Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 25 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 25

 

Isabel

 

Cela faisait déjà deux heures que nous étions dans la clairière à mettre à l’épreuve le pouvoir d’Alvina. Je commençais à me débrouiller un peu mieux. Encore trop souvent à mon goût, Lydvack finissait sur moi, tandis que je me débattais, face contre terre, pour me dégager de son étreinte musclée. Mon entêtement à lui résister le faisait rire, ce qui n’était pas le cas de Cyriel qui prenait ces petits jeux avec un sourire forcé.

Au bout d’un moment, nous nous rapprochâmes tous les quatre et discutâmes de la stratégie à adopter dans l’optique d’une future attaque. Bien sûr, Raïza souhaitait utiliser son don, quant à moi je prônais la sécurité avant tout. Les deux vampires, eux, n’avaient qu’une idée en tête : foncer dans le tas. Et c’étaient leurs propres mots.

Soudain, l’atmosphère changea dans la clairière. Lydvack se raidit et se tourna vers les arbres. Il se trouvait désormais dos à nous, et, dans un soupir, il dit à Cyriel :

— Ta Reine.

Cyriel posa un genou à terre dans une révérence parfaite et immobile. Peu de temps plus tard, Lydvack s’exécutait également.

Sa reine ? Tarja était-elle là ? Si c’était le cas pourquoi s’inclinaient-ils au lieu de me défendre comme ils en avaient fait la promesse chacun leur tour ?

Raïza quant à elle semblait confiante et esquissait presque un début de sourire. Mais que…

Je compris aussitôt.

Mon regard, lui aussi, fut attiré par les arbres aux alentours.

Une femme. Non pas une femme, une adolescente, tout juste dans la fleur de l’âge. Une jeune femme pourtant. Je n’arrivais pas à me fixer. Elle avait tout d’une jeune femme adulte et pourtant sur son visage se dessinait un air enfantin, doux. Elle semblait à sa place, dans une aura brumeuse, à l’entrée de la clairière, entre deux arbres robustes. Blonde, une chevelure longue et raide rehaussée en un chignon parfait. Elle avait un port de Reine. C’était d’ailleurs ce qu’elle était. Elle portait, comme intemporelle, une robe empire d’un bleu turquoise avec un bustier serré comprimant sa poitrine, tandis que ses bras emmitouflés dans de larges manches bouffantes lui donnaient cet air si noble. J’aurais suffoqué dans une telle robe. C’était sans nul doute une d’époque très ancienne, une époque oubliée par les femmes d’aujourd’hui. Elle ne devait pas mesurer plus d’un mètre soixante, et pourtant il se dégageait d’elle une sensible aura de puissance. J’avais, bien que je n’y fusse pas obligée, le désir de courber l’échine face à Sa Majesté. Je m’exécutai alors, mon corps et ma volonté réduits à néant devant autant de prestance.

— Relève-toi, mon cher amour, dit-elle d’une voix forte, mais douce.

Elle parlait telle une aristocrate, avec distinction, mais sans exagération. Rien que l’écouter ravit mon âme.

— Isabel. Ta présence m’honore et plaît à mon cœur. Puisses-tu ne jamais plus me quitter.

— Je tâcherai de m’en souvenir, Lydvack. Espérons que notre entreprise sera couronnée de succès, car il y a peu de chance que je puisse m’évader de nouveau. Mon sauveur n’est plus et je ne veux pas que tu risques ton Éternité.

— Je le souhaite aussi, mon amour. N’aie crainte, nous allons réussir.

Je les observai, les deux amants, ouvertement.

Lui, si grand, musclé et fort. Elle, si petite, fine et fragile. Ils étaient assortis, telles deux figurines sur une pièce montée. J’avais sous les yeux de quoi réécrire le mythe que j’aimais tant de Roméo et Juliette. Deux êtres que tout oppose, mais que l’amour réunit.

— Relevez-vous, mes amis. Montrez-moi vos visages, et offrez-moi l’honneur de votre présence.

Sa voix caressante me parvint dans un souffle. Je me levai la première, inclinant toutefois la tête assez bas.

— Je te présente Selena…

— Rosa, termina-t-elle en avançant vers moi tandis que Cyriel et Raïza restaient muets dans mon dos.

— Oh, comme tu ressembles à ton père. Je ne pensais pas connaître un jour l’enfant légitime de William dont Lydvack m’a parlé il y a quelque temps maintenant. C’est un honneur pour moi, ma belle enfant.

— C’est pour moi, Votre Majesté, que l’honneur est le plus grand.

Son visage était si souriant, si affectueux, que je lui souris, malgré moi, brisant le moment solennel.

— Avec qui voyagez-vous ?

D’un signe de la main, Lydvack me fit signe de poursuivre les présentations.

— Votre Majesté, permettez-moi de vous présenter Raïza Bellica. Elle est la fille unique de la Grande Prêtresse du Coven d’Urkotόw. Elle m’aide dans ma quête et se trouve être un élément important de notre groupe.

Raïza s’inclina devant Isabel.

— Votre Majesté, soyez assurée de mon respect le plus entier.

— Merci, chère Raïza.

Elle ajouta pour Lydvack :

— Deux sorcières dans nos rangs, voilà qui va en faire trépigner de colère…

Le regard qu’ils se lancèrent était si intense que je n’osai poursuivre. Ce fut Lydvack qui continua :

— Isabel, permets-moi de te présenter Cyriel. Il est acquis à notre cause depuis un moment déjà et c’est le seul vampire que William ait créé depuis sa naissance.

— Oui, je me souviens qu’il a toujours dit qu’il ne désirait pas créer d’immortels de peur d’infliger ce qu’il a vécu à un autre. Sois honoré, Cyriel, de l’avoir pour créateur, c’est un grand parmi les Grands.

— Merci, Votre Majesté.

Il s’inclina de nouveau.

Je ne pus m’empêcher d’observer Cyriel. Le voir ainsi me troubla, il semblait si fragile, comme la fois au bord de la falaise lorsqu’il m’avait parlé de Rose, l’amour qu’il avait eu, humain.

Isabel sembla voir ce regard, mais je me détournai aussitôt tandis qu’elle continuait :

— Cyriel, approche-toi.

Je me tendis aussitôt. Observant tantôt Isabel, tantôt mon vampire. Il s’approcha à pas lents, étrangement calme, puis, arrivé à sa hauteur, s’appuya sur son genou gauche et attendit.

— Montre-moi ton poignet gauche, veux-tu ?

Retirant sa cape qui tomba au sol dans son dos, il tendit son bras qui portait le tatouage de la rose.

— Ce n’est pas son emblème que tu arbores. Qu’est-ce donc ?

— Non, Votre Altesse, c’est un tatouage humain, éluda-t-il.

— Ton autre poignet, maintenant, s’il te plaît.

Il le lui tendit et elle caressa sa peau nue, sans marque.

Une larme s’échoua dessus. Relevant vivement la tête je vis le tracé de la larme sur le visage de l’ancienne Reine. Rapidement elle s’essuya la joue.

— Pardonne-moi.

Elle se détourna et lui refit face quelques instants plus tard, le visage de nouveau si doux.

— Tu ne portes pas sa marque. Accepte donc la mienne. Comme gage de notre amitié, Cyriel, et non comme un gage de ton allégeance. Tu as déjà prouvé ta bonne foi ces dernières années. Accepte donc cette chevalière à mon emblème.

— Vous êtes ma souveraine. De vous, j’accepterais n’importe quoi, aussi je vous remercie humblement.

Il tendit sa main droite à Isabel qui fit glisser la bague en argent à son annulaire. Alors que je m’apprêtais à me pencher pour l’observer, elle se tourna vers moi. Ce qui me cloua au sol et m’ôta toute volonté.

— Ma chère Selena. Je vous connais peu et pourtant vous comprenez mon désir de tout savoir sur vous. Aussi je vous offre ce même présent.

Elle me prit doucement la main droite et y glissa une bague en argent éclatante à son emblème.

— Je n’ai aucun droit sur vous, aussi ne le prenez pas comme preuve d’une quelconque obédience, acceptez juste ce modeste cadeau comme mon remerciement le plus total pour ce que vous vous apprêtez à faire.

Je m’inclinai une nouvelle fois tandis qu’elle allait remettre le même cadeau à mon amie. Je m’autorisai un coup d’œil à la bague, moins grosse que celle de mon vampire. Elle était somptueuse, gravée sur les côtés de magnifiques lianes et portant l’emblème d’Isabel. Aussi je notai la ressemblance avec celui de Tarja, bien que je dusse aussi remarquer les différences.

 

Un soleil à neuf branches à l’intérieur duquel se logeait une lune délicate sur le côté gauche tandis qu’à droite trônait simplement une barre verticale qui ne pouvait être que le I d’Isabel. Il me fallait noter la noblesse et la bonté qui se dégageait de cette marque.

D’abord, Isabel offrait un bijou sur lequel reposait sa propre marque tandis que Tarja, elle, brûlait la chair de ses sujets afin d’y apposer, pour l’éternité, la trace de son règne. Ensuite, la simple barre verticale avait beau être là pour rappeler le prénom de la Reine, il n’en était pas moins simple et modeste. Tout l’opposé de ce que prônait Tarja, dans une écriture tellement plus ostensible.

Et enfin l’œil.

De là où je me trouvais, je pouvais apercevoir le poignet droit de Lydvack et ainsi voir l’œil qu’arborait la marque de l’actuelle reine. Cet œil menaçant et presque à l’affût d’un affront éventuel. Sur celui d’Isabel, il n’était pas présent. Non, à la place, cette lune, si importante aux yeux des vampires. Eux qui se considéraient comme des enfants de la Lune, eux qui vivaient la nuit.

Je levai les yeux vers Lydvack et le vis sortir de sous sa chemise blanche une chaîne, au bout de laquelle pendait une plaque en argent portant les mêmes armoiries, le même emblème. Il me lança son sourire si habituel, ce qui contrastait tellement avec l’attitude qu’il avait depuis l’arrivée de sa compagne. Je me plus à retrouver mon ami, si naturel. Je me tournai vers Raïza qui n’arborait pas une bague comme Cyriel ou comme moi, mais plutôt un bracelet. Dans le même genre que mon bijou, comme tissé de lianes, avec un pendentif, perdu dans les « lianes d’argent », portant le même emblème que chacun de nous arborions.

Je me sentais soudainement fière d’être ici. Cette femme semblait tellement bonne que je ne comprenais pas comment elle avait pu, ne serait-ce que, perdre l’un de ses Généraux au profit de Tarja, la reine diabolique et tyrannique. Cette femme que je n’avais encore jamais rencontrée, mais que je détestais déjà plus que je n’avais haï personne auparavant.

Un sentiment profond de haine s’empara de moi, si soudainement qu’il me surprit.

Mes amis s’écartèrent rapidement en voyant qu’une nouvelle fois le bouclier semblait irradier de mon corps. Alors que je pensais commencer à le contrôler voilà qu’il me filait entre les doigts.

— Isabel, recule-toi, s’il te plaît. Son bouclier est puissant.

— Paix, Lydvack. Laisse-moi tenter quelque chose.

Elle se tourna vers moi et me fit face, plongeant son regard dans le mien, et chuchota :

— Selena, jeune Selena. Entends-moi. Nous avons toutes les deux de quoi la haïr pour des siècles encore. Paix ! Calme-toi.

Elle leva un doigt vers le bouclier et en tapota délicatement la force magique. Un éclair la parcourut, mais elle ne bougea pas. La décharge fut mince. Pas même de quoi repousser Raïza. Alors que les mots d’Isabel trouvaient une place en moi, le bouclier revint pour s’effacer peu à peu.

— Selena, tu es dotée d’une puissance incroyable. Tu es promise à un grand avenir. Mais tu dois apprendre tellement de choses en si peu de temps. Apprends en premier lieu à contrôler tes émotions. Tu vas en avoir besoin. Surtout si l’on doit libérer ton père.

— Comment savez-vous ?

— Oh, peu de choses m’échappent, jeune demoiselle. Peu de choses. Bien trop peu d’ailleurs, ajouta-t-elle en sourcillant vers Cyriel.

Je rougis immédiatement et détournai le regard.

Elle se mit à rire, de son rire cristallin précieux.

— Alors vous savez vers quoi nous nous dirigeons, Votre Majesté ? demanda Cyriel d’une voix hésitante.

— Ne crains pas de me froisser, mon brave. Tu es un de mes Généraux à présent, parle franchement.

— Merci, Ma Reine. Pour être plus précis, vous comprenez que nous devons délivrer William avant même de passer à l’action contre Tarja.

Avec un regard pour chacun de nous, elle sembla chercher ses mots.

— Oui, je le sais, Cyriel. Et je ne voyais pas cela autrement. En premier lieu, car je désire depuis des siècles revoir mon vieil ami. Et en second lieu parce que sans lui, nous n’arriverons nulle part. Quel que soit notre nombre. Tarja aime William. Et peu importe si certains de ses Généraux sont de notre côté, peu importe le nombre de vampires et de sorcières que nous aurons derrière nous. William est celui qui la fera douter suffisamment longtemps pour la rendre vulnérable. Elle est cruelle et perfide, mais pense posséder un quelconque ascendant sur sa création : sur William. Mais voilà des siècles qu’il s’est dégagé de son emprise et cela, jamais elle ne l’a compris. Pour le moment, elle nourrit encore beaucoup de rancœur à son égard, mais lorsqu’elle le reverra, et qu’importe qu’elle ait donné l’ordre de l’abattre en s’apercevant de sa fuite, dès lors qu’elle croisera son regard, comme lorsque je croise celui de Lydvack, plus rien ne comptera pour elle que de le posséder à nouveau.

Je me tournai vers Cyriel et l’observai. Oui, je comprenais le message qu’elle tentait de nous faire passer. Notre seul espoir était donc la raison première de cette quête. Mon père.

Elle se mit à marcher vers Lydvack et posa une main sur sa joue.

— Et lorsqu’enfin nous l’aurons piégée, je pourrai remonter sur le trône de la Couronne et partager une vie heureuse avec toi pour l’Éternité.

Derrière elle, sa robe d’antan trainait sur l’herbe verte de la clairière. Il me paraissait étrange, alors que je m’empêchais d’observer ce couple si harmonieux, de penser que cette femme aurait eu sa place dans les grandes cours des monarques du monde.

Quelques minutes passèrent, tandis que, bêtement, je l’imaginais aux côtés de la Grande Reine Élisabeth Ière d’Angleterre. Dans une robe semblable à celle-ci, évoluant avec grâce sous la tutelle de la reine.

— Raïza, Cyriel, Lydvack, que diriez-vous de nous laisser quelques instants seules, Selena et moi ?

Sortant de ma rêverie, je compris que ce n’était pas vraiment une demande, mais plutôt un ordre, bien que donner des ordres ne semblait pas vraiment être son genre.

Je jetai un regard apeuré à Cyriel et Raïza, tentant de les garder avec moi. Ce fut Isabel elle-même qui me rassura :

— N’aie crainte, Selena. Je n’ai pas faim. D’ailleurs, il est rare que je me nourrisse sur des humains. Je me cache depuis tellement longtemps que je me suis habituée au sang stérile des banques de sang.

— Oh ! Fut une nouvelle fois la seule chose que je trouvai à dire tandis que mes amis me lançaient des regards encourageants et réconfortants.

D’une caresse sur la joue, Isabel prit congé de Lydvack qui se retira avec un sourire.

Quelques secondes plus tard, nous nous retrouvâmes seules. Elle se tenait à une distance raisonnable, pour ne pas m’effrayer certainement. Je tentai un sourire qu’elle me rendit avant de commencer.

— Selena, si j’ai voulu te parler c’est pour une raison particulière. D’abord je voudrais te dire un grand merci, une nouvelle fois, pour ce que tu t’apprêtes à faire. Tu es, j’en suis certaine, consciente que nous risquons de perdre. Et plus que la vie et celle de ceux que tu aimes, tu risques de déclencher une guerre ouverte entre nos deux peuples. Entre les vampires et les sorcières.

— Isabel. Puis-je vous interrompre ?

Elle me fit un geste impatient de la main accompagné d’un sourire.

— Bien sûr, ma belle. Tu peux même me tutoyer si le cœur t’en dit.

Il n’était évidemment pas question que je montre si familière.

— Isabel, sachez une chose importante. Les Covens de mon peuple sont prêts. Tous autant qu’ils sont, disséminés à travers le monde. J’ai rencontré deux Grandes Prêtresses et elles me l’ont assuré. L’une est celle qui assure l’intendance dans mon propre clan, l’autre est celle d’un très grand groupe de sorcières en Pologne. Si nous échouons dans ce coup d’État en votre faveur, sachez qu’elles sont prêtes à se défendre. Pour ma part je suis disposée à donner ma vie pour une cause juste. Mon père est ce qui a motivé ce voyage, et il vous soutient, alors il en va de même pour moi. J’ai beaucoup parlé avec Cyriel, Raïza, et énormément aussi avec Lydvack. Je vous connais un petit peu grâce à lui et je pense tout comme mes deux autres amis que vous êtes la Souveraine que votre peuple mérite.

Je vis une larme couler de nouveau sur sa joue, elle me fixait pourtant, ne désirant pas cacher son émotion à mon regard d’humaine. Elle était un peu moins grande que moi et pourtant je me sentis ridiculement petite face à cette Reine. Elle faisait preuve de tellement d’humanité qu’elle avait d’ores et déjà mon respect le plus total, je décidai donc de continuer.

— Il faut que je vous dise aussi que je vous considère comme ma Reine et j’espère que vous le deviendrez réellement, car une partie de mon sang est vôtre. Mon père est vôtre, je suis vôtre. Je me considère comme à moitié de votre peuple depuis que j’ai appris à aimer ce qu’est Cyriel. Aussi vous avez mon allégeance.

— Merci infiniment, Selena. Mais tu dois toi aussi savoir quelque chose que Tarja ne te dira jamais. Je suis la Reine des vampires. Du moins, se reprit-elle, je l’ai été durant de nombreux siècles, et j’espère l’être de nouveau. En ce qui te concerne, tu es ce que je suis pour les vampires. Comprends-tu ?

— Pas vraiment non, avouai-je.

— J’ai beaucoup appris sur ton histoire, Selena, les sorcières que l’on connait aujourd’hui viennent toutes d’une petite assemblée qui s’est tenue à Salem il y a quelques siècles alors que Tarja avait commencé à faire la guerre à tes semblables. À leur tête il y avait une sorcière, celle qui avait l’autorité absolue. Cette femme c’était…

— Melinda Rosa, terminai-je dans un murmure.

— Tout à fait. Comprends-tu maintenant ?

— Je crois.

— Je vais te mettre sur la voie encore un peu plus. Je suis pour le monde des vampires ce qui peut arriver de mieux. J’ai su faire prospérer notre monde à des périodes où tout le monde aurait parié sur notre fin. Lors de la chasse aux vampires par exemple. Tu es à la tête du monde des sorcières. Je te considère comme une égale, Selena.

Je ne sus que répondre. J’étais loin de me considérer comme une Reine, une Reine des Sorcières. Mais il était vrai que j’étais ce qui s’en rapprochait le plus.

— Il y a autre chose que j’ai découvert, Selena. Il existe une prophétie. Elle dit qu’il viendra un temps où une jeune femme changera la face du monde de la Magie. J’ai eu beau utiliser mon intelligence, et crois-moi elle n’est pas des plus ridicules, je n’ai pas pu en apprendre plus. Je pense que notre entreprise pourrait être cette façon de changer le monde. Une sorcière et une vampire œuvrant de concert pour établir un ordre nouveau, on n’a pas vu ça depuis très longtemps.

— Je comprends. Avec ou sans prophétie je vous aiderai, n’en doutez pas.

— Je le sais. J’ai aussi cru apercevoir quelque chose d’intéressant ce soir, ajouta-t-elle pour changer de sujet.

— Ah oui ? L’interrogeai-je, inquiète.

Elle me sourit et me dit :

— On marche un peu ?

— Avec plaisir.

Tout en marchant, elle affichait un sourire taquin sur son visage de jeune fille. Elle me rappela Lydvack en cet instant.

— Cyriel.

Je feignis de ne pas comprendre.

— Oh, pas de ça avec moi, Selena ! Je sais que l’on se connait peu, mais j’ai vu les regards entre vous. Si ce n’est pas de l’amour alors je veux bien rendre les armes et les déposer à ses pieds.

Je compris l’allusion et souris.

— Nous sommes bien ensemble, oui. Et amoureux qui plus est. Mais c’est un vampire et moi une sorcière… avec une moitié vampire, je sais. Lydvack m’a déjà fait la leçon.

Autant agent matrimonial l’un que l’autre !

— Selena, ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter. Et dans votre cas plus que dans d’autres. Je dois en venir à un point important de notre conversation. Il ne m’a pas fallu longtemps pour en venir à cette conclusion. Je m’excuse d’avance pour le choc qu’elle pourrait te causer.

L’angoisse s’empara de moi.

— Allez-y, je crois que plus rien ne me fait peur, mentis-je.

— N’en sois pas si sûre.

Je déglutis douloureusement et l’écoutai poursuivre.

— Nous savons toutes les deux que tu es autant sorcière que vampire, mais n’as-tu jamais songé, en quelque sorte, à « activer » ta part vampire ?

Je restai bouche bée. Non, la question ne m’était jamais venue à l’esprit et je n’étais pas sûre de le désirer.

Je lui fis cette courte réponse qu’elle accepta avec un hochement de tête significatif puis ajouta :

— Réfléchis-y un instant. Ne serait-ce pas le meilleur moyen de vivre avec Cyriel ? Tu resterais une sorcière à part entière, mais aurais la force des vampires sans avoir leurs faiblesses. Ma chère Selena, promets-moi d’y réfléchir avec attention.

— Je vous le promets, me contentai-je de répondre.

Elle continua de marcher, silencieusement cette fois. Je n’avais de cesse de lui jeter des regards en biais. Sa beauté était aussi réelle de près que de loin. C’était une femme extrêmement belle. Une pureté féminine et jeune.

— Quel âge aviez-vous ?

Elle sembla comprendre la question sous-jacente, car avec un sourire désabusé elle me confia :

— Tout juste dix-sept ans. Un peu jeune pour se retrouver figée à cet âge, n’est-ce pas ?

Je ne pus que confirmer.

— Mais à cette époque, nous étions des femmes à cet âge-là. Veux-tu que je te raconte mon histoire ?

— J’en serais honorée, Isabel.

— Alors assieds-toi.

Je m’exécutai pendant qu’elle s’asseyait à mes côtés, oubliant la beauté et la fragilité de sa robe.