Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 33 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 32

 

Une lionne blanche dans la neige

 

— Maman !

Ce fut la première chose que je soufflai en revenant à moi. Lorsque j’ouvris les yeux, la luminosité me fit mal et mes paupières se refermèrent immédiatement.

— Selena… Est-ce que tu m’entends ? demanda une voix lointaine.

— Qui… Qui est-ce ?

— Isabel. Tu m’entends ?

— Oui, je vous entends. Je n’arrive pas à ouvrir les yeux.

— C’est normal, attends un peu et ouvre-les petit à petit. Comment te sens-tu ?

— A priori, ça va. Je ne sens rien de particulier. Combien ?

— Quelques heures à peine. Je n’ai jamais vu ça. Ce fut si… rapide !

Je m’autorisai un petit rire. Oui, rapide. Le peu de temps que j’avais passé avec ma mère avait été trop court, je devais le concéder.

— Où sont-ils ?

— Ils dorment tous. Nous avons instauré un petit tour de garde. Et tu te réveilles juste lorsque le mien commence. Raïza vient de s’endormir.

Mes paupières se relâchèrent légèrement, tandis que j’apercevais quelques reliefs flous.

— Comment suis-je ? Demandai-je, anxieuse.

— Merveilleuse. La transformation a été aussi rapide que sublime. Cyriel est sous le charme, crois-moi !

Je ris de nouveau. Mon rire me parut plus doux, moins grave, plus intense. Ma voix n’avait pas changé pour autant, je l’aurais remarqué sinon.

— Quels sont les changements ? Insistai-je tandis que mes yeux s’acclimataient de plus en plus.

— Ta peau ressemble vraiment à celle d’un vampire maintenant. Tes yeux sont plus gris encore, mais ce qui est merveilleux c’est qu’ils semblent plus… humains que les nôtres. Je t’envie, tu peux me croire.

Je lui souris, sachant que même si je ne la voyais pas encore, elle, me voyait.

— Ta bouche est plus souple, on dirait, et tes lèvres sont bien plus rouges qu’auparavant, semblables à la couleur de celles de n’importe quel vampire. Tes crocs sont apparemment parfaits. Dixit ton père ! S’exclama-t-elle doucement.

— Comment se porte-t-il ?

— Oh, très bien. Faire ce qu’il a fait est un acte de courage exemplaire. Il en faut beaucoup, si tu vois ce que je veux dire, pour quasiment tuer sa fille. Même si c’est pour une cause comme la tienne.

Oui, je voulais bien le croire.

— Rien d’autre ?

— Au niveau physique, non. Tu t’attendais à te voir pousser des cornes ?

— Non, lui répondis-je avec un sourire idiot.

Non, non. Je ne savais pas trop ce à quoi je m’attendais, mais en effet des cornes auraient pu être sur la liste !

— Mouais, bougonna-t-elle, amusée. Essaie d’ouvrir entièrement les yeux. Tu devrais pouvoir maintenant.

Je m’exécutai, et, en effet, aucune résistance ne s’y opposa, cette fois. Ma vue n’avait pas vraiment changé, sauf que les couleurs me parurent plus vives. Mis à part ce petit détail, il n’y eut rien de vraiment probant.

— Essaie de te mettre debout pendant que je réveille tout le monde.

— Non, non, ne les réveillez pas pour ça !

— Oh, non ! Ne me demande pas ça. Si je ne le fais pas, demain je vais me faire écarteler par leurs esprits en furie ! DEBOUT ! cria-t-elle.

Oh ! C’est à cet instant que je m’aperçus que mon ouïe avait bel et bien évolué. J’entendais tellement plus et tellement mieux.

— Selena !

— Mon amour, susurrai-je en voyant mon vampire me prendre dans ses bras.

Rien n’avait changé. Il était toujours là, fidèle à lui-même, aussi amoureux qu’auparavant.

Derrière lui, mon amie Raïza me regardait, un demi-sourire sur le visage.

— Tu peux t’approcher. Je te jure, je ne mords pas.

Je n’en étais pas sûre, mais avec un peu de volonté, on arrivait à tout, me disait ma mère lorsque j’étais enfant. Cela devait aussi bien s’appliquer dans ce cas de figure.

Mon amie s’approcha de moi alors que mon regard déviait vers son cou. Là, je pus voir sa carotide qui battait à un rythme régulier. Je pus sentir le sang sous sa peau.

— Hé ! S’insurgea-t-elle. Regarde ailleurs !

— Ne t’inquiète pas, Raïza, intervint mon père qui se trouvait derrière elle. Si elle ne t’a pas sauté dessus dès qu’elle l’a vue, ça veut dire qu’elle ne s’en nourrira jamais.

— Vous êtes sûr ?

— Absolument ! Selena ne boira jamais de sang, c’est un fait désormais. Ingrid Rosa avait donc raison. Encore… L’entendis-je ajouter dans un murmure.

Rassurée, elle s’avança vers moi, plus détendue, alors que je n’avais pas bougé pour ne pas l’effrayer. Rapidement elle se jeta dans mes bras et me dit de sa même voix :

— J’étais si inquiète ! Plus jamais ça, Selen’ !

— Promis ! Lui dis-je très sérieusement.

Lorsqu’elle s’écarta, je vis apparaître le visage inquiet de mon père.

— Je vais bien, tentai-je de le rassurer.

Là, son visage se décomposa, ce qui ne laissa rien présager de bon. Il s’approcha lentement et me dit d’une voix triste.

— Je suis si désolé d’avoir fait cela. Ce fut bien plus dur que je ne l’aurais imaginé.

— Ne sois pas désolé. C’était mon choix ! Personne ne me l’a imposé.

Je repensai à la conversation avec ma mère et ma grand-mère. Oui, c’était bel et bien le mien. On m’avait apparemment donné la possibilité de me rétracter, je ne l’avais pas saisie. Il n’avait donc pas à s’inquiéter. Me hissant sur la pointe des pieds, je l’embrassai sur la joue et me blottis contre lui.

— Ne t’en fais pas, papa. Tout va bien.

La pensée fugace de mon autre père, du père qui m’avait adoptée, éduquée, me traversa, et mon cœur se pinça un instant.

Devant cette scène familiale, Isabel s’était détournée. Je la vis sourire au lac, attendant très certainement que Lydvack revienne.

— Des nouvelles ? Lui demandai-je, la sortant de sa torpeur.

Se retournant vers moi, elle me confia d’une voix inquiète :

— Aucune. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.

— Ayez confiance, disiez-vous. Cette fois, c’est moi qui vais le dire. Isabel, ce n’est pas comme ça que le chemin va s’achever. J’en suis certaine. Il viendra.

— Merci.

On m’obligea à dormir durant une journée et une nuit entière. Au début l’envie n’était pas là, il fallait bien le reconnaître. Mais plus je m’assoupissais, plus la fatigue apparaissait.

Je dormis deux jours.

À l’aube du troisième jour, je rouvris les yeux et constatai que j’étais seule dans la grotte. Étirant mes bras et mes jambes, je sortis prudemment de la cachette qui nous servait de campement depuis quelques jours déjà. Le confort des chambres d’hôtel me manquait.

Ce n’est qu’au bout de quelques instants que je m’aperçus que j’étais vêtue d’un simple tee-shirt, mais que le climat arctique ne me gênait plus désormais. Fini le froid, finie la chaleur ! Au moins, j’étais débarrassée de ces futilités. Par contre, j’avais faim. J’attrapai un des derniers biscuits qu’il nous restait et l’avalai directement, sans prendre le temps d'en faire plusieurs bouchées. Une véritable ogresse !

La faim se calma légèrement. C’était un soulagement de constater que la nourriture humaine me convenait toujours. Ravie, je sortis. C’est quelques mètres plus loin que je retrouvai mes cinq compagnons.

— Lydvack ! Claironnai-je en courant vers lui.

Il ne me fallut que quelques fractions de seconde pour arriver à lui, le heurtant de plein fouet.

— Oups ! Lâchai-je, gênée.

— Selena ! Quel plaisir ! Je suis ravi de te compter officiellement parmi les membres de notre peuple. Tu es tout simplement magnifique ! Vous avez de quoi être fiers, ajouta-t-il pour mon père et Cyriel.

Une fois qu’ils eurent recouvré leur calme, il m’annonça :

— J’étais justement en train de faire un point quand tu es arrivée.

Puis se tournant vers sa compagne, il reprit :

— Tout d’abord, je sais de source sûre que nous avons un regroupement de rebelles dans les montagnes enneigées de Nordaustlandet. Leur porte-parole m’a clairement signifié que nous pouvions venir les chercher dès que nous serions prêts, eux le sont.

— Combien sont-ils ? Questionna mon père.

— Une bonne centaine d’après lui. Peut-être plus.

— Face à Tarja, il ne faut rien ignorer. Nous devons savoir si nous serons en supériorité numérique.

— J’en suis conscient, William. Ils sont prêts à se transformer et à s’envoler au moindre appel. Et c’est pareil pour un groupe d’une cinquantaine de vampires qui attendent en ce moment même sur la falaise que l’on a empruntée en arrivant. Nous les prendrons avec nous lorsque nous nous rendrons à la Forteresse. Et enfin, en interne nous avons une vingtaine de sujets dans la Cour même de Tarja qui n’attendent que notre action pour se ranger de notre côté. Pour les Généraux, seuls trois lui resteront très certainement fidèles.

— Ce qui porte notre compte entre cent soixante-dix et deux cent vingt vampires de notre côté. Face aux forces militaires de la Couronne nous pouvons faire le poids, annonça William.

— Merci, Lydvack, c’est de l’excellent travail. Cyriel, bravo pour tes appels, ils ont apparemment fonctionné.

Elle semblait perdue dans ses pensées quand Lydvack intervint de nouveau :

— Il va falloir neutraliser rapidement Salem.

— Qui est Salem ? Demandâmes Cyriel, Raïza et moi d’une même voix.

— Quelle transmission de pensée ! S’étonna Lydvack. Salem est le bras droit de Tarja depuis la chasse aux sorcières. C’est un surnom, bien que tout le monde l’appelle ainsi désormais. Il était présent à Salem durant l’extermination des sorcières et a la même haine pour ces femmes que cette…..

— …harpie, termina Raïza.

Il fit un clin d’œil à Raïza, la remerciant pour ce terme qui convenait parfaitement.

Notre petit groupe resta un moment silencieux, puis Cyriel intervint :

— Quel va être notre plan d’action ?

— J’y réfléchis… lui répondit mon père, les paupières closes, Ses paupières subissant les fameux mouvements oculaires accélérés indiquant le travail effréné d’un cerveau de vampire cogitant à toute allure.

— Moi j’ai une idée, intervint Isabel. Sauf que cela implique Selena et Raïza, tu ne vas pas aimer, William.

— Ce n’est pas grave. Allez-y, lui lançai-je.

— Non, il faut trouver un autre plan alors. Je ne veux pas que l’on les mette en avant.

Ce fut à cet instant que je poussai mon premier grognement de vrai vampire. Il me vint des profondeurs même de ma gorge, de mon ventre, remontant lentement. Dans la colère, je montrai les crocs. De surprise, Raïza s’emmêla les pieds et tomba sur les fesses. Isabel et Lydvack, surpris et amusés, sourirent. Cyriel, quant à lui, arborait son petit sourire en coin, fier de moi certainement. Mon père, pas impressionné pour deux sous, se contenta de me fixer. Voyant que ma détermination était sans faille, il me fit le même geste las de la main que quelques instants plus tôt.

Mon grognement cessa immédiatement, et mes lèvres revinrent cacher mes crocs. Raïza se remettait déjà debout avec l’aide d’Isabel. Mon amie me donna un coup sur le bras, à s’en faire mal d’ailleurs. Et me lança un regard noir.

— Mon plan est simple. Raïza, Selena et Cyriel vont rendre visite à Tarja de façon spontanée pour demander ta libération, William, commença-t-elle. Elle cachera son visage et la Pierre, se faisant passer pour une simple vampire. Lydvack sera là-bas et lui permettra d’avoir une audience plus facilement. Pendant que toute l’attention sera fixée sur la Salle du Trône, nous entrerons, accompagnés de l’armée de vampires que nous avons créée. Elle ne s’attendra pas à voir deux sorcières et lorsqu’elle verra la véritable Couronne arriver cela créera assez de distractions pour tout le monde, et alors je pourrai m’occuper d’elle. Pendant ce temps, vous vous chargerez de ceux qui ne veulent pas me voir sur le trône.

Nous ne dîmes mot.

— Je veux que l’on joue sur l’élément de surprise. C’est le seul moyen de vaincre.

Nous n’avons ni la force de frappe, ni l’avantage d’être sur notre terrain. Elle est chez elle. Cela m’écorche la bouche de le dire, mais, pour le moment, Tarja se trouve chez elle. En voyant débarquer dans la forteresse même une sorcière, un vampire et la fille d’un immortel, à savoir tout ce qu’elle a interdit depuis qu’elle a pris le pouvoir, ses troupes vont se rendre compte de sa profonde incompétence. Cela nous donnera ainsi l’occasion de semer le doute au sein même de ses rangs, et nous permettra de créer le Coup d’ État auquel nous aspirons !.

Raïza hocha la tête, avide de connaître la suite du plan. Cyriel resta pensif, son habituel petit sourire sur son visage. Lydvack, hilare, sembla plus qu’apprécier. Mon père, lui, ne laissa rien paraître.

— Qu’en penses-tu, William ?

Il sembla réfléchir un instant.

— Je pense que c’est un plan plutôt ingénieux. Même si utiliser Selena comme appât me dérange.

— Elle ne craindra rien, je te le promets. Je serai présent du début à la fin ! Lâcha Lydvack.

Nous parlâmes longtemps, de long en large, de la façon de pénétrer la forteresse. L’idée d’Isabel restait la meilleure.

Nous étions en milieu de nuit lorsque des bruits nous parvinrent des hauteurs au-dessus de nous. Décidant que nous nous étions suffisamment cachés depuis notre arrivée, nous partîmes. Nous prîmes le chemin inverse pour remonter vers les sommets.

Lorsque nous atteignîmes la plaine par laquelle nous avions observé le lac pour la première fois, nous assistâmes à un spectacle étonnant. Beaucoup plus d’une centaine de vampires attendaient, assis pour certains, debout pour d’autres et même sous forme animale pour une petite minorité. C’était saisissant. Des loups, des rapaces en tout genre, je vis même un ou deux lions et trois ou quatre tigres.

— Lydvack, ils sont beaucoup plus qu’une cinquantaine !

Il était bouche bée, comme nous tous d’ailleurs.

— Effectivement. Nous allons être beaucoup plus nombreux que prévu alors. Tant mieux, nous la terrasserons plus facilement.

Isabel s’avança alors que le silence s’installait parmi les vampires présents. Nous restâmes en arrière, la laissant prendre possession de son armée – d’une partie de son armée. Les vampires métamorphosés se re-matérialisèrent instinctivement, courbant l’échine devant la souveraine qu’ils avaient choisie. Devant tant de révérences, Isabel resta un moment silencieuse.

— Mes amis. Soyez tous les bienvenus. Je suis extrêmement touchée par votre présence ce soir. Nous nous apprêtons à agir de concert pour un avenir meilleur. Et si notre entreprise réussit, ce sera notre victoire à tous.

Les cris de joie retentirent dans l’assemblée alors qu’Isabel, si petite au sein de ce groupe, me paraissait presque fragile. Ce n’était qu’une impression, car lorsqu’elle se retourna vers moi, elle arborait un visage ferme, souriant, mais sûr, presque triomphant. Elle leva une main et le silence se fit dans la plaine alors que d’un geste, elle m’invita à avancer vers elle.

— Je vous présente, Selena Rosa. Elle est la fille d’un vampire, de William. C’est notre atout, notre force. Elle représente tout ce que Tarja a toujours condamné, car en plus d’être la progéniture d’un vampire c’est la fille d’une sorcière. Selena est sous ma protection et désormais sous la vôtre. Pour que j’accède au trône, vous devrez m’aider et pour ce faire vous devrez sans la moindre hésitation obéir à cette jeune femme.

Les murmures commencèrent aussitôt à se répandre dans l’assemblée.

— Paix ! Vous vous demandez pourquoi je vous ordonne ceci, c’est simple. Selena va se rendre à la Forteresse de la Couronne, prétextant la demande de libération de son père, William, emprisonné depuis dix ans dans le lac des condamnés. Or vous constaterez que son père, qui n’est autre que mon Général, est parmi nous ce soir. Cette ruse est mise en place afin de créer un effet de surprise sur l’usurpatrice et sur sa garde. Nous nous rendrons jusqu’au trône à la suite de Selena, discrètement.

Les murmures avaient cessé alors que chacun des vampires présents écoutait, attentivement, les ordres de sa souveraine. Je pouvais voir sur leurs visages cette expression grave de détermination et de puissance.

— Vous tous, ainsi que les autres vampires qui arriveront menés par Cyriel (elle désigna mon vampire qui s’inclina légèrement dans un salut discret), vous rejoindrez directement la Forteresse. Vous vous occuperez des issues et ferez en sorte que personne ne sorte.

Elle resta silencieuse, une nouvelle fois, attendant une réaction qui ne vint pas.

— Voilà ma consigne principale : ne tuez que si nécessaire. Je ne veux pas d’un nuage de cendres, la seule qui est destinée à perdre son immortalité c’est Tarja, ainsi que tous ceux qui se mettront entre moi et le trône. Suis-je claire ?

Ils crièrent presque à l’unisson. Et je restai là, à observer ce peuple que je venais de rejoindre, cette partie de moi qui vivait désormais autant que la sorcière. Isabel se retourna vers moi et me murmura doucement, tandis que cette partie de son armée se dispersait déjà, reprenant leurs conversations avec plus d’enthousiasme.

— Regarde comme ils sont heureux de voir leur monde changer. Je te le dois, Selena. Lorsque je serai sur le trône, tu pourras me demander ce que tu veux, je te l’accorderai. J’aurai une dette immense envers toi.

Elle embrassa mes deux mains et se tourna vers Cyriel alors que Lydvack reprenait sa place à côté de sa compagne et que William se serrait contre Raïza et moi.

— Cyriel, le troisième de mes Généraux. Il est temps de mettre notre plan en action. Mettons-nous en route.

Avec un sourire elle me lança un regard appuyé. Je devais lui dire au revoir. Je m’avançai déjà vers lui alors que nos amis s’écartaient. Il me prit les mains et les joignit contre son cœur.

— Permets-moi de t’emporter là où je vais, mon amour.

— Il ne reste ici qu’une partie de moi, Cyriel. Je suis là où tu es. Fais attention à toi.

— Je ne prendrai pas de risques inutiles. Et d’ailleurs nous nous retrouvons dans un jour environ. Nous rencontrerons Tarja ensemble, et c’est ensemble que nous resterons. Aie confiance. Rien ne peut plus arriver maintenant.

— Ne dis pas ça. Tout peut encore arriver et tu le sais.

Il me sourit gentiment.

— Je ferai attention. Ce n’est qu’une courte absence. Tu es entre de bonnes mains.

Il déposa un tendre baiser sur mes lèvres tandis qu’Isabel revenait déjà.

— Va, Cyriel, transmets mon message à nos troupes et emmène-les au point de rendez-vous. De là, Raïza, Selena et toi entamerez votre partie du chemin. Va, et prends garde à toi.

Il s’agenouilla devant sa Reine. En souriant, elle le fit se relever et l’invita à partir. Dans un nuage épais, la silhouette de Cyriel disparut tandis que l’habituel aigle impérial au plumage sombre la remplaçait. Il sembla me lancer un regard énigmatique puis s’envola dans un battement d’ailes puissant. Il grimpa en flèche dans le ciel puis disparut derrière une montagne. Le temps était compté, nous n’en disposions que de peu. Déjà Isabel donnait de nouveaux ordres.

— Lydvack, le moment est venu pour toi aussi.

— Je m’en vais de ce pas siéger à la table de cette usurpatrice, en attendant que tu arrives. Et là, ma loyauté perdue depuis des siècles aura enfin une raison d’être.

Ils s’embrassèrent rapidement et l’aigle royal s’envola.

— William ! dit-elle d’une voix assurée. Ordonne aux troupes de partir. Direction la Forteresse. Intime-leur le voyage à pied à travers les montagnes. Une demi-journée seulement de marche, et une discrétion absolue. Punis tout débordement. Raïza, accepterais-tu de seconder William ?

— Bien sûr, répondit-elle rapidement après un regard dans ma direction.

— Parfait. Je voyagerai avec Selena.

Alors que nous restions là, immobiles, à voir nos amis partir, accompagnés par les vampires venus soutenir Isabel, cette dernière me lança d’une voix enjouée :

— Cyriel m’a demandé de t’apprendre un de nos pouvoirs.

— Lequel ?

— L’art de la métamorphose.

— Ouh, là ! Je ne suis pas sûre d’être prête pour ça.

— C’est dans ta nature, Selena. Tu sais déjà le faire, il ne te reste qu’à l’utiliser.

— Et comment ?

— Concentre-toi fort. Y a-t-il un animal en particulier dont tu te sentes proche ? Comme l’aigle pour Lydvack et moi, quel est celui qui te ressemble le plus ?

Je n’eus pas besoin de réfléchir. Le seul animal qui avait toujours su attirer mon attention et mon respect était le lion.

— Le lion.

— Alors ce sera la lionne, car quoi que tu fasses ton sexe ne pourra être changé. Tu es une femme et tu te transformeras donc en lionne. Tu sais dans la mythologie égyptienne, Sekhmet la puissante était une déesse, elle avait le corps d’une femme et la tête d’une lionne et c’est elle qui détruisait les ennemis du roi. Et c’est ce que tu t’apprêtes à faire pour nous, pour moi.

— Le lion représente la bravoure, la droiture et la force. En plus d’être le roi des animaux, il est majestueux. C’est ce qui me plaît tant en lui.

— Alors, soit ! Ici, ils n’auront pas vu beaucoup de lionnes, ajouta-t-elle en riant.

Il était vrai qu’il allait falloir être discrète. Et j’avais mon idée sur la question.

— Et maintenant ?

— Maintenant imagine ton corps qui s’étire. Tu ne sens ni tes muscles ni tes os. Tu n’es plus rien dans l’univers. Il n’y a plus que ton Toi profond qui demeure. Vois-toi en lionne. Respire calmement.

Je respirai lentement, très lentement. Soudain, un souffle me parcourut, montant de mes pieds, longeant mes jambes, secouant mes cheveux. Puis, tout s’arrêta.

Les yeux clos je soupirai, première tentative ratée.

De ma gorge s’échappa un grondement étrange, pas celui du vampire, duquel je serais bientôt familière, non, un autre. Plus différent plus… animal. J’ouvris les yeux et vis autre chose. Jamais je n’avais vu ainsi. Si clair. Même la nature du vampire n’avait pas cette faculté. Tournant la tête je vis une lionne à mes côtés. Son pelage était sable et ses yeux ambre. Elle semblait étonnée, mais fière. Je baissai la tête vers mes… pattes. De grosses pattes blanches. J’avais réussi.

Isabel m’avait dit de jouer sur la discrétion et c’était ce que je faisais en adoptant la couleur de la neige qu’il nous faudrait traverser. Mon pelage blanc passerait inaperçu.

Je tentai de bouger ma patte droite qui réagit rapidement, les griffes sortant peu à peu. Je pouvais sentir le sol s’effriter sous mes assauts. Les muscles de mes pattes avant et arrière répondaient à la micro seconde près, presque un instant avant que la pensée ne me vienne d’ailleurs. L’instinct animal ? Ma gorge picota et mes narines frémirent tandis que mes vibrisses, mes moustaches, m’indiquaient des mouvements plus loin devant nous.

Isabel, dans un mouvement de tête brusque, m’invita à prendre le chemin. Mon corps se mouvait rapidement avec force et grâce. Les pattes heurtèrent le sol doucement, mais avec une puissance qui dépassait de beaucoup celle que j’avais envisagée. Dans un rugissement bestial et intense, je pris la route, suivie de près par la future Reine, transformée en une lionne légèrement moins imposante que moi.

Gardons-nous nos caractéristiques physiques lors de nos métamorphoses ?

Je bondis en avant, chargeant le plus rapidement possible pour rattraper le groupe qui nous avait devancées. Chacun de mes bonds m’envoyait bien quelque six mètres plus loin par la seule force de mes muscles puissants. Il ne nous fallut que quelques minutes à peine pour rattraper le groupe, qui marchait de manière désordonnée, mais dans un silence complet, grimpant sur les flancs des montagnes. Je passai silencieusement à quelques mètres d’eux. Quelques regards se tournèrent vers la Reine et moi. Mais personne ne prononça un mot. En arrivant près du peloton de tête, je frôlai légèrement mon amie Raïza qui se crispa un instant. Mon père l’informa alors :

— N’aie crainte, Raïza, c’est Selena.

Avec un regard féroce, elle passa une main délicate sur le sommet de ma tête, caressant les poils ras de mon crâne.

Levant la tête vers elle, dans une expression que je voulais souriante, je lui montrai les crocs, ce qui la fit sursauter, sous les rires graves de mon père.

Dans un nouveau rugissement, je bondis en avant. Isabel me rejoignit rapidement, et nous chargeâmes sur quelques mètres encore, avant qu’à bout de souffle je ne me couche par terre.

Rapidement, je retrouvai ma forme humaine en même temps qu’Isabel. Il était étrange que nos vêtements soient encore là. La transformation n’agissait pas réellement sur notre corps apparemment. Je n’en connaissais pas l’explication. Je sentais qu’en moi beaucoup de questions restaient en suspens. Elles obtiendraient des réponses lorsque tout se serait calmé et que je commencerais ma propre vie.

Lorsqu’Isabel serait de retour sur son trône.

Passant une main dans mes cheveux, je m’exclamai :

— C’était extraordinaire !

— C’est à chaque fois le cas. Et je dois te dire que tu as été parfaite ! Du premier coup ! Bravo, Selena.

J’avais la tête encore pleine des impressions étranges que procurait le fait d’être une lionne. C’était magique !