Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 14
L’itinéraire
Lorsqu’il nous vit arriver, Cyriel parut se crisper, et se redressa. Je ne sus si cela venait du fait qu’il y avait une personne de plus que prévu ou pour une tout autre raison.
Au moment où Raïza vit le vampire, je l’entendis siffler entre ses dents. À l’évidence, elle rencontrait un vampire pour la première fois. Encore une chose que j’aurais eue en commun avec elle voilà quelques semaines. Elle me jeta un bref regard, et je n’eus pas besoin de mon don pour savoir qu’elle était aussi excitée qu’inquiète à la vue du vampire. Cependant un sentiment plus fort que les autres me percuta : le désir. Elle était incroyablement attirée par lui et le désirait plus que je ne l’aurais cru possible… Cela me fit sourire intérieurement.
Nous arrivâmes face à mon guide-vampire et je m’arrêtai enfin.
J’avais passé en tout et pour tout trois semaines dans le Coven de Svetlana et j’avais eu de nombreuses nuits pour apprendre à dialoguer avec lui. Nous n’avions malheureusement jamais abordé les sujets importants. Des banalités, sous les yeux de Joshua qui avait joué le rôle de garde du corps… Prévoyant, mon ami.
Ceci dit il n’eut jamais à intervenir, j’avais fini par comprendre que Cyriel était aussi digne de confiance que pouvait l’être une personne normale. Outre son côté terrifiant de monstre sanguinaire, il avait toujours été un modèle de courtoisie avec moi et n’avait jamais eu un mot plus haut que l’autre. Même lorsque nous nous voyions pour tester mes pouvoirs afin qu’il puisse se rendre compte de la sécurité qu’il devrait mettre en place autour de nous, il n’avait jamais cherché à me blesser.
Bien que novice, je n’étais pas idiote et il ne m’avait pas fallu beaucoup de rendez-vous nocturnes pour lui poser la question d’ordre alimentaire… Il m’avait alors répondu avec toute la franchise dont il était capable :
— La nécessité contraint les hommes à faire des choses qui ne sont pas de leur goût.
J’avais bien entendu compris ce dont il voulait parler, mais n’ayant pas ma langue dans ma poche j’avais sauté le pas :
— As-tu l’intention de te nourrir de moi ?
— Non ! J’ai promis à Joshua que je ne toucherai pas à un seul de tes cheveux. D’autant plus que je ne tue pas pour me nourrir. Attention je ne suis pas un vampire « végétarien » comme on peut en trouver dans la littérature pour adolescents.
La remarque me fit sourire pendant qu’il continuait :
— Je me nourris bel et bien de personnes. Et de femmes principalement. Mais je ne leur ôte pas la vie. Disons que je fais juste en sorte de prendre ce dont j’ai besoin sans attenter à leurs jours, quitte à m’abreuver de plusieurs personnes par repas.
Je ne répondis pas.
— Nous avons des lois, Selena, nous les vampires. Je te les expliquerai. Mais mon créateur m’a appris à vivre comme il se doit. Le fait d’être un monstre ne me dérange pas. C’est juste que j’ai une conscience et que contrairement aux autres monstres, j’aime l’écouter. Je ne peux me résoudre à priver l’entourage de mes victimes de leur présence.
Je compris ce qu’il me dit ce soir-là, et de nombreuses nuits me permirent d’y penser en détail. J’avais trouvé chez Cyriel une véritable preuve d’humanité. Je lui avais donc attribué un peu de ma confiance, assez du moins pour voyager avec lui.
— Bonsoir Cyriel, lui dis-je, de retour dans le présent.
Il s’approcha et inclina la tête pour me saluer. Au début j’avais été surprise par ce « salut », mais au fil des nuits, je m’y étais habituée.
— Bonjour Selena, me répondit-il d’une voix suave.
Je commençais même à m’habituer à sa coutume plutôt spéciale de dire bonjour lorsque tout l’hémisphère disait bonsoir. Ma capacité d’adaptation m’inquiétait.
— Je constate que nous avons une partenaire en plus, ajouta-t-il en s’inclinant devant Raïza.
Il avait eu la présence d’esprit de ne pas s’approcher d’elle sans y avoir été invité.
— Tout à fait. Je vous présente Raïza Bellica, sorcière du Coven d’Urkotόw. C’est mon amie et celle de Joshua. Je compte sur vous pour la traiter de la même manière que vous me traitez…
Je laissai ma phrase en suspens… sachant pertinemment qu’il comprendrait où je voulais en venir.
Il m’envoya un clin d’œil, signe qu’il avait reçu le message cinq sur cinq, puis s’adressa à mon amie :
— Enchanté, Raïza, je suis Cyriel.
Elle sembla étonnée qu’il s’adresse à elle puisqu’aucun son ne sortit de sa bouche, se bornant à jeter des regards tantôt vers moi, tantôt vers Josh.
Cette fois ce fut moi qui ne pus m’empêcher de lâcher un petit rire étouffé. Si j’avais ressemblé à ça le jour de ma rencontre avec le vampire je comprenais aisément pourquoi vampire et sorcier s’étaient fendu la poire ! C’était irrésistible.
Comprenant alors que mon amie avait besoin de moi, je me repris immédiatement et me tournai vers elle avec un visage avenant :
— N’aie crainte, Raïza, Cyriel est un homme de confiance.
Lorsqu’il entendit le mot « homme », il tiqua et se retourna rapidement vers moi. Je ne compris pas ce que je vis dans ses yeux. Étonnement ? Chagrin ?
Depuis plusieurs jours déjà, il bloquait ses sentiments si bien que je ne sus pas comment interpréter ce rapide coup d’œil. Il vit ma réaction, et se détourna rapidement.
— Pardon, commença soudainement mon amie qui semblait avoir rebranché son cerveau. Je suis enchantée aussi. Je suis désolée, vous êtes le premier vampire que je rencontre et c’est, disons… perturbant.
— N’ayez crainte, je le comprends parfaitement.
Joshua nous dit d’une voix triste :
— Vous devez partir. Et moi je dois retourner au village, surtout que ta mère va sûrement m’interroger durant des heures, ajouta-t-il pour Raïza avec un clin d’œil.
Son intervention ôta tout sourire sur le visage de mon amie et sur le mien, tandis que Cyriel s’éclipsa à quelques mètres, histoire de nous laisser un brin d’intimité pour nous dire au revoir.
Le fameux moment était venu, les larmes me montèrent aux yeux. J’avais prévu de ne rien laisser paraître devant notre guide-vampire, mais la séparation d’avec mon ami était pour moi bien plus dure que je ne l’avais soupçonné. Je le pris dans mes bras et lui chuchotai à l’oreille :
— Prends soin de toi, Josh. Je t’aime énormément, prends soin de toi.
M’éloignant un peu, je vrillai mon regard au sien et lui dis dans une ultime promesse :
— Je te promets que je repasserai te voir très vite.
Me décidant à le lâcher, je le dévisageai, une nouvelle fois, les yeux rouges. Mais il ne pleurait pas. Pas devant Cyriel.
Mon amie le prit dans ses bras et je détournai la tête un instant. Ces deux-là se connaissaient depuis leur naissance, la séparation devait certainement être dure, bien que Joshua ne vive plus trop au village.
Lorsqu’elle le lâcha à son tour, il se tourna vers notre guide-vampire et lui lança :
— Mon ami, prend soin d’elles, je t’en supplie, au nom de notre amitié.
Ledit ami s’inclina devant lui.
— Je te l’ai promis, ne l’oublie pas. Je tiendrai ma promesse jusque dans la mort.
Je le regardai, incrédule…
— La Mort Définitive s’entend ! Ricana-t-il.
Sa petite blague détendit quelque peu l’ambiance et lorsqu’il nous tourna le dos, Joshua avait le sourire. Mais c’était sans compter sur mon don. Lorsque je plongeai en lui, je sus que je n’aurais jamais dû le faire. Josh avait le cœur brisé. Il souffrait plus encore que je ne l’aurais cru. Il m’aimait comme une sœur, mais ce que je n’avais pas imaginé une seconde c’est qu’il était éperdument amoureux de Raïza. Oh malheur ! Je venais de lui enlever la femme qu’il aimait et l’envoyais longer le gouffre de la mort. Je me giflai intérieurement.
Joshua avait disparu depuis un petit moment déjà lorsque je me rendis compte que je n’avais pas bougé. Les yeux clos, visage tourné vers la destination qu’il avait pris. L’agitation à côté me ramena à la réalité.
Mes deux compagnons s’inquiétaient apparemment de ma tétanie. Lorsqu’ils me virent revenir à moi, ils me questionnèrent :
— Ce n’est rien. Les Adieux. Ça me pèse à force, leur répondis-je, le plus évasivement possible.
Je n’osai regarder Raïza. Elle ne soupçonnait apparemment pas une seule seconde ce que ressentait Joshua pour elle, et même si je lui avais révélé les sentiments de sa mère, je ne pouvais pas lui révéler ceux de mon ami. Me tournant vers Cyriel, je lui demandai :
— Alors, tu as réfléchi ?
Il comprit que je faisais référence à notre dernière conversation nocturne, car il me répondit du tac au tac :
— Oui. On va se rendre d’abord à Varsovie, histoire de prendre de quoi subvenir à vos besoins le temps du voyage. Et je vais en profiter pour acheter quelques poches de sang pour éviter de devoir me nourrir devant vous si une crise de boulimie débarque.
Il avait dit ça avec un tel sérieux que l’envie de rire qui m’avait saisie me passa illico. J’acquiesçai et attendis qu’il continue :
— Ensuite, je pense que le mieux serait de partir voir la Couronne. Ce qui m’inquiète c’est que l’entente cordiale qu’il y a entre nous trois n’existera pas pour la Reine. Elle ne supporte pas les sorcières. Cependant, elle est notre seule chance de retrouver ce vampire. Les Hors-la-loi ont l’Éternité pour retrouver des congénères sans son aide, alors que vous n’avez pas autant de temps. Alors le plus tôt sera le mieux. En chemin, nous réfléchirons à ce que nous pourrons lui dire, ou lui proposer en échange de son aide.
Aïe ! La Reine des vampires avait en horreur les sorcières. Parfait ! Il ne manquait plus que ça.
— Risque-t-elle de sentir mon côté vampire ? Demandai-je d’une voix tendue.
Il me regarda un instant et sembla perdu dans ses pensées.
— Je n’en ai absolument aucune idée. Pour ma part je ne ressens pas forcément que tu as du sang de vampire. Mais bon, je suis loin, très loin d’avoir l’âge de Tarja. De la même façon, je pense que l’on réfléchira à ce détail en route si tu n’y vois pas d’inconvénient ?
Avec un sourire, j’acquiesçai. Durant notre échange, Raïza n’avait rien dit. Je la regardai pour savoir si ça allait. Elle me fit une grimace qui m’indiqua que tout allait bien. Raïza était de toute façon bien plus forte que moi. Rassurée, je reportai encore une fois mon attention sur Cyriel quand mon amie m’interrompit :
— Euh, Cyriel, je ne sais pas trop ce que te fait la lumière, mais si nous devons nous rendre à Varsovie il va falloir nous mettre en route rapidement parce que le jour sera là d’ici une heure et demie environ.
Elle se tenait immobile les paumes en l’air.
Il me regarda comme pour avoir confirmation.
— Je ne sais pas. Raïza contrôle les éléments donc je vais la laisser t’expliquer ce qu’elle vient de te dire. Raïza ?
— Comme l’a dit, Selena, j’ai le contrôle des éléments. Seulement je ne contrôle pas le jour et la nuit. Mais je sais à quel moment, exactement va percer le premier rayon du soleil et à quel moment la nuit pointera son nez. Pour faire simple, disons que je perçois le degré de luminosité et là je peux te dire que le soleil arrive.
Largement impressionné, le jeune vampire lui sourit et annonça :
— Bon, ben, direction Varsovie. Je n’ai pas envie de finir en tas de cendres.
L’arrêtant d’une main, j’intervins :
— J’ai une voiture qui m’attend de l’autre côté de la forêt. Enfin, je crois.
— Oui, oui, nous lui avons jeté un sort d’invisibilité. Le commun des mortels ne peut la voir, ainsi, elle n’a pas attiré les convoitises. Logiquement, elle t’attend toujours là où on l’a laissée depuis qu’on a récupéré ta valise.
Ravie de savoir que ma caution ne serait pas perdue, je dis à mes deux compagnons :
— Voilà une excellente nouvelle.
Nous partîmes alors dans la nuit noire, marchant tous les trois vers un monde que ni Raïza ni moi ne connaissions.
Il ne nous fallut qu’une dizaine de minutes pour atteindre la voiture qui n’avait effectivement pas bougé d’un pouce depuis que je l’avais abandonnée là, quelques semaines auparavant.
Durant quelques secondes, je me surpris à m’inquiéter de son état. Et si elle ne démarrait pas ? J’étais certes poisseuse, mais il ne fallait pas non plus tenter le Diable !
Le véhicule fonctionnait parfaitement et la route jusqu’à Varsovie se passa dans le silence le plus total.
Cyriel semblait à sa place entre deux sorcières, deux humaines. Je ne pus m’empêcher de m’inquiéter de ses réactions. Je préférais prévoir une éventuelle attaque, bien qu’il nous ait assuré à maintes reprises qu’il se contrôlait parfaitement bien, plutôt que de me faire mordre par surprise.
Le trajet fut lui aussi plutôt court. Rapidement notre guide trouva un hôtel pour y passer la journée… Cette idée me fit sourire. Allions-nous dormir la journée et vivre la nuit comme des vampires ? Apparemment mon amie s’était posé la même question, car elle se tourna vers moi avec un regard étrange. Avec un signe de tête je lui fis comprendre qu’il valait mieux remettre cette conversation à plus tard. Elle n’insista pas.
Cyriel s’occupa de régler les deux chambres, une pour lui et une pour Raïza et moi. Nous avions deux chambres voisines. Une fois devant la première porte, il nous déclara d’une voix douce :
— Mesdemoiselles, je vous abandonne ici. Je fermerai la chambre à clef et vous ne pourrez pas me réveiller avant que la nuit tombe, donc essayez de ne pas trop attirer l’attention. On se retrouve ce soir, je vous donnerai notre itinéraire complet et je répondrai à la jeune demoiselle qui brûle de questions, ajouta-t-il pour Raïza avec un clin d’œil.
— Parfait ! Bonne nuit… ou journée. Bref, tu m’as comprise, bafouillai-je, le rouge aux joues.
— Merci, Selena. N’oubliez pas de dormir. La nuit va être longue, il va falloir que vous soyez en forme. Bonne journée à vous deux !
Sa façon de dire mon prénom était presque hypnotique, si bien que je ne le vis pas entrer dans la pièce. Sa porte se refermait déjà sur lui et le verrou était tiré, nous laissant là, à quelques pas de notre propre chambre. Je giflai le bras de Raïza pour qu’elle cesse de rire et ouvris la porte pour entrer dans une petite, mais coquette, chambre d’hôtel.
— Brrr ! La couleur ! s’exclama ma copine sorcière.
Je devais avouer que le bordeaux emplissait la pièce et le rendu n’était pas des plus agréables. Mais en cet instant je n’avais d’yeux que pour une chose : la douche.
La laissant bougonner sur la décoration, je m’enfermai dans la salle de bains, me déshabillai rapidement et pris une seconde pour me regarder dans le miroir. J’avais les traits tirés et les yeux voilés. Eh bien, si je commençais déjà à fatiguer je ne ferais pas long feu. Il me fallait donc mettre à profit cette nuit de repos. Si Raïza me laissait dormir bien sûr. Passant une main dans mes longues boucles brunes je ne pus m’empêcher de les comparer à ceux de Cyriel. Outre le fait que les siens étaient raides, nous avions la même couleur, les mêmes reflets. Autant les lèvres pulpeuses me venaient de ma mère, autant les cheveux et le teint pâle me venaient sans aucun doute de William.
William. Je n’allais pas tarder à le rejoindre. Du moins en prenais-je le chemin. Enfin !
Je devais connaître mon père biologique pour pouvoir me construire moi-même. Il était assez paradoxal que je sois dans cette situation lorsque l’on savait que mon dernier exposé en psycho portait sur la construction du Moi-Profond et de l’importance que pouvait avoir l’appartenance à une famille pour cela.
Lorsque je sortis de la douche une petite demi-heure plus tard, je trouvai Raïza assise sur le lit à regarder la télévision. Quand elle me vit arriver elle éteignit la boîte à images comme l’appelait ma mère, et me lâcha :
— Alors, tu te rends compte que l’on va vivre comme des vampires ? Fini le bronzage espagnol pour toi.
Cela semblait l’amuser, je ne pus que m’en réjouir. Ceci dit, elle avait raison, nous ne voyagerions que de nuit ; pas question de voir la lumière du jour alors que notre guide y faisait une légère allergie. Fini donc pour moi le teint pâle avec la petite touche halée espagnole.
— Eh bien, voilà qui va accentuer ma ressemblance avec eux, lui dis-je en montrant les dents.
Pour seule réponse je reçus un oreiller en plein visage. Complètement épuisée, je m’écroulai sur le lit aux côtés de Raïza sans même prendre la peine de ramasser l’oreiller et m’endormis aussitôt.
Lorsque je me réveillai, la lumière du jour commençait à faiblir et les nuances orangées du coucher de soleil nous parvenaient. Je regardai autour de moi dans l’espoir de trouver mon amie, mais j’entendis au loin, encore perdue dans les brumes du sommeil, le bruit de l’eau. Hum. Une bonne douche. Raïza avait pris le premier tour. Premier debout, premier servi ! De bonne grâce, je pris le combiné et appelai le room-service pour commander deux cafés et de quoi manger. La réceptionniste sembla surprise de servir un petit-déjeuner à cette heure, mais je ne pris pas la peine de m’en sentir gênée. Il allait falloir prendre l’habitude de ça aussi.
Le bruit de la douche cessa au moment même où je reposais le combiné.
— Coucou, toi, me dit-elle en sortant de la salle de bains, dans un peignoir immaculé.
— Salut. Bien dormi ? Lui demandai-je.
Elle fit mine de réfléchir et répondit d’une voix taquine :
— Oh, très bien, mais il a d’abord fallu que je pousse ma copine de chambre vers l’autre bord du lit pour pouvoir m’y coucher, car elle s’était endormie en plein milieu !
— Oups !
— Comme tu dis, la vilaine !
Me faisant la grimace pour me faire comprendre qu’elle me taquinait je me détendis. Mis à part Alejandro je n’avais jamais partagé mon lit.
— Excuse-moi, Raïza, je crois que j’étais complètement épuisée.
— Je m’en suis rendu compte. Mais ce n’est rien du tout, une petite poussée grâce à mon pouvoir m’a aidée à te déplacer.
Je la regardai, éberluée.
— Tu utilises ton pouvoir sur moi ? Répondis-je, choquée.
Elle pouffa.
— Hé ! Je n’avais pas le choix, je ne suis pas dotée d’une force à la Superman, moi.
Un peu d’aide magique n’a pas été de trop !
Il est vrai qu’elle n’avait même pas le gabarit de Clark Kent. Tout juste un mètre soixante-cinq pour très certainement cinquante-cinq kilos à peine. Raïza était une belle femme, ses cheveux blonds lui donnaient une allure superbe. Elle dégageait un charisme tellement électrique et attractif que c’était sûrement pour cela que nous étions devenues immédiatement amies.
— Bon, d’accord. Je n’ai rien dit. J’ai commandé le petit-déj…
Je fus justement coupée par quelques coups frappés à la porte. Je me levai et attrapai un billet dans mon portefeuille puis ouvris la porte, un grand sourire aux lèvres.
— Bonsoir Selena. Quel agréable accueil !
Alors que je m’attendais à voir le garçon d’étage je me retrouvai face à Cyriel. Regardant derrière lui, je constatai que le soleil s’était couché pendant que Raïza et moi discutions.
— Bonsoir Cyriel. Je m’attendais à voir le petit-déjeuner arriver, pas toi. Mais entre, je t’en prie.
Il fit la moue, comme pour signifier que je l’avais vexé. Levant les yeux au ciel, j’entendis Raïza lui dire :
— Mais non, Cyriel, je suis sûre qu’elle est ravie de vous voir.
Il se tourna vers moi, avec un sourire grandissant sur le visage.
Je ne relevai pas et fis un signe d’impatience de la main pour que l’on change de sujet. Lorsqu’il me tourna enfin le dos je croisai le regard de ma copine sorcière, et lui fis les gros yeux. Autant dire que c’était peine perdue, car elle s’esclaffa une nouvelle fois. Je capitulai. M’éclipsant dans la salle de bains pour la douche tant désirée, j’entendis les deux autres discuter de la pluie et du beau temps. Rassurée sur l’entente de mes deux compagnons, je pris quelques minutes de détente sous l’eau bouillante.
Quand je me décidai à ressortir de la salle de bains, je sentis l’odeur du café et des pâtisseries. J’en salivais déjà. Mon amie ne m’avait pas attendue pour commencer, parlant la bouche pleine avec Cyriel. D’après ce que j’arrivais avec peine à comprendre, elle lui parlait de sort de protection. Je me demandai si notre ami comprenait bel et bien ce qu’elle tentait de lui dire ou s’il faisait semblant. N’y tenant plus, je me fermai à eux et entrepris de manger dans ma bulle. Et oui que voulez-vous, il arrive que parfois le matin je ne sois pas de très bonne humeur. Raïza le comprendrait sûrement et ne s’en offusquerait pas. Quant à Cyriel…
— Selenaaa ! Cria quelqu’un.
Je sursautai et me tournai vers l’origine du cri. Raïza.
— Quoi ? Lui demandai-je, paniquée.
— Ben, je ne sais pas, il tente de te parler depuis deux bonnes minutes, mais tu étais dans ton petit monde, alors je me suis dit qu’un bon cri de fille bien aigu aiderait à faire éclater ta bulle, la preuve.
Je lui souris puis me retournai vers Cyriel pour l’interroger du regard.
— Est-ce que ça va ? me demanda-t-il, inquiet.
— Oui, oui, pas de souci. J’étais pensive, c’est tout. Que veux-tu ?
Il me sonda quelques instants, puis laissa tomber.
— Oui, je voulais vous parler de l’itinéraire du voyage si vous êtes prêtes à discuter organisation.
Un regard l’une vers l’autre suffit à se comprendre. Il continua alors :
— Il faut savoir que la Couronne se trouve sur l’Archipel de Svalbard. C’est un peu plus haut que la Norvège et proche du Groenland pour être exact. Et c’est donc là que nous allons. Au début, je pensais nous faire passer par la Russie, mais bon j’ai finalement pensé que vous ne seriez pas contre quelques étapes en bateau. Je me trompe ?
Ne me laissant pas le temps de répondre, ma copine sorcière le fit pour nous :
— Vous plaisantez ? Voyager sans même devoir utiliser nos jambes ? On accepte ! N’est-ce pas, Selen’ ?
Je restai interdite. C’était la première fois depuis un moment que l’on utilisait le surnom qu’on me donnait en Espagne. Je la regardai sans répondre. Voyant qu’une nouvelle fois, je les inquiétais, je répondis :
— Tout à fait d’accord. C’est bon aussi pour moi, Cyriel.
Il me regarda encore une fois un peu plus longtemps que nécessaire, mais ne sembla pas trouver la réponse à ses interrogations, car il répondit :
— Parfait ! Donc nous allons à partir de cette nuit tenter d’atteindre les côtes polonaises et prendre un bateau pour la Finlande. Mais au lieu de se farcir toute la Finlande, on continuera en bateau pour voyager dans le Golfe de Botnie qui sépare la Finlande et la Suède. Des questions, jusque-là ?
Ayant toujours eu de bonnes notes en géographie, je suivais très bien les explications et lui répondis donc par la négative. Je fus suivie de près par une Raïza concentrée ; elle me rappelait sa mère.
— Super ! Ensuite direction le Nord de la Norvège, vers les côtes pour prendre un nouveau bateau qui nous conduira cette fois directement sur l’Archipel de Svalbard. Une fois arrivés, il nous faudra faire preuve de prudence, car nous nous enfoncerons dans les montagnes et entrerons ainsi dans le domaine de Tarja. Pour les plus gros détails je vous les donnerai au fur et à mesure pour être sûr que vous ne les oublierez pas. Ça vous va ?
Je restai un petit instant à regarder tantôt Cyriel tantôt Raïza puis je répondis :
— Pour moi c’est une nouvelle fois OK.
— Pour moi aussi, répondit-elle à ma suite.
Il ne nous fallut que quelques minutes pour récupérer nos affaires dans la chambre et nous fûmes prêtes à partir. Cyriel salua notre rapidité d’un grand sourire qui voulait très certainement dire : « Ouf, pour des filles, c’est du rapide ! » Je le sentais. Et je ne pus m’empêcher de lui sourire.
Avant de partir, il ajouta, avec un regard pour notre petit-déjeuner terminé :
— À partir de maintenant essayez plutôt de manger un vrai repas au réveil. Il va falloir que vous vous y habituiez. C’est mieux pour votre organisme. La vie chez les vampires n’est pas des plus faciles… Voilà ! C’était le conseil du jour par Cyriel, termina-t-il un brin moqueur.
Raïza fit la moue, elle qui adorait boire son café accompagné d’un panier entier de Jagodzianki (de petits pains aux myrtilles saupoudrées de crumble. Un délice pour les papilles !). Je lui glissai tout doucement à l’oreille pendant que notre guide-vampire quittait la chambre, nous précédant :
— T’inquiète pas, on se débrouillera pour t’en avoir toujours un peu. Quelle amie serais-je si je te privais de ce qui fait ton bonheur sous prétexte qu’un petit donneur de leçons nous conseille de faire autrement ?
Elle comprit mon amusement, car elle acquiesça d’un signe de tête, d’un air de conspiratrice.
— J’ai tout entendu, Selena ! Lâcha la voix de Cyriel dans le couloir.
Mon amie et moi nous esclaffâmes bruyamment. Et dire qu’il allait devoir nous supporter…