Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 34 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 33

 

La Forteresse de la Couronne

 

Durant notre ascension vers la forteresse de Tarja, je fis la connaissance de bon nombre de vampires. Raïza et moi sympathisâmes rapidement avec une vampire, tout juste plus jeune que nous, qui marchait dans le peloton de tête. Elle s’appelait Shalimar. De petite taille, bien en chair, mais d’allure sportive, elle dégageait une puissante aura qui nous rapprocha rapidement. Elle était espagnole elle aussi, bien qu’elle ait quitté sa patrie voilà plusieurs années déjà.

— Je suis née au début du dix-neuvième siècle, nous précisa-t-elle tandis que je m’interrogeais sur son âge.

Elle était pétillante, naturelle et drôle. Bien entendu Raïza y trouva son compte et bientôt des joutes verbales vinrent apporter un peu de piquant au sein la troupe qui marchait en silence sur les chemins rocailleux et enneigés.

Il nous fallut un peu plus d’une demi-journée de marche.

Nous traversâmes une petite forêt qui dissimulait la forteresse aux yeux des curieux avant d’arriver au point de rendez-vous. Là, nous nous permîmes quelques moments de paix et de repos.

Shalimar ne nous quittait déjà plus, accompagnée de Lauri, son petit ami.

Au bout de quelques heures, un glapissement déchira le ciel, tandis que nous levions tous les yeux pour voir arriver nos compagnons d’armes. Cyriel était le premier d’une longue procession d’oiseaux en tous genres. Du simple moineau au vautour, il ne devait manquer aucune espèce.

À vue d'œil, il devait bien avoir plus de cent cinquante vampires dans le ciel. Volant en rase-motte au-dessus des arbres, ils passèrent inaperçus à la vue des gardes que je savais, grâce aux informations de Lydvack, placés aux multiples accès de la forteresse.

C’est à ce moment que je pus aussi observer la forteresse pour la première fois. La première chose qui me vint en tête fut « Waouh ! ». L’édifice était pour le moins impressionnant. Construit à même la montagne, le château de pierres froides semblait ne faire qu’un avec le pan de roche.

— La Forteresse a été construite en creusant la montagne d’ Advent City. Les galeries disponibles ont été agrandies et mises au goût du jour afin de créer de grandes pièces, me précisa mon père qui avait suivi mon regard. Les humains ne viennent jamais ici, pour eux les lieux sont maudits.

Je ne répondis pas et me contentai d’observer encore ce château si incroyable. Il était grand et semblait contenir énormément de pièces au vu du nombre de fenêtres closes, encadrées par de lourds volets. C’était un ensemble plutôt étrange. Je n’avais jamais vu de château avec des volets. En même temps, je ne pouvais pas me vanter d’être fine amatrice d’architecture médiévale, mais j’étais quasiment sûre que l’on ne voyait pas cela tous les jours. Pourtant, bien qu’étonnant, l’ensemble était homogène et plutôt séduisant.

Vivre dans cette forteresse devait être plaisant. J’imaginais déjà la fraîcheur que l’humaine que j’avais été aurait appréciée lors des grandes chaleurs d’Espagne. Je me détournai de ce spectacle et aperçus au même instant les serres de Cyriel qui se posaient sur le sol tandis que ses larges ailes se repliaient déjà pour disparaître bientôt alors que le vampire réapparaissait dans quelques volutes poudreuses.

— Cyriel, murmurai-je, sachant pertinemment, pour en avoir désormais fait l’expérience, qu’il m’entendrait parfaitement, même à plus de cent mètres de moi.

Il ne vint pas à ma rencontre. En fin de compte, il ne me vit même pas. Derrière lui surgissaient de nombreux nuages blancs pour enfin laisser apparaître une puissante armée de vampires. Tous vêtus de vêtements sombres. Non, tous vêtus de leur – de notre – habituelle cape. Il leva la tête alors qu’Isabel s’approchait déjà de lui.

— Isabel. Ici sont présents les vampires du monde entier prêts à vous servir au péril de leur vie, de leur immortalité.

À ceux qui venaient d’arriver se rajoutaient déjà, tandis qu’ils parlaient, ceux qui avaient fait le chemin avec nous, Shalimar et Lauri y compris. J’aurais très certainement dû me joindre à eux, mais ma place était là, derrière Isabel, accompagnée de mon amie et de mon père.

Une ombre passa dans mon esprit : il ne manquait que Lydvack, coincé par cette allégeance que sa compagne lui avait fait jurer.

— Merci Cyriel. Tu peux rejoindre Selena, lui dit-elle avec un sourire charmant.

Inclinant la tête il vint me retrouver et me donna un baiser, tandis que la future Reine commençait déjà à parler :

— Mes amis, mes enfants, mes soldats, mes frères. Nous sommes ici pour les raisons qui vous ont été exposées et pour aucune autre. Un seul mot d’ordre : protéger ! Vous êtes tous là pour faire en sorte que ce coup d’État se passe bien. Je ne veux pas de vendetta personnelle, sinon vous serez également jugés pour cela.

Les vampires restèrent silencieux, immobiles, sérieux.

— Voici comment nous allons procéder. Selena ici présente, accompagnée de sa sœur sorcière, Raïza, et de Cyriel que vous connaissez tous, dit-elle en nous désignant tour à tour, va se rendre à la Forteresse, demander une audience, comme je l’ai déjà expliqué. Pendant ce temps, vous vous répartirez autour et à l’intérieur de la Forteresse. William va faire deux groupes, ajouta-t-elle en le désignant.

C’est à cet instant que mon attention fut attirée ailleurs. Cyriel. Il m’observait de toute sa hauteur. J’enfouis mon visage contre son torse et humai son odeur. Voilà pourquoi je combattrais. Pour avoir la possibilité de passer une Éternité d’amour avec lui.

— Tout va bien se passer, me murmura-t-il tout bas.

— J’en suis convaincue.

Isabel expliquait toujours le plan à son armée tandis que Raïza se tournait vers nous et nous dit d’une voix légèrement tremblante.

— C’est le grand moment, n’est-ce pas ?

— Oui c’est le grand moment, acquiesçai-je avec un demi-sourire.

Je lâchai Cyriel et pris mon amie dans mes bras.

— Coûte que coûte, on restera ensemble et on y arrivera. J’ai une confiance aveugle en nos pouvoirs. Fais-moi une fleur, Raïza.

— Laquelle ?

— Fais attention à toi.

— Toujours, et toi à toi.

— Tu me connais…

— C’est bien pour ça…

Nos sourires restèrent crispés.

— Allez, les filles, ça va bien se passer, nous confirma mon père en se rapprochant de nous.

Il nous prit dans ses bras pour un câlin collectif sous les regards ébahis des vampires qui avaient finalement tourné les yeux vers nous plutôt que vers Isabel. Suivant leurs regards, cette dernière se tourna vers nous et sourit.

— Voilà qui est un exemple de ce que nous sommes. Des êtres doués de sentiments. Ne l’oubliez jamais. Maintenant, il est temps, mes amis. Préparez-vous, William va vous rejoindre dans quelques minutes.

Elle se tourna vers nous et déclara à mon père :

— William. Il est temps.

Sa voix résonna comme le diagnostic terrible d’un médecin qui aurait trouvé une maladie mortelle à son patient. Dans un sentiment étrange de panique mêlé à l’excitation, je fondis une nouvelle fois sur mon père et lui dis :

— Je t’en supplie, papa. Fais attention à toi.

— J’ai failli durant toutes ces années, je ne faillirai pas cette fois, nous mènerons cette bataille à son terme, ensemble. Je t’aime, ma fille. Ma tendre Selena.

Il m’embrassa doucement sur la joue et partit serrer Cyriel dans ses bras. Il lui murmura quelque chose à l’oreille si bas que même ma nouvelle ouïe ne décela qu’un murmure. Cyriel lui sourit et dans une accolade virile ils se séparèrent. Isabel lui prit la main et ils se fixèrent un instant.

Tandis que mon père s’occupait de ses troupes, Raïza, Cyriel et moi nous préparâmes. Raïza opta pour une tenue très sorcière qui consistait simplement à retirer la cape de vampire que nos amis nous avaient donnée quelque temps auparavant. Cyriel tourna sa chevalière frappée au sceau d’Isabel sur son doigt de manière à ce qu’elle paraisse n’être qu’un simple anneau et mit sa cape en place sur son dos, sans pour autant relever la capuche. En ce qui me concernait, on noua la cape autour de mon cou de manière à ce que la Pierre d’Alvina soit cachée puis releva ma capuche pour dissimuler mes traits. Je ressemblais ainsi à n’importe quel vampire. Il n’y avait que ma bouche qui soit parfaitement visible, alors que la capuche obscurcissait toute la partie supérieure de mon visage.

— Nous sommes prêts, indiqua Cyriel à Isabel.

Elle ne dit rien, mais se contenta d’un bref hochement de tête. Se rapprochant de moi, elle me susurra :

— Aie confiance, n’oublie pas qui tu es, Selena Rosa. N’oublie pas.

— À vous le trône, Isabel, lui dis-je en souriant, lui faisant comprendre que

le message était passé.

— Partez, mes amis. Et soyez prudents.

Cyriel me prit la main tandis que mon amie me prenait le bras, et je me retrouvai au centre de la formation. Derrière nous, j’entendis William dire à ses troupes :

— On y va. On les suit. De loin, n’oubliez pas, et dans un silence de mort.

Puis la distance devint plus conséquente entre eux et nous, si bien qu’au bout d’un moment nous nous retrouvâmes seuls pour parcourir les derniers mètres qui nous séparaient de la grande porte en bois qui ouvrait la Forteresse aux visiteurs.

Cette porte faisait au moins dix mètres de haut pour cinq de large. Imposante, comme tout le reste. Nous frappâmes quelques coups brefs à la force du poing de vampire. Quelques secondes plus tard une voix nous parvint.

— Qui est-ce ?

Une voix métallique et rocailleuse, désagréable à l’oreille.

— Nous sommes des visiteurs et sollicitons une audience auprès de Sa Majesté la Couronne de l’Ombre.

— Quel genre de visiteurs ?

— Lydvack a prévenu la Reine de notre venue.

Il y eut des bruits de pas, puis plus rien pendant presque cinq minutes.

— Dites donc l’hospitalité n’est pas leur fort, grimaça doucement Raïza.

Cyriel se tourna vers elle.

— C’est le moins que l’on puisse dire. J’aurais du dire que nous étions trois humains, ils nous auraient ouvert immédiatement… et on aurait servi de repas.

Ces petites blagues eurent pour effet de détendre l’atmosphère quelques secondes. Lorsque le garde revint, ma main se crispa légèrement et Cyriel pressa un peu plus fort pour m’exhorter au calme. Contre moi, dans la poche intérieure de ma cape, je sentis le pieu, ce qui me rassura. L’homme ne nous parla pas, mais enclencha un mécanisme qui ouvrit rapidement l’immense porte.

Le hall d’entrée de la Forteresse était baigné d’obscurité. Je pouvais m’en rendre compte même si ma nouvelle vue me permettait d’y voir correctement, comme en… plein jour.

Une femme vint à notre rencontre, jaugeant sans pudeur chacun de nous, s’attardant longuement sur moi. Comprenant qu’elle ne tirerait rien de son examen, elle reporta son attention sur Raïza, se léchant presque les babines. Elle était vêtue d’une robe moulante en satin noir, ouverte sur la cuisse gauche, quasiment jusqu’à la hanche, avec un décolleté plongeant jusqu’au nombril. La couleur blonde de ses cheveux contrastait avec la robe sombre. Elle était attirante et très sexy, et cela autant aux yeux d’un homme qu’à ceux d’une femme. Un regard pour Cyriel me fit comprendre que j’avais raison. Obstinément fixé vers un point à l’horizon, il ne daigna pas poser ses yeux sur cette créature.

— Si vous voulez bien me suivre. La Reine vous attend.

Sa voix mielleuse ne me trompa pas. Elle ne désirait qu’une chose, que l’on fiche le camp, et cela par tous les moyens possibles. Il était étrange de pouvoir si clairement lire en elle, alors que les autres vampires que j’avais rencontrés se trouvaient être si indéchiffrables.

Après quelques corridors et escaliers somptueusement taillés dans la roche, nous parvînmes devant une autre porte à double battant. Bien moins grande que celle de l’entrée, mais imposante tout de même. Sur celle-ci on pouvait voir de vieilles gravures. Des scènes de batailles plus exactement. La première me rappela l’histoire d’Adam et de Lilith que m’avait racontée Isabel il y avait quelque temps maintenant. Les autres étaient toutes inconnues pour moi. Il n’y avait pas de douleur, juste des expressions conquérantes. De toute évidence, ces batailles avaient toutes été gagnées. Leur dernière guerre contre mon peuple maternel n’y figurait pas.

L a porte s’ouvrit lentement laissant apparaître une salle toute en longueur. Son architecture était différente du reste. Plus longue que large, un dôme dominait au-dessus de nos têtes. Les torches accrochées sur les côtés de la Salle du Trône étaient toutes éteintes. La seule source de lumière venait d’un vitrail qui ressemblait, à s’y méprendre, à celui que possédait la très célèbre cathédrale Notre Dame de Paris. Une lueur qui provenait d’on ne sait où puisque le vitrail donnait également sur le couloir que nous venions d’emprunter.

Contre les murs, étaient postés des centaines de vampires, tous vêtus de leur cape, leur visage dissimulé sous la même capuche que celle qui me cachait à la vue de… la Reine.

Au fond de la salle, elle était assise sur un immense trône en pierre, lui-même posé sur une estrade à trois marches. Ces dernières avaient des arêtes en or massif qui, à la vue, laissaient deviner la richesse de la Couronne.

Tarja, assise confortablement sur son trône, nous regardait avancer. Je ne pus lire aucune émotion. Ni sur son visage, ni dans sa tête. À vrai dire je ne me risquai pas à une intrusion, au risque de voir compromettre notre mission. Elle était vêtue d’une robe de style gothique, noire, avec de la dentelle au niveau des manches. Ses cheveux aussi noirs que la nuit étaient lâchés sur ses épaules nues. Son visage, quant à lui, était dur, des sourcils fins légèrement arqués lui donnaient l’air furieux. Ses lèvres, aussi charnues que les miennes, légèrement pincées laissaient, enfin, apercevoir l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait. Voir une sorcière au sein même de sa Cour ne semblait pas lui plaire.

Je souris intérieurement, ravie de l’effet qu’avait Raïza sur elle.

À quelques mètres de Tarja, je remarquai que la jeune femme qui nous avait accompagnés jusque-là avait repris sa place. Elle faisait partie des courtisanes de la Reine. Au nombre de quatre, elles étaient toutes vêtues de la même manière et… toutes blondes ! Avachies, alanguies, sur les marches, aux pieds de leur reine, elles avaient le regard rivé sur elle, alors que tout le monde n’avait d’yeux que pour nous.

La Reine se leva et le silence déjà pesant dans la salle se fit plus violent, plus lourd. Ses sujets s’agenouillèrent devant elle, et nous les imitâmes scrupuleusement.