Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 8
Balade en forêt
Le silence s’était abattu sur le Conseil des sorcières du clan d’Urkotόw. Ses membres semblèrent me laisser le temps d’assimiler leurs dernières révélations, mon visage posé délicatement au creux de mes mains. Lorsque je relevai enfin la tête, je croisai le regard proche et amical du jeune sorcier à ma gauche. Ses yeux légèrement bleus reflétaient mon expression, triste. Je ne me reconnaissais guère. Je semblais être l’ombre de moi-même. Détournant mon regard du visage angélique de Joshua, je me perdis dans la contemplation de celui, abîmé, de la Grande Prêtresse. Je me demandai un instant si Idrina finirait ainsi, et même, si ma grand-mère avait vécu ses dernières années de sorcière affublée d’une telle cicatrice. Celle de Svetlana ne gâchait en rien la beauté de son âge. Ses cheveux, qui commençaient à virer sur le gris aux reflets soyeux, semblaient apaiser la vision douloureuse de cette marque.
J’étais tiraillée par le désir de demander d’où lui venait une telle estafilade, mais je me ravisai, certaine que cela ne me regardait en rien. Lorsque la Grande Prêtresse croisa mon regard, je baissai les yeux. Autour de moi les discussions avaient repris sur des sujets qui m’étaient inconnus et qui, une nouvelle fois, ne me regardaient sûrement pas.
La voix de Svetlana me tira alors de mes réflexions :
— Les enfants, si l’une de vous faisait visiter notre village à Selena ? Le reste de la réunion ne concerne que les vieilles mégères du groupe, ajouta-t-elle en riant.
La nouvelle génération du Coven se leva alors que je n’avais pas bougé d’un centimètre. Remarquant mon absence de réaction, Joshua me glissa à l’oreille d’une voix douce :
— Selena, viens avec moi. Les Anciennes n’ont pas besoin de nous. Suis-moi, s’il te plaît.
C’était la première fois que j’entendais le seul représentant de sexe masculin ouvrir la bouche. Sa voix tendre et sensuelle envahit mon corps tout entier et lorsque son souffle chaud rencontra ma peau, je frissonnai. Je me levai alors sous les regards bienveillants, mais inquisiteurs des femmes du Conseil. Les saluant d’un rapide signe de tête, je suivis le jeune homme hors de la maison. Les rayons du soleil vinrent rapidement réchauffer ma peau glacée et je me sentis alors dans de meilleures dispositions. Joshua m’attendait, assis sur un tonneau à quelques mètres devant moi. Lorsque je tournai la tête vers lui, il vrilla son regard sur moi et me sourit. Encore un de ses sourires tendres et chaleureux. Je commençai à flancher. Il me rappelait Alejandro, alors que physiquement les deux garçons étaient le jour et la nuit.
Je le rejoignis et m’assis près de lui, veillant à garder une distance raisonnable entre nous deux. Alors que j’attendais qu’il dise quelque chose, il garda le silence. Une fois de plus, désabusée par l’évident manque de conversation de ces Polonais, j’entrepris la conversation :
— Tu es le seul sorcier du clan ?
J’étais clairement consciente que j’aurais pu choisir un sujet moins délicat pour une première approche, mais je n’avais pas le temps de faire dans la dentelle. Je devais en apprendre le plus possible sur ce monde que je connaissais trop peu avant de reprendre ma route.
— En effet, du moins aujourd’hui je suis le seul. Autrefois, nous étions deux, mais étant un jeune garçon je n’étais pas considéré comme le second sorcier du clan. Alors mon père était lui aussi, tout comme je le suis aujourd’hui, le seul sorcier du Coven d’Urkotόw.
Puis il se tut, comme s’il en avait déjà trop dit. D’un naturel très curieux, je continuai.
— Où est ton père, Joshua ?
Il tourna rapidement la tête vers moi, comme si je l’avais injurié. Ne comprenant pas, j’attendis qu’il réponde, restant néanmoins sur mes gardes.
— Mon père est mort il y a 8 mois, tué par un loup-garou. Je venais d’entrer au sein du Conseil depuis quelques semaines seulement. À sa mort, ma mère a dû reprendre la place de son mari. Vois-tu, nous avons pour devise de ne jamais garder de place vacante au sein de la table du Conseil. Alors même si ma mère n’est pas une sorcière à part entière, elle doit y siéger en tant que dernière représentante de mon père. C’est assez compliqué à concevoir. C’est une vieille tradition qui remonte au temps des chasses aux sorcières. Au complet, le groupe peut se défendre contre n’importe quoi. Une fois que le groupe est dissous, c’est en quelque sorte « chacun pour sa peau.
Je restai interdite. Je pensai avoir lancé une conversation étonnante au sujet au sujet de son défunt père, j’étais extrêmement surprise d’apprendre la présence de la femme qui n’était pas une sorcière au sein justement du Conseil. Soudainement mes pensées firent une embardée, je venais de me rendre compte qu’il avait parlé de loups-garous. Je ne pus m’empêcher d’être étonnée, ce qui était follement ridicule puisque les journaux intimes de ma mère m’avaient appris l’existence des sorcières, des vampires… et même des démons. Alors pourquoi étais-je surprise de l’entendre parler de loups-garous ? J’allais bien devoir m’habituer à tout cela.
— Je suis désolée, Joshua, pour ton père, désolée d’avoir posé la question. C’était indélicat de ma part.
Je marquai une pause, cherchant mes mots pour continuer et pour chasser la gêne qui s’était insinuée entre nous.
— Ce que tu veux dire c’est que ta mère, la femme qui était assise à ma droite tout à l’heure, est dépourvue de pouvoirs ? Mais pourquoi est-elle au Conseil ? Je ne comprends pas. N’y a-t-il aucune sorcière pour prendre sa place et éviter de mettre la vie de ta mère en danger ?
J’étais consciente de friser l’hystérie, mais je ne pus m’empêcher d’avoir une telle réaction.
— Désolée de réagir comme ça, mais mon père… enfin mon beau-père est également un homme dépourvu de pouvoir, et ne serait-ce que l’imaginer ainsi exposé au danger me donne la chair de poule.
Joshua partit dans un fou rire qui me désarçonna littéralement. Je ne compris pas sa réaction. Je lui laissai le temps de se calmer, mais voyant son hilarité se décupler au lieu de s’apaiser, je perdis patience :
— Quooiii ?
Lorsqu’il vit mon ton et mon visage devenus blêmes, il stoppa net son fou rire et me répondit les larmes aux yeux :
— Selena, notre monde n’est plus ce qu’il était encore au début du siècle. Je t’accorde qu’il y a encore quelques dizaines d’années les sorcières étaient encore amenées à intervenir contre quelques vampires, mais cela ne nous a plus été nécessaire depuis au moins sept ans. Moi-même, il ne m’est jamais arrivé de combattre un vampire, ni même un loup-garou. Le dernier lycanthrope qui nous a posé problème est celui qui a tué mon père, depuis plus rien. Les quelques incidents survenus ici et là, ces dix dernières années sont gérés en grande partie comme un entraînement pour la nouvelle génération que nous formons, Raïza, Sabrina, Ferjhia, Katrina, et moi. Alors crois-moi, ma mère ne risque rien. En cas de gros problème nous savons que les Anciennes, menées d’une poigne de fer par Svetlana, se chargeront d’enrayer la menace. Ma mère, en attendant, veille sur nous tous. Elle représente tout de même une forme d’autorité puisqu’elle est le bras droit de Svetlana concernant la gestion du village.
À l’évocation de sa Grande Prêtresse, ma curiosité fut encore piquée au vif. Ne pouvant me retenir, je lui demandai :
— Joshua, d’où provient la cicatrice de Svetlana ?
Je sentis immédiatement une certaine gêne chez mon jeune ami, il se trémoussa un instant sur le tonneau avant de se lever soudainement. Sans prendre la peine de me répondre, il partit en direction de la forêt. Curieuse, je le suivis. Sa réaction ne semblant pas être tant une fuite de la conversation qu’un besoin de se trouver à un endroit plus intime pour me répondre.
Je marchais silencieusement derrière lui, évitant les racines des grands arbres autour de moi qui constellaient le sol jonché de feuilles mortes. Ce paysage de nature vivante me donnait un sentiment étrange de puissance. Comme si j’étais inconsciemment liée à cette nature environnante. Déconcertant et très intense !
Au bout de quelques minutes, Joshua arrêta sa progression dans les bois et s’adossa contre un arbre. Je restai un instant en retrait, attendant qu’il prenne la parole.
— Selena, je vais t’expliquer pas mal de choses, car je me rends compte que tu ne sais rien de mon monde et du tien…
Il marqua alors une pause et attendit. Il se tourna vers moi, toujours appuyé contre l’arbre. Lorsque ses yeux bleus plongèrent dans les miens, je me fis violence. Je fus déstabilisée car je sentais en moi des sensations qui n’étaient pas les miennes. Je parvins difficilement à mettre des mots sur les émotions qui m’envahissaient. La gêne, la peur, l’excitation, le désir. Lorsque j’observai le visage du jeune homme, je perçus enfin la provenance de ces sensations : c’étaient les siennes. Toute tremblante, je m’assis sur le sol abîmé.
Je n’eus pas le loisir de m’interroger sur ce que je venais de vivre, car Joshua s’assit face à moi, inconscient de ce qui se déroulait en mon fort intérieur, et commença à raconter. Tant pis, mes méditations personnelles seraient pour plus tard.
— Tu as tout à l’heure rencontré le clan au grand complet, il est rare que nous soyons tous présents en même temps au sein du village. Certains, comme Katrina et moi, ont décidé de vivre en dehors, afin de nous raccrocher à autre chose qu’à notre héritage. C’est un choix de vie. D’autres comme Raïza et sa mère ou Svetlana, ont toujours vécu au sein du village.
J’observai Joshua, légèrement perdue. Il ne répondait pas pour autant à ma question principale !
Il dut percevoir ma perplexité, car avec un sourire il précisa :
— Oui, je sais, je ne réponds pas à ta question concernant Svetlana, mais sois patiente, j’y viens. Ici tu auras remarqué qu’il n’y a pas d’hommes, hormis les époux. Et encore ils préfèrent souvent vivre en ville et rendre visite à leur femme de temps en temps. En effet, les sorcières d’Urkotόw se débrouillent seules. À part le petit frère de Ferjhia et moi, il n’y a pas de représentants masculins. Est-ce par choix ? Je ne saurais te donner de réponse certaine. Ce que je peux te dire, c’est qu’il est extrêmement rare pour une femme de notre peuple d’avoir un fils. En effet, la plupart des grossesses du clan donnent des filles aux sorcières, et font ainsi s’accroitre la population féminine. Voilà, avant de répondre à tes questions, tu dois en savoir un peu plus sur les sorcières et les sorciers qui t’entourent.
Pour être honnête, j’étais réellement fascinée par cette révélation. Voilà qui répondait à la question : pourquoi était-il le seul homme du Conseil ?
Il ne s’arrêta pas là pour autant.
— Notre clan possède un panel de pouvoirs très important, dont quelques uns sont très précieux pour la survie du Coven. Par exemple, Svetlana et Raïza ont le pouvoir de contrôler les éléments et de créer de véritables déluges si elles le souhaitent. De plus, elles sont capables de faire parvenir un message simplement grâce au vent, outil qui, tu me l’accorderas, peut se révéler fort utile en cas d’attaque. Sivina et sa fille, Sabrina ont, quant à elles le pouvoir du feu.
Pendant qu’il parlait, je me rappelai la petite femme rondelette au visage si bienveillant, assise à côté de Svetlana.
— Contrairement aux idées reçues ce pouvoir n’est pas un pouvoir maléfique, continua Joshua. Pour la petite histoire, le feu a longtemps été un pouvoir réservé à la sorcière luttant pour le Bien. Un jour, il y a des siècles de cela, un mauvais sorcier a assassiné une jeune sorcière et lui a volé son pouvoir ; depuis cette époque le feu coule autant dans les veines des sorcières et des sorciers Dobry que dans celles des Parjures. Quand tu regardes Sivina, du haut de son mètre cinquante, tu ne te doutes pas une seconde qu'elle peut être extrêmement dangereuse.
Il rit une seconde et reprit avec un clin d’œil charmeur :
— Ensuite nous avons nos deux guérisseuses du Coven, Kryona et sa fille Ferjhia. Elles sont très douées dans leur domaine. Dommage que Kryona ait été absente le jour où Svetlana s’est fait attaquer. Elle ne serait pas marquée à vie par cette cicatrice aujourd’hui.
Je me rappelai cette fois, la plus jeune des Anciennes de ce Coven, celle aux cheveux roux et courts, qui m’avait semblé détonner au sein de ce Conseil.
— Puis tu as ensuite Augustine, la sorcière qui a rencontré William, et sa fille Katrina qui, comme je te l’ai dit, ne vit pas au sein du clan lui-même. Ces deux-là possèdent le don très utile de la télépathie. C’est sûrement ce qui a permis à Katrina de vivre en dehors du village. La liaison entre elles peut s’étendre sur des milliers de kilomètres ; et pour ce qui est de faire irruption dans l'esprit des autres, c’est extraordinaire. Un pouvoir que j’envie certains jours !
Cette Ancienne-là, je n’étais pas prête de l’oublier. La grand-mère Halliwell… Une nouvelle fois je ne pus m’empêcher de sourire à la comparaison.
— Puis vient donc mon père, ma mère et moi. Mon père possédait comme moi le pouvoir de télékinésie. La capacité à déplacer des objets, et même des personnes, par la seule force de l’esprit. Ce n’est pas un pouvoir qui se conjure avec des mots. Mon père étant décédé récemment, je suis le dernier en possession de cette aptitude, ma mère étant dénuée de pouvoirs, comme je te l’ai dit.
Son regard se perdit au loin avant de se rappeler ma présence, et il reprit alors :
— Ainsi tu connais tous les pouvoirs du clan. Et tu dois aussi savoir qu’il arrive que certains enfants de sorcières ou sorciers n’héritent pas des gènes magiques de leurs parents. C’est le cas pour Pïorks, le frère de Katrina. Augustine a eu son fils avant sa fille, et pas avec le même homme. Nous ne savons pas si le fait que les pères soient différents, bien qu’aucun d’eux n’ait de lien avec le monde magique, a pu influencer la loterie génétique ou non.
Je n’arrivais même pas à assimiler chacun des pouvoirs des membres de ce Coven, qu’il venait de m’avertir d’un fait qui avait ces derniers jours pesé inconsciemment sur mon esprit. Je ne savais pas si je pourrais infliger un tel héritage à mon futur enfant. Et là, savoir que peut-être je pourrais lui éviter cela me faisait le plus grand bien, comme si la grosse pierre qui pesait sur ma cage thoracique venait tout juste d’être brisée en morceaux, me laissant de nouveau respirer avec plus d’aisance.
Alors qu’une nouvelle fois je mettais cette information de côté, une question me vint à l’esprit :
— Quel âge as-tu ?
Il me sourit avant de répondre :
— Vingt-deux ans. Pourquoi cette question ?
Mon cerveau semblait réfléchir à toute allure.
— Je tente de faire le parallèle avec ma vie et la vitesse à laquelle tout se met en place pour moi. Je n’ai appris que récemment que j’étais une sorcière alors il me faut du temps. Surtout que pour être franche, je n’ai pour l’instant aucune idée de mes pouvoirs. Ma mère ne m’en a jamais parlé.
— Les Stoï n’ont jamais connaissance de leur pouvoir avant que celui-ci ne se manifeste par lui-même. Viendra le jour où sa première manifestation se fera ressentir et alors petit à petit tu te rendras compte de quel pouvoir tu es dotée. D’autant plus que tu es exceptionnelle, Selena. Si je ne me trompe pas tu n’es pas dotée d’un pouvoir, mais de plusieurs. Je le sais juste parce que j’ai entendu une conversation entre Svetlana et Sivina suite à l’appel de ta Grande Prêtresse. Tu n’es pas sans savoir qu’il te revient de changer la face du monde magique, ajouta-t-il dans un fou rire.
Quant à moi je ne ris pas. Plusieurs pouvoirs ? Cette prophétie commençait sérieusement à m’inquiéter, moi qui avais l’habitude de remettre à plus tard certains questionnements, il me faudrait bientôt revenir sur cette histoire afin de la tirer au clair. La seule chose qui m’importait en premier lieu, c’était de rencontrer la partie de moi-même qui m’avait toujours été cachée : mon père. Cette dangereuse créature de l’ombre.
Je restai un moment perdue dans mes pensées, laissant le temps poursuivre son inébranlable danse. Lorsque je relevai les yeux, je vis que le jeune sorcier m’observait. L’interrogeant du regard, il me demanda :
— As-tu une idée pour retrouver William ?
Je lui répondis d’un signe de tête blasé.
— Voilà pourquoi je t’ai fait venir ici. Je ne compte pas répondre à ta question concernant Svetlana, car si quelqu’un doit répondre à ça, ça ne peut être que Svetlana elle-même. C’est une règle de sorcières que tu apprendras. Je t’ai fait venir, car je connais peut-être quelqu’un qui pourrait t’aider à pénétrer le monde obscur des vampires.
Il me fit un grand sourire et ajouta :
— J’ai un ami vampire dont personne ne soupçonne l’existence. Je te prierais de rester discrète sur le sujet lorsque nous serons revenus au village. C’est un jeune Sang Froid et il est amical. Ceci étant dit, il est tout de même redoutable. Mais je peux te le présenter, si tu as besoin d’aide dans ta quête. Je ne peux pas t’accompagner, bien que mon désir de fuir d’ici et de te porter secours soit un puissant moteur. À toi de voir.
Sur ces dernières paroles, il repartit en direction du village.
Afin d’éviter de me perdre, je courus derrière lui, tentant de revenir à son niveau. Je n’aperçus pas la racine qui me barrait le chemin. Mes pieds se prirent dans le sol, et mon corps bascula en avant.
Je restai une seconde suspendue au-dessus du sol. L’instant d’après, ma tête cognait contre une pierre. Je me perdis alors dans les volutes poudreuses de l’inconscience.