Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 13 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 13

 

Larmes et Bénédictions

 

Je passai la journée dans ma chambre. Je rassemblai les quelques vêtements que j’avais disséminés dans la pièce et fis consciencieusement ma valise. Je tombai sur la photo de William. Perdue dans mes pensées, je m’assis sur le lit, observant le visage de l’homme qui avait un jour aimé ma mère au point de lui faire un enfant, mais qui ne l’avait pas suffisamment aimée pour l’assumer.

Son visage fin, ses cheveux longs et noirs retombant sur son visage d’ange, ses lèvres rouge sang et son regard gris et intense. J’avais l’impression que jamais ce visage n’entrerait dans mes souvenirs, comme s’il n’était pas possible qu’un jour je rencontre cet homme, et qu’il était encore plus improbable que je sois sa fille.

Je n’entendis pas la porte de la chambre s’ouvrir.

— Selena ? Ça va ?

Joshua.

— Oui, Josh, Je faisais simplement ma valise, tu sais que je pars ce soir… enfin, que nous partons cette nuit, ajoutai-je précipitamment.

Il acquiesça. Plusieurs minutes s’écoulèrent dans le silence le plus total.

— Justement, Cyriel sera à la bordure du village ce soir, aux alentours d’une heure du matin. Ce sera à ce moment-là que tu pourras lui présenter Raïza, et vous pourrez partir avant le lever du jour…

Il se tut, attendant que je dise quelque chose. Comme rien ne vint il reprit la parole :

— Aussi, une cérémonie aura lieu dans la soirée entre les Anciennes et les Stoï de notre Coven, et tu y es conviée. C’est une sorte de bénédiction et d’accompagnement spirituel pour vous.

— Je comprends, je serai là.

La tension entre le jeune homme et moi n’avait jamais été aussi puissante et aussi palpable.

Je savais qu’il était là pour autre chose, pas seulement pour m’informer de ces deux rendez-vous de la journée, mais pour quelque chose de bien plus important, plus important pour lui.

Je me tournai vers lui. Assis à mes côtés, il attendait. Ses paupières étaient closes. Lorsqu’il sentit mon regard posé sur lui, il les ouvrit. Ses yeux étaient humides.

— Que se passe-t-il, Joshua ? Lui demandai-je, légèrement alarmée.

Il fit la moue et me dit d’une voix faible :

— Je ne veux pas que tu partes, Selena. Je t’aime.

Je l’observai, les yeux ronds, mais avant que je ne puisse ajouter quelque chose, il partit dans un petit rire et ajouta :

— Enfin, quand je dis que je t’aime, ce n’est pas ce que tu penses. Je t’aime comme une sœur, je voudrais t’accompagner, pour t’aider, pour veiller sur toi et sur Raïza. Savoir que tu cours un danger me sera insupportable, alors que moi je coulerai des jours heureux ici avec ma famille et mes amis, à combattre quelques trolls et quelques actes de magie noire. Pendant ces petites occupations, toi, tu risqueras ta peau.

Il était attendrissant.

— Je te vois comme un frère, Joshua. Pour moi tu es celui qui compte le plus ici. T’abandonner va être une déchirure, sois en sûr. Mais je ne peux pas refuser de partir, une tâche m’attend et tu le sais. Tu ne peux pas m’accompagner, ta mère ne peut se passer de toi. J’enlève déjà un membre important dans votre clan, que me ferait Svetlana si je lui en prenais deux ?!!

Je lâchai un rire sombre en imaginant la réaction de la Grande Prêtresse. Joshua, lui, ne riait pas.

— Je le sais. Mais cela ne m’empêche pas de me sentir impuissant dans ta quête. Je ne sais même pas combien de temps te prendra ton parcours, nous n’aurons pas de nouvelles de toi ni de Raïza. Le clan d’Urkotόw est en deuil aujourd’hui, nous perdons une fille, une amie. Elle a décidé de t’accompagner. Outre cela, nous perdons aussi la petite-fille d’Ingrid Rosa. Promets-moi d’être prudente et de toujours veiller sur Raïza autant qu’elle a promis de veiller sur toi.

Il me regardait maintenant avec sérieux et détermination.

— Je te le promets, Josh.

Il me prit alors dans ses bras, sa présence était réconfortante. Je me laissai aller contre lui, laissant les secondes défiler.

— Allez, ma belle, il est temps. Prépare-toi, je viens te chercher dans une quinzaine de minutes pour la cérémonie.

Il me sourit affectueusement et sortit.

Je pris un instant le temps de me coiffer, je me maquillai légèrement, comme à mon habitude. Je me changeai aussi, retirant les vêtements choisis ce matin pour une tenue plus propre et aussi plus appropriée à la route : jean, chemisier et une petite veste. Puis, j’attendis dans le silence que Joshua vienne me chercher.

La lumière du soleil commençait à baisser, laissant bientôt place à la nuit. À notre départ.

Lorsque je sortis en compagnie de mon frère de cœur, il ne prit pas la direction de la salle du Conseil, où je pensais que la cérémonie aurait lieu. Il se dirigea plutôt vers la place du village.

Ce que je vis me fit sursauter. Au centre du village se tenait, comme depuis des siècles déjà, une fontaine en marbre, incrustée dans le sol. Mais juste au-dessus avait été dressée une arche en fer forgé, laquelle était ornée de roses blanches sur toute sa longueur et sa hauteur.

Nous avancions d’un pas lourd, je me rapprochai de cette arche. La Grande Prêtresse était déjà là, au centre, placée juste au-dessous de la voûte, attendant que je la rejoigne. Elle attendait de voir partir sa fille, à mes côtés, vers une quête dangereuse et inconnue.

Mes pas me menèrent à elle, à ce moment où je devrais encore une fois quitter la chaleur et la protection d’une famille et me heurter de plein fouet au dangereux monde qui, clandestinement, suivait son cours.

Autour de Svetlana, toutes les sorcières du Coven étaient rassemblées, même Raïza qui, en tant que fille de la Grande Prêtresse, trônait juste derrière elle. Lui jetant un regard, je la vis me sourire, de ce sourire franc et sincère auquel j’étais habituée et avec lequel je m’apprêtais à vivre. En cercle autour de cette fontaine et de cette arche, les sorcières priaient. Je les entendais. Peut-être chantaient-elles, je n’aurais su le dire. Soudain, mes pas ralentirent, Joshua retira sa main de la mienne et me fit signe de continuer ma procession seule, seule devant mes sœurs sorcières.

Avec un regard tendre, je souris à mon ami, puis continuai ma progression vers Svetlana.

Lorsque j’atteignis enfin la Grande Prêtresse, les sorcières et le sorcier du clan d’Urkotόw se mirent à chanter – ou à prier – plus fort encore. Je pouvais même entendre la voix, unique, masculine de Joshua parmi celles des femmes de son clan. Un rapide tour d’horizon me fit savoir qu’elles chantaient toutes, sans exception. Y compris Sabrina, qui avait pourtant, manifesté une indubitable d’animosité envers moi dès que je m’étais frottée de trop près à Joshua. Pourtant, même elle chantait – ou priait.

Le s larmes me montèrent instantanément aux yeux, j’imaginai ma mère. Elle qui n’avait pu m’offrir l’art des cérémonies magiques. Elle qui n’avait pas eu le courage de m’avouer ma véritable identité. Elle qui n’était alors plus de ce monde. Elle qui en cet instant me manquait tant.

Me retrouvant face à Svetlana, je n’eus pas droit à un sourire. Cet instant était grave et je le sentais au plus profond de moi. Elle me fit signe de m’agenouiller devant elle, ce que je fis.

— Vous, mes sœurs, mes filles et fils. Vous êtes présents ce soir parce que notre clan vit aujourd’hui de longues heures de désespoir. L’une de nos filles s’apprête à accompagner Selena dans sa quête. Nous sommes ici pour bénir leur voyage et les accompagner. Il est important, je pense, que vous sachiez toutes dans quelle voie elles s’engagent, sur quelles routes et dans quelles contrées leur chemin les mènera. Elles s’apprêtent à entrer dans le monde cruel et dangereux des vampires. Si bien que notre bénédiction ne sera pas suffisante pour les accompagner. Il va nous falloir ce soir implorer Gaïa. Je vous demande, mes sœurs, mes filles et fils, d’invoquer le pouvoir de la déesse-mère afin d’accompagner nos filles. Louons ensemble :

 

« Par les Pouvoirs de la Déesse Gaïa,

Nous t’avons choisie, et nous te demandons

Ta bénédiction et ta Protection pour nos sœurs,

Ce soir.

Accompagne-les et donne-leur la lumière

Lorsque l’Obscurité les aura envahies.

Tu es leur Guide, leur Essence et leur Vie.

Protège-les. »

 

Chacune des sorcières scanda ces paroles sauf Raïza qui, durant la bénédiction, m’avait rejointe devant sa mère. Je ne pus retenir mes larmes, cet instant resterait gravé à jamais dans ma mémoire et dans mon cœur.

Il arriva soudain une chose à laquelle je ne m’attendais pas : la Pierre d’Alvina se mit à scintiller, s’embrasa et m’envahit d’une chaleur douce et agréable.

Les yeux clos et la tête baissée, j’attendis. Le feu cessa en même temps que les incantations de mes amies sorcières. Lorsque je les rouvris, Svetlana avait les yeux emplis de larmes. Le cœur serré, je marchai vers elle. Quelques pas seulement, et je fus à ses côté s. Je posai mes mains sur ses bras et lui murmurai :

— Je ne pourrai jamais vous remercier comme vous le méritez, Svetlana. Vous m’avez tant appris et vous concédez à laisser votre fille, votre chair et votre sang, m’accompagner. Je vous serai à jamais reconnaissante. Je tiens à ce que vous sachiez qu’il n’arrivera jamais rien à Raïza. Elle et moi ne formerons plus qu’une seule et même personne dès ce soir. Ayez confiance en nous, Svetlana, nous nous protégerons mutuellement.

Je me tournai vers les sorcières du Coven qui avaient les yeux braqués vers nous et leur lançai avec toute l’affection dont je disposais :

— Merci à vous. De votre accueil, de votre aide, de vos enseignements et de votre amour. Merci.

Je me sentais aimée, je serais restée si rien ne m’avait attendue ailleurs.

Me retournant vers Raïza, je lui annonçai :

— C’est l’heure !

En effet la nuit était tombée, je devais d’abord parler à Raïza avant de la mener vers Cyriel, notre guide-vampire.

La mère jeta un regard à sa fille, la peine se lisait dans leurs yeux. Les deux femmes étaient tiraillées par la tristesse à l’idée de se quitter, malheureusement je ne pouvais retarder encore mon départ. Et puis leur séparation serait douloureuse quelque soit le jour. Mieux valait écourter la torture et partir au plus vite.

Les laissant un instant, je me dirigeai vers Josh, qui, les yeux voilés, attendait. Je sentais que pour lui aussi ce serait une déchirure. Il perdait deux de ses amies. Et pour moi, la perte de Joshua était considérable. Je me fis la réflexion que j’étais sûrement destinée à perdre tous les hommes qui comptaient dans ma vie… Adrian, Alejandro, Joshua…

Lorsqu’il me vit ses yeux étincelèrent.

— Tu me manques déjà, Selena ! m’avoua-t-il d’une voix émue et légèrement rauque.

— Ne me dis pas de telles choses, Joshua. ! Tu sais bien que c’est déjà assez dur comme ça ! Tu sais bien que te laisser ici m’attriste, moi aussi. Je ne peux m’y résoudre, et pourtant je n’ai pas le choix !

Il me sourit, ne sachant que répondre…

— Veux-tu m’accompagner pendant que je parlerai à Raïza avant la rencontre avec Cyriel ?

Le sourire qu’il me fit le dispensa de répondre.

Quelques minutes plus tard, alors que Joshua et moi étions assis à la table du salon dans la maisonnette que l’on m’avait prêtée, quelqu’un frappa à la porte. Je l’ouvris sur Raïza, le sourire aux lèvres, portant son sac dans le dos.

Son petit corps, tout en formes gracieuses, était enveloppé dans une tenue aussi légère qu’appropriée à la route que nous nous apprêtions à faire. Elle avait opté pour un jean et une veste en coton. La simplicité même ! Ses longs cheveux blonds étaient noués en une queue de cheval qui affinait ses traits et rendait son visage moqueur plus appuyé encore.

— Une vraie petite aventurière comme ça ! La taquina Joshua.

Tout sourire, elle s’assit sur la troisième chaise, attendant que je prenne la parole. Voyant qu’elle regardait Joshua avec insistance, je décidai de couper court rapidement :

— Non, Josh ne nous accompagne pas, c’est juste lui qui m’a mise en relation avec notre guide. Et à propos de notre guide j’aurais quelques mots à te dire.

Je pris un instant pour commencer :

— Tu sais déjà que nous allons dans le monde des vampires, à la recherche de mon père, William. Pour cela, il nous faut quelqu’un qui le connaisse bien, ce monde. Je n’ai jamais entendu parler d’un humain qui y serait allé, et qui en serait revenu. Par contre, Josh connait quelqu’un qui a passé beaucoup de temps là-bas. Cependant notre guide est assez spécial. Tu comprendras quand je te dirais…

— Oui, bon, c’est un vampire, c’est ça ?! Me coupa-t-elle, le regard brillant d’excitation.

Josh et moi nous regardâmes le sourire aux lèvres :

— Euh, oui, effectivement ! répondit à ma place mon ami. Et tu n’es pas effrayée plus que ça ?

Avec son regard plein de malice, elle nous répondit le plus naturellement possible :

— Ah, mais non, pas du tout !!

J’observai un instant mes deux amis. Ils avaient répondu présent à chaque étape que j’avais du franchir. Et notre petit trio prenait fin ce soir, malgré tout ce que j’avais pu dire ou penser jusqu’alors, j’aurais donné n’importe quoi pour que Joshua nous accompagne. Il m’était devenu tellement important, tellement primordial. Je me levai et déclarai à Joshua :

— Nous allons pouvoir y aller.

Mais en me tournant vers Raïza, j’ajoutai :

— Prends garde à toi, Raïza, nous ne savons rien des vampires et nous ne pouvons nous permettre de perdre la face devant eux. Donc même devant notre guide, pas question de baisser la garde.

Mon amie acquiesça en silence, le regard grave.

Je ne pus m’empêcher de lancer une nouvelle œillade vers Josh qui me sourit. Un sourire blasé, mais c’était ce que j’aimais chez lui. Il sauvait la face, en toutes circonstances.

— Vampires, nous voilà ! Scanda Raïza avec enthousiasme.

Une nouvelle fois, elle nous fit rire. J’avais bien fait d’accepter qu’elle m’accompagne, car elle mettrait très certainement de la bonne humeur dans notre périple.

Imaginer le voyage en tête-à-tête avec Cyriel… L’idée même me fit frissonner.

Nous traversâmes ensemble le village en direction de la bordure extérieure pour y retrouver Cyriel qui devait nous y attendre depuis quelques minutes, s’il était à l’heure, bien sûr ! Malgré l’heure tardive, la majorité des sorcières du Coven étaient dehors, nous regardant partir. Elles nous suivirent même jusqu’à la forêt. Nous ne regardions pas en arrière, mais ressentions l’amour de ces femmes nous vriller le dos. Elles nous accompagnaient.

Mon don s’activa tout seul et les sentiments des sorcières me frappèrent avec plus de force que jamais.

Peine. Tristesse. Soutien. Tendresse. Amour. Peur. Envie (Joshua, sans aucun doute). Inquiétude. Gêne. Admiration.

Et au-dessus de tous les sentiments qui continuaient d’affluer, ceux de Svetlana étaient bien pires. Je me penchai vers Raïza et lui dis dans un murmure :

— Ta mère souffre.

Elle ne me regarda pas. Elle se montra plus forte que je ne l’aurais pensé, car elle me répondit d’une voix égale :

— Je n’en doute pas, et je souffre aussi. Mais c’est ainsi, j’ai pris ma décision, Selena, je viens avec toi. Elle s’y fera, et je sais que je reviendrai. Elle ne doit pas s’inquiéter.

J’opinai et continuai ma marche, fermant mon esprit aux sentiments des sorcières qui nous suivaient toujours.

Lorsqu’enfin nous atteignîmes la forêt, nous nous arrêtâmes quelques secondes et je me retournai vers les sorcières qui s’étaient immobilisées à la sortie de leur village. Raïza et Joshua m’imitèrent. Dans un regard plein d’amour, je pris un instant pour immortaliser leurs visages en moi, et aussi étrange que cela puisse paraître, je savais que la Pierre d’Alvina en faisait de même. Par pudeur, je ne regardai pas Raïza, qui fit sûrement ses propres adieux silencieux. Je me permis un regard vers Svetlana qui ne lâchait plus sa fille du regard, les yeux rouges et les joues emplies de larmes. Elle sentit mon attention, se retourna vers moi et s’inclina dans un salut solennel. Répondant à son honneur, je la saluai également. Aucune de nous ne sourit à l’autre. C’était fini.

Nous partions.

Je me retournai vers la forêt m’efforçant d’effacer l’image du Coven que je venais de quitter. Lorsque je regardai mon amie, je constatai qu’elle séchait déjà les larmes sur ses joues. Me jetant un rapide coup d’œil, elle grimaça et me fit sourire.

Nous étions parties.

Joshua nous suivait en silence. Ses yeux étaient rouges, mais il ne pleurait pas. Je lui donnai une bourrade amicale qui le fit sourire. Il nous guiderait à Cyriel avant de retourner à Urkotόw, nous laissant seules avec les vampires.

Une fois sortis du Coven, nous ne devions plus montrer nos faiblesses, quant à Joshua… Ah, c’était un garçon ! Je n’étais génétiquement pas faite pour les comprendre.

Notre marche nous emmena profondément dans la forêt où bientôt nous aperçûmes Cyriel, adossé à un arbre, caché sous sa cape.