Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 28
L’Archipel de Svalbard
La nuit n’était pas encore tombée lorsque j’ouvris les yeux. Ma montre n’indiquait que quatre heures de l’après-midi. Je décidai donc de rejoindre mon amie.
Je frappai quelques coups brefs à sa porte. Quelques secondes plus tard, elle vint m’ouvrir, tout sourire.
— Tu es réveillée aussi ? me dit-elle.
— Oui, je crois que ce dans quoi nous nous embarquons me tracasse plus que je le pensais.
Au son de ma voix, Raïza comprit que quelque chose n’allait pas.
— Selen’, que se passe-t-il, tu fais une drôle de tête ?
Je fis la moue, exaspérée d’être ainsi un livre ouvert pour mes amis.
— Hier soir, j’ai longuement discuté avec Isabel, et elle m’a dit que peut-être il serait bon pour moi de réveiller ma nature de vampire.
— Pardon ? S’exclama-t-elle horrifiée.
— Ne le prends pas comme ça, s’il te plaît, Raïza. Je pense qu’elle n’a pas tort. Ceci dit, je ne veux pas non plus perdre ma part de sorcière dans l’histoire. Alors j’hésite. Je suis un peu perdue.
Raïza ne répondit pas, se contentant d’aller jusqu’à la fenêtre, d’ouvrir les rideaux, et m’appeler à la rejoindre. Avec un geste pour le ciel gris, illuminé par un soleil faible, elle répliqua :
— Est-ce que tu es prête à renoncer à tout ça ?
J’observai le soleil, les nuages blancs, le ciel bleu sans même le voir. Oui, c’était beau, cela ne faisait aucun doute. Mais le visage de Cyriel et son amour étaient bien plus beaux encore.
— Les humains ne font même pas attention à la beauté du jour, au moins un vampire sait ce qu’il a perdu. Écoute, Raïza, je n’ai pris aucune décision. Je suis venue ici en espérant que tu m’accorderais une écoute attentive, et non pas un jugement net et définitif.
Sur ces mots, je partis. Arrivée à la porte, je lui dis :
— On se revoit dans quelques heures, pour le départ.
Je l’entendis m’appeler doucement alors je fis volte-face.
— Ne le prends pas mal, Selena. Je ne comprends pas l’urgence d’une telle décision. Je n’ai rien contre les vampires, là n’est pas la question, mais tu ne devrais pas te laisser dicter ce choix.
— Mais je ne me laisse rien dicter du tout. Je réfléchis. Simplement.
Je vis son visage brunir légèrement.
— Écoute, tu voulais mon avis, tu l’as. Qu’il te plaise ou non.
— Merci, Raïza.
Lorsque la porte se referma, blessée, je m’y adossai et soupirai doucement. Pourquoi se montrait-elle si entêtée ? Je n’avais rien demandé à personne, moi. C’était ma vie qui était ainsi, ma vie qui m’obligeait à faire de tels choix. Si, encore une fois, il me fallait choisir, et j’étais persuadée qu’une réponse me serait bientôt demandée, eh bien, je le ferais. Je n’étais pas du genre à me débiner, ni cette fois, ni les prochaines. J’avais une quête à mener à bien et je la mènerais coûte que coûte. Dans tous les cas, je gagnerais quelque chose de bien plus précieux : Cyriel.
Les heures passèrent lentement tandis que j’attendais patiemment que la nuit arrive, sur la terrasse de l’auberge, sirotant café sur café. Lorsque la nuit fut enfin tombée, je vis sortir les trois vampires qui vinrent rapidement dans ma direction.
— Bonsoir ! me dit Lydvack tandis que sa compagne me souriait.
Cyriel me donna un baiser puis s’assit à côté de moi.
— Non ! Lâchai-je.
Les trois vampires se mirent à rire, comprenant que j’avais enfin remarqué le détail important.
— Tu as coupé tes cheveux, Cyriel !
— Eh oui. Il était temps de changer, s’exclama-t-il en riant.
— Tu es encore plus beau comme ça !
Il avait opté pour une coupe plus courte. C’était un léger mi-long, un peu en bataille. Cela lui donnait un air si sexy que je dus me retenir pour ne pas lui sauter dessus. Il me rappelait un des héros d’une série télé américaine que je suivais quelques mois auparavant.
— Tu aimes ?
— Euh, oui. Carrément ! Explosai-je.
J’étais mortifiée que mes émotions soient si visibles. Mais Cyriel était à tomber. Encore plus qu’habituellement. Je m’étais habituée à ses cheveux longs, mais le voir ainsi me donnait le vertige. J’avais mis la main sur un des plus beaux spécimens que la terre ait jamais portée.
Je me tournai vers Isabel pour lui sourire lorsque je remarquai sa tenue qui avait changé du tout au tout. Décidément, ils me surprenaient tous aujourd’hui. Elle portait une robe d’un autre temps, plus médiévale, avec un léger accent gothique. Formant un col carré de ses épaules à son décolleté, ses bras étaient dissimulés sous de longues manches très évasées à partir du coude, ce qui lui donnait un aspect très royal. Sa taille était resserrée par une ceinture de tissu de couleur dorée qui s’étendait sur quelques centimètres encore vers le bas de sa robe. Elle était toute aussi jolie que la veille.
Raïza nous rejoignit quelques minutes plus tard, complimenta la nouvelle coupe de Cyriel et ne me lança qu’un bref regard. Apparemment nous étions en froid. Ce détail n’échappa pas à Isabel qui me lança un regard désolé. Haussant les épaules, j’éludai.
En moi, la douleur était bel et bien présente. Raïza était comme une sœur et je ne supportais pas nos disputes. Pourtant cette fois-ci, j’étais perdue et j’avais besoin de son soutien. Elle avait eu une réaction impulsive et m’avait blessée. Je pouvais comprendre son choix, et je respectais son point de vue, plus que beaucoup d’autres. Mais elle devait aussi comprendre qu’il y avait une part de moi qui restait encore en sommeil et qu’il était normal que ce genre de questions vienne se poser. J’avais de la peine que notre conversation ait tourné ainsi. Durant l’après-midi, j’avais failli aller la voir pour lui parler à plusieurs reprises. Mais je n’avais rien de nouveau à mettre dans la balance. Mon choix n’était toujours pas fait.
Il ne nous fallut que quelques minutes pour enfiler des vêtements chauds, capes et sacs sur le dos. Je m’occupai de régler la note. Passer deux nuits dans cette auberge ne nous coutait qu’une bouchée de pain, mais le service avait été impeccable et je voulais les en remercier. Je fus donc plus généreuse que prévu.
Au moment de monter en voiture, Isabel nous lança d’une voix tendue :
— Je ne suis pas très friande des voitures. Je préfère voler, il fait nuit, je vais me transformer. On se retrouve dans une heure sur le port pour embarquer.
Lydvack se proposa de l’accompagner, elle accepta de bon cœur. Leurs deux corps disparurent dans un épais nuage blanc. Lorsqu’il se dissipa, deux aigles se tenaient, immobiles, sur le sol. Ils étaient beaux, le plus grand avait une couleur rousse avec des plumes noires disséminées un peu partout tandis que l’autre, bien plus petit, mais non moins majestueux, avait une couleur blanche immaculée des plus saisissantes. L’aigle roux, Lydvack sans nul doute, sembla esquisser un mouvement vers moi et dans un battement d’ailes il s’envola, suivi de près par Isabel, transformée en ce bel aigle blanc. Je n’y connaissais pas grand-chose en rapaces, mais Lydvack, en s’envolant, me fit penser à un aigle royal. Je pouvais encore distinguer son bec long et crochu ainsi que ses serres qui étaient tout simplement énormes.
Lydvack et Isabel, dans le ciel, formaient un magnifique ballet. Je restai là un moment à les observer.
— Lydvack aime se transformer en aigle royal, tandis qu’Isabel, d’après ce qu’il m’a dit, préfère l’aiglon. Elle aime la couleur blanche du plumage tout en ayant la force de l’aigle adulte. Ces deux-là, qu’importe leur espèce, iront toujours de concert.
Nous restâmes là, à les regarder s’éloigner.
D'après ce que je me souvenais de mes lectures, l’aigle royal était censé représenter le roi des oiseaux et depuis l’Antiquité, il était le symbole de la victoire. Leur parade s’étira à perte de vue et leur message me parvint, aussi clair que s’ils me l’avaient dit eux-mêmes.
Ils allaient enfin reprendre leur place…
Et j’allais les y aider.
Le trajet en voiture ne dura pas très longtemps. Bientôt, nous arrivâmes devant un bateau, plus petit que le précédent. Tout proche de la zone d’embarquement, se tenaient nos deux amis vampires. Je les saluai de la tête, incapable de dire un mot ; j’avais toujours en mémoire leur parade dans les cieux qui m’avait tant émue.
Sentant mon état, la main de Cyriel se crispa un instant sur la mienne. Une façon de me dire de me détendre. Ce qui d’ailleurs ne servit à rien.
J’aurais voulu gronder sur lui, lui signifier qu’à force de me dire de me calmer, je m’énervais d’autant plus. Mais cela m’était impossible, depuis qu’il avait adopté cette nouvelle coupe de cheveux son emprise sur moi était pis.
Ravalant ma réplique, je souris.
Le voyage en bateau dura en tout et pour tout trois jours et deux nuits. Le trajet se passa sans encombre contrairement au premier. Cette fois, pas de vampires Hors-la-loi ou de chasseurs de vampires.
Cyriel et moi ne parlâmes plus de la transformation et je me réconciliai avec Raïza. Lydvack, lui, avait profité de ces trois jours pour se moquer constamment de la réaction que j’avais eue en les voyant se transformer. Alors qu’Isabel m’instruisis longuement sur cette espèce merveilleuse qu’était l’aigle royal.
Une chose était sûre, si je sortais vivante de cette aventure, j’en serais grandie.
Le second jour, alors que le soleil aurait dû se lever, Cyriel m’annonça que nous étions sur les territoires de la Nuit Polaire. Autrement dit, il n’était plus question de s’attendre à voir la lumière du jour avant un bon moment.
Enfin, en début de soirée, le trois novembre, Isabel vint me trouver et me montra au loin l’Archipel de Svalbard. Sa demeure. La demeure ancestrale des vampires. Je sentis, dans sa façon d’en parler, que sa maison lui avait manqué bien plus qu’elle ne l’avait jusqu’alors avoué.
Aux alentours de vingt-trois heures, je pus aisément voir l’Archipel se dessiner sous mes yeux. Une île, gigantesque, tantôt recouverte de glace ou de montagnes, entourée par des mers glaciales, ses monts les plus élevés étaient enneigés.
— Svalbard est constitué de deux îles : la première : Spitzberg, et la seconde : Nordaustlandet. C’est à Spitzberg que nous allons. La seconde île n’est que glace et c’est le domaine réservé des ours, me dit Isabel d’une voix où la joie de revoir sa terre se faisait très largement entendre.
— Depuis combien de temps n’êtes-vous pas revenue, Isabel ?
— Un moment ! Des siècles. J’ai parfois eu envie de me transformer en aigle puis arriver ici en ours. Mais les hommes traquent les ours, et Tarja me connait, elle a dû faire surveiller ces pauvres bêtes durant de nombreuses décennies. Alors j’ai patienté. Et me voilà récompensée. C’est bon de revoir sa Terre.
Devant nous, la lune envoyait son reflet et sa lumière sur les eaux et les monts enneigés de cet Archipel. Le spectacle était saisissant de beauté et de calme. Comment imaginer ne serait-ce qu’un instant que la Royauté des vampires ait élu domicile dans ce monde, sur ce petit bout de terre ?
Le bateau contourna légèrement l’île pour s’engager dans un espace maritime bordant des terres de Svalbard.
— Nous allons directement accoster à la capitale. Ensuite nous devrons parcourir les terres pour trouver la Prison.
J’acquiesçai en silence, me bornant à observer le paysage. C’était magique.
— Il y a très peu d’habitants ici. Tout juste plus de deux mille cinq cents, donc il y a de nombreux coins où les humains ne vont pas, et à ces endroits tu peux être certaine d’y trouver des refuges de vampires, bien dissimulés.
Je commençais à geler, malgré mes vêtements chauds. Je laissai alors Isabel à la contemplation de sa demeure pour aller me préparer. Cyriel avait déjà fait les sacs et laissé un second pull.
— Merci, mon cœur, lui dis-je, touchée par son attention.
Il me sourit et me dit :
— Je ne suis jamais venu ici, mais Lydvack m’avait prévenu qu’il ferait froid pour de jeunes humaines. Aussi, j’ai l’intention de vous faire prendre au moins deux kilos de plus de vêtements pour que vous ne mouriez pas complètement frigorifiées. Avec Lydvack, on a acheté une tente, des duvets et du matériel de camping pour grands froids aussi.
Tandis que j’enfilais le pull par-dessus celui que je portais déjà il ajouta :
— Surtout n’oublie pas de remettre la cape. C’est une couverture importante ici. Mets ce cache-oreilles aussi, et abaisse la capuche sur ton visage pour le dissimuler au maximum.
Je suivis ces indications à la lettre. Il faudrait être le plus discret possible pour ne pas faire échouer notre plan.
L’air était glacial lorsque je sortis à la suite de Lydvack et d’Isabel, au bras de mon amie, Cyriel fermant la marche.
Nous avions été les seuls voyageurs de ce cargo. Aussi la descente fut plus facile que lors du premier voyage. Raïza, accoutrée de la même façon que moi, peinait à marcher. Et moi aussi.
Nous n’échangeâmes aucun mot durant plus d’une heure. Nous bornant à suivre le couple de tête. De temps en temps, je m’autorisais un regard en arrière pour mon homme qui, tel un chasseur, guettait le moindre signe alentour. Devant nous, Isabel semblait tendue. La joie de retrouver son pays avait disparu. Ici, elle risquait sa vie, son immortalité. Elle ne regardait qu’un seul et unique point, devant elle. Quelque chose que je ne pouvais pas voir avec mes yeux d’humaine. Lydvack, lui, semblait tendu aussi, mais son habituelle façade était toujours là, et lorsqu’il était nécessaire qu’il nous aide à passer un obstacle trop rocailleux, il ne pouvait s’empêcher une grimace ou une plaisanterie complètement déplacée. C’était le seul réconfort que nous avions. J’avais surpris Isabel qui souriait à l’une de ses blagues. L’illusion ne dura que quelques secondes, mais j’étais certaine de ce que j’avais vu.
Comme j’avais pitié d’elle. Elle paraissait stressée, tellement sur ses gardes alors qu’elle ne demandait qu’une chose : retrouver ce qui lui appartenait.
Il nous fallut environ une demi-journée de marche pour traverser l’ensemble montagneux qui nous barrait le chemin pour atteindre le lieu d’emprisonnement des vampires qui avaient trahi la Couronne.
J’étais persuadée qu’elle-même était responsable d’un certain nombre d’emprisonnements. Après tout, elle avait elle aussi régné sur son peuple. Pourtant, aucun vampire n’importait autant que mon père.
Avant même que nous soyons arrivés, j’entendis des cris étranges. Ce n’étaient pas vraiment des cris, mais des souffles puissants poussés dans le vent.
— Ce lieu est réputé hanté pour les humains. Il y a des soirs où l’on entend hurler, dans les profondeurs de la mer, les vampires emprisonnés. Leurs cris se répercutent contre les parois rocheuses des montagnes qui bordent le lac que nous allons voir et c’est cela que l’on entend en ce moment. Pareils à des souffles portés par les vents.
Lydvack avait dit cela dans un murmure à peine audible et si lugubre que les poils de mes bras et de ma nuque se hérissèrent.
Soudain, il nous fit signe de nous arrêter. Nous étions arrivés au bord d’une falaise. En regardant plus bas, j’aperçus un lac noir. Il semblait extrêmement profond et sombre. Tout autour, on pouvait voir les montagnes qui formaient d’une façon naturelle des remparts entourant littéralement la prison sous-marine.
Il me fallut observer plus en détail ces montagnes. Ce que je vis me fit sursauter. Des dizaines de cavités étaient creusées dans les flancs intérieurs des remparts, et, dans ces espaces aussi grands que des grottes, semblaient être postés des gardes. Ils étaient trop loin pour pouvoir les détailler. Mais j’étais une fois encore absolument certaine de moi. Je me tournai vers mes amis pour leur faire part de ma découverte. Ils savaient déjà ce que j’allais leur dire, cela se lisait sur leurs visages.
Il fut rapidement planifié que Lydvack et Cyriel partiraient de leur côté combattre les quatre gardes que nous apercevions de là où nous étions. Isabel, Raïza et moi nous occuperions des deux autres gardes censés se trouver dans les cavités en dessous de nous.
Dans un ultime regard, sans aucun geste d’affection, le groupe se sépara. Les deux hommes partirent rapidement. J’eus tout juste le temps de voir Lydvack se transformer en aigle roux, une nouvelle fois, tandis que Cyriel se changeait en un immense aigle noir. Je ne pus m’empêcher de penser qu’il était là une simple question de frime puisqu’il m’avait déjà dit qu’il n’avait aucun animal préféré pour ses transformations.
Je suivais déjà Isabel qui prenait la tête. Raïza, qui avait vu Cyriel se transformer, me glissa :
— Ah, les hommes ! C’est toujours une compétition pour savoir qui est le plus viril des deux…
Isabel pouffa de rire et ajouta :
— Un aigle impérial. C’était osé, en effet. Lydvack a tendance à toujours se contenter de la même forme lorsqu’il s’agit de voler. Cyriel trouvera peut-être la sienne ainsi.
Je souris, mais n’ajoutai rien. Bientôt le chemin que nous suivions depuis quelques minutes nous mena à l’entrée d’une petite grotte comme celles que j’avais aperçues du sommet de la falaise. Fermant les yeux, Isabel nous dit dans un murmure à peine audible :
— On en tient deux dans cette…
— Tiens, tiens. Mais qui avons-nous là ? Susurra une voix derrière nous.
Je me retournai prestement, aussitôt imitée par Raïza. Isabel, elle, n’avait pas bougé.
Dans notre dos se tenait un vampire, grand et trapu, le visage recouvert de sa capuche. Seuls ses yeux brillaient dans la nuit, tandis que ses crocs luisaient à la lueur de la lune.
— De la chair fraîche. C’est gentil de venir jusqu’ici. Mais c’est quoi cette tenue ? Où avez-vous eu ces fichues capes ? grogna-t-il, les crocs dehors.
C’est à ce moment qu’Isabel se tourna vers lui et lui sourit.
— Geoffrey. Ça fait longtemps, minauda-t-elle.
— Isabel ! Ricana-t-il. Quelle folie t’a ramenée ici ? La Reine a été clémente avec toi, il me semble.
Isabel montra les crocs et se mit à grogner en hurlant :
— Je suis la Reine !
Puis dans un bond elle atteignit Geoffrey en pleine gorge et lui arracha la tête avec ses bras. Sa tête roula un instant sur le sol, et son corps se désintégra, emportant, quelques secondes plus tard, la tête abandonnée.
De Geoffrey il ne resta plus que des cendres.
— Désolée, les filles, j’ai perdu patience. Maintenant, nous sommes découvertes par les deux autres, cria-t-elle en voyant apparaître deux autres gardes.
— Je m’occupe de celui de gauche, vous deux de celui de droite. Allez-y, les filles. Pour William !
Raïza et moi scandâmes en retour :
— Pour William !
Moi, la main gauche en avant, Raïza les paumes en l’air tandis qu’une bourrasque l’emportait déjà au-dessus de nous. Le vent s’intensifia, obligeant le vampire qui nous avait été désigné, à reculer vers le bord du lac. Sortant de ma manche le pieu en bois que m’avait donné mon vampire avant de descendre du bateau, je le tins devant moi, prête à m’en servir.
— Approche un peu !
Comme dans le bateau, je bondis en avant au moment même où il quittait le sol, les mains tendues vers moi dans l’espoir d’emprisonner ma gorge. Il atterrit quelques mètres plus loin tandis que Raïza lui envoyait un éclair de foudre l’obligeant à se remettre debout. Tout sourire, je l’attendis. Je sentis le pouvoir de mes ancêtres couler dans mes veines et je savais Raïza, spectatrice active, juste au-dessus de ma tête. À cet instant le vent redoubla d’intensité, rejetant ma cape en arrière, m’arrachant mon bonnet et libérant ainsi mes cheveux qui tournoyèrent tout autour de mon visage, tandis que mes yeux, eux, restaient fixés sur mon ennemi.
Ce n’était plus une bourrasque qu’était en train de créer Raïza, mais un vrai typhon. Levant les yeux une fraction de seconde je la vis tourner sur elle-même, les mains toujours levées vers le ciel. Une tornade descendit des nuages et se dirigea droit sur nous. J’entendis au loin Isabel pousser un cri, mais au même moment, mû par un regain de confiance en lui, le vampire ôta sa capuche et laissa apparaître son visage déformé par la faim, ses cheveux roux, poisseux, virevoltants autour de son horrible figure. Il bondit de nouveau alors que j’abattais ma paume sur son thorax. Le craquement sonore fut si fort que la tornade qui nous entourait désormais sembla vaciller un moment. Levant un poing en l’air pour Raïza, je lui intimai de continuer de l’isoler de son comparse. Le laissant seul avec moi, dans l’œil de la tornade. Là, j’allais en finir. Dans un cri de furie, je bondis sur lui. Je manquai ma cible qui m’envoya d’un coup de pied contre la roche de la montagne. La douleur submergea tout mon corps tandis que j’essayais de reprendre pied pour me relever. Je passai une main sur mon crâne et y sentis un liquide brûlant s’écouler. Observant ma main, je vis qu’elle était rouge de sang.
L’odeur lui étant parvenue aux narines, le vampire ne se contrôlait déjà plus et dans un ultime bond il me plaqua au sol. J’eus tout juste le temps de placer le pieu au bon endroit, et lorsqu’il fondit vers ma carotide il s’empala bien malgré lui sur le morceau de bois qui lui perça le cœur, répandant de la cendre partout sur moi.
Le vent cessa immédiatement, tandis que Raïza me rejoignait en courant. Je n’eus pas le temps de me pencher sur mes blessures, car j’entendis Isabel crier. Je tournai la tête dans tous les sens pour l’apercevoir. Elle se trouvait derrière moi, légèrement décoiffée dans sa robe grise d’un autre temps.
— Bravo, Selena, bravo à toi aussi, Raïza. Vous êtes de sacrées petites sorcières !
— Vous allez bien ? Je vous ai entendue crier.
— Ne t’inquiète pas pour moi, tout va bien.
Rassurée, je tentai d’apercevoir nos hommes de l’autre côté du lac. Mais il était si grand que voir les cavités était la seule chance que l’on avait.
— Tu le saurais s’il lui était arrivé malheur, crois-moi, me rassura-t-elle.
Apparemment Lydvack était en vie, étant donné son calme olympien.
Environ trente interminables minutes plus tard, les deux vampires réapparurent, tout sourire. Cette petite chasse les avait mis en appétit. Cyriel fondit sur moi et m’embrassa. Il plissa le nez et me demanda :
— Où es-tu blessée ?
— À la tête. Ce n’est rien, une écorchure.
— Tu parles. Si ton père te voit comme ça lorsqu’on le délivrera, je ne donne pas cher de ma peau.
Lydvack l’entendit et ricana.
— Alors, les sorcières, on s’en est bien sorties ? S’enquit-il d’une voix moqueuse.
— Parfaitement ! lui répondit sa compagne d’une voix fière.
— Bon, pour en revenir aux choses sérieuses, avant de tuer le dernier garde, Cyriel a eu la bonne idée de demander où était le tombeau de William. Donc nous savons exactement où il se trouve. Cette partie du plan se fera sans vous, les filles, par contre.
— Pardon ? M’exclamai-je.
— C’est pour votre sécurité, intervint Isabel d’une voix douce. Cela fait maintenant près de vingt ans que William se trouve enfermé sous l’eau, sans avoir mangé. Il sera affamé et qu’il s’agisse de sa fille ou d’une parfaite inconnue n’y changera rien. Il te tuera. Aussi, nous avons pensé que vous patienterez, toutes les deux, dans un campement discret pendant les deux jours nécessaires à la remise en état de William.
— Deux jours ? S’étonna Raïza.
— C’est ce que l’on espère… lui répondit Cyriel.
— Et où allons-nous attendre ? Demandai-je, légèrement irritée.
— Dans cette grotte, je pense que ce sera parfait. Personne ne va venir avant au moins une semaine. D’ici là nous serons déjà partis.
De mauvaise grâce, il me fallut accepter ce plan. J’étais consciente d’être écartée pour la bonne cause, mais je ne pus m’empêcher d’être déçue. Être mise à l’écart, si près du but.
Cyriel vint m’embrasser tendrement. Je répondis timidement à son baiser, puis il partit.
Isabel et Lydvack, eux, étaient déjà partis, pressés de libérer leur vieil ami.
C’est ainsi que débuta l’attente.