Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 23
Récits
La porte tout juste fermée, Raïza me sauta dessus et me demanda la totalité des détails de la nuit.
Je ne trouvai pas de mots pour tout ce que j’avais ressenti. Alors lui épargnant les détails très intimes, je lui racontai ce qui s’était passé. De temps en temps elle ponctuait mon discours de petits éclats de rires ou de « Non ?! », mi-étonnée, mi-moqueuse.
Je me permis aussi de lui raconter ce que je lui avais demandé de faire, au tout dernier moment de notre nuit. Elle sembla surprise et me demanda de lui montrer ma morsure.
Au début je rechignai. Cette marque avait une signification particulière pour moi, elle prouvait cet acte d’amour qui nous avait uni Cyriel et moi. Raïza s’était pourtant coupée du monde et de sa vie pour moi, en décidant de m’accompagner, je pouvais bien lui faire cet honneur.
Le rouge aux joues, je rabaissai le col de la chemise sombre de Cyriel et regardai mon amie attentivement. M’attendant à la voir arborer un air choqué ou de dégoût, je fus surprise de la voir si envieuse.
Elle ne se gêna pas pour me dire :
— Oh quelle chance ! Ça a dû être tout simplement extraordinaire !
Je me contentai d’acquiescer.
J’eus soudain envie d’observer cette empreinte laissée par l’Amour. Je me dirigeai alors, sous les yeux inquisiteurs de mon amie, vers le miroir de la salle de bains. Là, au niveau de la carotide, comme un signe d’appartenance, se trouvait la marque du vampire, l’empreinte de sa morsure. Deux petits trous d’un rouge foncé entourés de la marque distincte des dents de Cyriel. Je pensais ne trouver que les deux petits trous, et non le reste. Seulement cette marque était si érotique que je me pris à ressentir de nouveau les sensations et les émotions qui s’étaient propagées en moi à cet instant précis. J’en frémis. Ce que Raïza ne rata bien évidemment pas. Je l’entendis s’esclaffer pendant que je remettais mon col en place.
De retour dans la chambre, je m’assis sur mon lit et attendis. Je devais lui parler de la conversation que Cyriel et moi avions eue après. Ce n’était certes pas une nécessité, mais j’en avais besoin. À qui d’autre me confier ?
Elle sauta partout dans la chambre et entama une danse qu’elle appelait « la danse de la victoire ». Elle avait vu ça dans un film apparemment. On aurait dit une gamine devant ses cadeaux de Noël ou moi quelques années auparavant pour les résultats du bac.
Ce n’est que quelques heures plus tard que Morphée nous prit dans ses bras ; je m’endormis, comblée et heureuse… cela ne m’était pas arrivé depuis des semaines.
Lorsque j’ouvris les yeux, plusieurs heures après, le soleil se couchait tout juste, mon amie, quant à elle, ne semblait pas en avoir fini avec sa nuit.
Quelques coups brefs tapés à la porte au moment même où je sortais de la douche mirent mon cœur à rude épreuve. Raïza, qui s’était enfin réveillée, m’observait avec son habituel sourire moqueur. Elle savait tout comme moi que Cyriel se trouvait derrière la porte. Elle attendait, les bras croisés, de voir le spectacle que l’on allait lui offrir sur un plateau d’argent.
Prenant mon courage à deux mains, je me dirigeai vers la porte. Le miroir de l’entrée me renvoya le reflet d’une jeune femme au sourire figé, la peau blême dans son chemisier sombre et son jean. Sa chevelure en désordre lui donnait un air sauvage.
Bon, je ne pouvais pas faire mieux de toute façon. Une main sur la poignée, je lançai un regard à mon amie du genre « Prête ? ».
Elle sembla saisir le message, car elle hocha vivement la tête.
J’ouvris alors la porte, non pas sur Cyriel, mais sur Lydvack. Raïza poussa un soupir, déçue, et mon cœur lui fit écho, l’instant suivant.
— Ah ben, merci pour l’accueil, jeunes demoiselles.
Je lui lançai un clin d’œil rapide, me remettant de ma déception.
— C’est que… commençai-je.
— On m’attendait plutôt, c’est cela ? Intervint une voix moqueuse dans l’encadrement de la porte toujours ouverte.
D’après les grincements du lit qui me parvinrent : Raïza avait reporté son attention sur la porte. Pour ma part, plus rien ne comptait que Cyriel, là, dans son habituel pantalon en cuir noir et sa chemise sombre. Il portait également sa cape de vampire qui lui donnait cet air si ténébreux. Un air qui m’avait, je devais l’avouer, immédiatement attirée dans la forêt dès le premier soir.
— Oui, je t’attendais, lui murmurai-je m’avançant doucement vers lui.
Il mit une main devant lui, et, stupéfaite et blessée, je m’arrêtai. Il prit ma main, et entra comme un souffle dans la chambre, m’entraînant avec lui.
— Dans l’entrée, Raïza ne verra rien, et je sais qu’elle meurt d’envie de voir ça…
Il ne dit rien de plus, car déjà ses lèvres se posaient sur les miennes, pendant que mes bras se plaçaient, de façon déjà si familière sur sa nuque, le rapprochant encore plus de moi.
Au loin, j’entendis Raïza qui soupirait d’aise.
Je le sentis sourire sous mes lèvres et, un instant plus tard, il brisait notre étreinte.
— Bonjour mon amour, me dit-il tout bas pour que je sois la seule à l’entendre.
Mon sourire lui suffit, car il se retourna vers Raïza que je me décidai à regarder aussi. Dans son lit, elle semblait suffoquée, toute rouge. Étonnée, j’attendis. Quelques secondes plus tard, elle se mit à crier et se jeta littéralement sur nous, nous prenant dans ses bras. C’était sans compter sur la dureté du corps de Cyriel. Raïza fut projetée de nouveau contre son lit et aurait fini dessus si mon vampire ne l’avait pas rattrapée de justesse.
— Oups ! Se contenta-t-elle de dire.
Avec une moue moqueuse, Lydvack s’assit sur mon lit et nous lança :
— C’est bon ? Vous avez terminé, les enfants ? Ce n’est pas que je ne suis pas ravi pour les deux tourtereaux, mais on a un voyage à finir.
Haussant les sourcils, je me tournai vers Cyriel qui, prenant ma main, précisa :
— Oui, je venais vous avertir que Lydvack ferait la suite du voyage avec nous si vous n’y voyez aucun inconvénient.
Raïza me lança un regard que je lui rendis. Lydvack resta sagement assis, les yeux rivés vers ses chaussures, nous laissant le temps et le loisir de débattre.
Seulement il n’était pas question de débat.
— Cela ne pose aucun problème, répondis-je d’une voix sûre.
Il releva les yeux et me dit avec gentillesse :
— Merci, Selena. J’ai beaucoup à vous apprendre et je serai d’autant plus content de faire ce voyage avec vous.
— Tu as beaucoup à leur apprendre ? demanda Cyriel, me devançant.
Les vampires se lancèrent des regards étonnés. C’était comme s’ils étaient aussi ahuris l’un que l’autre de la tournure des événements.
— Bien entendu, Cyriel, sur le père de Selena.
— Tu le connais ? lui demanda-t-il.
— Eh bien… commença-t-il.
Puis, plongeant son regard gris perle dans les yeux de mon ami devenu amant, il sembla comprendre un fait dont je n’avais pas connaissance, car l’étonnement s’inscrivit sur son visage.
— Tu t’expliques, Lydvack ! lui ordonna Cyriel d’une voix tendue.
Raïza et moi étions toutes deux sur nos gardes également. Quelque chose clochait dans cette conversation et nous ne pouvions pas mettre le doigt dessus.
— Bien sûr, mon jeune ami. Mais avant tout, réponds à ma question. Pourquoi as-tu décidé de te rendre à la Couronne pour trouver le père de Selena ?
— Parce qu’elle seule, grâce à ses fichus espions, sait où sont les vampires dans le monde, et surtout où un vampire aurait été vu dernièrement. J’ai pensé que pour retrouver son père c’était la seule solution.
Lydvack hocha sensiblement la tête.
— Sage décision. Pourtant tu sais où se trouve son père.
Ma main se crispa dans celle de Cyriel. Il le sentit, car il se retourna vers moi, il ne comprenait pas. J’en étais certaine. Cyriel ne m’avait rien caché, ce n’était pas possible. Je tentai de retirer ma main, mais rien n’y faisait, elle était emprisonnée dans sa poigne de fer, sans pour autant me faire mal.
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles…
Il fit une pause se retournant plusieurs fois vers moi et me dit d’une voix douce.
— D’ailleurs tu ne m’as jamais parlé de lui. Je ne sais pas même son nom, alors comment pourrai-je, Lydvack ? Termina-t-il avec un regard désespéré pour son ami alors que je tentais toujours de retirer ma main de son emprise.
— Oui, oui, bien sûr, pardon, lui dit-il en me voyant me débattre avec sa main. Quand je dis que Cyriel le connaît, ce n’est pas en tant que ton père, Selena. C’est juste que celui qui a permis que tu viennes au monde et qui est tombé amoureux de Laura Rosa est le même vampire qui a transformé celui qui emprisonne encore tes doigts pour t’empêcher de fuir.
Cette fois, je m’immobilisai alors que ma main se retrouvait libre. Une violente sensation de chaleur l’emplit alors que mon petit ami s’était écarté de quelques centimètres, plongeant son regard en moi.
— William ?
Ouvrant de grands yeux ronds, je regardai à tour de rôle Lydvack, Raïza et Cyriel. Ce dernier semblant toujours loin de moi, autant physiquement que mentalement. Loin. Les yeux voilés, il ne paraissait plus parmi nous.
Raïza intervint d’une voix rauque :
— Merde ! Lâcha-t-elle.
Voyant le regard presque hilare de Lydvack, elle s’excusa et lui sourit.
— Cyriel ! Appela le vampire d’une voix forte.
Cyriel cligna des yeux plusieurs fois et, durant quelques secondes, il eut l’air surpris de nous voir autour de lui.
— Tu n’étais pas au courant que c’était Selena qui avait poussé William à s’enfuir d’Espagne ?
— Mais pas du tout ! Comment aurais-je pu le deviner ? Tu sais bien qu’il n’était pas très loquace sur sa vie. Sans toi, je n’aurais jamais rien su de lui.
— Eh bien, maintenant tu sais. Après avoir sauvé ma dulcinée, il a longtemps erré et, lorsqu’il a quitté ta compagnie, il a trouvé refuge en Espagne dans un Coven de sorcières où il est tombé amoureux d’une Rosa. Tarja qui avait appris sa position exacte lui a donné une seule et unique chance de se racheter. Je n’en ai jamais eu connaissance étant donné qu’elle ne m’apprécie guère et se méfie beaucoup de moi, comme tu le sais. Ce que je sais c’est qu’il a refusé son offre et a continué à vivre avec Laura.
Désormais Lydvack me parlait à moi. Il me racontait une histoire dont je n’avais pas connaissance. Une partie de l’histoire, celle du point de vue de mon père, la partie dont ma mère n’avait jamais rien su.
— Lorsque je l’ai revu quelques mois après, il m’a raconté ce que Tarja n’a jamais su. Il m’a raconté qu’il était tombé amoureux d’une sorcière et qu’en plus d’avoir violé la règle concernant le contact avec les humains, il avait vécu avec l’une d’elles. D’après ses dires ils s’étaient unis de toutes les façons possibles et avaient conçu un enfant. Il ne m’en a pas dit plus. Mais m’a demandé de protéger ce secret comme il avait protégé la femme de ma vie. J’ai accepté, mais je n’ai jamais eu à faire grand-chose, car Tarja n’a jamais su que Selena existait, tout comme moi j’ignorais que la femme qu’il avait aimée n’était autre que la petite-fille de Carolina Rosa. Mais c’est en te voyant que j’ai su qui tu étais… Tu as les yeux de ton père, la couleur de sa peau et de ses lèvres. Pourtant, tu arbores celles de Carolina Rosa ainsi que son sourire et sa chevelure ondulée dont la couleur est un mélange de l’ébène des Rosa et de celle de William.
Je crus défaillir sous ces informations. Mes jambes et mes mains se mirent à trembler. Quelques secondes plus tard, Cyriel avait repris sa place à mes côtés et me tenait fermement contre son torse. Ma tête contre son cœur, j’écoutais… le silence.
— Mais, Lydvack, si la Reine rencontre Selena, elle la reconnaîtra immédiatement et …
— La tuera avant même que nous puissions esquisser le moindre geste pour la protéger de sa folie, termina le plus âgé de mes amis.
— Il est hors de question de la mener à elle alors ! Intervint mon amie d’une voix forte et assurée.
— Je suis d’accord. Sur une partie seulement, Raïza.
— Explique-toi, demanda Cyriel relâchant quelque peu son étreinte pour que je puisse les écouter avec attention.
Mes jambes ne flanchaient plus, je me tenais fixement contre le mur et attendis.
— Ce que vous devez savoir toutes les deux c’est que je sais où est William.
Surprise, je lançai un regard à Raïza et demandai à Lydvack :
— Où ça ? Allons-y alors, inutile que j’aille risquer ma peau face à votre Reine.
— Attendez une seconde, Selena, laissez-moi finir, s’il vous plaît, me demanda-t-il, soudain la voix pleine de tristesse.
Sa voix mélancolique provoqua chez moi une montée d’angoisse. Qu’allait-il bien pouvoir m’annoncer encore comme mauvaise surprise ? N’avais-je pas déjà reçu mon lot de rebondissements dans la vie ? Ce ne fut pas Lydvack qui continua, mais Cyriel. À quelques centimètres à peine de moi, ma main de nouveau dans la sienne, il me dit doucement :
— Mon amour, j’aimerais t’annoncer autre chose. Te souviens-tu de ce que je t’ai dit l’autre nuit sur les risques qu’encouraient les vampires Hors-la-loi ?
Je réfléchis un instant et ressortis tout en bloc sans y penser.
— Oui. La peine capitale ou la destruction.
Ces mots étaient tout juste sortis de ma bouche que j’en saisis le sens.
— Oh non, lâchai-je dans un gémissement plaintif.
Je m’assis sur une chaise tandis que Cyriel, debout derrière moi, posait ses mains sur mes épaules.
— On m’explique à moi ? demanda Raïza, exaspérée.
— Le père de Selena a été puni pour une trahison qu’il a commise il y a de cela plusieurs siècles.
— Il a été tué ? demanda-t-elle, penaude, en me lançant un regard triste.
— Non, pas exactement, lança Cyriel d’une voix morne.
— Comment ça ? La peine capitale ? Crachai-je soudainement écœurée.
Il acquiesça d’un léger signe de tête et une rage soudaine prit possession de moi. Mon corps entier se mit à brûler tandis que la Pierre d’Alvina déversait en moi une puissance folle.
— Ouille ! s’exclama Cyriel en s’écartant de moi.
Je levai les yeux vers lui et je le vis reculer encore plus loin de moi. Étonnée, je lançai un regard à mes amis qui me dévisageaient, les yeux emplis d’une étrange lueur.
— Quoi ? M’emportai-je, ma rage toujours grandissante.
Un regard vers mes mains rendit toute réponse facultative, je compris immédiatement leurs regards effarés. Un halo étrange m’entourait. Un halo saphir. Il entourait tout mon corps en de multiples vagues. Je fermai les yeux tandis qu’il continuait à se répandre autour de moi. Les ouvrant de nouveau, je constatai que son rayonnement ne s’était pas estompé, bien au contraire, il continuait, obligeant mes amis à se fondre presque dans le mur opposé à moi. Il fallait que j’arrête ça, immédiatement.
Soudain, les vagues de magie cessèrent alors que disparaissait au plus profond de moi la haine qui m’avait envahie.
— Désolée, m’excusai-je, penaude.
— Selena c’est le pouvoir d’Alvina Rosa ! S’exclama Raïza.
Je le savais. Mais cette conversation avec mon amie sorcière serait pour plus tard.
— Je sais.
Elle sembla comprendre le message sous-jacent, car elle n’insista pas et changea de sujet :
— Au fait, c’est quoi la peine capitale ?
— La Reine des vampires fait enfermer ceux qu’elle désire torturer jusqu’à la fin des temps, si je puis dire, dans des cercueils de pierre au fond des mers qui baignent l’Archipel de Svalbard. Là, ils y croupissent, affamés et affaiblis, durant l’Éternité, punis pour leurs crimes. C’est dans les profondeurs de l’océan Arctique que patiente William depuis 1990.
Je lâchai un soupir mécontent.
— Pouvons-nous le libérer ? Demandai-je, consciente de la mission périlleuse que cela entraînerait.
— À nous quatre, non.
La réponse froide, mais honnête de Lydvack me blessa cependant.
— Mais je suis venue ici pour retrouver mon père et c’est ce que je ferai. Si je dois rencontrer et vaincre cette Tarja, je le ferai. Sachez que je n’ai absolument rien à perdre.
Je feignis de ne pas remarquer la grimace blessée de Cyriel à ma droite. J’étais, certes, éperdument amoureuse de lui, mais j’avais besoin de mon père. Je devais le rencontrer pour me construire ma propre identité.
— Je peux comprendre que vous ne me suiviez pas, vous n’y êtes pas obligés. Particulièrement toi, Raïza. Tu en as déjà fait beaucoup pour moi. Tu as tout abandonné pour m’accompagner jusqu’ici, et tu as failli perdre la vie par deux fois déjà. Alors, si tu veux rentrer à Urkotόw maintenant… Bien sûr, je préfèrerais que tu restes, mais je comprendrais et je ne t’en voudrais pas.
— Cesse donc de dire des énormités, Selen’. Je suis avec toi du début à la fin quoi qu’il advienne. Mon clan connait les risques et moi également. Je donnerais ma vie pour toi. Je continue et ne t’avise pas de tenter de m’en empêcher, me dit-elle, le visage grave.
Je me tournai vers Lydvack, laissant Cyriel pour la fin, sachant que sa réponse me ferait le plus grand bien, ou serait la plus déchirante nouvelle depuis la découverte de mes origines.
— Je vous suis, Selena. Vous avez prouvé l’autre nuit que vous êtes une combattante née, j’ai toute confiance en vous. Vous savez faire preuve de jugement et je suis entièrement derrière vous. D’autant plus que j’ai envie de retrouver mon vieil ami.
Sa réponse me fit chaud au cœur, savoir que Lydvack était un ami proche de mon père rendait ce dernier plus humain et encore plus nécessaire à ma survie.
Je me tournai vers Cyriel.
— Penses-tu que je te laisserais partir seule ? As-tu déjà oublié ma promesse de la nuit dernière ?
Non, je ne l’avais pas oubliée. Comment aurais-je pu…
— Non, mais tout comme pour Raïza, je désirais seulement te laisser la possibilité de te rétracter et de partir.
— William a été comme un père pour moi… à un certain moment, ajouta-t-il d’une voix étrange. Et je désire le retrouver presque autant que toi.
— Extra ! Lâcha Raïza d’une voix enjouée. Tout le monde est de la partie pour botter les fesses de cette dictatrice adepte du marquage de cochons.
Je m’esclaffai, suivie de près par Cyriel. Lydvack, lui, ne comprenait pas, se contentant de jeter des regards étonnés à chacun de nous.
— Promis, je vous expliquerai, Lydvack, lui dis-je, compatissante.
Avec une légère courbette que je ne compris pas, il se tourna vers Raïza et lui signifia :
— Raïza, je vous promets de rire à votre blague quand j’en connaitrai la signification.
Il avait dit cela d’un ton charmeur tout en se penchant légèrement vers mon amie qui cessa immédiatement de rire et sembla suffoquer.
— Laisse-la ! Rit mon vampire.
— Mais je ne fais rien.
Il avait pris un air si innocent que cela sonna faux. Lorsqu’il se détourna et brisa le lien invisible avec mon amie, cette dernière sembla reprendre son souffle.
— Waouh ! Se contenta-t-elle de dire.
— Eh bien ! Si ça ce n’est rien, j’aimerais bien savoir ce que cela donne quand vous faites quelque chose ! Dis-je, amusée.
— Je t’avais dit que les vampires étaient hypnotiques, me rappela Cyriel en pressant ma main contre la sienne.
— Je voulais juste m’amuser, moi aussi, s’excusa-t-il auprès de sa victime.
— Oh, Lydvack, recommencez quand vous voulez…
Sa voix était éthérée, comme si elle se trouvait dans les vapes, à mille lieues de nous. Elle jetait des regards pleins de désir à notre ami qui ne semblait déjà plus faire attention à elle. On aurait dit un enfant lassé de son nouveau jouet. Ledit jouet, quant à lui, semblait en redemander !
Au bout de quelques minutes, l’atmosphère redevint normale et chacun de nous réfléchit à une stratégie. Raïza, toujours assise sur son lit en train de manger un croissant au beurre, cogitait à toute allure, au vu des émotions qui me parvenaient d’elle.
Cyriel, quant à lui, m’observait en silence, il semblait vouloir trouver la réponse au fond de mes prunelles.
Lydvack, assis sur mon lit, paraissait cette fois vagabonder dans de lointaines contrées. Ses yeux perle allaient et venaient de gauche à droite dans ses orbites. Percevant mon regard, il ferma ses paupières. Malgré cela, je pouvais toujours voir ses yeux bouger.
— Il réfléchit, m’expliqua Cyriel. Notre cerveau est beaucoup plus rapide que celui des humains. En réfléchissant, toutes les possibilités existantes sont passées en revue à toute allure, comme en lecture accélérée et nos yeux suivent le mouvement. Cela te parait étrange, pourtant vous le faites également, mais beaucoup plus lentement. Lydvack est un très ancien vampire, même s’il semble jeune extérieurement. il a donc beaucoup d’expérience en mémoire à visionner.
J’étais consciente que Lydvack avait entendu la petite explication de mon petit ami, car je vis un coin de ses lèvres frémir en un petit sourire.
C’est vrai qu’il faisait tout juste vingt-cinq ans alors qu’il avait 1690 ans. Lorsque l’on y pensait, il y avait de quoi tourner la tête de n’importe qui.
De mon côté, mes plans d’action n’allaient pas bien loin. J’étais une sorcière novice, bien que puissante, je l’avais prouvé à maintes reprises déjà, mais je n’en restais pas moins une « Stoï ». Et en ce qui concernait le monde des vampires, mes lacunes, bien que comblées par les cours particuliers de Cyriel, ne s’arrêtaient qu’à la théorie. Je n’avais rien à proposer, donc j’espérais en secret que l’un de mes amis trouverait la bonne idée.
— J’ai trouvé ! Lâcha Lydvack répondant à mes prières silencieuses.
Nous étions tous trois suspendus aux lèvres du vieux vampire tandis que ces dernières restaient closes.
— Lydvack ?
— Oh oui, pardon, reprit-il, sortant soudainement de sa rêverie. Cyriel, il nous faut faire venir Isabel. C’est notre seul moyen de venir à bout de Tarja.
Cyriel secoua la tête avec attention, mais ne dit mot.
— Qui est Isabel ? Demandâmes-nous, Raïza et moi, d’une même voix.
— Isabel est ma compagne.
— Pardonnez-moi, Lydvack, malgré tout le respect que je vous dois, à vous et à votre compagne, en quoi peut-elle nous aider ?
Cyriel ricana doucement. Il cessa immédiatement lorsque je lui jetai un regard noir et que, courroucée, je lui repris violemment ma main.
— Selena, Isabel est l’ancienne Couronne de l’Ombre.
Oh ! Voilà que la conversation qu’ils avaient eue devant moi le premier jour prenait sens.
— Je vois, et elle s’appelle Isabel donc. Mais si elle se cache, comme vous l’avez dit en ma présence il y a quelques jours, pourquoi se montrerait-elle et risquerait-elle sa peau pour moi ?
— Parce que, Selena, les vampires n’ont pas toujours été les ennemis des sorcières. Il fut un temps où nos deux peuples vivaient en quasi-harmonie. Isabel y veillait. Elle a beaucoup entendu parler de votre famille et la respecte énormément d’ailleurs. Sachez ensuite, comme je vous l’ai dit, que William, votre père, l’a sauvée, et que c’est pourquoi il se trouve là où il est aujourd’hui. Je sais qu’elle se fera un honneur de le libérer et de lui renvoyer l’ascenseur après tous ces siècles.
Je sentis que ce n’était pas tout.
— J’apprécie l’aide. Mais soyez honnête avec moi, Lydvack. Y a-t-il une autre raison ?
Il lança un regard à Cyriel qui s’inclina légèrement.
— J’allais y venir. J’aurais préféré que Cyriel le dise lui-même. , mais je vais m’en charger. Selena, je pense qu’Isabel pourrait profiter de ce passage sur l’Archipel pour essayer de reprendre le Pouvoir. Au sein de la Cour, elle a de nombreux fidèles qui n’attendent qu’une seule chose : qu’elle passe à l’action pour prendre part à la bataille et lui prouver leur soutien à l’instar de Cyriel, William et moi-même. Et vous êtes, toutes les deux, un atout important pour envisager le succès d’une telle opération.
Je m’apprêtai à répondre, mais il ne m’en laissa pas le temps.
— Non, attendez Selena. Sachez juste une chose avant tout. Nous ne vous obligeons à rien. Vous pouvez libérer William et partir en attendant qu’il vous retrouve après la fin de la bataille, ou bien y prendre part et ainsi limiter très sérieusement les pertes de notre camp et vous assurer l’appui de la véritable Reine.
Je lui souris, mais restai silencieuse. Un regard vers Raïza me permit de connaître son point de vue. Cependant, il me fallait prendre une décision seule. C’était ma propre vie, et celle de mon amie, que je mettais en danger dans ce Coup d’État chez les vampires.
Je me tournai vers Cyriel, l’homme que j’aimais. Il m’avait montré tant de choses que j’ignorais. Autant sur le monde que sur la passion. Il avait déchaîné en moi tellement d’amour qu’il m’était impossible de l’abandonner maintenant. Il s’apprêtait à sauver le reste de mon petit monde, alors je pouvais bien l’aider à sauver le sien. Je repris une bouffée d’air et avec un regard dur pour Lydvack je dis :
— Vous avez mon appui le plus total. Nous libérerons mon père, et je prendrai part à la bataille pour que votre compagne reprenne la place qui lui est due. Il va me falloir m’entraîner sur le pouvoir d’Alvina, celui du bouclier, précisai-je aux deux vampires. Après cela, je pense être en mesure de combattre les plus puissants d’entre eux. Mais tant que je ne maitriserai pas ce pouvoir autant que la télékinésie, je ne me lancerai pas. Vous comprenez ?
Tous deux acquiescèrent d’un air entendu.
— Parfait. Dans ce cas vous pourrez joindre Isabel une fois que nous serons à terre, n’est-ce pas ?
— Oui, Selena. D’ailleurs, me dit-il avec un regard pour sa montre, nous n’allons pas tarder à débarquer.
Il se leva et attrapa le sac qu’il avait posé en arrivant plus tôt dans la soirée. Cyriel se leva aussi et l’aida à en extirper des vêtements. Pendant ce temps, je jetai un regard à Raïza qui me sourit. La question sous-jacente semblait tellement évidente qu’encore une fois les mots étaient inutiles. Elle aussi désirait prendre part à ce coup d’État. Je lui envoyai un baiser silencieux tandis qu’elle me répondit d’un clin d’œil complice. Sans mon amie, je ne serais jamais allée aussi loin. Je lui devais beaucoup, et savoir qu’elle serait là jusqu’au bout m’emplissait de joie et de confiance.
Les deux vampires nous remirent des pulls et des capes à capuches parfaitement ajustées afin de passer plus discrètement sur les territoires du Nord. Lorsque je me regardai dans le miroir, il me sembla voir une étrange femme. Une vampire avec mes traits et un collier au rubis étincelant, certes, mais son visage, son teint pâle, ses lèvres plus rouges que de nature et ses yeux gris perle, le tout était troublant. Cette cape de vampire me fit une étrange impression.
Aux alentours de trois heures du matin, les haut-parleurs disséminés dans le bateau grésillèrent et intimèrent aux voyageurs de se diriger vers le quai.
Nos sacs sur le dos, couvertes pour lutter contre le froid, nous sortîmes de nos cabines. Passant devant un calendrier, je m’aperçus que nous étions le vingt-neuf octobre. Plus que deux jours avant mon vingt-et-unième anniversaire.
La nuit froide de Finlande nous accueillit…