Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 9 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 9

 

Le collier des Rosa

 

Dans ma tête c’était le désordre. Je sentais une atroce douleur dans mon crâne et une douce caresse au creux de mon décolleté. Je sentais le collier de mon clan, duquel émanait une tendre chaleur. Cependant cette caresse ne me ramena pas à la réalité, je ne repris pas connaissance, au contraire. Ce fut comme si la pierre désirait m’aspirer en elle. La réalité sembla s’estomper de plus en plus à mesure que la chaleur du bijou se répandait en moi.

Puis ce fut le vide total, un noir prenant et sans fond.

Lorsque je rouvris les paupières, je ne vis d’abord que des halos de lumière qui inondaient mes yeux. Je ne percevais rien. Ni ma vue, ni mon odorat, ni mon ouïe ne semblaient m’obéir. Je restais là, piégée, sans savoir où je me trouvais. Au bout de quelques instants, une odeur parvint enfin à mes narines. Une odeur de charbon brûlé. Puis mon ouïe s’activa enfin et j’entendis alors au loin une conversation entre plusieurs personnes que je reconnus être des femmes ainsi qu’un bruit de crépitement. Lorsqu’enfin ma vue me permit de nouveau d’apercevoir les alentours, je compris que je n’étais pas au milieu de la forêt polonaise.

En effet, autour de moi il y avait un certain nombre de femmes vêtues de vêtements d’époque, un feu qui brûlait dans une très vieille cheminée en terre cuite et une trentaine de paniers répartis un peu partout dans la pièce. Je n’étais d’ailleurs plus en plein air, mais abritée dans une sorte de cabane des temps anciens. Les femmes ne semblaient pas s’apercevoir de ma présence, car aucune d’elles ne tourna la tête vers moi. Je m’approchai pour essayer tant bien que mal de distinguer quelques détails supplémentaires.

Au milieu de la pièce se trouvait une assemblée de femmes – six sorcières pour être exacte – regroupées autour d’un objet que je reconnus instantanément pour l’avoir vu quelques jours auparavant : la boîte de Melinda Rosa. Comme pour confirmer mes réflexions j’entendis une femme demander :

— Melinda, es-tu certaine de ce que tu as fait ? Es-tu sûre que cela aura le but escompté ?

La jeune femme qui venait de s’exprimer regardait intensément la plus belle des six femmes présentes. Cette dernière était grande et fine. Sa poitrine généreuse, légèrement compressée dans sa robe en tissu fin et blanc, lui donnait une allure noble et empreinte de sensualité. Ses lèvres fines s’étirèrent dans un sourire des plus charmants. En cet instant, je crus voir sourire ma mère à nouveau. J’avais devant les yeux mon ancêtre. La première sorcière de la famille.

— Oui, Kadiatou, je suis certaine de cet ornement. Aie confiance, je t’en conjure. Un jour, lorsque les temps en auront décidé ainsi, je sais que ce bijou soustraira le monde et nos descendances au Mal. Ayez confiance, mes sœurs.

Elle marqua une courte pause et reprit d’une voix plus assurée encore.

— Maintenant, il est temps de bénir ce pouvoir qui est le mien et de lui prêter allégeance. Après, nous connaissons toutes nos chemins à suivre, puisque le temps sera venu d’inonder le monde de nos bénédictions.

Les cinq femmes présentes autour de mon aïeule acquiescèrent d’un signe de tête respectueux et se sourirent les unes aux autres.

Chacune d’elles baissa la tête vers le coffret à bijoux que j’avais tenu entre mes mains, techniquement quelques siècles plus tard, et elles psalmodièrent une incantation :

 

« Par les Pouvoirs de la déesse Gaïa,

Nous te choisissons et te bénissons,

Nous les sœurs et les mères de ces terres

Comme la plus sage et la plus tendre d’entre nous

Nous te donnons notre vie en échange de ton amour,

De ta protection et de ta bienveillance.

Par toutes les lignées des Rosa à travers le monde,

Chacune de tes filles sera la nôtre.

Nous te servirons, car elle sera notre sauveur.

Elle possèdera, grâce à ce collier

Les pouvoirs ultimes de la lignée.

Nous t’avons, en cette heure, choisie pour être

Notre Guide. »

 

Elles relevèrent la tête et joignirent leurs mains. Les yeux clos et la bouche fermée cette fois, elles semblaient méditer sur quelque chose que je ne connaissais pas, moi, si novice en matière de sorcellerie.

Au bout de quelques instants, elles rouvrirent les yeux, mais ne pipèrent mot, attendant que Melinda ouvre la bouche. Elle venait apparemment d’être désignée comme la Grande Prêtresse de ce Coven. Peu de temps après, chacune d’elles s’assit sur un siège sans même briser le cercle qu’elles formaient.

Melinda prit alors la parole d’une voix douce.

— Mes sœurs, vous me faites le plus grand honneur ce soir. Cette prophétie qui trône au-dessus de ma descendance n’est pas sans mal. Elle m’effraie, mais je sais qu’à travers le monde chacun de vos clans sera présent pour elle, l’Élue, lorsque son heure aura sonné et qu’elle se réveillera de son long et paisible sommeil pour entrer dans le monde obscur, mais merveilleux qu’est celui de la magie.

Elle marqua une pause afin d’échanger de brefs, mais intenses regards avec ses sœurs sorcières.

Lorsque j’observai plus en détail les femmes assises, je m’aperçus qu’aucune d’elles n’avait de caractères physiques en commun. L’une était de couleur albâtre alors que l’autre était aussi noire que la nuit. L’une était plus ronde qu’une autre qui était extrêmement mince. Pourtant je pouvais sentir un amour fraternel entre elles. Comme si, malgré leurs différences, elles ne formaient en réalité qu’une seule et même sororité.

— Mes sœurs, la persécution a bien malgré nous envahi nos contrées. Il nous faut réagir. Pour utiliser le bon terme, il nous faut fuir ! Fuir non pas pour sauver notre peau, mais pour sauver notre héritage et les Hommes. Notre mission sera de contrer ces immondes créatures à travers le monde sans pour autant se faire démasquer par les chasseurs de l’Église. Mes sœurs, par toutes les larmes de Gaïa, je vous en conjure, faites attention à vous, ne vous laissez jamais, au grand jamais, surprendre ou trahir. Sans nous, le monde court à sa perte. Grâce à nos pouvoirs, nous serons constamment reliées les unes aux autres, et cela qu’importe le continent où l’on se trouvera. Qu’importe si les plaines ont remplacé les montagnes, si la mer remplace la terre. Nous avons une mission et nous nous devons de la mener à bien. J’ai confiance en chacune d’entre nous. Nous avons été choisies par Gaïa elle-même, et nous ne pouvons pas nous permettre de la décevoir.

Une nouvelle fois, elle balaya ses sœurs d’un regard tendre et franc.

— Avant que nous ne soyons démasquées au cœur de nos terres d’Amérique, nous allons partir. Dès demain, nous aurons fui ce continent. En Europe, la chasse aux sorcières fait rage également. Pourtant notre ennemi est sur le Nouveau Continent, alors partons. Richka, ma belle, tu iras donc en Pologne où le vent te câlinera tendrement. Lilianne, toi, tu partiras dès l’aube pour l’Angleterre, ce sanctuaire de la Royauté. Julia, quant à toi, tu t’exileras sur les terres françaises, non loin de Lilianne, tu pourras ainsi remédier à la barbarie de ces monstres sanguinaires en partance pour les douces terres de France. Kadiatou, tu pars demain pour l’Afrique, une terre hostile que tu es la seule à être capable de dompter. Bertha, quant à toi, et à cause de ta grossesse à risques et de l’absence de tes sœurs ici présentes pour t’aider tu resteras en ces terres. Avec les années tu iras vers la côte ouest où le monde naît en ce moment. Pour ce qui me concerne, je pars dès demain pour les terres arides et dévastées de l’Espagne profonde où je compte exterminer la moindre trace de ces Bêtes.

Chacune des sorcières présentes resta silencieuse, comme hypnotisée par les paroles de Melinda.

J’étais pour ma part presque choquée de la tournure de la réunion. Ces amies étaient obligées de partir s’exiler aux quatre coins du monde afin de pouvoir survivre en ces temps de guerre déclarée contre les sorcières.

Les six femmes se levèrent et s’étreignirent. Je pouvais, de là où j’étais, constater que leurs joues étaient constellées de larmes. Je voyais sous mes yeux la séparation de six amies, six sœurs. Jamais plus elles ne se reverraient, j’en étais certaine.

La grande femme noire s’éclipsa la première, elle partirait pour l’Afrique seulement quelques heures plus tard. Un long et dangereux périple l’attendait.

La femme, petite et ronde, dénommée Lilianne, si je me souvenais bien, partit ensuite après avoir embrassé une dernière fois mon ancêtre. Elle partirait pour l’Angleterre d’ici à quelques heures.

Julia, la plus jeune et la plus mince de toutes, ne pleurait pas, elle était seulement très pâle, ce fut la troisième à quitter la maisonnée, à regret, cela se lisait sur son visage. Pourtant les terres françaises l’attendaient.

Richka, la plus pâle des six sorcières, eut quant à elle beaucoup de mal à partir, elle serra plusieurs fois ses amies dans ses bras fins. En y pensant, son teint convenait très bien à la Pologne.

Me rappelant la destination de la jeune sorcière je fis le lien avec le Coven qui m’accueillait en ce moment… Enfin je me perdis un instant dans les rouages du temps, mais je me fis violence et me rappelai Svetlana. En y regardant de plus près je pouvais aisément voir Svetlana sur le visage de son ancêtre.

La dernière femme à partir fut la sorcière enceinte, dénommée Bertha. Son ventre déjà proéminent semblait peser beaucoup plus avec le chagrin qu’elle ressentait. Cependant, elle finit par partir rejoindre son époux, dans leur maison, à quelques mètres de là.

Comme omniprésente, je suivis chacune des femmes. Je pénétrai dans leur demeure, les vis occupées à la préparation de leurs paquetages respectifs, prêtes à sacrifier leurs vies pour sauver l’Humanité.

Lorsque Melinda Rosa se retrouva seule, je la vis enfin verser les larmes que ses amies avaient laissée échapper. Je venais tout juste d’assister à la plus déchirante scène d’adieux qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Soudain, sans prévenir, le rubis au creux de mon décolleté se mit une nouvelle fois à chauffer, toujours une chaleur douce et apaisante. Mais, pour la première fois il se mit à scintiller. Pas vraiment un scintillement en réalité, c’était plutôt comme si le rubis prenait feu. Une flamme léchait la pierre et permettait à cette tendre douceur d’envahir mon corps.

Ma vue se brouilla et le néant s’installa. Durant quelques secondes, le vent fouetta mes oreilles, et autour de mon visage, mes cheveux s’entremêlèrent au gré de ce souffle inconnu. Puis tout s’arrêta aussi soudainement que cela avait commencé.

Mes yeux s’ouvrirent sur un tout autre paysage. Un paysage que je ne connaissais que trop bien. Je reconnus rapidement les plaines qui bordaient mon village. Le village dans lequel j’avais grandi.

Mais au lieu d’y trouver toutes les habitations que j’avais connues, j’aperçus des petites maisons en chaume, des pierres venant d’anciennes constructions aujourd’hui détruites par des ravages humains. Une vision qui me désarçonna quelque peu. Instinctivement, je cherchai des yeux la grande villa blanche dans les hauteurs du village. Ma maison, celle qui avait vu mes premiers pas, entendu mes premiers mots. Mais à sa place, il n’y avait qu’un champ. Encore un !

Tournant la tête en tous sens, je m’aperçus que je me trouvais non loin d’un lieu de culte. En effet, à quelques dizaines de mètres de moi se tenait une sorte d’assemblée de femmes – trois femmes et un homme, pour être exacte. M’approchant encore, je me rendis compte que ma présence passait une nouvelle fois inaperçue. Je pus ainsi écouter ce que disait la jeune femme blonde aux lèvres fines et aux courbes généreuses qui portait le bijou semblable à celui que je portais en ce moment même.

— Bienvenue à vous, mes sœurs et frères. Il est rare que nous ayons en nos rangs un homme, et c’est pour cela que nous t’accueillons avec respect, Silviano. Je suis la Grande Prêtresse du Coven d’Oviedo. Si je vous ai toutes et tous contacté c’est parce que vous possédez un don exceptionnel. Celui d’être une sorcière ou un sorcier. Il existe, comme vous vous en doutez, un côté sombre au monde que les gens peuvent observer. Ce côté sombre est aussi le nôtre, bien que nous fassions, mes sœurs et moi, en sorte que le monde des Hommes ne soit jamais envahi par les Ombres. C’est un travail de tous les instants. Je vous ai donc contacté pour vous proposer d’investir mes rangs…

Je ne pouvais qu’être admirative devant la prestance de mon ancêtre.

— Pour que vous sachiez de quoi il retourne, il y a cinq autres sorcières réparties à travers le monde afin de faire ce que je suis en train de faire. Nous ne réunissons pas une armée à ce titre, juste une barrière de pouvoirs nécessaire à la survie des Hommes, de nos vies, de nos pouvoirs, et de nos descendances. Nous sommes contraints d’agir dans l’ombre, car la chasse aux sorcières fait rage à travers le monde entier. Sachez seulement que des rangs comme le nôtre se créent partout en Europe, sur le nouveau continent, et sur les terres orientales.

La jeune femme laissa un instant à son auditoire pour qu’ils puissent assimiler les informations. C’était en tout cas l’impression que j’avais, avant que je n’aperçoive une bougie lévitant au-dessus de l’autel.

— La télékinésie !! M’écriais-je. Voilà le pouvoir de ma lignée !

Bien entendu, m’époumoner ne servait rien. Personne ne m’entendait, j’étais tel un mirage.

La conversation continua ainsi un certain temps. Quant à moi, je persistai à écouter attentivement chacun des mots de la sorcière qui m’avait précédée et qui avait, par la même occasion, scellé mon destin.

Au bout d’un moment, assise dans l’herbe jaunie de l’Espagne, je me perdis à imaginer ma vie si ma mère n’avait pas succombé à cet incendie et si ces révélations n’étaient pas venues bouleverser mon existence si paisible.

La réunion sembla arriver à son terme, car après quelques accolades, Melinda reprit la route seule, mais en arborant un grand sourire de victoire. Elle avait réussi à créer le Coven d’Oviedo. De plus, ses membres actifs étaient dotés de pouvoirs extrêmement utiles.

Après quelques minutes de marche, elle entra dans une petite maison de couleur blanche. La suivant à l’intérieur je la retrouvai dans les bras d’un beau et jeune américain qui l’avait suivie après son départ de Floride.

L’homme, après avoir embrassé la jeune femme, posa une main délicate sur le ventre de celle-ci. Je compris alors que mes ancêtres étaient réunis sous mes yeux. C’était ici que débutait mon histoire…

Encore une fois sans prévenir, le rubis m’emmena vers un lieu indéterminé. Lorsque je pus enfin ouvrir les yeux, le décor me sembla aussi familier que récent. En effet, je venais d’apparaître dans le salon de la villa blanche dans laquelle j’avais toujours vécu.

Devant mes yeux une scène étrange se déroulait. Ma grand-mère, que je voyais pour la première fois en vie et non sur papier glacé, parlait avec une jeune adolescente qui devait être ma propre mère. Elle devait être plus jeune que moi aujourd’hui, âgée d’environ une quinzaine d’années.

Ma grand-mère avait sur ses genoux le coffret à bijoux que j’avais vu à deux reprises. À son cou, elle arborait le collier des Rosa qu’elle avait, tout comme moi, reçu un jour en héritage.

Je m’approchai une nouvelle fois et écoutai l’échange :

— Vois-tu, ma chérie, ce coffret a appartenu à toutes les femmes de la famille Rosa. Depuis le XVIe siècle, chacune des femmes de la famille reçoit un jour ce coffret qui contient le collier que tu vois à mon cou.

Lorsque les yeux de ma mère se posèrent sur le rubis, ils s’enflammèrent d’excitation. Il était étrange de voir ma mère exprimer un tel sentiment envers la magie. Je m’étais tellement fait à l’idée que la magie n’avait jamais été une source de plaisir pour elle que j’en avais oublié la raison. Mon père !

— Il est somptueux ! s’exclama ma mère d’une voix tremblante.

Ingrid Rosa pouffa de rire.

— Oh, par Gaïa, oui, il est somptueux ! Et le plus intéressant dans tout ça, c’est que dans quelques années, Laura, ce bijou sera tien. Tu connais l’histoire de la famille, tu sais ce que nous recevons en héritage outre ce collier. Tu sais qui tu es depuis quelques semaines déjà. Il faut que tu comprennes l’importance de ta tâche, mais aussi l’importance de ce bijou. On dit depuis des décennies qu’il est la marque des Rosa, on dit que partout dans le monde, chaque sorcière connaît ce symbole, et que partout où tu iras, portant ce talisman de protection et de pouvoir, tu auras toute l’aide dont tu auras besoin. Il possède en lui les souvenirs de la famille et les pouvoirs accumulés tout au long des siècles. Le jour où il te sera remis, cela voudra dire que tu es, pour le temps qui te sera accordé, la Grande Prêtresse du Coven d’Oviedo, mais aussi la Grande Prêtresse de tous les clans de sorcières à travers le monde. Lorsque je me serai éteinte, il te reviendra de dire tout ceci à ta fille.

Ma vue se brouilla une nouvelle fois juste après le dernier mot de ma grand-mère, comme si le rubis tentait de presser l’allure.

L’accalmie fut de courte durée, car aussi rapidement qu’au départ, ma vision s’éclaircit de nouveau. La pièce n’avait pas changé. La seule chose qui semblait avoir bougé c’étaient les années. En effet ma grand-mère avait désormais une chevelure grisonnante et ma mère semblait beaucoup plus âgée. Observant avec le plus de précision possible, je m’aperçus que le léger ventre rond de ma mère signifiait que cela se déroulait peu de temps avant ma venue au monde.

Je fus alors tirée de mes pensées par un bris de verre.

— J’en ai assez de toutes tes conneries ! Maman, je veux partir, c’est tout ! Laisse-moi éduquer mon enfant loin de tout ça ! J’ai été enfermée par tes mythes et tes croyances depuis que je suis gosse ! Ça suffit maintenant ! Jamais je ne ferai subir ça à mon enfant.

Ma grand-mère en avait lâché son verre en cristal. Ne prenant même pas la peine de ramasser les morceaux de verre par terre, elle répliqua d’un ton suppliant :

— Mais, Laura, tu ne peux pas tourner le dos à ton héritage, à une partie de toi-même, voyons ! Ce n’est pas raisonnable. Nous avons été élues voilà des siècles, et toi, du jour au lendemain tu veux balancer tout cet héritage aux ordures ? N’as-tu pas honte ? Jamais personne n’a refusé son rang, son pouvoir ! Que crois-tu ? Que ton enfant pourra éternellement vivre en dehors de ce monde qui est le nôtre ? Dois-je te rappeler d’où provient ton enfant, ma fille ? Crois-tu qu’il te sera possible de l’élever loin de nous ? Non, tu te trompes, si tu le penses. Je le sens en toi, tu es persuadée que c’est mieux pour toi. Détrompe-toi !

Je vis alors ma mère balancer le collier des Rosa sur le divan avant de se retourner et de claquer la porte de la villa.

Ingrid Rosa, dernière Grande Prêtresse du clan d’Oviedo, descendante directe de Melinda Rosa, s’écroula sur le sol, s’abîmant au passage les genoux sur les éclats de verre. Je la vis pleurer à chaudes larmes. Elle venait de perdre sa fille.

Elle ne la reverrait que quelques fois seulement durant les mois à venir, avant de plonger dans l’oubli, puis dans la mort.

Ma vue se brouilla encore, mais ce fût différent cette fois. La douleur de mon crâne due à ma chute dans la forêt me revint instantanément. Autour de moi un calme total et apaisant régnait.

Quelqu’un passait un linge humide sur mon front. J’entendis murmurer :

— Oui, Svetlana, elle s’en remettra. Dois-je te rappeler de qui elle est la petite-fille ?

La jeune femme laissa échapper un petit rire discret, auquel un autre répondit, tout aussi amusé :

— Merci, Kryona. Préviens-moi lorsqu’elle reviendra à elle.

Le silence revint une nouvelle fois. Je savais qu’il me faudrait bientôt rouvrir les yeux, et je devrais alors méditer sur ce que je venais de voir tout en continuant à m’ouvrir à ce monde.