Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 30
L’aigle royal s’envole
Au bout d’un moment, William se tourna vers nos amis restés à quelques mètres de nous. Lentement, ils saisirent l’invitation, avançant plus ou moins rapidement vers nous.
Isabel rayonnait aux côtés de Lydvack qui semblait lui aussi comblé de retrouver leur vieil ami. Raïza, le sourire jusqu’aux oreilles, me lançait des regards émus. Cyriel, le plus à l’écart, observait mon père avec respect, me lançant quelques œillades discrètes par moment.
Agacée par son comportement, je libérai ma main de l’emprise de mon père et me dirigeai vers mon vampire sous le regard de tous. Ne pouvant y résister, j’attrapai son visage entre mes mains et y déposai un baiser plein d’amour tandis qu’il écarquillait les yeux de surprise. Il lança un regard inquiet à mon père qui éclata de son rire grave.
— Je t’aime, lui murmurai-je me blottissant contre lui.
Il me chuchota quelque chose à l’oreille que je n’entendis pas. Sûrement qu’il m’aimait aussi, ceci dit je n’étais pas dotée de l’ouïe d’un vampire si bien que cela me passa au-dessus.
— William, intervint alors Isabel, nous sortant de nos rêveries. Lydvack et moi avons beaucoup parlé. Il est censé être en mission pour Tarja en ce moment, alors il va retourner à la Forteresse faire son rapport et lui indiquer qu’il a dû éliminer le Hors-la-loi qu’il était censé ramener. Il en profitera pour parler de moi aux Généraux que l’on sait acquis à notre cause. Ainsi, lorsque nous déciderons de passer à l’action, ils seront prêts à nous rejoindre. Pendant qu’il sera là-bas, Cyriel contactera les vampires exilés dans le monde entier afin qu’ils nous rejoignent le plus vite possible.
Cyriel et Lydvack hochèrent la tête, comme pour approuver le plan. William ne dit mot.
— Dis-leur d’utiliser la métamorphose, dit-elle à Cyriel. Ils seront là plus rapidement. Nous devrons agir d’ici trois ou quatre jours maximum. Je préfère attaquer la Forteresse avant qu’elle n’envoie des gardes ici et ne se rende compte que William a disparu, ajouta-t-elle.
Il répondit que cela serait fait suivant ses désirs et pencha la tête vers moi, toujours blottie contre sa peau de marbre glacée. Il me sourit, comme pour me rassurer une énième fois.
— C’est un plan qui me semble parfait. Ceci dit, je dois ajouter quelque chose.
— Je t’en prie, William.
— Selena, ma chérie, me dit-il d’une voix étrange. Ce que je vais te dire ne va très certainement pas te plaire, mais je pense que c’est nécessaire. Aussi, au risque de te fâcher, j’y vais franchement : ton statut d’humaine risque de compliquer les choses, tu dois activer le vampire qui sommeille en toi.
— Pardon ? M’exclamai-je.
Je vis Cyriel esquisser un geste, il s’attendait à cette réaction. Mon père, lui, ne bougea pas. Isabel et Lydvack, non plus, d’ailleurs ; elle me regarda attentivement tandis que son compagnon baissait la tête, trouvant le sable soudainement très intéressant. Seule Raïza sembla comprendre ma réaction, elle qui avait déjà condamné cette possibilité.
— Comprends-moi, Selena. Je ne veux pas que Tarja puisse te faire du mal. Or, si pendant la bataille elle apprend que tu es ma fille, elle s’attaquera immédiatement à toi, elle en oubliera même Isabel sur le champ. Elle saura qu’en t’atteignant toi, c’est moi qu’elle brisera. Et si je perds ma fille après avoir perdu ma femme, je n’y survivrai pas, et par conséquent, Isabel perdrait son deuxième grand Général. La bataille serait alors perdue d’avance.
— Mais papa, tu ne peux pas me demander de renier ma vie, mon humanité pour cette guerre !
Sentant le regard d’Isabel sur moi, je lui dis :
— Isabel, comprenez que je ferais n’importe quoi pour vous aider. Mais me demander ce sacrifice… Non ! Je ne peux pas.
Elle soutint mon regard, ni dure, ni blessée. Elle comprenait peut-être. Cyriel s’écarta de moi tandis que mes amis partaient. Raïza fut la dernière à les rejoindre. À quelques mètres de mes amis et de mon père, je restai là, assise en silence.
Pourquoi renoncer à ma vie, à ce que j’avais toujours connu ? N’avais-je pas des projets ? Des rêves ? Des espoirs ? Raïza avait raison, étais-je capable de vivre sans jamais plus revoir le soleil ?
Enfouissant mon visage dans mes mains, je me mis lentement à pleurer. Chacune de mes larmes pour chacun des combats que j’avais menés depuis le début de mon existence. Elles furent nombreuses à cascader sur mes joues, et disparaissaient quelques instants plus tard dans le cimetière des tristesses humaines.
Alors c’était cela ?
La vie était faite de choix, de combats et de regrets ? Avais-je envie de vivre comme mon père, rongée par mes remords, rongée par le souvenir de ceux que j’avais abandonnés et perdus ?
Je n’étais pas comme cela. J’étais forte, j’étais une Rosa. Et si le fait de réveiller la Bête en moi permettait à mes amis de vivre heureux, alors peut-être que ce sacrifice avait un sens.
— Tu y gagnes aussi l’amour Éternel de Cyriel.
— Alvina ?
— Vas-tu un jour cesser de poser cette question à chaque début de conversation ? Bien sûr que c’est moi ; qui veux-tu que ce soit ? Tu entends souvent des voix ?
Elle était moqueuse.
— On m’a juste prévenue que j’entendrais peut-être un jour… non, laisse tomber.
Elle ne répliqua pas et attendit.
— L’amour éternel de Cyriel… hum, tu as raison, il y a des côtés positifs.
— Alors relève la tête et regarde autour de toi. Tu as des amis formidables… pour des vampires ! ajouta-t-elle, toujours de sa voix moqueuse.
— Et puis, tu as Raïza qui t’aime comme une sœur. Elle se fait beaucoup de soucis, regarde son visage, m’ordonna-t-elle doucement.
J’observai un instant mon amie, entre mes doigts légèrement écartés. Elle ne cessait de me lancer des regards inquiets. La voir ainsi me fit mal au cœur.
— Elle va être blessée si je fais ce que l’on attend de moi. Comment pourrais-je lui faire du mal alors qu’elle est la seule à avoir toujours été là, depuis le début ?
— Elle acceptera. C’est sa nature profonde.
La réponse était évasive. Pourtant, je ne pus m’empêcher de la croire. Oui, Raïza était comme ça, elle m’avait acceptée dans son clan dès qu’elle m’avait aperçue dans le champ, elle avait accepté Cyriel puis Lydvack puis Isabel et enfin mon père.
Elle accepterait.
Je me levai alors et me dirigeai vers mes amis. Sans un regard pour eux je me penchai sur Raïza à qui je demandai de me suivre à l’écart. Dépitée, elle me suivit, sachant certainement ce que je m’apprêtais à lui dire.
— Raïza… commençai-je, tendue.
— Oh, ça va, Selen’. Je sais ce que tu vas dire, tu acceptes. Et tu t’attends à ce que j’en fasse autant.
Je ne compris pas.
— Comment ça ?
— Tu veux que j’accepte ton choix.
Oh !
— Effectivement, lâchai-je, soulagée.
J’avais cru un instant qu’elle pensait que je puisse lui demander de subir la même épreuve que moi. Loin de moi cette idée.
— Selena, même si ça m’arrache littéralement la langue de le dire : j’accepte ton choix. Quelle amie serais-je pour ne pas t’accompagner dans tes décisions ?
Elle avait murmuré la dernière phrase comme un appel à l’aide. Je la pris dans mes bras et lui soufflai doucement :
— Cela ne changera rien, Raïza. Je resterai une sorcière à part entière et je louerai Gaïa tout autant que toi. J’ai l’intention, une fois que tout cela sera fini, d’intégrer mon Coven et d’en devenir, un jour, la Grande Prêtresse, comme toutes les femmes de ma famille.
Je sentis Alvina en moi, aussi émue que nous, sur cette plage de sable sombre.
— Je t’aime tellement, Selena, me dit-elle en me serrant contre elle.
— Moi aussi, Raïza, tu es ma sœur et tu le resteras quoi qu’il advienne.
Elle brisa notre étreinte et dit :
— Bon, il ne reste plus qu’à botter les fesses de cette harpie !
Au même moment, un aigle royal roux aux plumes noires passa au-dessus de nous et fondit sur moi. Instinctivement, ne sachant pas d’où me vint ce réflexe je tendis mon bras. L’aigle ralentit l’allure et s’y posa. Ses serres se crispant sur mon bras recouvert d’une épaisse couche de tissu. Il plongea son regard doré sur moi et glapit.
— Bonne route, Lydvack. Prends garde à toi et reviens-nous, lui murmurai-je doucement.
Il frotta son long bec crochu contre ma joue. Dans un élan puissant, il prit son envol, en faisant attention de ne pas toucher mon visage. Quelques secondes plus tard, il tournoyait déjà à hauteur de nuages, puis disparut. Dans un même mouvement, Raïza et moi tournâmes la tête vers Isabel qui souriait encore au ciel. Mon regard dériva de quelques centimètres et se posa sur celui que j’aimais. Il m’observait aussi, un masque étrange sur le visage.
— Allons-y, annonçai-je à mon amie, me dirigeant déjà vers eux.
Mon père se leva à notre approche, dans un élan si paternel que mon cœur fit un bond, il me demanda :
— Alors ? Tu as réfléchi on dirait.
— Oui, j’ai réfléchi, répondis-je en me tournant vers Isabel. Je ne faillirai pas à ma parole. Vous êtes la reine légitime des vampires et vous méritez d’être sur le trône, mais je ne renoncerai pas à ma vie humaine pour ce combat. Du moins, pas uniquement pour cela, continuai-je en me tournant vers Cyriel. Si je le fais c’est parce que cela me permet de vivre une éternité de bonheur à tes côtés. Je ne pourrais me résoudre à vivre durant des siècles sans but et sans rêves. Alors, terminai-je en fixant mon père cette fois, oui, j’accepte de transformer ce que la sorcière a laissé d’humanité en moi en vampire.
Les trois vampires me sourirent. Je pouvais voir leur bonheur dans leurs yeux perle, même Raïza, qui ne lâchait pas ma main. La joie qui se lisait sur le visage de Cyriel, m’obligea à bénir Alvina pour son aide précieuse.
— Merci, Selena. Je partirai combattre le Pouvoir de Tarja plus serein.
La nuit semblait, aux dires d’Isabel, bien avancée, si bien que nous nous couchâmes dans le fond de la petite cavité, loin des regards potentiels. Je m’endormis dans les bras de Cyriel qui baisait mon cou, refroidissant par la même occasion tout mon corps alors qu’une chaleur montait en moi. Le désir.
— Oh comme l’intimité me manque en cet instant, me murmura-t-il si bas que je ne pus être sûre de l’avoir entendu.
Au réveil, Isabel et William manquaient à l’appel. À ma montre, il n’était que quatorze heures, et il faisait bien entendu nuit noire. Interrogeant du regard mon amie, elle hocha les épaules, aussi étonnée que moi.
Cyriel se réveilla quelques minutes plus tard, lorsqu’il vit l’absence de nos amis il dit :
— Ils sont partis chasser. Ici le gibier leur permet de survivre en passant inaperçus. Ils seront bientôt de retour.
Il attrapa mon poignet et s’inquiéta de l’heure également puis gémit de plaisir :
— Hum que c’est bon de pouvoir se réveiller si tôt et de ne pas être interdit de sortie. C’est plutôt pratique, cette Nuit Polaire.
— Oh, ne t’habitue pas trop vite, mon grand ! Je n’ai pas l’intention de rester ici ! Je rentre chez moi dès que tout est terminé.
Raïza s’amusa devant l’expression faussement triste sur les traits de mon vampire. J’ébouriffais les cheveux de Cyriel au moment où une nausée puissante me prit. Je détalai rapidement et sortit de la grotte où je rendis mon dernier repas.
— Ouh, là ! s’exclama Raïza.
Tandis que je m’essuyais la bouche, je me rendis compte que Cyriel m’avait suivie et, sans que je le remarque, me tenait les cheveux, insensible au dégoût que la scène m’aurait inspiré à sa place.
— Je crois que le changement climatique a un mauvais effet sur moi. Dommage, voilà qui va très rapidement me donner envie de rentrer au pays, lui dis-je, sarcastique.
Ne préférant pas imaginer l’haleine que je devais très certainement dégager je pris rapidement le chemin de la grotte, y récupérai les quelques affaires de toilette qu’un voyage pareil permettait d’emporter et me brossai rapidement les dents tandis que mes compagnons me lançaient de temps à autre des regards inquiets. Au bout de trois ou quatre œillades, je crachai, la bouche pleine de dentifrice :
— Hé ho ! Cha va là !
Faussement en colère, je ne pus rester stoïque devant leurs visages hilares. Le nuage de postillons blancs que j’avais expulsés en m’exclamant n’étaient pas passés inaperçus.
Quelle honte !
Je terminai rapidement et en silence ma toilette buccale, et les rejoignis rapidement, leur intimant d’un regard de calmer leur jubilation, sous peine de s’attirer mes foudres.
Au retour d’Isabel et William, je les informai que mon vampire passait encore ses « coups de fil ». Ils me regardèrent comme si j’avais parlé un langage extraterrestre.
— Cyriel est au téléphone ! Corrigea Raïza.
— Oh, pardon. Oui, il a dû passer une centaine de coups de… d’appels téléphoniques, depuis qu’il est levé. Je pense que tout se prépare bien. Il a le sourire depuis un bon moment, dis-je à la future ancienne reine qui observait Cyriel pendu à son mobile, frappant régulièrement du pied des mottes de sable.
La journée passa rapidement ; quelques heures plus tard, Cyriel nous rejoignit enfin et annonça :
— Isabel, le message est passé à environ deux cents vampires dignes de confiance. Lydvack m’en a fait contacter beaucoup. Je pense que nous pouvons compter sur l’appui d’une centaine d’entre eux. Je ne peux bien entendu rien affirmer de source sûre. Cependant, j’ai bon espoir. Certains ne peuvent pas se rendre sur l’Archipel, pour des raisons X ou Y, mais vous soutiennent quand même et viendront vous porter allégeance dès que vous serez sur le trône.
— Oui, autant dire que ceux-là se rangeront aux côtés de la gagnante, cracha mon père d’une voix forte.
— William, paix ! Merci, Cyriel, de ton aide. Toutes les troupes sont bonnes à prendre, mais j’espère n’avoir besoin d’aucun d’eux dans cette bataille. J’ose espérer que Tarja sera vaincue dans une lutte loyale. Un combat singulier entre la Couronne et celle qui désire prendre sa place. C’est ainsi que cela a toujours été, c’est ainsi que je suis devenue la Reine incontestée, tandis qu’elle m’a destituée sans même combattre. Alors espérons ensemble que cela se passera comme je le souhaite. Ce serait mieux pour tout le monde.
Tandis qu’elle parlait, remotivant ses troupes, la jeune vampire ressemblait en cet instant plus à un chef militaire qu’à une jeune Reine comme je l’avais observée jusqu’alors. Même si je m’étais habituée à sa jeunesse, à sa douce voix, je savais qu’au fond d’elle se cachait la rage de vaincre. Elle abritait cette Bête qui ne tarderait pas à s’éveiller en moi, cette Bête qui ne désirait plus qu’une chose : détruire Tarja.
Elle nous avait volé nos vies, aujourd’hui elle allait le payer de la sienne.
Les conversations s’estompèrent peu à peu tandis que les corps sombraient dans le sommeil. Nous avions un rythme différent, plus normal sur Svalbard. Ce fut en tout cas ce que m’expliqua Cyriel lorsque je lui en parlai.
Cette nuit-là, le désir de toucher son corps, de le sentir contre moi, en moi, me tirailla avec une puissance telle que je ne trouvai pas immédiatement le sommeil.
Le lendemain, nous reçûmes un appel de Lydvack qui nous rassura autant sur sa survie que sur notre entreprise.
— Mon amour, disait-il à Isabel qui avait mis, avec l’aide de Raïza, le haut-parleur pour que nous puissions tous entendre. Tarja ne se doute de rien et j’ai pu m’entretenir avec les Généraux déjà présents sous ton mandat royal. Ils sont entièrement derrière toi et nous soutiendront lorsque nous passerons à l’attaque. J’ai leur promesse. La plupart ont été embrigadés de force dans le combat de l’actuelle Couronne et ne désirent qu’une chose : revoir la paix s’installer sur nos terres et au sein de notre peuple.
— C’est une très bonne nouvelle ! Intervint mon père d’une voix joyeuse que je ne lui avais jamais entendue depuis notre rencontre.
— Par contre, Tarja désirait envoyer la relève au lac. Je l’en ai dissuadée en disant que cela ne leur serait que bénéfique de voir leur Reine serrer les vis et rendre leur service des plus durs. Au passage, cela nous donnera peut-être l’appui des militaires. Tu sais comment elle est, si désireuse de plaire et d’être la Reine qu’elle a immédiatement accepté ma suggestion… ce qui est étonnant lorsque l’on connait notre… entente.
William et Isabel hochèrent la tête de concert tandis que Cyriel, Raïza et moi attendions la suite.
— Je vous retrouverai d’ici trois ou quatre jours, je pense. Je dois me faire discret pour le moment. Je ne peux pas disparaître de nouveau. N’essayez pas non plus de me contacter, je détruis le mobile après cet appel.
— Mais, Lydvack, trois jours de plus…
— Oui, Isabel, j’en suis conscient, cela reporte notre action de trois jours. Mais crois-moi, c’est un mal nécessaire. Je suis sûr que Cyriel a fait tout son possible et déjà des vampires commenceront à arriver. Accueillez-les et expliquez-leur ce que nous nous apprêtons à faire, pour toi, pour nous, pour eux. Je t’aime, Isabel.
— Je t’aime aussi.
Elle lui avait tout juste répondu que la tonalité se perdit. Le mobile était perdu, et notre liaison avec notre ami aussi.
— Que Gaïa le protège, gémit mon amie.
Me joignant à ses prières, je lui pris la main tandis que, les yeux clos, nous invoquions la protection de notre déesse pour notre ami. Isabel fut touchée par cette initiative. Elle embrassa nos fronts et nous dit :
— Ce que vous faites, toutes les deux, représente beaucoup pour moi et pour mon peuple. Je vous promets que nos vies ne seront pas inchangées. Nous ne nous ferons plus la guerre désormais. Ayez confiance, mes filles, mes sœurs, l’avenir ne peut promettre que le meilleur lorsque l’on a vécu autant que moi.
Avec un sourire maternel – ce qui donna quelque chose d’étrange sur un visage si enfantin, si jeune – elle se retira au bord du lac, contemplant la misère des emprisonnés. Je voulus la rejoindre, pour lui parler de mon désir d’arrêter cette pratique cruelle, mais Cyriel me retint au dernier moment les sourcils froncés.
— Quoi ? Murmurai-je sans comprendre.
— Laisse-la.
Il me fit signe de regarder Isabel. Elle n’observait pas la prison sous-marine, elle pleurait. Une reine en pleurs n’était pas un spectacle auquel j’assistais tous les jours. Mon cœur déjà meurtri par tant de blessures sembla se fissurer un peu plus. Elle qui était si forte, si courageuse, si puissante, aujourd’hui, elle flanchait.
— Elle a beaucoup de pression sur les épaules. Elle a aussi peur de ne pas arriver à nous protéger tous. Elle ne craint pas pour sa propre vie, Selena, mais pour les nôtres, me dit mon père qui s’était approché sans bruit.
Je ne pus détacher mon regard de ce terrible spectacle, il le comprit certainement, car, me tirant doucement par le bras, il me dirigea vers un rocher lisse sur lequel je m’assis.
— Mais nous avons choisi de nous mettre en danger pour ce combat. Elle ne doit pas se préoccuper de notre protection. Elle doit se concentrer sur son but : reprendre le trône et détruire Tarja. C’est la seule chose qui compte. Un chef ne doit pas se soucier des dommages collatéraux, m’entendis-je dire.
Mon père m’observa en silence pendant un long moment.
— Un chef banal, oui. Et dans le fond, tu n’as pas tort. Mais Isabel n’est pas ce que l’on peut appeler un chef. C’est une Reine. Elle considère être responsable du plus jeune des vampires comme du plus ancien. Elle est le miroir de son règne. Elle est aussi beaucoup trop noble et pleine de bonté pour ne pas se soucier des dommages collatéraux comme tu dis. Elle rechigne à mettre en péril ta vie et celle de Raïza également.
— Mais c’est notre choix ! Me rebiffai-je.
— Écoutes-tu ce que je te dis, Selena ?
— Bien sûr, mais je ne comprends pas. Peut-être doit-elle l’entendre de nos
bouches ?
— Non, cela serait inutile. Au fond d’elle, elle sait tout ça, elle a bien souvent les réponses à beaucoup de questions, mais lorsqu’elle se retrouve impliquée, elle a tendance à se fustiger. C’est une Reine aimante. C’est ce qui en fait tout l’opposé de Tarja qui, elle, ne règne que pour son propre plaisir, son propre bonheur. Isabel règne pour son peuple. Et c’est pour cela qu’elle revient aujourd’hui.
— C’est pour cela aussi que tu l’as sauvée ?
Il rit et répondit :
— J’aimerais avoir cette noblesse d’âme, ma fille, mais non. Si je l’ai sauvée, c’est parce qu’elle est ma petite sœur. Dans mon… dans mon cœur, ou ce qu’il en reste, elle est de ma famille, c’est une partie indissociable de toi, de Laura. Vous êtes ce que j’ai de plus précieux. Alors si je l’ai sauvée, c’est tout simplement que je ne pouvais supporter de vivre dans un monde où elle n’existerait plus.
— Supportes-tu de vivre dans ce monde alors que maman n’y existe plus ?
— Non, Selena. Depuis mon réveil, chaque minute me fait souffrir de la perte de ta mère. Mais tu es à mes côtés depuis que je suis revenu. En toi vit une part de Laura. Et je bénis cette part-là, autant que je te bénis, toi, d’être ma fille, d’être sa fille.