Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 16 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 16

 

 

L’attaque

 

Durant l’heure qui suivit nous ne pipâmes mot. Raïza, sur la banquette arrière, à demi assoupie, observait le ciel sombre constellé de ses milliards d’étoiles. Elle semblait perdue dans ses pensées. Sur ses lèvres flottait un léger sourire. Souriant à mon tour, je me retournai vers la route, sans un regard pour le conducteur.

— Selena, je pense qu’il serait bon de s’arrêter pour trouver un hôtel. Nous sommes à une heure à peine de la côte, mais la campagne fera l’affaire. Il me semble qu’il y a des chambres d’hôtes dans le coin. Qu’en dis-tu ?

— Écoute, Cyriel, fais au mieux. Moi tant que je peux dormir quelques heures je ne suis pas difficile sur l’endroit.

Il arrêta la voiture quelques minutes plus tard, fit la moue et se tourna vers moi. Un étrange courant électrique me parcourut au moment même où ses yeux rencontrèrent les miens. Je me sentis faible. Bien incapable de détourner le regard, je le suppliai intérieurement de rompre ce contact le premier sans quoi je ne pouvais qu’en deviner l’issue. Ce ne fut pas Cyriel qui me vint en aide, mais Raïza.

— Dis, Cyriel, comment sais-tu ce qu’il y a comme chambres d’hôtes dans le coin ?

J’étais moi-même consciente que la question n’avait absolument aucun intérêt, et elle devait le savoir. Mais lorsque le vampire brisa notre échange, j’étais à bout de forces, exaltée, essoufflée, meurtrie. Penchant la tête entre les genoux, faisant mine de récupérer quelque chose sur le sol, je m’octroyai une seconde pour souffler en silence. Je sentais mon cœur battre si fort qu’il était quasiment impossible que ces pulsations saccadées ne lui parviennent pas.

Je ne l’entendis pas répondre, tous deux restèrent silencieux quelques secondes. Puis mon amie intervint d’une voix dure :

— Ne t’avise pas de poser la main sur elle. Et dorénavant tu éviteras aussi ton petit manège psychique. Autant sur elle que sur moi. Je te garde à l’œil, crois-moi, j’ai l’air inoffensif comme ça, mais je peux te botter les fesses si je veux.

Je me retournai légèrement pour voir Cyriel et Raïza se jauger du regard. La main droite de Cyriel était encore en l’air, à une distance si infime que je pouvais sentir la fraîcheur de sa peau sur mon épaule. Une seconde plus tard, la température remonta en flèche dans la voiture, car le siège de Cyriel fut tout à coup vide. Il ne fallut à Raïza qu’un bref instant pour sortir du véhicule, ouvrir ma portière et me prendre dans ses bras. Là, elle me demanda doucement :

— Que s’est-il passé ?

Je secouai la tête.

— Je n’en ai aucune idée. Je ne pouvais me détacher de son regard. Mon cœur s’est mis à battre et mon sang s’est mis à bouillonner. J’ai eu beau faire appel à mes pouvoirs, rien ne venait. Je n’ai pas ressenti de peur, Raïza. Ce n’était pas ça, c’était autre chose. C’était plus fort encore…

Mais je ne pus terminer ma phrase, car dans la nuit, un bruit déchira le silence environnant. Nous nous figeâmes instantanément, alertes.

Je posai une main sur la Pierre comme me l’avait appris Svetlana, et l’autre tendue en avant, paume vers le danger.

Raïza, elle, s’était immobilisée, les yeux grands ouverts, les bras le long du corps.

Le bruit se répéta une nouvelle fois, auquel s’ajouta une sorte de grognement guttural.

— Oh merde !

Voilà que mon amie résumait bien la situation. Cyriel n’était pas là et il semblait qu’on allait avoir de la visite vampirique ce soir. Elle se tourna vivement vers moi et me dit d’une voix tendue :

— Tu crois que c’est… ?

— NON ! Lui répondis-je d’une voix ferme et sans détour.

— OK, OK, je me demandais, c’est tout. Tu te souviens comment on combat, Selena ?

Du coin de l’œil, je la vis anxieuse. Pour la rassurer je lui dis d’une voix que je voulais plus sûre que jamais :

— Bien sûr, ne t’en fais pas. Petit hic, on n’a rien pour le planter celui-là…

— Ne t’en fais pas pour ça.

Lorsque le vampire sortit du bois, nous étions prêtes à le recevoir. Il était entièrement vêtu de noir. Une légère brise faisait flotter l’habituelle cape des vampires. Celle de celui-là semblait pourtant en bien piètre état par rapport à celle que Cyriel portait la première fois lors de notre première rencontre. Il n’était pas très grand, avait une tête ronde et déformée par un rictus étrange.

— Tiens, tiens, deux petites sorcières. On s’est perdu, mes jolies ? Minauda-t-il d’une voix goulue.

Je pouvais sans mal voir ses deux canines dangereusement visibles. Me préparant à envoyer une vague de puissance sur le vampire, j’inspirai profondément. Au moment même où il sauta sur nous, en un bond d’une puissance folle, je lui envoyai une salve de mon pouvoir. Je ressentais en moi chaque force de frappe magique qui semblait être puisée au plus profond de mon âme. Je vis alors son corps s’envoler dans les hauteurs puis redescendre en flèche, esquivant mon attaque.

Aïe ! Les vampires sachant voler, mon pouvoir n’allait nous être d’aucune utilité finalement. Je songeai alors qu’un combat rapproché, avec les huit années que ma mère m’avait obligée à suivre dans une salle d’arts martiaux, serait peut-être plus efficace. Cherchant le secours de Raïza, je tournai la tête vers elle. Personne ! Elle avait disparu.

Aïe ! Là, non plus, je ne trouverais pas de soutien. Je n’avais pas le temps de me pencher sur mes jérémiades puisque je pouvais voir le vampire revenir au petit galop vers moi. En position de combat, je l’attendis. Mon cœur se mit à battre plus fort encore, et cela eut pour effet d’exciter encore plus ce fichu buveur de sang. Au coin de ses lèvres se mélangeaient de la salive et du sang. Au moins, je l’avais quelque peu blessé.

— Alors, ma jolie, on est seule ? Dommage, la petite blonde, j’en aurais bien fait mon quatre heures. Il paraît que le sang d’une sorcière est tout bonnement exquis.

Il grogna pour accompagner ses menaces, et, de nouveau, bondit dans ma direction. Roulant sur le côté, j’esquivai sa première attaque. Il cessa de sourire, et me regarda comme un cuisinier aurait regardé ses denrées en train de s’échapper du plan de travail. Apparemment, il n’avait pas l’habitude que ses proies se défendent. Je ne parlai pas, réfléchissant à toute allure à la meilleure façon d’attaquer et de le mettre K.O.

— Selena ! Baisse-toi ! Cria la voix de Raïza venant d’en haut.

Je m’exécutai sans parlementer et observai le ciel. Il n’était plus bleu nuit, mais noir. Une tempête s’apprêtait à s’abattre sur nous. Au milieu de ces gros nuages, trônait, portée par le vent, mon amie sorcière, dirigeant avec poigne les nuages et les vents en direction du vampire qui, pris dans des souffles puissants, peinait à garder les yeux ouverts.

Elle volait à la verticale, je n’aurais su dire comment. De ses paumes ouvertes vers le ciel elle semblait commander le vent.

Du regard je cherchai rapidement un morceau de bois, quelque chose d’assez pointu et dur pour perforer la cage thoracique d’un vampire et atteindre le cœur.

Raïza dut me voir, à quatre pattes en train de fouiller le sol, car elle envoya un éclair sur un arbre non loin et décrocha une branche épaisse sur laquelle dépassaient plusieurs petites branches pointues. L’une d’elles me rappelait les pieux que l’on voyait à la télé. Un regard vers le vampire me confirma qu’il était toujours empêtré dans cette tourmente made-in-Raïza et je pris quelques secondes pour arracher la branche et la transformer en pieu de combat. Je levai alors les yeux vers mon amie et lui fis un signe de la tête. Elle me comprit sans peine, car elle fit cesser immédiatement la tempête. Je ne pris pas le temps de réfléchir cette fois, je me mis à courir comme jamais je n’avais couru et, de ma main disponible, j’envoyai le vampire au sol grâce à mon pouvoir. Une rafale s’engouffra alors sous mes pieds et me propulsa sur le monstre, au moment même où j’abattais le pieu dans son cœur. J’entendis un craquement bref, mais sonore, il ouvrit grand ses yeux, étonné de se voir dans cette posture. Il n’eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se passer, car son corps se désintégra soudainement sous moi.

Je me relevai et fis quelques pas en arrière. Plus de vent, plus de bruit. Mon amie me rejoignit rapidement et me prit par les épaules.

— Est-ce que ça va ? me demanda-t-elle, soucieuse.

— Oui, oui. Ça va. Un peu secouée.

— Tu m’étonnes ! Tu viens de tuer ton premier vampire ! Me félicita-t-elle.

Je ne répondis pas, tournant la tête dans toutes les directions. Je me demandais où pouvait bien se trouver Cyriel. Mon amie dut se poser la même question, car elle me proposa :

— Viens, allons voir dans les bois.

Au pas de course nous entrâmes dans l’obscurité écrasante. Il ne nous fallut que quelques minutes pour retrouver notre guide. Inconscient sur le sol, il ne bougeait plus. Une petite claque sur le visage le réveilla, il grogna une seconde et nous reconnut rapidement, refermant la bouche.

— Le vampire ! nous dit-il d’une voix alarmée.

— Euh, oui, c’est une affaire classée, on peut dire, répondit Raïza.

Je m’esclaffai devant mon amie qui avait un sourire jusqu’aux oreilles, pas peu fière de toute évidence.

— Vous l’avez tué ? S’étonna-t-il.

Il nous jeta un regard ahuri. Apparemment, lui ne donnait pas cher de nos talents. Il avait si peu confiance en nous qu’il nous pensait incapables de combattre un vampire.

— Celui-là n’était pas très malin aussi! Je lui ai tendu un piège en lui faisant croire que Selena était seule, à sa portée…

— Oui, ben moi aussi j’y ai cru.

— Désolée je n’avais pas le temps de te prévenir. Ceci dit, je t’ai vue et tu t’en es très bien sortie. Il en a pris de belles.

Elle me donna une bourrade amicale. Oui, effectivement, nous avions de quoi être fières.

— Eh bien, j’imagine que les félicitations sont de rigueur. Désolé il m’a pris par surprise, je ne l’ai pas entendu arriver et il m’a fracassé le crâne. Le temps que je guérisse vous en aviez déjà fait un barbecue à ce que je vois.

Il eut deux grands sourires pour se faire pardonner.

Nous restâmes là, à discuter du sentiment de puissance qui nous avait envahies durant ce tout premier duel de force, durant plusieurs minutes. Raïza était grisée par le danger. Pour ma part, je me sentais vidée.

Lorsque le sujet fut épuisé et que nos bâillements résonnèrent de concert, mon amie déclara :

— Bon, si nous allions dormir maintenant ? Il va faire jour d’ici à quelques minutes.

— Oui, je venais vous chercher justement. À quelques minutes d’ici, il y a une maison abandonnée. Propre, je vous rassure, ajouta-t-il lorsqu’il vit que l’on s’apprêtait à gronder.

J’étais d’accord pour dormir n’importe où, mais pas dans une décharge non plus.

Nous avions tout ce qu’il nous fallait dans la voiture, à manger, à boire, de quoi se changer. La maison nous accueillit confortablement et le sommeil nous emporta tous immédiatement.

 

Le lendemain, nous nous réveillâmes douloureusement. Ma tête me faisait mal. Raïza, elle, ne semblait pas capable d’ouvrir les yeux. Lorsque j’ouvris les miens, le soleil n’était pas encore totalement couché. Je ne fus donc pas étonnée de n’entendre aucun signe de vie du côté de la remise où Cyriel avait élu domicile. Je trouvai étrange qu’il ne dorme pas dans la même pièce que nous. Je me demandai si cela venait du fait que c’était un vampire ou tout simplement parce qu’il souhaitait laisser un soupçon d’intimité aux deux jeunes femmes avec qui il voyageait.

Je n’avais pas vu de cercueil dans nos bagages donc il ne devait pas être question de cela. Ma curiosité définitivement attisée, je me levai et me dirigeai vers cette porte close.

Je posai la main sur la poignée, en essayant de ne faire aucun bruit. Par chance, elle n’était pas verrouillée. J’entrai alors dans la pièce plongée dans le noir. Faisant demi-tour, je récupérai une bougie que nous avions laissée allumée toute la nuit et qui était sur la fin. Elle suffirait à ma petite enquête de ce soir.

Je pénétrai dans la remise, bougie à la main. Rapidement, je trouvai les affaires de Cyriel sur le sol, mais pas de trace de lui. La pièce n’était pas grande et le halo de la bougie n’éclairait qu’une partie de la chambre de fortune. Soudain, je vis une masse noire couchée, immobile sur le sol non loin de moi. M’approchant à pas feutrés je vis qu’il s’agissait bien du vampire. Toujours dans un silence complet, j’avançai prudemment vers lui. La bougie au-dessus de sa tête, je pus l’observer pendant qu’il dormait.

Je fus frappée par son visage innocent. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession à le voir ainsi endormi. Et pourtant lorsqu’il était éveillé, on ne pouvait pas passer à côté de ce que l’on voyait au fond de ses prunelles. Il semblait si calme. Je ne pouvais pas non plus ignorer la beauté de ses traits.

— Ce que tu vois te plaît ? Lâcha-t-il de sa voix gutturale.

Je crus défaillir. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était réveillé. Toujours immobile, il ouvrit les yeux. Je me sentis gênée, ne sachant plus où me mettre.

— Pardon. Je crois que ma curiosité l’a emporté…

Je ne terminai pas ma phrase et m’enfuis lâchement. Une fois la porte refermée, je trouvai Raïza assise sur le lit. Elle me regardait, sourcils froncés, interrogative.

— Quoi ? J’étais curieuse.

Elle se mit à rire, de ce rire qui me faisait tellement de bien.

— Oui, je veux bien croire que tu l’étais. Tu as prononcé son nom toute la nuit… ou journée. Bref, tu m’as comprise.

Choquée, je la regardai et lui demandai d’une voix au bord de l’hystérie :

— J’ai prononcé le nom de qui ?

Puis me rappelant de la présence – éveillée – de Cyriel à côté, je repris avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre :

— Non, chut ! On en parlera plus tard, lui dis-je avec un regard éloquent vers la porte toujours close.

Avec un clin d’œil complice et un sourire moqueur elle fit mine de coudre ses lèvres. Je levai un pouce pour lui dire « Parfait ! »

 

Une quinzaine de minutes plus tard, Cyriel sortit de sa chambre, tout sourire. Apparemment il ne se vexait pas de mon ingérence dans ses quartiers.

— Bonsoir, les filles ! nous dit-il à la cantonade.

Raïza pouffa, ce qui lui valut un coup de coude dans les côtes, alors que je cachai le sourire sur mon visage. Elle continua de rire, mais en silence cette fois.

Il ne nous laissa pas répondre et continua sa marche puis sortit de la maison. Je le suivis, sous les yeux attentifs de mon amie à laquelle je lançai un regard peu amène. Regard qui ne lui fit ni chaud ni froid.

Il me fut plutôt aisé de retrouver Cyriel dans cette forêt à demi morte. Il était assis sur un rocher, au bord d’une petite falaise. Là, il semblait observer le ciel, il m’entendit certainement arriver, mais ne dit mot. Je pris place à côté de lui, prenant soin pour une fois de faire attention à ne pas me mettre inutilement en danger.

— Tu sais que nous ne nous considérons pas comme des démons, malgré ce que vos contes veulent bien en dire ? me dit-il d’une voix triste.

Je ne répondis pas.

Il n’attendait pas de réponse, car il continua :

— Bien sûr, si l’on remonte dans notre généalogie, notre histoire, nous descendons des Enfers en grande partie, mais nos croyances sont tout autres. Pour nous, nous sommes des enfants de la Lune. C’est elle qui, avec le sang, nous donne notre force, notre beauté, notre immortalité. C’est aussi pour ça que nous ne pouvons vivre la journée. Parce que la lune n’y est pas aussi puissante que la nuit.

Il sembla méditer sur quelque chose dont je n’avais pas connaissance, car il resta silencieux plusieurs minutes.

— Cyriel, désolée pour tout à l’heure. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Je ne désirai plus en parler, alors autant crever l’abcès maintenant.

— N’en parlons plus, Selena.

Cela me sembla une excellente idée.

Nous restâmes muets quelques minutes. Mes yeux se perdirent dans le paysage stupéfiant qui s’offrait à nous. La lune semblait rayonner et chatouillait presque la ligne de l’horizon. Elle projetait sa luminosité fantomatique sur la prairie au bas de la falaise et faisait ressortir chaque bosquet, chaque arbre. La nature avait une vie.

— Hier, quand tu parlais de grossesse chez les vampires, tu voulais parler du même genre de grossesse que ma mère ? Des bâtards comme moi ?

Il se tourna vers moi et me lança un regard incendiaire.

— Selena, ne parle plus jamais de toi en ces termes. Tu vaux mieux que cela.

Levant les yeux au ciel, je lui intimai de continuer.

— Lorsque je parle de grossesse vampirique, il est question d'une femelle vampire qui engendre avec un humain ou un mâle vampire, un sang pur ou un sang-mêlé. Voilà ce que tu es, Selena, un sang-mêlé. Bien sûr, tu as compris que c’est interdit. La Reine a interdit cette pratique il y a plusieurs siècles. Elle n’a jamais expliqué pourquoi. L’ancienne Couronne l’avait autorisée alors que les précédentes ne s’en souciaient pas, mais Tarja, elle, refuse catégoriquement qu’une femelle vampire accouche de quoi que ce soit. Je pense, qu’elle a peur de voir naître un sang pur ou un sang-mêlé plus puissant qu’elle et de se voir alors ravir la place qu’elle occupe. Alors, les grossesses se voient interdites et font même partie des lois des vampires.

— Vous avez des lois ?

Je ne pouvais pas laisser passer une telle opportunité. J’étais déjà consciente qu’il existait des lois chez les vampires puisque cela avait filtré lors de notre première entrevue. Je méditerais sur cette histoire de sang pur et sang-mêlé plus tard.

— Oui, nous avons des lois. Elles existent depuis de nombreux siècles d’ailleurs. Ceci dit, l’arrivée au Pouvoir de Tarja et la défaite qu’elle a essuyée ont vu cet ensemble de lois s’allonger.

J’attendis patiemment la suite.

— Au tout début de notre ère, lorsque la première Couronne de L’Ombre est apparue, elle – enfin, je dis elle, mais à l’époque c’était un homme. Bref elle a créé trois lois importantes. La première était que la Couronne est le souverain de chaque vampire, allégeance ou non, et que ses décisions sont irrévocables. La seconde c’est que le meurtre d’un immortel par un autre est passible de la peine capitale ou de la destruction.

Je l’interrompis soudain :

— La peine capitale ou la destruction ? N’est-ce pas la même chose ? Qu’y a-t-il de pire que la destruction ?

Il me regarda d’un air blasé et répondit :

— Il existe une sorte de prison. L’emprisonnement est pire pour un vampire que le fait d’être détruit. Avant, à l’époque de la première Couronne, les vampires emprisonnés étaient enfouis dans un cercueil de pierre, dans les pans d’une montagne de Svalbard. Aujourd’hui et grâce à Tarja, l’emprisonnement est bien pire. Le vampire est emprisonné dans un cercueil de pierre au fond des mers glaciales du Nord. Et imagine-toi, passer l’éternité comme ça. Car l’emprisonnement ne te tue pas, un vampire survit, même sans sa dose de sang. Mais affaibli, il ne peut plus rien faire pour se délivrer, et reste donc ainsi, comme l’ombre de lui-même, jusqu’à la fin du monde si je puis dire.

— Oh, mon Dieu ! M’exclamai-je. C’est horrible !

— Comme tu dis ! conclut-il d’une voix morose. Tarja est une souveraine tyrannique.

Il se perdit un instant dans ses pensées et moi dans les miennes.

Ce monde semblait totalement impitoyable. Le peu que j’en apprenais chaque jour ne faisait que confirmer ce sentiment de peur qui m’emplissait de plus en plus.

— Et enfin, la dernière loi. Elle dit que la prise du Pouvoir n’est possible que par destruction et que la moindre tentative ratée entraînera la peine capitale. Voilà qui clôt nos trois lois ancestrales. Puis il y a celles qui sont arrivées en même temps que Tarja. Celle qui interdit les relations, qu’elles soient sexuelles ou amoureuses, entre humains et vampires ; celle qui interdit les grossesses vampiriques, bien sûr. Enfin, la Reine a interdit à ceux de notre espèce de révéler leur identité aux humains.

— Donc tu es en infraction là, non ?

— Non ! Tu es certes humaine, mais tu es une sorcière. Raïza, toi et les vôtres êtes déjà au courant de notre existence donc cette loi ne s’applique pas à vous.

Il me sourit, comme pour me rassurer.

— Et tu as la fameuse allégeance. Tout vampire doit au terme de sa cinquantième année de d’existence de vampire, rejoindre Tarja pour qu’elle appose sa marque comme je vous l’ai expliqué l’autre nuit.

Encore une fois, je tentai de voir s’il possédait cette fameuse marque. Sentant mon regard, il me sourit et me présenta ses deux poignets. Il y avait bel et bien un tatouage. En y regardant de plus près, c’était son poignet gauche qui était tatoué d’une rose noire, et non pas le droit avec un emblème.

Je le questionnai du regard :

— Ce n’est pas la Marque de la Couronne que j’ai là. Juste un tatouage que je me suis fait lorsque j’ai été transformé. Une rose en souvenir de mon ex-fiancée : Rose. De quoi me rappeler ce que j’ai perdu ce fameux soir, en plus de la vie.

Quelque chose en moi remua, comme pour me conseiller d’être attentive. Je chassai cette sensation d’un revers de main et l’observai. Il ferma les yeux un instant. Je voulus tendre la main pour toucher son bras, geste normal et humain de réconfort. Mais je ne pus m’y résoudre. Je ne parvins pas à m’expliquer ce qui m’en empêchait. Je me contentai donc de baisser les yeux, attendant qu’il reprenne la parole. Au fond de moi pourtant s’insinua une pensée. Cyriel n’arborait pas la Marque de la Couronne. Ce qui signifiait qu’il ne devait pas avoir plus d’une cinquantaine d’années. Perdue dans mes réflexions et mes calculs, je n’entendis pas le début de sa phrase lorsqu’il continua, à nouveau maître de ses émotions.

—… les lois qui viennent de nos anciens rivaux qui ont eu raison de nous. La première est celle qui leur tenait le plus à cœur. Nous ne pouvions plus tuer pour le plaisir. Crois bien que cette loi est la plus dure à faire suivre, et je te prie croire que très peu de vampires la respectent vraiment. La Couronne elle-même se délecte de tuer, alors si le Monarque ne respecte pas les règles, comment ses sujets le pourraient-ils ?

Bonne question !

Il laissa son interrogation en suspens avant de reprendre :

— D’autres, comme moi, ne tuent jamais. Oublions ça. Tu connais donc nos lois désormais, termina-t-il avec un grand sourire.

— Et justement, le vampire d’hier soir voulait nous tuer, Raïza et moi. Il voulait se nourrir de nous, certes, mais il désirait nous tuer. Je l’ai senti en lui.

D’un air consterné il me dit :

— Oui, et j’en suis désolé. On est tombé hier sur un Hors-la-loi, comme on les appelle. C’est un peu la « racaille vampirique ». Ceux qui posent le plus de problèmes à la Couronne. Ils refusent de se plier aux lois et n’en font qu’à leur tête. Il est difficile de les contrôler.

Je comprenais cette soif de meurtre qui avait pris ce vampire. Il désirait plus que tout nous faire du mal et faire du mal à la Couronne. Non pas que nous tuer lui aurait arraché une larme seulement cela montrait qu’elle ne contrôlait pas son peuple. C’était exactement ce que j’avais ressenti en lui. Sur le moment je l’avais pris pour de la folie meurtrière. Après tout, c’était un vampire !

Lorsque je revins à l’instant présent, je vis Cyriel qui me fixait :

— Est-ce que ça va ?

— Tout va bien, oui. Je me disais que c’était hypocrite comme système. Punir une personne – aussi meurtrière soit-elle – pour un acte que l’on commet soi-même. Je ne comprends pas.

Il haussa les épaules, mais ne répondit pas. Sur son beau visage pourtant, je pus presque y voir une once de satisfaction.

Un bruit derrière nous attira notre attention. Raïza arrivait, et ce que je ressentis en elle me fit comprendre qu’on allait passer un sale quart d’heure.

— Prépare-toi, elle est remontée ! Prévins-je Cyriel.

— Oui, on dirait bien et…

Il ne put terminer, car elle criait déjà :

— Non, mais vous vous foutez de moi, vous deux ! Par Gaïa, vous avez une idée du temps que j’ai passé toute seule là-bas ?

Je baissai la tête et lui répondis sans oser la regarder, alors que la brise devenait de plus en plus violente sous l’effet de sa colère :

— On n’a pas vu le temps passer... Combien de temps ?

— Ça fait deux heures déjà ! Et si un vampire m’avait attaquée, toute seule dans cette baraque décrépite ? Vous y avez pensé ?

Je me levai et lui dit :

— Je suis désolée. Je lui ai posé des questions et j’ai oublié le temps qui passait. Pardonnée ? Lui demandai-je, prétextant notre amitié.

Elle sembla bougonner un instant, remua la tête en signe de réflexion.

— Bon, OK, pardonnée ! Mais toi, le pseudo protecteur, tu sembles faillir à ta tâche, ces derniers temps !

— Raïza !

— Laisse, Selena, elle a raison. J’ai failli, hier soir, avec le Hors-la-loi et ce soir je l’ai laissée sans protection. Je suis impardonnable. Raïza, permets-moi de te présenter mes excuses. Je ne faillirai plus, je te le promets.

Sans réponse, elle fila dans la nuit en direction de la maison. Avec une moue incertaine, il me regarda et m’invita à la suivre.

Désireux de prendre des forces et de nous reposer encore un peu avant de reprendre la route, nous passâmes la nuit dans la maison, chacun de notre côté. Le jour se leva, avec un clin d’œil Cyriel partit s’enfermer – à clef cette fois – dans sa remise, tandis que, tout sourire, je pris place de mon côté du lit. Raïza ne parla pas de la journée et attendit sûrement que je me sois endormie pour rejoindre le lit à son tour.