Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 27 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 27

 

Un anniversaire chez les vampires

 

Lorsque je rouvris les yeux, Isabel se trouvait toujours assise à côté de moi. J’avais écouté son récit avec attention, j’avais même versé une larme et souris plus d’une fois. Elle m’avait livré sa vie sans fards, sans faux-semblant, comme Lydvack l’avait fait. J’étais impressionnée quand je pensais à l’âge de cette femme.

Plus les jours passaient, plus je me rendais compte que j’en apprenais de plus en plus sur le monde des vampires. Cette fois, cela concernait l’histoire même de ce peuple, de sa plus grande reine.

— Mon récit t’a plu, Selena ?

Je cherchai un moment mes mots, consciente que la réponse avait une importance.

— Beaucoup. Je suis, pour être honnête avec vous, impressionnée par la vie que vous avez eue. Vous semblez avoir tant vécu. C’est incroyable !

— L’Éternité permet de vivre beaucoup plus de choses qu’une simple vie humaine…

Je compris parfaitement le message, mais décidai de ne pas y répondre.

— Je comprends aussi cette trahison que vous avez subie, toutefois j’ai du mal à concevoir pourquoi vous avez autant attendu avant de réclamer votre trône.

Isabel resta un moment silencieuse, puis elle se leva et, en faisant les cent pas, me dit d’une voix calme :

— Je n’étais pas prête à l’affronter. C’est étrange après ce qu’elle m’a fait. Encore aujourd’hui, en arrivant, je ne pensais pas être capable de lutter contre le vampire que j’avais créé et à qui j’ai dévoilé chacun de mes secrets. Et puis, j’attendais que la discorde arrive dans ses rangs. J’ai régné pendant 747 ans, elle pendant 460 ans. J’ai fait prospérer mon peuple, elle, qu’a-t-elle fait ? Créer une guerre entre deux grands peuples du monde magique, déchaîner les loups-garous ; elle a engendré la discorde au sein même de son Conseil. Ses Généraux se battent becs et ongles d’après ce que me dit Lydvack. Comment un royaume peut-il prospérer encore dans de telles conditions ?

En effet, je ne pus qu’être de son avis.

— Lorsque vous parlez de cette guerre entre deux grands peuples du monde magique, vous voulez parler des sorcières et des vampires ?

Avec un sourire presque coupable elle me répondit :

— Oui, Selena. C’est Tarja elle-même qui a vendu bon nombre des sorcières qui ont fini sur le bûcher. Se faisant passer pour une victime, elle en faisait condamner des dizaines par semaine, jusqu’au jour où les sorcières ont fui le Nouveau Monde et se sont réfugiées sur le Vieux Continent qui avait toujours appartenu à la Couronne de l’Ombre. Il y avait certes la même chasse aux sorcières ici, mais elles étaient aussi plus nombreuses. Tarja, qui avait toujours eu du ressentiment et de la haine profonde envers ces femmes bénies, n’a pas supporté qu’elles échappent à son plan machiavélique, alors elle est intervenue et a déclaré la guerre. Elle n’avait pas idée de la puissance de frappe de ses adversaires. Encore aujourd’hui, les sorcières pourraient anéantir mon peuple. Ce serait dur et il y aurait beaucoup de pertes, mais ton peuple en est capable. Les vampires, eux, n’ont aucune chance face à la vieille magie. Nous descendons de la première femme d’Adam : l’épouse de Sammaël. Cela ne fait pas de nous des démons à proprement parler.

— Techniquement si… l’interrompis-je.

Ses lèvres se retroussèrent presque imperceptiblement et laissèrent apparaître ses crocs. Je lus dans ses yeux la blessure que je venais de lui infliger. Gênée, je baissai la tête.

— Je comprends ton point de vue, mais laisse-moi t’expliquer. Tu connais l’histoire du commencement du monde j’imagine. On dit que Lorsqu’Adam a été créé, il a été rapidement suivi d’Ève. C’est pourtant faux. Sa première épouse était Lilith qui, cependant, a refusé de se soumettre à l’autorité d’Adam et s’est enfuie au-delà des mers où elle a rencontré Sammaël, le Dieu des Enfers, et s’est unie à lui, attendant son heure pour se venger de Dieu. Dans la croyance de notre peuple, Adam, pour neutraliser Lilith demanda au Tout-Puissant d’envoyer trois de ses anges. Sinwy, Sinsinwy et Samengelf. S’ensuivirent de lourdes menaces envers Lilith et sa future engeance, qu’elle ne prit pas au mot et ignora. Plus rien n’importait pour elle, car elle était devenue la Reine des Forces du Mal aux côtés de Sammaël, opposée à la création Divine. C’est Lilith qui donna l’importance du sang et de la sexualité à ses enfants, les vampires. Bien entendu, en ces temps, les vampires n’étaient pas ce que nous sommes aujourd’hui. Les stryges par exemple qui n’étaient autres que des vampires-sorcières. Oh ! Pas comme toi, Selena, ajouta-t-elle en voyant mon air horrifié. C’était des vampires femelles pareils à des rapaces, avec des ailes et des griffes. C’est depuis ce temps-là que nous vénérons la lune et que nous nous nourrissons de sang. Nous ne nous considérons pas comme des démons bien qu’à la base c’est ce que nous étions. Aujourd’hui, nous avons quasiment tous cette part d’humanité que nous chérissons, et nous ne tuons plus pour nous nourrir. Il nous arrive de mordre bien entendu, la plupart du temps sur des gens consentants, ou alors nous faisons en sorte qu’ils ne gardent aucune séquelle. Du moins, certains d’entre nous, ceux qui vont à l’encontre des croyances de Tarja. Alors ne nous juge pas, Selena. Ceci dit, je me suis éloignée de la question principale, n’est-ce pas ?

Elle poussa un petit rire de jeune fille, fluet et adorable. Elle s’était certes égarée, mais les informations dont elle m’avait fait part étaient d’une richesse incroyable.

— Nous parlions de la guerre, en effet.

— Oui, pardonne-moi, Selena, j’ai tendance à divaguer, j’aime parler et comme tu vois je parle, je parle et je parle.

— Ce n’est pas grave, j’aime en apprendre plus encore sur vous et votre peuple, sur une partie de moi-même.

— Ce que tu dois savoir c’est que les vampires ont perdu cette guerre. Tarja n’avait pas prévu que les sorcières seraient aussi puissantes et aussi nombreuses malgré le nombre d’exécutions qu’elle a causées. Alors elle fut réduite au silence. Elle perdit le contrôle total du vieux continent et les sorcières dictèrent quelques lois que les vampires allaient devoir suivre sous peine de destruction. J’ai assisté à tout cela, de loin, impuissante, voyant le désastre total qu’elle causait à mon royaume.

Ce qu’avait vécu Isabel semblait terrible ; être spectateur de la destruction de son monde, de sa vie, avait dû être un moment abominable. Encore un point à rajouter à la motivation de la voir remonter sur le trône.

Je risquai une question politique.

— Isabel, lorsque vous aurez repris le pouvoir, arrangerez-vous la situation avec les sorcières ?

— Mon enfant, ce que nous entreprenons en ce moment toi et moi, cette communication que nous établissons, est en grande partie dirigé vers ce but-là. Tu es, techniquement parlant, à la tête de ton peuple, autant que je serai bientôt de nouveau à la tête du mien.

Elle fit un geste de la main vers la Pierre d’Alvina qui trônait, inlassablement, au creux de mon décolleté, et continua :

— Je vais récupérer un royaume à feu et à sang, Selena. Je vais avoir besoin de ton aide, et celui de ton peuple pour tout remettre en ordre. La situation politique de notre monde est établie maintenant, jamais je ne renverrai les sorcières sur ce que l’on appelait le Nouveau Monde. Je ne désire pas non plus reprendre le contrôle sur le vieux continent. Je veux juste, et c’est ce que je désire le plus au monde, récupérer mon trône et revenir à la tête de ce peuple si grand et fort.

Elle marqua une pause et, d’une main, me fit signe de retourner vers nos chambres. Tandis que nous marchions lentement, j’entendais le froissement de la traine de sa robe sur l’herbe humide. Au bout d’un moment, elle me confia :

— Les vampires ne sont pas les bêtes sanguinaires qu’ils semblent être. Nos besoins peuvent paraître bestiaux, certes, mais nous faisons en sorte de vivre le plus humainement possible. Comprends juste une chose, Selena, lorsque nous serons à Svalbard tu observeras un contraste saisissant entre ce que je viens de te dire et ce que tu verras. Là-bas, il n’est pas question de tolérance, ou d’humanité. Là-bas, il n’est question que de sexe, de sang, de cruauté. C’est le règne de Tarja.

Durant le trajet de retour, aucune de nous ne prononça un mot. Nous nous étions dit ce qu’il était nécessaire de dire. Malgré tout ce qu’elle m’avait appris je ne pensais qu’à une seule chose : l’activation de ma part vampirique. Devenir vampire.

Était-ce une option ? Était-ce une nécessité ? Était-ce ma destinée ?

Tant de questions qui se bousculaient encore dans ma tête. J’avais refusé immédiatement lorsqu’elle m’en avait parlé, ne cherchant pas à y réfléchir. Là, tandis que nous étions silencieuses, mes pensées ne cessaient d’affluer vers cette seule et unique question : devais-je devenir un vampire ?

Je n’eus guère le temps de me pencher plus avant sur la question. En entrant dans le petit salon privé de l’auberge, j’entendis résonner des : « Bon anniversaire ! »

Abasourdie, je n’y avais plus pensé depuis que nous avions quitté le bateau, deux jours plus tôt. En regardant ma montre, je constatai que nous étions le trente et un octobre depuis déjà deux heures. J’avais désormais vingt et un ans. C’était le premier anniversaire que je passais sans ma mère, sans Adrian, mon père.

Alors que Cyriel bondissait et me prenait dans ses bras, je me laissai aller quelques secondes, laissant couler des larmes de tristesse. Il le sentit, car il ne desserra pas son étreinte, me donnant le temps de me calmer. L’ambiance se figea dans le salon et le silence s’imposa alors.

Au bout d’un moment, je levai le regard vers mon vampire qui me sourit tristement et me demanda si ça allait.

— Oui, ça va. Premier anniversaire sans ma mère, lui dis-je comme si cela expliquait tout.

Il grimaça et m’embrassa tendrement, il semblait compatir à cette douleur qui emplissait tout mon être en cet instant.

— Ça ira mieux avec le temps. Je te le promets.

— Merci, lui murmurai-je.

Je me tournai vers mes amis et Isabel pour les remercier de cette attention. Lydvack, que je ne pouvais m’empêcher de regarder différemment maintenant, tenait dans ses gros bras musclés sa toute petite femme, petite poupée de chiffon. Tous deux avaient une discussion animée avec Raïza qui, étrangement, se sentait parfaitement à l’aise aux côtés de cette Reine.

Cette Reine qui avait désormais en plus de mon respect le plus total, ma plus sincère allégeance. Me tenant par la taille, Cyriel me conduisit vers nos amis, qui déjà, un verre à la main, discutaient comme de vieilles connaissances.

— Un verre de champagne Selena ? me proposa Lydvack.

— Avec plaisir. Vous buvez autre chose que du sang ?

— Oui, nous pouvons sauver les apparences et donc manger et boire tout ce que l’on désire. Cela étant dit, la seule chose qui nous nourrit, c’est le sang.

Il avait accompagné sa réponse d’un sourire diabolique, montrant les crocs. Je ne l’avais pas senti menaçant, mais j’attrapai le premier objet qui me passa sous la main et le lui lançai dessus. Évidemment, bien trop rapide pour moi, il esquiva sans peine. Isabel sembla trouver le spectacle amusant, car elle partit dans un fou rire que rien ne semblait pouvoir arrêter.

Pour reprendre les mots de Raïza « La Reine se bidonne ! » Remarque qui eut pour effet sur ladite reine de redoubler son hilarité.

Aussi, au bout d’un moment nous nous retrouvâmes tous à rire, comme de vieux amis à une fête d’anniversaire très réussie sous les regards amusés du couple d’aubergistes qui s’était joint à nous quelques minutes pour me souhaiter un bon anniversaire.

U n peu plus tard dans la nuit, Lydvack et Isabel s’éclipsèrent en s’excusant. Voir notre ami si heureux nous faisait énormément plaisir. Il semblait enfin complet, il avait retrouvé sa moitié et on le sentait.

Raïza partit se coucher peu de temps après, nous partions le lendemain soir, elle désirait donc prendre quelques forces. Après m’avoir embrassée et souhaité une bonne nuit elle fit un petit signe de la main à Cyriel puis retrouva sa chambre silencieusement.

— Nous voilà tous les deux, mon amour, me susurra-t-il de sa voix douce.

Il me porta jusqu’au fauteuil dans lequel il s’assit puis m’installa sur ses genoux. Confortablement lovée contre lui, j’écoutai le chant de la nuit. Cet air si silencieux, si apaisant, que j’avais appris à connaître et à apprécier.

— Mon cœur, m’aimes-tu parce que je suis humaine ? Lâchai-je soudainement.

Je le sentis se contracter sous moi sans répondre. J’attendis patiemment.

— Pourquoi, Selena ? Pourquoi cette question ?

— Réponds-y, s’il te plaît.

— Non. Je ne t’aime pas parce que tu es humaine. Je t’aime parce que tu es Selena. J’aime te voir sourire, j’aime te voir parler. J’aime la façon dont apparaissent ces petits plis au coin de ta bouche lorsque tu caches un sourire. J’aime ton silence, j’aime ta façon de me dire que tu m’aimes. J’adore ta manière de t’intéresser à moi. Je t’aime, tout simplement. Pour ce que tu es et non pas pour ce que tu représentes.

J’étais chagrinée. Certes, sa déclaration était belle, mais au fond, je n’y trouvais pas la réponse à ma question.

— Si j’étais autre chose tu…

Je ne terminai pas.

— Sois plus claire. Pose-moi ta question, je sens que quelque chose te tracasse.

Je réfléchis un instant avant de me lancer.

— Si j’étais une vampire, voudrais-tu toujours de moi ?

Je me retrouvai soudainement face à lui, mon visage délicatement emprisonné dans ses mains de marbre, et son regard vrillé au mien.

— De quoi parles-tu ?

— Isabel et moi avons discuté ce soir. Et nous avons envisagé la possibilité que j’active, pour reprendre ses termes, ma part vampirique. Celle qui me vient de mon père.

— Est-ce ce que tu désires ? me demanda-t-il d’une voix neutre.

— Je ne sais pas trop, pour être franche. Cela pourrait être d’une grande aide pour détruire Tarja…

— Selena ! Tu ne dois pas y songer dans ce but-là. Tarja représente une action infime dans une Éternité. Une fois que nous l’aurons détruite, tu pourrais regretter ton nouveau statut, ta nouvelle vie.

— J’en suis consciente. Mais je t’ai, toi. Pour le moment, je t’ai jusqu’à ce que je devienne une vieille femme et que je meure. Si je deviens une vampire, à moitié sorcière, bien sûr, je t’aurais pour l’Éternité.

— Une Éternité d’amour, alors ! Clama-t-il comme un fou.

Nous rîmes un instant avant de reprendre notre sérieux.

— Tu es la seule personne qui puisse prendre cette décision. Je ne te demande pas de le faire, personne ne te le demande. Tu es libre de ton choix, Selena. Je resterai avec toi jusqu’à ce que la mort nous sépare. Mais si tu décides de devenir l’une d’entre nous, je serai tien à jamais. Seulement, c’est une très grande décision, et elle est irrévocable.

— Je sais, mon amour, je sais, lui dis-je dans un souffle.

Je me pressai contre lui, cherchant son réconfort. Cette décision me revenait, je le savais. Qu’avais-je dans mon ancienne vie qui me retenait au point de renoncer à l’amour ? Rien.

Mon père me fuirait jusqu’à sa mort, c’était son genre. Alejandro, lui, osais-je espérer, avait repris sa vie comme je le lui avais demandé. Et désormais un amour entre lui et moi était impossible. À y réfléchir maintenant, avec du recul, l’amour que j’avais ressenti pour Alejandro n’avait rien du véritable amour. C’était triste et pourtant vrai. J’avais trouvé ma moitié, celle qui pouvait accepter l’entière personne que j’étais. Avec chacun de ses caractères héréditaires. Concernant mon clan, Idrina me gardait la place, je pouvais la reprendre en revenant. La question était : arriverais-je à faire accepter la paix entre vampires et sorcières au point de leur faire accepter ma nature de vampire à part entière comme Grande Prêtresse ? J’avais conscience de l’aspect surréaliste de cette réflexion, je parlais de faire accepter, encore fallait-il l’accepter moi-même.

Nous partîmes nous coucher quelques minutes plus tard, silencieux, dans nos pensées. Il se colla à moi dans une étreinte amoureuse qui me fit du bien, et je m’endormis, paisible.