Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 2
La fin d'une époque
Ce fut un choc lorsque le tissu laissa enfin apparaître le visage de ma mère. Ses boucles brunes, puis son front d’une pâleur étonnante, ses yeux clos, son nez fin et délicat, et enfin ses lèvres, charnues, dont j’avais hérité.
M’approchant encore, j’observai son visage.
C’était un fait ! Ma mère était morte ce soir.
La douleur semblait s’être murée en moi, incapable de sortir. Aucune larme ne s’échappa, aucun cri, pas un sanglot. Rien.
Je voulais sentir une dernière fois le contact avec la peau de ma mère. Ainsi, je dirigeai ma main droite vers son front. Au dernier moment, je stoppai ma course, incapable d’entrer en contact avec elle.
Ne pouvant me résoudre à la toucher, je posai ma main sur ses boucles, désireuse de retrouver la sensation que j’avais toujours connue.
La douceur de ses cheveux allait me manquer terriblement.
J’eus alors un haut-le-cœur à la pensée qu’elle m’avait quittée. Elle m’avait pourtant promis de ne jamais, ô grand jamais, m’abandonner. Et là, elle reposait nue sur la table glaciale. Je déposai alors un tendre baiser sur son front, et laissai échapper un souffle lorsque je sentis l’étrange froideur de sa peau cadavérique.
Il était impossible qu’elle soit morte, je ne pouvais l’accepter. Incapable de verser une larme, je levai la tête vers le médecin légiste qui s’était posté de l’autre côté de la pièce pour me laisser un moment d’intimité. Interceptant mon appel silencieux, il vint rapidement en face de moi et attendit.
Une nouvelle fois, je lui fis un signe de tête pour lui signifier que j’avais fini.
Je certifiai alors qu’il s’agissait bel et bien de Laura Moya née le 10 février 1969 à Oviedo.
Après avoir signé les formulaires nécessaires à la reconnaissance, je fis appel au Sergent Sergio, toujours assis dans le couloir de la Morgue.
Lorsqu’il arriva je lui demandai :
— Alors ? Que dois-je faire maintenant, Pablo ?
Je l’avais appelé par son prénom, chose que je n’avais pas faite depuis l’âge de onze ans, depuis une brève histoire qui m’avait amenée à le haïr.
Il remarqua ce soudain changement et me dit d’une voix douce :
— Ta mère n’avait aucune famille à part ton père et toi. Une fois que nous aurons pu le joindre, il s’occupera de tout cela, ne t’en fais pas.
Il fit une pause, avala difficilement et reprit :
— Encore une fois, sache, Selena, que je tenais beaucoup à ta mère. Elle a toujours été une bonne amie, bien qu’elle ait toujours été très mystérieuse, c’est ce qui avait charmé tous les garçons jusqu'à ce qu’elle rencontre ton père.
Il marqua alors un temps. Derrière ses lunettes carrées je pus voir une larme perler au coin de son œil droit. Il avait de la peine.
Pourquoi lui pleurait-il alors que moi j’en étais incapable ?
Quelque chose clochait.
Des bruits de pas retentirent dans le couloir, me tirant de mes pensées, et Alejandro entra dans la salle d’autopsie. Il jeta un rapide coup d’œil en direction de ma mère, eut un mouvement de recul, puis se tourna vers moi. Son visage était blafard, il se précipita, pendant que Pablo Sergio s’écartait. Alejandro me prit dans ses bras, tandis que les miens restèrent le long de mon corps. J’étais vide. Je ne pensais à rien. Sa présence contre moi me fit pourtant du bien. Je sentais les pulsations de son cœur contre ma poitrine et une goutte couler de son visage jusqu'à ma nuque. Il pleurait. Il avait toujours aimé ma mère, même s’il détestait mon père. Ce que je n’avais jamais compris d’ailleurs. Sûrement une « histoire d’hommes ».
Lorsqu’il me relâcha, je vis dans ses yeux une rougeur qu’il tenta de me dissimuler. Mais il n’y parvint pas. J’étais plutôt rapide et perspicace. J’avais vu ! Il était malheureux, malheureux pour moi. Alors que de mon côté je ne savais pas où j’en étais.
— Comment te sens-tu, Selena ? me demanda-t-il de sa voix tendre.
— Je ne sais pas, Al. Je ne ressens pas grand-chose. Je n’arrive pas à y croire. C’est impossible, ça ne peut pas être elle, là, sur cette table !
Je montrai de ma main droite le corps pudiquement masqué de ma mère.
Je commençai à divaguer. Il prit ma main et chuchota :
— Calme-toi, mon cœur, je suis là, je ne t’abandonnerai pas, je te le promets.
Il venait de prononcer cette promesse, celle qu’avait trahie ma mère, sans le savoir. Je ne pouvais pas le blâmer, mais cela me fit du mal.
Je le lâchai et me dirigeai une nouvelle fois vers ma mère. Je le savais derrière moi. Je n’étais pas seule. Le drap n’avait pas encore recouvert son visage. Je voulais la toucher une dernière fois. Passer outre l’horreur qui me prenait à la gorge lorsque je sentais son corps sans vie. Passer outre la température glacée de sa peau qui me parvenait, étrangement, par vagues successives.
Je voulais la toucher une dernière fois. Je me penchai sur son front et déposai un doux baiser, presque un frôlement.
Puis, tout devint sombre et flou autour de moi. D’abord les couleurs perdirent leur intensité et leur luminosité, les néons de la salle semblèrent grésiller puis s’éteindre, mon corps se mit à trembler avec une rare violence et il s’affaissa sous mon poids. Je pus sentir les bras musclés d’Alejandro me rattraper avant que je ne perde connaissance…
Lorsque je rouvris les yeux, il faisait noir, je n’étais plus dans ses bras, mais plutôt sur un nuage, mou et frais. Une légère brise semblait fouetter mon visage. Ma peau était recouverte de mes seuls sous-vêtements.
Le Paradis.
Je suis partie rejoindre ma mère.
Ce fut ma toute première pensée.
Un bruit de klaxon au loin me tira soudain de cette délicieuse chimère. Le voile sur mes yeux disparut et ma chambre m’apparut. Le nuage n’était en fait que le matelas moelleux de mon grand lit à baldaquin. À mes côtés dormait Alejandro qui apparemment ne m’avait pas quittée. Seuls ses vêtements étaient différents de ceux qu’il portait quand il m’avait rejointe à la morgue.
Alors tout se remit en place dans ma tête. Le Sergent, la morgue, ma mère couchée sur cette table, son corps froid et dur, Alejandro, et mon étourdissement.
Je remuai légèrement dans mon lit, tirant mon petit ami de son sommeil. Il semblait alerte.
Je ne dis mot, attendant qu’il parle le premier. Mais comprenant qu’il n’ouvrirait pas la bouche je me décidai :
— Combien de temps ai-je dormi ?
Tout en gesticulant afin de se mettre en tailleur devant moi, il me répondit :
— Presque deux jours. Mais tout va bien, le médecin a dit que tu devais te remettre du choc que tu as subi. Rien de plus normal. Tu vas bien ? Comment te sens-tu ? As-tu mal quelque part ?
Sa gentillesse et son inquiétude eurent le don de m’agacer. Je voulais lui demander de partir, mais je sentais que cela le blesserait. Et je ne voulais pas lui faire de mal. Alors je ne dis rien. Espérant que cela le calmerait, je me blottis contre lui. Nous roulâmes alors sur le grand lit et dans ses bras, en silence, je remis toutes les informations dans l’ordre.
Lorsque j’y vis enfin plus clair et que la douleur dans mon cœur fut légèrement apaisée, je me levai et lui demandai de m’accompagner dans la cuisine afin que je nourrisse cet estomac vide depuis deux jours. Il me sourit et accepta.
Dans la cuisine, je ne trouvai pas le désordre auquel je m’étais attendue. J’y trouvai en fait mon père, faisant la vaisselle, dans un silence de mort.
Il sembla entendre nos pas, car il se retourna prestement vers nous.
— Oh, ma Selena ! Comment te sens-tu, chérie ?
Il m’étreignait déjà. Ses yeux étaient rougis par des heures passées à pleurer.
Nous nous installâmes dans le salon et parlâmes longuement.
Alejandro resta à mes côtés, veillant au moindre signe de défaillance de ma part.
La journée se passa ainsi : chacun dans un fauteuil du salon. Parler, attendre, pleurer. Personne n’osait briser ce moment que nous étions en train de vivre.
Pour ma part j’utilisai ce temps pour repenser à ma mère. Je me remémorai nos meilleurs moments et en profitai pour préparer le discours qu’il me revenait de prononcer le lendemain matin lors de la cérémonie funéraire.
Mon père, Adrian, passa son temps à sécher ses larmes. Avant ce terrible moment je ne m’étais pas rendu compte à quel point leur amour était fort.
Alejandro aida du mieux possible notre famille en deuil. Il fit le ménage et les repas, cherchant à nous faciliter la vie, du moins, pour un temps. Il était lui aussi en deuil. Laura avait aussi été une mère pour lui.
Orphelin, il n’avait jamais connu l’amour maternel avant que nous entrions dans sa vie, à l’école. Depuis il faisait un peu partie de la famille. Il avait été mon copain, mon ami, puis mon amoureux et enfin l’homme à qui je m’étais offerte un jour, totalement.
Cette nuit-là, personne ne dormit vraiment dans la grande villa familiale. Mon père, qui était habitué à ce qu’Alejandro et moi-même dormions ensemble, ne dit rien lorsqu’il nous vît tous les deux dans mon lit, en allant se coucher.
Chacun de nous était conscient que nous nous apprêtions à vivre le lendemain, un des jours les plus affreux de notre vie.
La nuit fut courte. Le soleil se leva rapidement, alors même que nous venions tout juste de fermer les yeux.
Toute la maison s’éveilla et, dans le silence, chaque membre de la famille revêtit ses habits du dimanche, puis nous partîmes, en direction du cimetière du village. Cela allait être le dernier moment où je serais accompagnée de ma mère et de mon père.
Le trajet se fit sans bruit, aucun de nous ne désirait parler, et encore moins échanger. Mon père conduisait calmement, luttant contre la douleur. Alejandro et moi étions à l’arrière, ma tête posée contre son épaule.
Dans ma tête, j’entendis résonner la marche funèbre de Chopin et les mots de ma mère qui étaient encore gravés dans ma mémoire. Dans mon sac à main, j’avais la mélodie que nous devions passer et mon discours. Mon père m’avait laissé choisir la musique, ainsi que le soin de prononcer les derniers mots en l’honneur de ma très regrettée maman.
Mon cœur battait à tout rompre. Mes deux mains étaient emprisonnées au creux de celles de mon ami, de mon amour.
La voiture ralentit sa course, mon cœur, lui, accéléra la sienne. Le moment arrivait… celui où je devrais définitivement dire adieu à ma mère. Je ne parvenais toujours pas à l’admettre.
En une demi-heure, nous avions préparé la cérémonie avec le responsable des pompes funèbres. Pour moi venait le moment d’accueillir nos amis et notre famille, du moins la famille du côté de mon père, car ma mère avait perdu ses deux parents. Mes grands-parents paternels l’avaient alors accueillie à bras ouverts, tout comme mes parents l’avaient fait avec Alejandro, si bien que ma grand-mère paternelle pleurait ma mère autant qu’elle aurait pleuré son propre fils.
Tout le monde arriva enfin, et le cercueil fit son entrée sur la triste et émouvante chanson « Amazing Grace ». Tout le monde se leva lorsque le Sergent Sergio, Alejandro, Max le cousin de mon père et Edouardo, un ami de la famille, portèrent le cercueil de ma mère au centre de l’assemblée. Ils l’installèrent de façon à ce qu’il repose au-dessus de ce qui serait sa dernière demeure, l’emplacement au centre de la terre.
La chanson retentit avec plus de passion encore. Je m’accrochais désormais au bras d’Alejandro qui m’avait rejointe. Face à tous nos amis, le prêtre priait pour ma mère, pour sa nouvelle vie. Je savais que ce serait bientôt à mon tour de me lever et d’affronter ce terrible moment. Je devais accepter le fait qu’elle soit partie et ne reviendrait jamais plus. Le prêtre m’invita à le rejoindre. Il me fallut un court instant pour me lever. Il me manquait une grande bouffée d’air qui ne venait pas. Le visage de ma maman me revint alors en mémoire, ses traits, son sourire. Et ce fut comme si elle m’avait dit : « Lève-toi, ma fille, je suis avec toi, mon amour. »
Je me levai alors, tous les regards fixés sur moi, mes doigts toujours entremêlés à ceux de ma moitié. Lorsqu’ils lui échappèrent, il ne tenta pas de les retenir. Arrivée devant Monseigneur Aringosa, je m’agenouillai tandis qu’il prononçait sa bénédiction.
Et là, à cet instant précis, ma tension se relâcha d’un coup, et tout ce que j’avais retenu depuis notre départ explosa, mes larmes inondèrent mes yeux puis mes joues, y brûlant la peau au passage de ces perles du désespoir. Je pleurai là, en silence, attendant qu’il m’invite à me relever. Sa main posée sur mon crâne, les larmes s’écoulèrent en un flot ininterrompu. Je pleurai ma mère, cette femme que j’avais perdue à jamais. Sentant sa main se retirer, je me levai. Je ne cherchai pas à dissimuler les larmes sur mes joues, j’affichai mon chagrin aux yeux de tous pour la première fois depuis cette dramatique soirée.
Je me plaçai face à nos amis et notre famille réunis. Ma mère, dans son écrin pour l’éternité, nous séparait. Il y avait eux d’un côté, et ma mère et moi de l’autre. Une toute dernière fois.
Je commençai alors mon discours, les yeux fixés sur la photo de Laura Moya.
— Nous avons tous connu Laura. Une fille, une épouse, une amie, une mère… Elle a toujours été aimante et douce. Jamais elle ne nous a fait défaut. Pour cela, je lui serai éternellement reconnaissante… Il y a quelques jours, on nous a annoncé qu’elle nous avait quittés, il m’a fallu du temps pour comprendre que jamais elle ne reviendrait. Jamais elle ne sourirait à nouveau, jamais plus elle ne me prendrait dans ses bras. Jamais ! Je ne sais pas encore comment je pourrai vivre sans elle, je ne connais pas cette façon d’exister. J’ai un père fabuleux, mais j’ai besoin de cette femme merveilleuse. Elle est toute ma vie. Je suis elle, comme elle est moi. Enfin était…
Ma voix se brisa soudain.
J’avais besoin d’un instant.
— Je t’aime tellement maman, où que tu sois, tu restes en moi. Pour l’Éternité. Vous savez comme moi qu’elle n’était pas fervente croyante, et pourtant elle savait qu’elle avait droit à une autre vie après celle-là. Je le crois aussi. Et j’espère plus que tout au monde pouvoir la retrouver lorsque mon heure sera venue. Un jour, chacun de nous ira la rejoindre, mais en attendant ce moment, il nous faut garder en notre cœur cette femme formidable.
Mes grands-parents me regardaient, au premier rang. Ma grand-mère pleurait, obligeant mon grand-père à tenir sa femme d’une main ferme, de peur qu’elle ne défaille. Il avait lui aussi les yeux rouges. Je pouvais même voir une larme couler sur sa joue.
— Elle a donné à tous ceux qu’elle a côtoyés un amour démesuré, et pour cela nous ne pourrons jamais assez la remercier. Dieu vient de la rappeler en son sein. Elle vit désormais parmi les Anges, veillant sur chacun de nous. N’oubliez jamais Laura Moya. Ma mère. Je t’aime de toute mon âme Maman.