Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 21 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 21

 

Roméo et Juliette

 

Instinctivement je tentai de me remettre sur mes jambes, évitant ainsi de me retrouver en position de faiblesse devant lui.

Il m’observait de toute sa hauteur. Ses chaussures griffées Italiennes, j’en aurais mis ma main à couper, son pantalon en lin blanc surmonté de sa chemise prête à craquer sous la pression de sa musculature, et son visage. Alors que je m’attendais à y voir un masque de fureur mêlée à une promesse de mort, je ne vis que son expression habituelle. Celle de la bonté pure. Il me souriait, comme il en aurait été le cas à tout autre moment. Décontenancée, je le questionnai du regard.

Pourquoi ?

— Relevez-vous, Selena. Le sol sale d’un bateau n’est pas l’endroit idéal pour une dame. Je vous promets de ne vous faire aucun mal. Ai-je une seule fois failli à ma parole depuis notre rencontre ?

— Non.

Je devais bien le reconnaître, Lydvack était un homme bien. Et un sacrément bel homme ! Ajouta une voix dans ma tête, que j’attribuai rapidement à mes hormones.

Une main en l’air, face à mon ami, j’attendis.

La décision de baisser ma garde était périlleuse et non sans danger, si manipulation il y avait, je ne ferais pas long feu face à ce vampire. Il n’avait rien d’un rejeton tel que ce Marc dont les cendres étaient sûrement encore dans les cabines inférieures du bateau. Je plongeai mon regard dans le sien, espérant cette fois ne pas rencontrer le mur qui m’avait repoussée quelques instants auparavant. Alors que mon esprit s’insinuait en lui, je ne rencontrai pas d’obstacles et ses sentiments me parvinrent aussi lisiblement qu’un texte écrit noir sur blanc.

Respect. Amitié. Inquiétude. Amour. Ce dernier sentiment ne m’était pas destiné, j’en étais certaine, mais le reste m’échappait déjà alors que d’autres sentiments affluaient encore.

Non, les sentiments qui me parvenaient, encore et encore, n’étaient pas des sentiments que je devais craindre. Au contraire, ils transpiraient la bonté et la gentillesse.

Et il y avait cet amour, un amour incommensurable, un amour qui emplissait tout son être. Cela me troubla, si bien que lorsque je revins au moment présent je ne pus soutenir son regard. Baissant les yeux, j’attendis un instant.

— Alors, Selena, rassurée ? Puis-je vous expliquer maintenant ?

La bataille en moi prit fin à cet instant précis.

— Je n’en attends pas moins de vous, Lydvack. Je ne m’excuserai pas, ni de ma réaction, ni de mon incursion. Je me dois d’être sur mes gardes, et à priori vous savez pourquoi. Alors allez-y, je vous écoute.

Il médita un instant sa réponse avant de commencer d’une voix dénuée d’émotions.

— En effet, je ne peux que vous féliciter de votre méfiance. Dans notre monde, il vaut mieux être sur ses gardes plutôt qu’offrir une confiance aveugle, on risque de perdre notre immortalité plus vite qu’on le pense.

Il me fit un sourire presque carnassier et s’éloigna de quelques mètres, marchant sur le pont. Je le suivis, laissant pourtant une distance raisonnable entre nous.

— Je vous connais. Jusqu’alors je ne vous avais jamais vue, je savais seulement que vous existiez, quelque part dans le monde. Je suis de ceux qui cachent votre existence à notre Reine. Mais sachez quelque chose, cette règle a été créée par le régime actuel et sachez donc que dans nos rangs vous avez des alliés. Personne n’osera bien sûr vous le dire directement et prendre parti officiellement avant que le moment fatidique ne soit venu, mais c’est un fait non négligeable. Prenez garde aux vampires, mais n’oubliez pas que nous ne sommes pas tous ces monstres sanguinaires que les sorcières dépeignent scrupuleusement. Vous verrez, un jour, tout changera de nouveau et alors la véritable Reine reprendra le Pouvoir et vous pourrez vivre sereinement.

Il fit une pause, attendant une réponse de ma part, qui ne vint pas. Que pouvais-je bien répondre ? Je n’avais pas la moindre idée de ce dont il parlait. Lydvack aurait pu parler chinois ou grec que cela m’aurait fait le même effet.

Je le laissai alors continuer.

— J’ai connu votre arrière-grand-mère comme je vous l’ai déjà glissé hier soir. Je l’ai combattue à deux reprises.

Étonnée, je laissai échapper un hoquet de surprise. N’avait-il pas dit qu’il était inoffensif ?

— Oh, Selena, ne me jugez pas ainsi. Je suis un Général de la Couronne de l’Ombre. Quelle qu’elle soit. Je me dois de répondre aux ordres, et cela même si mon désir n’est autre que de renverser celle qui me donne les directives que je dois suivre. Alors oui, j’ai combattu votre arrière-grand-mère : Carolina Rosa. Une femme admirable à laquelle vous ressemblez beaucoup. C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus étonné lorsque je vous ai vue la première fois dans cette chambre. Vous avez les cheveux de votre aïeule ainsi que sa bouche. En revanche, vous avez le teint et les yeux gris des vampires. Ces traits fins que vous a légués William, votre père.

Il connaissait mon arrière-grand-mère ainsi que mon père.

Je m’étonnai autant de ses dires que du fait que je venais de qualifier intérieurement William de « mon père » pour la première fois. Il ne sembla pas conscient de ce qui se passait en moi, car il continua de sa même voix calme :

— Oui, je connais votre père, Selena. Je l’ai connu, il y a plusieurs siècles déjà. J’ai été l’un de ses mentors. Il a été un de mes meilleurs disciples et un de mes plus grands amis d’ailleurs. Et lorsqu’il s’est vu contraint de fuir, on m’a arraché une partie de moi en même temps. Il a emporté avec lui la femme que j’aimais, que j’aime et que j’aimerais toujours.

Mon père était-il vraiment ce bourreau que l’on semblait me dépeindre constamment ?

Cette fois il dut sentir le malaise qui s’emparait de moi, car il me prit les deux mains qu’il enferma dans une seule des siennes et me dit d’une voix douce :

— Oh non, belle enfant, non. William n’a pas enlevé ma compagne comme vous pouvez l’imaginer. William l’a sauvée. Il a sauvé l’amour qui nous unissait depuis plus de mille cinq cents ans. Sans lui, je ne sais pas ce que j’aurais fait. L’histoire complète vous sera racontée, mais pas par moi. Par une personne que vous rencontrerez bientôt, je l’espère.

Il me sourit et baisa mes deux mains avant de les lâcher.

Je pouvais sentir sur ma peau la brûlure que ses lèvres froides avaient laissée. Alors que je m’apprêtai à demander de plus amples informations sur cette histoire mystérieuse, des bruits de pas nous firent nous retourner.

— Ah ben, t’es là ! s’écria Raïza d’une voix essoufflée.

— Tu me cherchais ?

— Oh non, bien sûr ! Après ce qui est arrivé hier, j’ai vu ton lit défait, ton absence et je ne me suis pas demandé du tout où tu pouvais être ! Me dit-elle d’un ton cassant.

Je la pris par le bras et lui dis doucement :

— Tu vois ? Lui dis-je en montrant le pont et mon ami. Pas de quoi s’inquiéter.

En s’apercevant de la présence de Lydvack, elle se libéra de mon étreinte et se passa la main dans les cheveux, la langue sur ses lèvres, et se para d’un sourire charmeur.

— Je crois, Selen’, que les présentations officielles n’ont toujours pas été faites depuis hier…

Je cernais très bien son petit manège, mais d’après ce que m’avait dit Lydvack sur sa compagne disparue, il n’y avait que peu de chance qu’il s’embarrasse avec une humaine, aussi sorcière soit-elle. Non pas que Raïza fut désagréable à regarder, seulement l’amour que j’avais ressenti chez le vampire était tel que j’étais sûre que jamais il ne se serait intéressé à une autre femme.

— Oh, dis-je d’une voix impétueuse. Raïza, je te présente Lydvack. Un ami de Cyriel et de mon père. Lydvack, je te présente Raïza, une amie sorcière du clan de Pologne.

Je savais qu’il connaissait déjà ce détail puisque lorsque nous étions partis à la recherche de mon amie il m’avait rapidement fait comprendre qu’il en savait plus sur nous que nous ne le pensions.

— Mademoiselle Raïza, c’est un plaisir, dit-il en se penchant pour baiser la main de mon amie sorcière.

Elle rougit instantanément et lui répondit quelque chose qui ressembla vaguement à :

— Mercitouplaisirpourmoi !

Je me mordis l’intérieur de la joue pour m’empêcher de rire. Oh ! Pourtant la scène était risible. Elle, qui avait voulu se la jouer séductrice, bafouillait comme une adolescente. Je constatai que Lydvack eut la noblesse de ne pas esquisser de sourire moqueur comme il l’aurait fait avec moi. Du coin de l’œil il me lança un regard de défi, comme si je m’apprêtais à lui faire la réflexion. Mais je ne pus rien dire devant Raïza, de peur de la vexer.

Le moment semblait venu de dévier sur un sujet autre que les talents de charmeuse de Raïza, car se retournant de nouveau vers moi, il me dit :

— Donc, comme je vous le disais, Selena, Cyriel vous plaît, n’est-ce pas ?

Et le voilà qui était reparti !

Quand ce vampire avait quelque chose dans la tête il ne l’avait pas ailleurs! J’allais devoir lui répondre. Il ne me lâcherait pas sinon. Pour ajouter du piment à cette conversation, déjà largement embarrassante, Raïza intervint et répondit pour moi :

— Bien sûr qu’il lui plaît. Elle le dévore du regard, et aussi prononce souvent son prénom la nuit.

— Quoi ? M’étranglai-je.

Et c’était ce qu’elle appelait de l’amitié ? Il allait falloir que je lui donne quelques cours de loyauté à cette sale sorcière.

— Oh, ça va ! répondit-elle, faussement exaspérée. Vous vous plaisez l’un à l’autre, mais personne ne fait le premier pas. Il va bien falloir passer à l’action à un moment donné …

Je n’entendis pas la fin de sa phrase, Lydvack semblait parti dans un fou rire indescriptible. Depuis que je l’avais rencontré, la veille, je ne l’avais jamais vu perdre à ce point le contrôle de lui-même. Il était hilare.

Raïza le suivit peu de temps après, et les voilà tous deux à se moquer de ma vie sentimentale.

— Écoutez, on arrête là ! Vous n’êtes absolument pas drôles !

J’avais beau parler fort, aucun des deux ne sembla m’entendre. Je regardai autour de moi et vis un banc. Je les laissai là, en plan, et partis m’assoir.

De mon poste d’observation, j’attendis. Et à l’allure où allaient les choses je pouvais attendre longtemps. Lydvack était toujours plié en deux, les larmes aux yeux, Raïza presque roulée par terre, le corps soumis à de terribles tremblements. Je m’éloignai d’eux.

Appuyée sur le bastingage, je fermai les yeux. J’avais besoin de me couper du monde. Mes pensées allèrent vers Alejandro, il était temps que je termine de faire mon deuil. Il faisait partie de mon ancienne vie. Et Raïza et Lydvack avaient raison malgré tout, Cyriel ne me laissait pas indifférente.

Au bout de quelques minutes, le silence semblant être revenu, je rouvris les yeux et les vis tranquillement accoudés à la rambarde du bateau, me regardant avec attention.

— Quoi ? Demandai-je, cette fois complètement exaspérée.

— Nous parlions de Cyriel, me répondit mon amie.

— Vous n’allez pas recommencer ?!

— Selena, écoutez-moi. Il est clair que vous et Cyriel avez quelque chose à partager. Il suffit de vous voir ensemble, vos corps vibrent d’intensité. Rappelez-vous les risques que vous avez pris pour le sauver des chasseurs.

— Mais non ! J’ai pris les mêmes risques pour Raïza.

— Non ! Intervint cette dernière. Non, Selena, tu m’as sauvée d’un vampire, d’un monstre que tu pouvais anéantir. N’y voyez aucune offense, ajouta-t-elle à l’attention de Lydvack.

— Je n’en vois aucune, continuez, voulez-vous ?

— Oui. Cyriel, lui, tu l’as sauvé d’humains. Tu étais prête à tuer pour lui. On n’est pas prête à tuer pour un simple ami. Pas avec le regard que tu avais ce soir-là. Pas avec la magie que tu as déployée. Selena, crois-moi.

Mais à quoi jouaient-ils ? Pourquoi essayaient-ils d’arranger une histoire d’amour qui était faite pour étouffer dans l’œuf ? Lydvack sembla deviner, une nouvelle fois, mes pensées, car il intervint :

— Selena, comme je vous l’ai dit, nos mondes sont séparés depuis la guerre qui a opposé les vampires contre les sorcières. Et cela sur l’ordre de notre Reine. Cette même Reine que nous détestons plus que tout. Vous pensez n’avoir aucun avenir avec un vampire, non pas parce que vous êtes une humaine, mais parce que vous êtes une sorcière.

— Lydvack, soyez sérieux, par Gaïa ! Regardez où cette idylle a mené ma mère et William ! M’énervai-je.

— Oh non, Selen’ ! Tu ne peux pas prendre comme prétexte tes parents. Ce n’est pas parce qu’ils ont vécu ainsi leur histoire que tu vivras la même. Nous sommes différents de nos parents. Nous ne vivons plus à la même époque.

— Mais Raïza, une relation amoureuse entre un vampire et une humaine, sorcière de surcroît, est interdite par les lois des vampires.

Lydvack ouvrit les yeux ronds et j’en profitai pour continuer :

— Eh oui ! Voyez, je suis au courant ! Il n’y a pas que cette histoire de reproduction avec les humains qui est interdite. Mais les contacts entre nos mondes sont interdits, les relations amoureuses aussi, et je ne vous parle même pas des relations sexuelles. Je ne veux pas être une Juliette. Je ne veux pas aimer mon Roméo. Je ne veux pas souffrir !

J’avais craché le dernier mot. Au rayon souffrance, j’estimai avoir largement eu mon compte ces dernières semaines. Alors non ! Il n’était pas question que je m’égare. J’étais là pour William, mon père. Juste pour cela.

Lydvack perdit la parole durant quelques minutes tandis que Raïza laissa son regard se perdre au loin.

— Selena, je pense que vous devriez aller lui rendre visite. N’ayez crainte, s’il est réveillé, il est nourri, il ne vous mordra pas. Mais je pense qu’une petite visite lui ferait plaisir.

Je saisis ce prétexte pour échapper à cette conversation, je filai en silence vers la chambre 78, celle où se reposait Cyriel depuis un jour complet désormais.

Ma tension augmentait à mesure que je me dirigeais vers lui. J’avais peur de ce que j’y trouverais, peur de voir mon ami en sale état. Certes je l’avais sauvé de la mort, mais il avait subi de nombreuses blessures.

Je ne pris pas la peine de frapper avant d’entrer. Une main sur la poignée de la porte, je pris une grande respiration, et la poussai.