Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 17 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 17

 

Le Comte

 

Lorsque j’ouvris les yeux, le soleil brillait encore fort dans le ciel. Il devait être aux alentours de cinq heures de l’après-midi. Un coup d’œil à mon téléphone m’apprit que j’étais tombée juste. Au moment où j’aperçus le fond d’écran de mon portable, et que les yeux azur d’Alejandro se dessinèrent, je ne pus empêcher mon cœur d’avoir un raté. Oh, Alejandro ! Je repensai alors à ma vie passée. Celle que j’avais quittée sans espoir de la retrouver. Désormais, après tout ce qui était arrivé, tout ce que j’avais appris, tout ce que j’avais vu, je ne pouvais pas rentrer tranquillement et me contenter d’oublier, de fermer les yeux et d’effacer ce qui se cachait dans la pénombre.

Raïza s’éclaircit la gorge bruyamment et me dit d’une voix endormie :

— Selena, ça va ?

Je voulus lui mentir, lui répondre que tout allait bien, mais aucun son ne sortit de ma bouche. Elle dut ressentir ma tristesse, car elle sauta du lit pour me rattraper au moment même où mes jambes me lâchaient, de faiblesse.

— Selena ! cria-t-elle en me réceptionnant.

Je la regardai, lasse, toute force m’ayant abandonnée.

— Selena, est-ce que ça va ?

J’entendis sa voix, au loin. Des accès de panique me parvinrent. Je pris un instant et hochai la tête. À moitié rassurée, Raïza me prit contre elle et attendit que je me calme. Je n’avais ni larmes, ni tremblements. Non. J’étais juste vidée, désespérée.

Quelques minutes passèrent, et je restai là dans les bras de mon amie. Puis, me reprenant en main, je me dégageai de son emprise et m’assis sur le lit.

Elle me questionna de nouveau sur mon état.

— Pardon de t’avoir fait peur. Je suis juste à bout. Ma mère me manque, mon père me manque, mon ancienne vie me manque. C’est drôle, lorsque l’on voit ce genre de scénarios dans les films ou dans les bouquins, on aurait presque envie que cela nous arrive. Mais tu sais quoi, Raïza ? Dans la vraie vie, c’est franchement moins intéressant.

Elle me laissa me plaindre sans mot dire. Le silence emplit la chambre durant plusieurs minutes avant qu’elle ne me demande :

— Comment était ta vie avant ?

Je sentais en elle des sentiments tellement différents qui semblaient la dévorer : Curiosité. Peine. Compassion. Tristesse. Affection.

Je pris une seconde pour repenser à cette vie qui me manquait tant. Je lui parlai alors de tout, lui racontant comment était ma vie en fac de psycho, je lui dis alors ce qui m’avait poussée vers cette branche, cette envie d’être à l’écoute des gens, de les aider, de savoir. Elle ne semblait pas comprendre la nuance qu’il y avait entre construire une vie sans avoir connaissance de son côté magique et construire une vie en sachant pertinemment que quoi que l’on fasse la Magie sera toujours là. Moi, je n’avais jamais su, alors je m’en étais construit une, je l’avais presque entièrement planifiée. Je lui parlai longuement d’Alejandro, de ce que j’avais été pour lui, cette bouée de sauvetage qui l’avait aidé à ne pas se noyer. Je confiai aussi ce qu’il avait été pour moi, l’homme parfait, l’amant parfait, celui qui m’avait aidée à me connaître, à me cerner et à me construire. Il avait été l’ami, l’amant et l’amoureux. Toutes ces personnes avaient toujours été réunies en lui et jamais je n’aurais pensé qu’un jour je le quitterais pour vivre ce que je vis depuis. Je ne sautai pas le fait qu’il était apparemment lui aussi un sorcier, toutefois, ne sachant pas de quel clan, nous ne pûmes y réfléchir longuement.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas parlé autant. Cette fin de journée vit bon nombre de larmes s’écouler sur nos joues pâles.

Je lui racontai même la façon dont j’avais appris le secret qui pesait sur ma naissance, révélant une partie de moi que je ne connaissais guère. Je lui montrai un des journaux que j’avais emportés dans mon sac à dos.

Nous parlâmes durant des heures, et c’est avec une surprise non feinte que je vis la porte de la remise s’ouvrir sur un Cyriel tout sourire.

— Pas d’incursion aujourd’hui ! Tu progresses, Selena ! me dit-il d’un ton moqueur.

Je lui envoyai un oreiller en pleine face, il fit mine de tomber sous le choc. Il n’avait pas vu que la table se trouvait si près de lui, car il tomba dessus et elle fut réduite en poussière.

— Waouh ! s’exclama Raïza pour nous deux.

Je n’aurais pas dit mieux.

Se relevant, il sembla désolé pour la table, mais souriait.

— Ces Suédois ! Incapable de faire des meubles assez solides pour nous !

La remarque me fit sourire.

— Vous avez mangé, les filles ? nous demanda-t-il.

J’étais étonnée, c’était la première fois qu’il s’inquiétait de nos habitudes humaines.

Raïza me regarda et leva les yeux au ciel, de toute évidence quelque chose m’échappait… mais quoi ?

— Oui, ne t’en fais pas pour nous. D’ailleurs avant de prendre le bateau, il serait bon de remplir les sacs de nourriture. Je ne sais pas où tu en es avec tes réserves, mais nous, on en vient à bout.

Il me regarda, gêné. Apparemment personne ne lui avait jamais parlé de ses réserves. Un regard rapide pour Raïza me fit comprendre que j’avais commis une bourde. Encore une !

Exaspérée, je m’exclamai :

— Oh, ça va ! S’il vous plaît ! Je voyage avec un vampire, donc je sais que tu te nourris de sang. Je veux juste être prévenante et te demander si tu en as encore assez. Inutile de se la jouer si…

Les mots me manquèrent. Ça voulait dire quoi d’en faire un tabou pareil ?

— Pardon, Selena, mais ce que tu ne comprends pas c’est que parler de ça avec une humaine est… disons… délicat.

— Balivernes ! M’exclamai-je encore. C’est ton moyen de subsistance ! Moi, c’est la viande rouge, toi, le sang. Inutile de te la jouer prude avec moi. Je ne veux pas que ce soit un tabou. Ni pour toi, ni pour nous.

Raïza hocha la tête.

Il était important pour moi que cette mise au point soit faite immédiatement, alors j’insistai.

— Cyriel ? C’est clair ?

Il hocha la tête et dit :

— Clair, mon adjudant !

Sa façon de tourner tout en dérision me fit sourire. Le message était passé.

Quelques minutes plus tard, nous prenions la direction de la voiture que nous avions laissée de l’autre côté de la forêt. Les deux heures qui suivirent furent silencieuses. De temps en temps, je sentais le regard de Cyriel sur ma nuque, mais je me bornais à regarder par la vitre côté passager.

Depuis la veille, j’avais l’impression d’avoir partagé quelque chose avec lui. Il m’avait rapidement confié que son tatouage avait un rapport avec la perte de sa fiancée, lorsqu’il était devenu vampire. J’avais bien cru percevoir autre chose derrière cette révélation, mais je n’avais pas insisté.

J’étais bien placée pour savoir que s’il désirait en parler il le ferait de lui-même, quand il se sentirait prêt. Peut-être n’en parlerait-il jamais.

J’avais beau être une curieuse invétérée, je ne me donnais pourtant pas le droit d’être indiscrète. J’avais déjà suffisamment abusé l’autre nuit dans sa chambre, je ne comptais pas réitérer l’expérience.

— Oh ! s’exclama Raïza sur la à l’arrière, me sortant de mes pensées.

— Quelque chose ne va pas ? Lui demandai-je, au bord de la panique.

Avec un sourire elle me fit non et m’adressa un clin d’œil.

— Dis, Cyriel, est-ce que Dracula existe ?

Je la regardai, éberluée. Dracula ! Le plus célèbre des vampires. Ma curiosité une nouvelle fois piquée au vif, je me retournai vers lui et attendis sa réponse.

— Oui, il existe. Et contrairement à vos croyances, il est toujours vivant.

— Non !

La réaction de mon amie me fit rire, elle ressemblait à une adolescente apprenant un scoop choquant sur sa star préférée.

— Si, Raïza. D’ailleurs d’après ce qu’on m’a raconté, il a été l’amant de la Reine durant quelques décennies avant de repartir vers la Transylvanie, qui est aujourd’hui une région de la Roumanie. Il s’y terre depuis, accompagné de ses trois adorables épouses. On dit qu’il ne peut pas rester trop longtemps loin de sa terre natale. C’est un fait que j’ai toujours trouvé étrange. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, c’est plutôt qu’il est trop snob pour se mélanger aux autres durant une trop longue période.

Une nouvelle fois, je me tournai vers mon amie. Nous échangeâmes un regard hébété. Même si je savais que les vampires existaient, je n’aurais pas pensé que celui-là existait bel et bien. Tout autant que l’histoire des épouses.

— Pour la petite histoire, j’ai rencontré la dernière épouse en date du Comte. Depuis qu’il est vampire, il en a toujours eu trois mais, pardonnez-moi le terme, il s’en débarrasse souvent, et plutôt rapidement. Le Comte adore les plaisirs de la chair et aime renouveler sa compagnie. Il y a toujours une brune, une rousse et une blonde. Je ne connais le nom que de la blonde, et vous allez rire. Elle s’appelle Crystal. Tout à fait différent de l’univers de Stocker, n’est-ce pas ? Le Comte n’est pas l’aristocrate que l’on dépeint dans votre monde. Non, c’est plutôt un bellâtre nymphomane qui a constamment dans son lit les trois plus belles femmes qu’il trouve.

J’étais fascinée. Raïza aussi, de toute évidence, car elle semblait perdue dans ses pensées. Je m’interdis de lire ses émotions, mais visiblement elle était ravie de cette révélation haute en couleur.

Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à ce que nous soyons arrivés dans le port de Gdansk, où un bateau de croisière attendait, paisible sur les eaux. Le jour était encore loin de se lever, mais il grouillait déjà sur la passerelle d’embarcation une telle cohue que je soupirai à l’idée de devoir y passer.

— Courage, Selena ! À l’intérieur deux belles chambres nous attendent.

Cet homme avait le sens de l’organisation, cela ne faisait aucun doute. Encore une fois je me surpris à le considérer comme un homme. Un homme comme Alejandro. Bien qu’il n’en était pas vraiment un, Cyriel me paraissait plus humain encore que certains garçons que j’avais rencontrés dans ma vie. Il était évident que je l’appréciais. Nous voyagions ensemble depuis bientôt une semaine et j’avais appris à voir au-delà de sa nature, percevant l’homme qu’il était vraiment.

Avec un sourire, je m’extirpai de la voiture. À vrai dire, changer de mode de transport me plaisait plus que je ne l’aurais soupçonné. Cette voiture avait fini par me sortir par les yeux.

Dans le coffre, nous récupérâmes nos bagages et Cyriel emporta avec lui un sac plus gros que je l’avais imaginé. Laissant de côté ma curiosité maladive, bien que la question au bord de mes lèvres me rongeât, je marchai vers le bateau, bille en tête.

La professionnelle des questions intervint de nouveau alors que nous marchions ensemble.

— Cyriel, au risque d’être pénible, puis-je te poser une nouvelle question ?

Il ricana et lui répondit qu’elle pouvait. Ne se faisant pas prier elle lui demanda :

— Est-ce que les vampires respirent ?

Il stoppa net sa marche et la regarda fixement. À quelques pas devant, je les observai en silence. Avait-elle manqué de tact ? C’était pourtant mon rôle ça. Non, je pensais plutôt qu’elle avait posé la plus sérieuse des questions depuis le début et que Cyriel soupçonnait quelque chose. C’était ce que leurs émotions me firent instantanément comprendre. Au passage, je pus noter que celles de mon ami vampire m’étaient de plus en plus lisibles au fil du temps.

— Pourquoi cette question ?

Il semblait réellement étonné. Sa réaction n’était pas feinte, et ce que je vis dans son regard lorsque je les rejoignis n’était pas du cinéma, il n’avait pas compris où voulait en venir notre amie.

— Non, je me demandais, c’est tout. Parce que si vous ne respiriez pas, vous pourriez vous passer de prendre un bateau.

Sa voix était tremblotante, et je perçus instinctivement que sa réponse était évasive. Cyriel dut le sentir également, car il leva un sourcil, l’invitant à poursuivre. Jamais il ne lui aurait ordonné quoi que ce soit, mais elle s’exécuta pourtant :

— Bon d’accord, je suis sur mes gardes. Je ne parle pas de toi, ajouta-t-elle en me voyant prête à ouvrir la bouche en signe de protestation. C’est juste que si on se dirige vers le repère des vampires, il est fort possible que l’on croise d’autres vampires sur ce bateau. Et je ne veux pas risquer ma vie. Alors je me demandais juste si on pouvait noyer un vampire.

Oh ! Voilà que je comprenais mieux. Décidément mon amie avait constamment une longueur d’avance sur moi. Quoi de plus normal, après tout ?! Elle avait un entrainement que je n’avais pas. Cependant, je pouvais sentir de sa part autant de méfiance envers les vampires qu’envers Cyriel lui-même, et ce dernier point me chagrinait quelque peu.

— Comme je t’ai dit nous respirons, plus par habitude d’ailleurs. Alors, tu ne peux pas nous noyer.

— OK. Pardon d’être si soupçonneuse, mais je ne suis pas stupide. Je ne me jette pas dans la gueule du loup sans protection.

— C’est tout à ton honneur, lui dit-il sans la regarder, crispé. D’ailleurs sachez que sur les deux prochains bateaux vous risquez fort de rencontrer de nombreux vampires. Ce sont les seuls moyens d’atteindre Svalbard. Mais nous sommes civilisés, alors pas de crainte à avoir.

Raïza ne sembla pas remarquer le brusque changement d’atmosphère qui s’était opéré ces dernières minutes.

Laissant Cyriel partir devant, je pris mon amie par le bras et lui dis d’une voix triste.

— Écoute, Raïza, tu sais que je t’adore. Mais Cyriel fait preuve de beaucoup d’égards envers nous. N’oublions pas qu’il se met à dos sa Reine – aussi tyrannique soit-elle, c’est sa Reine – pour nous. Il nous protège et veille sur nous. C’est grâce à lui que nous pouvons aller là où nous allons, c’est grâce à lui que je vais pouvoir, je l’espère, retrouver mon père. Alors s’il te plaît, fais un effort, au lieu de lui tomber sur le lard comme ça. Essaie de lui expliquer le pourquoi du comment avant. Et puis depuis l’autre fois dans la voiture, tu es très méfiante et froide envers lui. Je crois que ce soir il a du mal à le supporter. Je ne veux pas que notre voyage se passe dans de mauvaises conditions.

Elle me regarda, la tête haute, comme pour me jauger. C’était la première fois que nous nous disputions, aussi légèrement soit-il. En comparaison, notre scène de la veille n’avait été que du pipi de chat. Elle observa un quart de seconde la Pierre d’Alvina à mon cou et baissa la tête en signe de respect. Ce n’était certainement pas ce que j’attendais, pas de la part de mon amie.

— Non, Raïza. Pas de ça, entre nous ! Tu es mon amie, je ne suis pas la Grande Prêtresse d’Oviedo ou tout autre rang chez nous les sorcières. Je suis ton amie, et pour notre bien je tiens à remettre les pendules à l’heure.

— Excuse-moi, me dit-elle.

Je sentis que nous n’irions pas plus loin ce soir. Je repris alors la marche pour rejoindre Cyriel qui nous attendait à l’entrée de la passerelle. Je n’aimais pas la tension qu’il y avait entre nous. La question de Raïza était légitime, mais la méfiance qu’elle avait ressentie envers Cyriel et que ce dernier avait sans aucun doute perçue était le fond du problème. Un regard derrière moi me confirma que mon amie me suivait, en trainant les pieds, certes, mais elle suivait.

Il ne fallut que quelques minutes pour pénétrer sur le bateau, bien plus grand que je l’avais imaginé. On aurait dit un mélange entre un bateau de croisière et un river boat. Dans le hall d’entrée des dizaines de tableaux montraient les paysages auxquels nous allions être confrontés durant nos trois jours de mer. De magnifiques paysages d’ailleurs. Passant ensuite par une double porte, nous entrâmes dans l’office où un bel escalier semblait mener vers les chambres. Pour un peu, j’aurais pu imaginer Jack du Titanic attendre en haut de l’escalier. J’aurais pu me la jouer Rose Dewitt Bukater et détendre, au passage, l’atmosphère. Pouffant pour moi seule, je me repris et grimpai les marches à la suite de Cyriel, Raïza sur mes talons. Au bout d’un long couloir, nous nous arrêtâmes devant deux portes côte à côte.

— Les filles, le jour se lève et le bateau ne va pas tarder à s’enfoncer dans les eaux froides du Nord de l’Europe. Nous allons traverser la mer baltique. Quelle belle aventure ! S’égosilla Cyriel tout à un coup.

Je sentais qu’il essayait de nous dérider, en vain. Comprenant que c’était peine perdue, il me fit un clin d’œil amical et me donna la carte qui ouvrait notre porte. Avant que je ne puisse lui répondre, il était déjà entré dans la sienne, laissant sa porte se refermer sur lui.

Avec un regard furtif pour mon amie, je passai la carte magnétique dans l’encoche. Dans un clic sonore, la porte s’ouvrit. Mon sac sur le dos, j’entrai, suivie de près par Raïza. Devant la beauté de la chambre nous étouffâmes un « Waouh ! » significatif. La chambre était claire, lumineuse, très bien meublée, et munie cette fois de deux lits. Voilà qui n’était pas pour nous déplaire. Nous avions passé la semaine à partager le même lit dans chacune des chambres que nous avions occupées. Quel beau progrès !

Pour le coup, notre guide nous gâtait.

Lorsqu’il fut question d’argent au moment des préparatifs du voyage, Cyriel insista pour s’occuper des frais. Après de longs débats, il m’affirma que son statut d’immortel lui permettait de vivre au-delà des considérations financières et qu’il paierait le voyage avec plaisir.

Trop excitée pour dormir – on avait trois jours pour se rattraper – je décidai de partir visiter le bateau. Dans un ultime élan de réconciliation, je proposai à mon amie de se joindre à moi. Sans grande conviction pourtant, elle accepta.

Rapidement nous nous retrouvâmes sur le pont supérieur, à admirer le lever du soleil tout en regardant la Pologne s’éloigner de nous. Du coin de l’œil, je perçus le regard de mon amie. Je n’avais pas senti la douleur qui s’insinuait en elle, alors que nous nous approchions du départ.

Elle quittait son pays, et définitivement elle quittait sa mère et son clan pour une durée indéterminée. Alors que je m’apprêtais à lui parler, un couple se dirigea vers nous et nous interpella.

— Bonjour ! nous dit la femme. Je vois que nous ne sommes pas les seuls à vouloir profiter du lever de soleil. Nous faire partir si tôt c’est inhumain je trouve, ajouta-t-elle en riant.

Je la saluai, elle et son compagnon, et leur présentai Raïza. Ils se présentèrent à nous à leur tour. Tessa et Paul. Ils étaient français. Immédiatement je pensai à Cyriel. Il avait laissé sous-entendre qu’il l’était lui aussi.

— Où vous rendez-vous ? Me questionna Tessa d’une voix excitée.

L’excitation de cette femme était contagieuse, car je finis par lui répondre :

— En Finlande, et ensuite nous partirons plus au nord, histoire de voyager un peu.

J’étais certes évasive, mais au moins je ne mentais pas. Bien évidemment je ne me voyais pas leur raconter que nous partions rencontrer la Reine des vampires qui trônait sur un vieil Archipel près du Groenland. Je n’étais pas complètement idiote.

Pendant que nous parlions, la Pierre d’Alvina se mit à chauffer. Je me raidis sous la chaleur, si soudaine, du bijou. J’avais beau m’être habituée à sa présence, chacune de ses manifestations me surprenait toujours. Et, aussi brusquement que cela avait commencé, le rubis redevint froid et inanimé, le feu avait cessé. Mais il m’avait rappelé un détail que j’avais apparemment négligé. Toujours penser à bien détailler les gens que l’on rencontrait au cours d’une mission. C’était une règle que m’avait apprise Svetlana plusieurs semaines auparavant. À tous les coups, Raïza l’avait déjà fait, mais j’en avais assez d’être la mauvaise petite sorcière. Alors je mis en pratique ce qu’on m’avait appris et détaillai la femme.

Elle était grande et fine, de longs cheveux roux enflammés s’emmêlaient en un chignon désordonné et retombaient sur son front et sa nuque. Son regard vert émeraude brillait d’excitation. Elle devait avoir tout juste trente ans. Elle était vraiment superbe, du genre à faire saliver plus d’un homme et à faire jalouser bon nombre de femmes. À la regarder, parler ainsi avec mon amie, elle paraissait sympathique. Alors que cette pensée se frayait un chemin en moi, la Pierre brula de nouveau.

Ils ne s’aperçurent pas du sursaut que je fis à ce contact, Raïza monopolisait la conversation avec brio. La chaleur du bijou était telle que ma peau semblait en subir la brûlure. Je tentai de laisser cette sensation désagréable de côté pour attaquer l’analyse de l’homme, le dénommé Paul.

C’était sans nul doute, un très bel homme. Grand et fort, des muscles saillants le long de ses bras et des pectoraux développés rendaient sa carrure presque imposante. Son visage était pourtant fin et délicat. Il arborait un petit nez en trompette et des sourcils fins au-dessous desquels trônaient deux magnifiques yeux bleu clair. Je notai cependant une cicatrice, récente apparemment, au niveau de son menton. Ses cheveux mi-longs, en bataille, lui donnaient l’allure d’un garçon de mon âge. Il dut sentir mon regard, car il se tourna vers moi, instinctivement je lui souris et détournai le regard, faisant mine de contempler l’horizon derrière lui.

D’accord, ce n’était pas très fin, mais dans l’urgence je n’avais rien trouvé de mieux comme excuse. Pour quoi passerais-je s’il confiait à sa compagne que je le matais ostensiblement ? Nous allions nous retrouver coincés ensemble sur un bateau durant trois jours, donc inutile de se faire des ennemis.

Soudain consciente de la fatigue qui s’emparait de moi, je me tournai vers mon amie :

— Je suis fatiguée. Je vais aller me coucher. Tu viens ?

Elle me sourit et répondit :

— Non, je te rejoins plus tard. Je reste encore un peu avec nos nouveaux amis. Ils sont apparemment dans une des chambres voisines des nôtres, j’irai me coucher plus tard.

Le couple me sourit et me souhaita bonne nuit.

— Bonne nuit à vous. À plus tard, Raïza.

Elle me sourit et me souhaita bonne nuit.

Ce ne fut qu’au moment où je me glissai dans mon lit que je me rendis compte de trois détails étranges. Le premier était comment pouvaient-ils savoir dans quelle chambre nous étions puisque nous ne les avions pas vus, ni en entrant, ni en sortant de la nôtre. Le second était le « aux nôtres » qu’avait laissé échapper Raïza. J’espérai qu’ils ne comprendraient pas que nous n’étions pas toutes seules, mais croiraient juste que nous avions chacune notre chambre. Le troisième était la réaction de la pierre d’Alvina. Je me perdis rapidement dans le fil de mes pensées.

J’étais exténuée, il me fallait dormir. Je divaguai complètement en ce qui concernait nos nouveaux amis. Il me fallait du repos. Je m’endormis rapidement.

— Au secours !

C’était un appel à l’aide de quelqu’un que je connaissais. Mais je ne parvins pas à remettre un nom sur cette voix. Un appel.

Autour de moi, tout semblait vaporeux. Je ne ressentais rien. Juste cet appel. Son écho répercutait inlassablement les mêmes mots. Je ne pouvais rien faire. J’étais moi-même déjà bien occupée. Mais cet appel… J’étais, au fond de moi, certaine qu’il était important.

Tant pis. J’avais d’autres chats à fouetter comme on dit.

— Au secours ! Cria encore cette voix.

Tant pis.

Je me réveillai en sursaut et baignée de sueur. Je sortais d’un rêve étrange qui déjà commençait à s’évanouir. Un regard vers le hublot. Le volet était toujours tiré, il devait être la pleine journée, j’avais encore quelques heures devant moi. C’était quoi déjà ce rêve ? Je ne m’en souvenais déjà plus. Je me retournai dans mon lit et me rendormis aussitôt.