’Isabel se rapprochait déjà de moi.

— Pas d’au revoir, ce n’est qu’une renaissance, ma belle Selena. La prise en main de ton Destin et l’accomplissement de l’œuvre de tes parents. Ils t’ont donné un double héritage que tu découvriras aujourd’hui. Sois-en fière.

Elle embrassa ma joue et me souhaita bonne chance.

Je cherchai Cyriel des yeux, mais ne le trouvai pas. Mon père tapota mon épaule et me montra le rocher que j’avais occupé un instant plus tôt avec lui.

— Je reviens de suite, lui dis-je.

Il me sourit, me donnant ainsi sa bénédiction. Je rejoignis Cyriel et m’assis à ses côtés.

— Qu’y a-t-il mon amour ?

Ses yeux perle rencontrèrent les miens et il me souffla :

— Je suis fier de toi, mais j’ai peur. Je suis content que tu aies pris cette décision, car cela veut dire que j’ai une chance de vivre une éternité avec toi. Mais je suis inquiet.

— Tu as une chance de vivre une éternité avec moi ? Répétai-je, surprise. Tu plaisantes ? Ce n’est pas une chance crois-moi.

Il rit et déposa un baiser sur mon front, mes paupières et mes joues, finissant par mes lèvres qu’il embrassa longuement.

— Je t’appartiens à jamais, lui murmurai-je entre deux baisers.

— Ça tombe bien, car je t’appartiens aussi.

Il n’y avait plus rien à dire. Dans un long regard, je me levai puis m’éloignai, me retournant une dernière fois pour voir son sourire figé. Je l’emporterais avec moi.

Retrouvant mon père qui nous avait observés de loin, je lui dis :

— Je suis prête.

— Moi aussi.

Avec un petit signe de main en direction de mon amie, je le suivis en direction de la grotte. Il me parut soudain très sérieux. Il s’assit sur le sol, le plus loin possible, dans les profondeurs sombres de la cavité rocheuse, et me proposa de m’asseoir à ses côtés. Je m’exécutai et il murmura :

— Tu vas fermer les yeux et je vais te mordre. Selena, il se peut que tu cries. Tu vas avoir mal. Le plus dur c’est la morsure. Le reste se fera tout seul. Mais n’aie pas peur, je ne te ferai pas d’autre mal que ce qui est prévu. Et sache que cette morsure sera aussi difficile pour moi que pour toi. Mais comme Laura l’a fait il y a vingt et un ans, je vais donner naissance à ma fille.

— J’ai confiance en toi, papa. Allons-y avant que je ne change d’avis.

Il laissa échapper un son étrange, un rire étouffé, et se mit derrière moi de manière à ce que je ne voie pas son visage. Ma dernière image de mon père fut celle de sa douleur. Son visage était figé dans une expression triste, mais résolue de souffrance.

— Je t’aime ma fille.

Il prit mon bras qu’il tendit sur ma droite, je sentis ses lèvres se poser sur mon poignet. Et il me mordit.

Je sentis la chair se déchirer tandis que cette pression attirait mon sang en dehors de mon corps par rafales successives. Mon cœur accéléra sa course comme mon souffle était coupé. Je voulus crier et je le fis… au début. À un moment, ma voix se brisa et plus aucun son ne sortit de ma bouche. La douleur. Plus aucune autre information ne me parvenait. Mon regard fixé sur l’entrée de la grotte, attrapa l’espace d’une fraction de seconde l’image de Cyriel. Mon bien aimé vampire, que je m’apprêtais à rejoindre dans l’éternité. L’instant d’après, mes yeux se fermèrent et je perdis connaissance.

Lorsque je repris conscience, je n’avais plus mal. La souffrance n’était plus qu’un souvenir, je pouvais tout aussi bien l’avoir imaginée.

Avais-je rêvé ? Etais-je en fa it tranquillement installée dans mon lit ? Allais-je descendre l’escalier pour trouver ma mère et mon père, assis dans la cuisine, buvant leur café et lisant le journal et m’apercevoir que tout cela n’avait été qu’un cauchemar ? Qu’il n’y avait jamais eu ni sorcières, ni vampires ?

Une douleur fulgurante me vrilla le crâne et disparut aussi soudainement qu’elle était arrivée.

Je me sentis glisser. Je ne suis pas tombée, attirée par la gravité, j’ai glissé… latéralement… du moins c’était la sensation que j’avais. Lorsque j’ouvris les paupières, je ne compris pas tout de suite ce que j’avais sous les yeux. Mon père, Cyriel, Isabel et Raïza étaient rassemblés autour de… moi. Mon corps gisait au sol, et le petit groupe semblait s’affairer autour. Je voyais tout cela comme de l’extérieur.

Puis tout me revint, la douleur de la morsure, le sang sur mon bras et ma main, la gorge en feu à force de crier, le souffle coupé puis le néant. Je pouvais aisément voir mes amis, ma famille, en train de s’occuper de mon… enveloppe charnelle, car à bien y réfléchir c’était ce qui restait. Mon corps.

Quelque chose attira mon attention tandis que je me détournais de la scène qui se déroulait toujours sous mes yeux. D’abord semblable à un minuscule point, une lueur étrange, mais d’une beauté innommable sembla s’amplifier sous mon regard. Comme poussée à la rejoindre, je quittai mon corps physique et mes amis sans un regard en arrière pour me diriger vers cette source de lumière. Plus je m’approchais d’elle, plus elle redoublait d’intensité. D’une couleur blanche, céleste, elle m’attirait, encore, encore et encore…

Je planais lentement vers elle. L’être éthéré que j’étais devenu ne désirait qu’une chose : baigner dans cette clarté.

Au moment où je pensais être arrivée à elle, je me retrouvai à l’entrée d’un tunnel. Sombre. Je ne volais plus, mes pieds venaient de retrouver le sol. Un sol. Je n’aurais su dire sur quoi je marchais. Du coton, du bitume, des nuages, de l’eau ? Qu’importe ! Je me sentais bien. C’était d’ailleurs la première fois que je me sentais aussi bien. En paix. Et c’est sans crainte que je me décidai à pénétrer dans ce tunnel. C’est alors que je fus rejointe. Dans un halo de lumière bleu et blanche apparurent deux personnes. Avant même qu’elles ne se matérialisent, je sus qui j’allais retrouver.

Deux visages pleins d’amour m’observaient, me couvaient littéralement du regard.

Ma mère et ma grand-mère. Toutes deux réunies dans la Mort.

Leur corps pourtant n’étaient pas faits de chair comme le mien. Aussi étrange que cela puisse paraître, ils semblaient faits de… de lumière. Elles se tenaient par la main et me souriaient avec une adoration incommensurable.

— Ma Selena chérie, murmura ma mère d’une voix lointaine.

Mes yeux s’emplirent de larmes. Voilà des mois qu’elle m’avait quittée.

— Maman, répondis-je dans un souffle.

Ma main se tendit vers elle, désireuse de retrouver le contact doux de sa peau. Avec ce sourire si maternel qui m’avait tant manqué, elle me tendit sa propre main, emprisonnant la mienne. Elle m’attira alors à elle et me prit dans ses bras. Que c’était bon de retrouver l’amour d’une mère, l’amour que j’avais si brutalement perdu !

— Je t’aime Selena. Tu es devenue la femme que j’avais tant désiré te voir devenir. Je ne sais pas comment me faire pardonner de t’avoir caché la vérité sur ta Destinée toutes ces années. J’espère qu’un jour tu me pardonneras.

Je m’apprêtais à lui dire qu’elle n’avait rien à se faire pardonner, mais ma grand-mère me devança :

— Elle te pardonnera, comme je t’ai pardonné et comme tu m’as pardonné. La vie et la mort sont faites de pardons. Seul l’amour compte au-delà de tout.

Je me détournai de ma mère, pour observer cette grand-mère dont je n’avais aucun souvenir.

Elle me fixa avec des yeux qui me rappelèrent ceux de ma mère.

— Bonjour Selena. Comme tu es devenue grande et belle, et comme je suis fière de te voir porter la Pierre d’Alvina.

Une main sur mon collier, je lui répondis :

— Bonjour grand-mère.

Je ne savais que répondre. J’avais beau avoir tant entendu parler d’elle, l’avoir rencontrée dans les souvenirs de la Pierre, avoir vu bon nombre de photos, je ne la connaissais pas. Pourtant, j’eus l’impression que j’avais plus de ressemblances avec ma grand-mère encore qu’avec ma mère. Je me sentis si proche d’elle.

— Pourquoi es-tu ici, Selena ?

— Je n’en sais rien. Je suis censée… réveiller la part de vampire qui est en moi. Mais suis-je morte ?

Il me fallait poser cette question. Je discutais avec deux personnes de ma famille que j’avais perdue. J’avais vu mon corps sans vie auprès de mes amis. Quelles autres preuves me fallait-il encore ?

— Non, Selena tu n’es pas morte, me répondit ma grand-mère contre toute attente.

— Non ?

— Non, se contenta-t-elle de répondre.

Agacée je demandai :

— Comment ça, non ?

Les deux femmes se regardèrent comme pour échanger silencieusement.

—Pas de doute, c’est bien une Rosa ! Aussi impatiente que l’était ma propre mère, et que tu l’étais, Laura.

— Maman ! Gronda ma mère avec un sourire faussement vexé.

Elles se sourirent un instant, puis Ingrid Rosa reporta son attention sur moi.

— Tu n’es pas morte. Disons que tu ne l’es pas encore. Arrivée à ce stade, tu as deux choix. Tu peux tirer une motivation de ce que tu vis ici et repartir ou tu peux tout arrêter et rester avec nous.

— Re… Rester avec vous ?

Mes yeux s’emplirent de larmes.

— Oui, ma chérie, répondit ma mère.

— Mais tu aurais fait tout ce chemin pour rien, tu laisserais tes amis, ton père, seuls et démunis, continua ma grand-mère d’une voix faible.

— Dois-je choisir entre l’amour de ma mère et celui de mon père ?

— Non, Selena, intervint ma mère. Tu dois décider, une bonne fois pour toutes, si la vie que tu t’apprêtes à entamer est bien celle que tu désires et non pas celle que souhaitent les autres. Le sacrifice que tu fais est beau et noble, mais est-ce ce que tu veux ?

— Il est nécessaire, répondis-je.

— Nécessaire ne veut pas dire que c’est ce que tu souhaites, rappela Ingrid avec un sourire triste.

— Tu as peur. Je le vois dans tes yeux, ma fille, mon tendre amour.

— Oui, maman, j’ai peur. Mais j’ai pris ma décision.

— Quelle est-elle ? me demanda ma grand-mère d’une voix plus forte cette fois.

— Je continue. Ma vie n’est pas finie, elle prend seulement un virage. Tout comme celui qu’elle a pris lorsque ma nature de sorcière m’a été révélée. Je n’ai pas fui, je ne me suis pas détournée de ce que j’étais. Je ne compte pas le faire aujourd’hui.

Ma grand-mère me sourit franchement et témoigna d’une voix puissante :

— Tu es la digne héritière des Rosa. Et tu as fait ton choix. Puisse la magie de notre lignée t’accompagner dans ton combat et guider tes amis vers la victoire. Je te dis au revoir, ma petite-fille. En espérant ne plus jamais te revoir.

Elle s’approcha et embrassa mon front tandis qu’une lumière aveuglante s’échappait déjà de son corps. Lorsque ses lèvres quittèrent mon front elle avait disparu.

— Pourquoi est-elle partie ? Demandai-je, étonnée.

— Elle était là pour te guider. Elle était ton guide, ton juge et ton bourreau. Tu as pris une grande décision, une décision que tu étais en mesure de révoquer. Et on t’a envoyé un moyen de le faire en la personne de ma mère. Lorsque tu as fait ton choix, son œuvre était finie, elle ne pouvait pas rester. Elle… je veux dire, nous sommes fières de toi. Nous t’accompagnons depuis le début, Selena ; nous avons vu une jeune fille devenir une femme, une femme devenir une sorcière, et aujourd’hui, tu deviens la mère d’une nouvelle engeance. C’est cela la prophétie qui te concerne Selena.

Elle fit une pause et attendit. Un sourire bienveillant inondait son visage tandis que le mien devait refléter une totale incrédulité.

— Tu es la jeune femme qui changera la face du monde. Ce n’est pas ton combat aux côtés d’Isabel qui a été prophétisé. Non, c’est la création d’une nouvelle race de sorcières, d’une nouvelle race de vampires. Deux peuples réunis. C’est ça qui sauvera le monde de la destruction. Car la guerre qui oppose Isabel à Tarja ne concerne pas seulement les vampires ; les sorcières et les humains en seront bientôt inquiétés. Déjà les humains commencent à sortir le mythe du vampire de leurs vieux greniers, bientôt ce sera le tour des loups-garous. Et puis les sorcières reviendront hanter leurs esprits. Alors les humains s’échaufferont, leurs esprits criant à l’anéantissement de ces monstres, et la guerre éclatera. Deux clans de vampires, l’un contre l’autre, des loups-garous en colère, des peuples magiques démunis face à ces pouvoirs si cruels ; les sorcières ne pourront déjà plus intervenir, car toutes réduites en cendres par les plus malins des humains. Et à la fin il ne restera rien. Tous les peuples détruits, car c’est ainsi que le monde fut créé. Les humains ne peuvent exister sans les vampires, les sorcières et les autres. C’est ainsi, le monde forme un tout. En se battant les uns contre les autres, c’est lui que nous exterminons. De notre vivant, nous les avons combattus aussi, et nous avions tort. C’est la paix que le monde demande. Comprends-tu, Selena ?

Si je comprenais ? Fort bien que je comprenais, c’était une version de l’Apocalypse terrifiante.

— Et je suis… la clé ?

— Non, tu n’es pas vraiment la clé. Disons, pour rester dans l’image, que tu es la clé, le porte-clés, et le trousseau dans son ensemble.

Je ne comprenais toujours pas.

— C’est ton choix qui a déterminé la survie du monde, précisa-t-elle. Grâce à ce que tu es devenue. Une vampire-sorcière. Regarde-toi, chérie, observe.

Je ne comprenais pas. Elle leva mes mains pour les mettre devant mes yeux.

— Mes mains ?! Bafouillai-je.

Elles étaient de marbre, aussi claires que celles d’un vampire, et d’une beauté étonnante.

Elle frappa deux coups dans ses mains et fit apparaître un espace vide entre nous. Un trou.

— Approche un peu plus, chérie.

Je fis un pas, puis deux, vers cet espace, et vis une brume épaisse. Peu à peu, tout devint clair, limpide. C’était une sorte de puits. Un puits vers moi, vers mon corps. Tout

en bas, gisant sur le sol de la caverne, se trouvait mon enveloppe charnelle. Je pus voir les changements qui s’étaient opérés en moi. J’étais belle. Mon visage fin, d’une couleur albâtre, mes lèvres charnues étaient d’un rouge sang éclatant. Les paupières fermées, je paraissais calme.

Je ne me reconnus pas. Bien sûr c’était bien moi, mais j’étais différente. Je n’étais pas terrifiante comme je l’avais craint.

Je souris alors à ma mère. À l’instant même où mes lèvres se retroussèrent, je sentis une résistance au niveau de mes dents… mes crocs. Réitérant l’expérience, je pus sentir les canines qui avaient poussé dans ma bouche. Deux crocs d’un ou deux centimètres que je pouvais cacher facilement derrière mes lèvres.

— Quand est-ce arrivé ? Demandai-je à ma mère.

— Pendant que nous parlions, Selena. J’ai pu observer de mes yeux les changements s’effectuant en toi, et tu es d’une beauté si exceptionnelle ! Tu me rappelles tant ton père. J’ai aimé Adrian, crois-moi. Mais jamais personne n’a pu remplacer William.

Je lui souris et me contemplai une nouvelle fois. D’un claquement elle fit disparaître le puits, puis je l’entendis rire.

— Cesse donc de t’observer ainsi, on croirait Narcisse s’admirant dans les eaux du lac !

— Pardon, mais les changements sont impressionnants, lui dis-je dans un souffle.

— Je te le concède. Mais, Selena, tu as une tâche à effectuer. Ne crois-tu pas qu’il est temps de repartir ?

— Si, maman, je le crois. Mais cela veut dire que jamais plus je ne te reverrai.

Mon visage se ferma soudainement, toute euphorie évanouie. Jamais je ne reverrais ma mère, jamais plus je ne la toucherais ou ne sentirais son odeur sur moi.

— Ne dis pas ça. Je serai toujours là, assura-t-elle, une main sur mon cœur.

— Ce n’est pas pareil.

— Je sais. Mais comme te l’a dit ton père. Je vis en toi, et cela, rien ne pourra jamais te l’enlever. Et puis je vivrai aussi là, ajouta-t-elle en posant une main sur mon ventre.

Elle ne me laissa pas le temps de répliquer. Joignant ses deux mains, elle les fit claquer deux fois et je me sentis rejetée en arrière, loin d’elle, alors que dans un dernier sourire, elle s’évanouit. Sa voix me parvint une dernière fois dans un ultime message :

— N’oublie pas, ma chérie, tu es une sorcière. Ainsi même si tu es devenue un vampire, tu ne craindras jamais la lumière du jour. Ma fille. La fille du Soleil et de la Lune.

Et là, baignée dans une lumière céleste, je perdis une nouvelle fois connaissance.