Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 10 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 10

 

Un Apprentissage des plus Difficiles

 

Une douce chaleur se répandit sur mon visage et une délicate odeur de rose embauma la pièce, alors que mon esprit sortait enfin de sa torpeur. J’ouvris d’abord discrètement les paupières afin de pouvoir observer sans être vue. Je ne pouvais dire combien de temps j’étais restée inconsciente. Une chose était sûre : je me trouvais dans une agréable chambre, décorée de fleurs, et couchée dans un lit moelleux.

Une voix me fit sursauter :

— Inutile de faire comme si tu dormais toujours, Selena, je vois bien que tu es réveillée.

La femme riait doucement. Je tournai la tête vers elle, ce n’était pas Svetlana, mais une des sorcières du clan, la plus jeune des Anciennes. Je cherchai un instant son prénom, elle dut s’en rendre compte, car elle ajouta :

— Kryona.

Une nouvelle fois elle me gratifia d’un sourire maternel.

La guérisseuse.

Je venais de remettre son prénom sur son pouvoir. Voilà qui était déjà réconfortant. Je ne devais pas être trop amochée.

— Que m’est-il arrivé ? Lui demandai-je d’une voix faible.

Elle quitta son siège près de la fenêtre et vint s’asseoir sur le lit.

— Tu as fait une chute dans la forêt de Braïsifr. Joshua t’a ramenée à nous. Tu semblais très agitée et pourtant tu es restée inconsciente cinq jours. Ne t’en fais pas, tu n’as aucune blessure. Juste une petite bosse sur le crâne, mais rien de méchant.

Elle prit ma température avant d’ajouter dans un souffle :

— Bon, je vais chercher Svetlana, ma chérie, reste calme un instant.

Elle m’envoya un baiser et quitta la pièce.

Me retrouvant seule, je me penchai un instant sur ce que je venais d’apprendre. Cinq jours ! Je me souvenais de la chute dans la forêt puis de scènes extrêmement étranges. Je me rappelais avoir été emportée malgré moi vers des lieux et des temps que je ne connaissais pas.

La réunion des sorcières, le clan de Melinda en Espagne, ma grand-mère et ma mère adolescente, une nouvelle fois ma grand-mère et ma mère, mais quelques années plus tard. Cette dernière, avec un ventre rond, envoyant vulgairement sur le divan le collier que je portais aujourd’hui au cou, laissant sa propre mère dans un désespoir sans fond.

Mes pensées furent cependant interrompues par l’arrivée de la Grande Prêtresse du clan polonais. Elle entra dans la pièce avec un sourire réconfortant, vint à ma rencontre et me serra dans ses bras.

— Bonjour, Selena. Tu nous as fait une belle frayeur, voyons ! N’as-tu pas l’habitude des racines qui sortent du sol en Espagne ? ajouta-t-elle en riant.

Je lui rendis son sourire. Posant une main sur le rubis, je chuchotai :

— Svetlana, que s’est-il passé ?

Cette dernière vint s’asseoir à la place même qu’avait occupée son amie sorcière quelques minutes plus tôt et me dit, en prenant ma main :

— Tu veux parler de ce qui s’est passé pendant que tu étais inconsciente ?

J’acquiesçai d’un signe de tête.

— Tu n’es pas sans savoir que tu possèdes un bijou radicalement hors du commun. Il est important que tu connaisses tout de lui. La Grande prêtresse Rosa n’est une sorcière accomplie que si, et seulement si, elle connait son bijou et ses pouvoirs jusqu’au bout des doigts. Le Rubis que tu as là a été béni par de puissantes sorcières voilà des siècles afin de te mener vers ta Destinée. Tu sais aussi qu’il absorbe les moindres événements des siècles passés qui l’ont touché, lui et ses détentrices. Il absorbe également les pouvoirs des sorcières de ta famille jusqu’au moment où tu le reçois. Ceci veut dire, si jamais je t’ai perdue en route (et c’était le cas !), que le rubis de ton collier a emmagasiné tous les évènements du passé. Et pendant ton inconscience il a dû profiter de l’abaissement de tes barrières pour te livrer ce qu’il sait de ta famille. Il viendra un moment où tu pourras profiter de ce pouvoir en étant éveillée. En attendant, il a bénéficié de cet instant pour s’unir avec toi. Selena, qu’as-tu vu ?

Ne sachant que répondre, je pris un instant pour remettre mes souvenirs en ordre. Quand tout vint enfin se mettre en place, je lui délivrai mes visions dans les moindres détails. Pendant que je les lui racontais, elle ne dit mot, prenant juste la peine de sourire d’un air encourageant, me forçant à continuer.

Lorsqu’enfin j’eus fini de lui relater la dispute entre ma mère et ma grand-mère, elle me sourit et soupira :

— Ah ces deux-là ! Elles ont toujours eu un caractère bien trempé. Je suis simplement déçue d’avoir passé si peu de temps avec Laura.

Elle fit une pause et ses yeux se perdirent dans le vide. Je me permis alors d’observer la cicatrice qu’elle arborait sur la joue droite, qui descendait irrémédiablement vers son cou. Lorsqu’enfin, la Grande Prêtresse daigna revenir parmi nous, elle me dit :

— Tu comprends donc que le rubis des Rosa t’a livré le souvenir le plus ancien qu’il possédait et le plus récent. Après le départ de ta mère, Ingrid n’a plus jamais porté le collier. Tu dois savoir qu’une sorcière puise son énergie et sa force magique au creux de son cœur. Son esprit ne contrôle rien. Seuls son amour et sa passion peuvent agir sur son pouvoir. Ainsi lorsqu’Ingrid a perdu sa fille et sa petite fille à naître, elle a perdu en même temps son pouvoir. Elle est restée la Grande Prêtresse de ton Coven, mais son pouvoir offensif s’est éteint. Jamais il ne s’est réveillé. Tu dois apprendre à contrôler tes émotions au plus vite. Tu sais que tu n’as pas autant de temps pour apprendre que les Stoï de mon clan. Habituellement l’apprentissage prend des années, des dizaines d’années. Toi, mon enfant, tu n’as pour cela que quelques semaines. Des obstacles dont tu ne soupçonnes pas l’existence viendront se mettre sur ton chemin et tu dois être capable d’en réchapper. Tu as appris plusieurs choses ces derniers temps, non ?

Elle me laissa un instant pour répondre. Voyant que je ne disais rien, elle poursuivit :

— Souviens-toi, dans ta vision, tu t’es aperçue que Melinda Rosa possédait un don de télékinésie. Léger, mais puissant pour l’époque. Il en va de même pour toi. Cependant ton pouvoir est cent fois plus puissant que celui que tu as pu observer dans les souvenirs du Rubis. Joshua possède ce pouvoir au même titre que son père le possédait. Je lui demanderai de t’aider à le développer au plus vite. Il en va de ta sécurité.

Je visualisai dans ma tête une jeune fille qui aurait mes traits et en train de faire voltiger des objets dans tous les sens. Cette vision me troubla et me sembla totalement improbable. Je ne parvenais pas à me faire à l’idée. Oui, j’avais accepté le fait d’être une sorcière, mais je ne connaissais pas le pouvoir qui m’était accordé, alors je pouvais me permettre de repousser encore et encore l’échéance. Désormais j’étais dos au mur. Incapable de faire demi-tour.

— Selena ?

Une nouvelle fois Svetlana me tira de mes pensées.

Je levai la tête vers elle, l’interrogeant du regard.

— Idrina t’a-t-elle conté l’origine de ton collier ?

— Non. Est-elle au courant de tout ce que j’ai vu ces quatre derniers jours ?

Svetlana se leva, fit quelques pas et s’installa devant la fenêtre, observant la prairie.

— Oui, elle est au courant. Je trouve regrettable qu’elle ne t’ait rien dit. Je pense que cette information aurait dû te venir de ton clan. Mais je me ferai tout de même une joie de te raconter son histoire. Tout d'abord tu dois connaître son nom. Il s’appelle « la Pierre d’Alvina ». C’est un hommage à la propre sœur de Melinda Rosa. Quelques jours avant le départ de nos ancêtres vers les contrées que nous connaissons depuis, Alvina Rosa a été arrêtée et jugée coupable de sorcellerie par l’Église. Bien entendu elle fut une des seules véritables sorcières brûlées au cours de cette année-là. Le collier a été créé par Melinda seulement six jours après la mort d’Alvina. Le chiffre sept est un chiffre crucial dans notre monde de sorcières, Selena. Ainsi le septième jour le collier fut baptisé et les sorcières prirent chacune leur envol. Il est important que tu connaisses cette partie de l’histoire, car selon la tradition des Rosa, le pouvoir d’Alvina aurait trouvé refuge à l’intérieur du rubis, étant donné que cette jeune sorcière qui avait à peine dix-sept ans n’avait aucune descendance. Jusqu’alors, aucune des sorcières Rosa n’a su vérifier cette croyance, car le pouvoir d’Alvina ne s’est jamais manifesté. Ceci étant dit, tu es une personne particulière, tu es un mélange entre deux mondes, entre deux croyances. Tu es en même temps le sujet d’une très ancienne prophétie qui pèse depuis des siècles sur la tête de chacune des femmes de ta famille. Aujourd’hui, il te revient une tâche aussi extraordinaire qu’ingrate. Alors je me dis que peut-être ce pouvoir si longtemps caché aux yeux de tous pourrait, un jour, t’être livré. De plus, aucune de nos sœurs mortes pour notre cause ne doit être ignorée alors tâche de ne pas oublier cette jeune femme qui a probablement, par sa mort, permis à un grand nombre de sorcières de voir le jour à travers le monde et à travers les siècles.

Je méditai un moment sur ce nouveau chapitre de mon existence qui venait compléter le tout. La Pierre d’Alvina. Quel magnifique nom ! Je m’attardai pour imaginer cette jeune femme, à peine adulte, victime des lubies de fervents croyants à une époque encore plus intransigeante qu’aujourd’hui.

Je pensai à son visage. Ayant vu Melinda, je tentai d’imaginer sa petite sœur. Mais rien n’y fit. Alvina restait un nom sans visage à mon plus grand regret. J’étais également de l’avis de Svetlana, ces femmes ne devaient pas tomber dans l’oubli. Cependant Alvina avait sombré bien profondément dans cet abîme depuis des siècles déjà.

Quelques minutes plus tard, Svetlana me laissa. Je ne mis que très peu de temps pour replonger une nouvelle fois dans l’obscurité. Je m’engouffrai, moi aussi, sans mal, dans les profondeurs abyssales d’un sommeil sans rêves.

 

Le lendemain, je fus enfin autorisée à sortir de ma chambre. Au-dehors, je retrouvai Joshua qui m’attendait sur les marches du perron, le visage grave. Lorsqu’il me vit arriver, je pus voir une nouvelle fois en lui. Cela me frappa avec autant de violence que la première fois. Ses yeux me parlaient. Du regret. Il regrettait énormément de m’avoir emmenée si loin dans la forêt et se reprochait amèrement ma chute.

— Hé ! Du calme, Joshua. Cesse de te fustiger ainsi. Je suis maladroite parfois. Cela arrive à tout le monde, tu n’y es pour rien.

Il me regarda ahuri.

— Comment ?

Je pouffai.

— Ça se lit sur ton visage !

Son visage ne se détendit pas pour autant. Je m’assis alors à ses côtés. Devant nous un petit groupe tenait apparemment une réunion improvisée. Je pus aisément reconnaître Raïza et sa belle chevelure blonde, deux autres jeunes filles parlaient avec elle. L’une d’elles se tourna vers moi et me lança un regard mauvais. Instinctivement, je me raidis. Elle ne me quittait pas des yeux. Quant à moi, je la fusillai violemment du regard en retour.

Froideur. Dégout. Horreur. Méchanceté. Haine.

Je n’avais jamais senti autant de ressentiment de la part d’une seule et même personne. La jeune fille aux cheveux auburn détourna enfin les yeux, se rendant sûrement compte de quelque chose.

Je me tournai vers Joshua. Il m’observait déjà.

— Tu m’expliques ? Lui demandai-je.

Il ferma les yeux et dit sans oser me regarder :

— Sabrina. En l’espace d’une semaine elle t’a trouvé tous les défauts du monde. Je pense tout simplement qu’elle te déteste.

Sa voix était désabusée, il ne rouvrit pas les yeux.

— Tout simplement ? Ironisai-je, à demi amusée.

Je ne comprenais pas cette haine si soudaine. J’entrepris de me lever lorsque Joshua me prit le bras.

Sabrina tourna la tête au même moment, son regard passa de Joshua à moi et à la main du jeune homme sur mon bras. Un instant plus tard, elle avait fait quelques pas vers moi, du feu dans les yeux et une flamme au creux de ses paumes.

Le sang me monta à la tête en quelques secondes. Je fis lâcher prise à Joshua.

Plus aucune joie ne se déversait dans mon cœur, seulement une sensation glacée. J’étais debout au milieu de la rue, face à cette Sabrina. Son regard enflammé posé sur moi ne m’effrayait pas. Derrière elle, Raïza et l’autre fille tentèrent de tirer ma rivale en arrière. Mais rien n’y fit. Sabrina semblait figée dans sa haine, quant à moi, je réfléchissais à comment utiliser un pouvoir que je ne connaissais pas encore.

Tes émotions, avait précisé Svetlana.

Je n’attaquerais pas en premier.

Je laissai cette petite idiote réfléchir un moment sur ce qu’elle comptait faire.

Voyant qu’elle n’agissait pas, je lui lançai d’une voix glaciale :

— Alors ? Tu fais quoi, là ?

Son visage devint rouge, mais ses yeux reprirent alors une teinte brune. Elle reprenait apparemment pied. Ses paumes se fermèrent et les flammes disparurent.

Je souris. Je ne comprenais que trop bien les motivations qui l’avaient poussée à agir ainsi, mais je ne dis rien.

— Éloigne-toi de lui ! Il n’est pas pour toi, sale Bête ! me dit-elle alors que je lui tournais le dos, repartant m’asseoir à côté de Joshua.

La sensation de froid reprit de nouveau le pas sur mes émotions et mon sourire disparut.

Une anti-vampire de plus…

Je fis alors volte-face. Quelques foulées plus tard, je me trouvai à quelques centimètres d’elle. Rien ne valait le contact physique pour imposer le respect. Jamais je ne m’étais laissé faire. Ce n’était tout simplement pas dans mon caractère.

— Écoute-moi bien, Sabrina. Tu ne connais rien de moi et je ne connais rien de toi. Ne juge pas une personne que tu viens de rencontrer et avec qui tu n’as jamais parlé. Méfie-toi également des menaces, formulées ou non, que tu profères contre moi. Je ne suis pas commode si l’on me cherche.

Elle chercha une réplique qui apparemment ne vint pas. Je saisis alors le moment pour en finir :

— Ta jalousie tu peux la ravaler. Joshua est mon ami. Si cela te pose un problème, je te conseille de lui faire ta déclaration avant qu’une autre ne le fasse. Inutile de venir faire un rôti de toutes les prétendantes qui peuvent se mettre sur ton chemin si toi-même tu n’entres pas dans la course !

Lui tournant le dos, je m’approchai de Joshua qui s’était levé. Je lui pris le bras et le tirai vers un lieu plus calme.

Nous étions assis à la lisière de la forêt sur un vieux tronc d’arbre desséché. Devant nous une brindille virevoltait, effectuant des sauts et diverses danses que Joshua lui donnait à faire. Il me faisait une démonstration de son pouvoir de télékinésie.

— A toi maintenant, Selena.

Je le regardai incrédule.

— Comment ça, à moi ? Je te rappelle que je n’ai encore jamais fait ça et je ne sais même pas comment faire ! Tout à l’heure contre ta petite amie je faisais la fière, mais il n’en est rien. Je n’y connais rien à la Magie, moi !

Il se leva et me prit la main pour me mettre debout. Il passa un doigt sur mes paupières qui se fermèrent et dit :

— Ferme les yeux et concentre-toi. Fais le vide. Ne pense plus à rien. Visualise des millions d’étoiles. Tu es seule parmi toute cette immensité. Fais le vide, Selena. Tu n’entends plus rien. Concentre-toi sur le bruit de ton cœur, entends le son de ton souffle, écoute ton corps, ressens les effluves de pouvoirs s’insinuer en toi. Comme si tu étais couchée sur le bord d’une plage et que la marée venait par vagues te recouvrir, puis repartir. Sens-le pouvoir aller et venir en chacune de tes cellules. Ressens cette énergie.

Je tentai de suivre chacune de ces consignes. Au bout de quelques minutes, je sentis une chaleur se dégager du rubis et envahir mon corps. Les « vagues » de pouvoirs étaient là, je les sentis lécher ma chair.

— Dès que tu es prête, ouvre les yeux et envoie au loin la brindille avec laquelle je jouais tout à l’heure. Visualise-la.

Je vis Joshua jouer avec la brindille. Je me sentis prête pour mon premier essai. Je devais tenter le tout pour le tout.

J’ouvris les yeux. Un raz-de-marée de pouvoir se déversa hors de moi et frappa Joshua en pleine poitrine. Il partit s’écraser à une cinquantaine de mètres contre un vieux chêne.

J’étais horrifiée. Derrière moi, j’entendis une femme rire aux éclats. Me retournant, je vis Svetlana, et une jeune sorcière que je n’avais jamais vue.

— Pas mal, Selena !

Svetlana repartit dans un éclat de rire, alors que je me précipitais au secours de mon apprenti professeur. Je le retrouvai à moitié assommé, et blanc comme un linge.

— Je suis navrée, Joshua. Vraiment désolée.

Je ne savais que dire pour m’excuser. En même temps, intérieurement, j’étais assez fière, bien que ma cible ait été tout autre.

— Ce n’est rien, Selena. J’aurais du me souvenir que la première tentative n’est jamais très concluante et que la cible initiale…

Il tentait de faire un brin d’humour, mais mon cœur était trop meurtri. Je l’aidai à se lever et nous rejoignîmes Svetlana à la lisière des bois.

— Ça va, Josh ? demanda-t-elle avec un sourire moqueur.

— Un peu sonné, mais on fait aller.

Elle lui sourit et se tourna vers moi.

— Alors, tu te rends compte de ton pouvoir désormais ? Il est puissant. Beaucoup de travail sera nécessaire pour le contrôler totalement. Mais tu en es capable.

— Euh, oui, puissant est le mot qui convient en effet. Mais bon, ma cible n’était pas Joshua, mais une brindille, avouai-je, quelque peu honteuse.

— Oui, mais tu as pensé à quoi ?

— Eh bien, j’ai visualisé Joshua lorsqu’il jouait avec tout à l’heure.

La jeune sorcière intervint alors :

— C’est là que tu as fait erreur. Lorsque tu dois visualiser, il faut faire abstraction du reste. Si tu veux par exemple envoyer au loin ce tronc tu dois complètement oublier la présence de Joshua avachi dessus et même notre présence. Par contre, si tu veux me repousser, moi, il est nécessaire d’effacer les alentours et ne visualiser que ma propre personne. C’est un don extrêmement compliqué, mais maitrisable d’après Joshua.

Elle me fit un sourire avant de continuer :

— Je peux te proposer de t’entraîner sur moi, si tu veux. J’ai le pouvoir du bouclier, je sentirai si tu me repousses, même si tu n’y parviendras pas, termina-t-elle avec un sourire malicieux.

Se décidant à mettre fin au secret, Svetlana me présenta :

— Selena, je te présente Melody, une jeune sorcière de passage chez nous. J’ai pensé qu’elle pourrait t’aider à travailler sur ton don.

Je repensai immédiatement au vol plané de Joshua et souris à la jeune sorcière :

— Avec plaisir. Si ça m’évite d’envoyer mes amis valdinguer, j’accepte volontiers.

J’entendis Joshua pouffer, mais il ne releva pas. Je fermai de nouveau les yeux.

Je me concentrai une nouvelle fois, visualisant le fond vide, les étoiles, ma respiration, mon cœur, mon souffle, les vagues de pouvoir qui m’inondaient encore. Le flux se déversa de nouveau. Je dirigeai cette fois mon pouvoir vers elles.

Svetlana fut touchée, mais ne vacilla que légèrement, quant à Melody, elle ne bougea pas. La seule chose qui se produisit fut l’apparition d’un bouclier d’énergie devant elle, suivie de près par une onde de choc. Joshua quant à lui ne fut pas touché.

— C’est beaucoup mieux, Selena, me félicita la Grande Prêtresse.

Elle se tourna vers Melody.

— Oui, moi j’ai bien senti son pouvoir, quant à Josh il n’a pas bougé d’un pouce. Tu te débrouilles super bien, je trouve.

J’aimais bien cette jeune sorcière, sa bonne humeur était communicative, et rapidement je me laissai aller à sourire.

Nous continuâmes nos exercices jusqu’à la tombée de la nuit. Au bout de quelques heures, nous avions même un petit public. La plupart des Anciennes du clan d’Urkotów étaient présentes. Toutes les Stoï observaient également mes progrès, sauf Sabrina. Raïza, quant à elle, avait même servi de cible à un moment. Durant nos pauses nous discutâmes longuement. Ma première impression sur la jeune femme se confirma, je l’appréciais beaucoup. Elle était fraîche et agréable, et dotée d’un humour à toute épreuve. C’était une véritable bouffée d’air.

Au terme de la journée, mes progrès étaient conséquents. Je parvenais désormais à doser mes impulsions. Seules quelques cibles laissaient à désirer. Demain, il me faudrait redoubler d’efforts et tenter les cibles en mouvement. J’étais tout de même impressionnée de progresser si vite. Après tout je n’étais qu’une toute nouvelle Stoï. Lorsque j’en fis la remarque à Svetlana, elle me répondit d’un ton naturel :

— Cela te vient de ta lignée. N’oublie pas que les Rosa sont les Grandes Prêtresses Suprêmes depuis Melinda. La magie est puissante dans votre famille, elle coule dans vos veines depuis des siècles et vous donne un pouvoir considérable. Il y a une sorte de hiérarchie chez les sorcières. Les Rosa sont bien plus puissantes que ne le seront jamais les Bellica, me dit-elle en pointant un doigt vers elle.

— Mais je n’ai jamais pratiqué la magie jusqu’à maintenant ; pourquoi cela semble-t-il si facile, si naturel ?

Elle me fit un grand sourire, comme si j’avais déjà trouvé la réponse :

— Tu viens de le dire, c’est naturel chez vous. D’autant plus que tu ne dois pas sous-estimer le pouvoir de la Pierre d’Alvina.

Je portai une main à mon collier et compris :

— Elle me guide et m’apprend. C’est ça ?

En guise de réponse, elle me gratifia d’un grand sourire et fila à travers la nuit. Marchant à sa suite, je ne pensais plus qu’à une seule chose : DORMIR !

J’étais vidée. Une nuit de sommeil serait réparatrice.

Les deux jours qui suivirent se déroulèrent ainsi : exercices sur exercices. Le Coven entier était fier de mes progrès. Le troisième jour, j’entendis Svetlana qui disait à Sivina, venue m’encourager :

— C’est à mon sens un grand honneur de l’aider à dompter son pouvoir, Sivina. Cette jeune femme est extraordinaire. Elle me rappelle tant sa mère…

La fin de la conversation se perdit alors que l’on m’interpella pour reporter mon attention sur mon exercice. J’avais désormais l’impression de faire partie du Coven, bien que je n’oubliais pas mes origines et ma Destinée à venir. J’avais entrepris ce voyage pour une raison particulière, il me fallait le mener à bien.

En fin de journée, je partis me coucher, totalement épuisée. Ces trois derniers jours avaient été les plus exténuants de toute ma vie. Mon énergie n’était plus qu’un souvenir tandis que mon corps était meurtri jusqu'à la moindre cellule.

 

Cette nuit-là, je fus réveillée par un murmure. Me levant en sursaut, je manquai de perdre l’équilibre et tomber. On me rattrapa au vol. Je sentis alors l’odeur de mon ami.

— Josh ? C’est toi ?

— Oui. Je t’avais parlé d’un ami vampire. Tu t’en souviens ?

Le mot vampire tira les derniers voiles du sommeil.

— Oui bien sûr que je m’en souviens…

— Il est là. Enfin je veux dire, il est dans la forêt, il ne peut pas pénétrer dans le village. Tu veux le rencontrer ? Il est venu pour toi.

La question ne se posait pas. J’allais rencontrer le premier vampire de ma vie. Par la même occasion, j’allais enfin me confronter à la partie sombre de moi-même. Je lèverai le voile sur ce pan de ma vie qui m’était encore inconnu.

Pendant que mon ami m’attendait dans le couloir, je revêtis un jean, un débardeur et un gilet puis sortis. En silence, je le suivis dans la nuit noire.

À la lisière de la forêt, je sentis sur moi un regard. Je me sentais étonnamment mal à l’aise… J’entrai alors dans les bois.

Devant moi je vis deux yeux. Deux magnifiques yeux gris perle. Cette scène me rappela alors mon rêve. Celui qui m’avait tant obsédée.

Ma vie prenait un autre virage en cette nuit. Je sentis que plus rien ne serait comme avant. La sorcière que j’étais alors serait désormais la sorcière fille d’un vampire, et cela à tout jamais.