Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 12 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 12

 

Le Ciel tonna...

 

Les yeux grands ouverts, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Tant de choses arrivaient dans ma vie que je restais là, étendue sur le dos, les yeux fixés au plafond, mon esprit voguant dans des lieux et des moments que j’avais, par le passé, foulés et vécus.

Je pensais à ma mère, à cet héritage qu’elle et William m’avaient laissé découvrir seule, à Idrina et à ma grand-mère, au collier d’Alvina, à ce clan qui m’avait accueillie comme si j’étais l’une des leurs, à Joshua, et à Cyriel. Surtout à Cyriel.

Je ressentais des frissons pour ce vampire. Il avait beau être d’un charme déroutant, il m’effrayait un peu. Je peinais sincèrement à penser que j’étais en partie comme lui, en partie vampire.

 

Durant plusieurs jours, j’avais retrouvé Cyriel dans la forêt, en compagnie de Joshua. Après son test, le vampire s’était quelque peu détendu. Malgré le fait que ma naissance l’ait surpris, il avait outrepassé son étonnement pour me parler de son monde. Il m’avait parlé d’abord de La Couronne de L’Ombre. Elle était pour eux ce qu’était la famille royale pour les Espagnols et ce qu’était Svetlana et Idrina pour leur clan. L’ultime chef.

La Couronne avait pour nom Tarja.

— Tarja est une vampire extrêmement belle, séduisante, attirante, sexy, désirable, désirée par bon nombre, et insaisissable. Cependant derrière cette facette de belle plante, elle est, surtout, la vampire la plus dangereuse de notre ère. Certains des Hors-la-loi l’appellent « la fille de Lucifer ». Elle règne, d’une main de fer sur notre peuple et sur notre monde. Elle a pris le pouvoir voilà des siècles, au début du premier millénaire. Dans une lutte sans merci et déloyale entre l’ancienne Couronne et l’armée qu’elle avait constituée à cette fin.

Je n’avais eu de cesse de le regarder. Il aurait été meilleur professeur d’histoire que ne l’avaient été mes précédents instituteurs. Je n’étais parvenue à me détacher de ses récits, il avait continué sans cesse, me plongeant en immersion dans ce monde alors que je buvais littéralement ses paroles.

— Tarja est la Reine des Vampires, et ainsi personne n’ose se mettre en travers de son chemin. Non pas qu’elle soit forcément la plus puissante, mais parce que son infinie beauté lui permet de tenir à sa botte un bon nombre de Généraux, tous désireux de faire son bonheur en la protégeant de leur Éternité. Elle est ainsi, depuis des siècles, la Couronne de notre peuple. Elle est en partie responsable de l’Âge d’Or des vampires autant qu’elle est responsable de notre Chute. Elle a élevé notre race à l’un des plus hauts niveaux tout en la réduisant à la clandestinité. Durant notre voyage je te conterai notre Histoire. Elle est aussi riche que la vôtre.

Le hululement d’un hibou me tira de mes souvenirs. Je m’assis alors sur mon lit, jetant un coup d’œil au radio réveil. Il affichait 8 h du matin. Trente minutes déjà que j’étais ainsi, pensive dans mon lit, à revivre chacune des minutes passées avec Cyriel, essayant de classer toutes les informations qu’il m’avait transmises. Cependant, je me rendis vite compte que certaines, pourtant vitales, manquaient à l’appel : comment survivre contre un vampire ?

Je décidai alors de poser la question à la personne qui aurait ces réponses et qui aurait le cran de me les apporter. La Grande Prêtresse de mon clan-ami. Svetlana saurait à coup sûr me répondre puisque de ce que j’avais cru percevoir, elle faisait partie des anti-vampires. Une fois en possession des réponses, je pourrais alors partir sans crainte dans l’obscur monde des vampires, accompagnée et guidée par l’un d’eux.

J’attendis patiemment que le soleil se lève, lorsqu’il fut suffisamment haut dans le ciel et que les bruits du petit village d’Urkotów me parvinrent enfin, je me décidai à sortir de ma chambre.

La brise caressa mon visage lorsque je franchis le seuil de la petite maisonnette que l’on m’avait allouée le temps de mon séjour. J’appréciais beaucoup ce petit village. Cela faisait trois semaines déjà que je vivais parmi eux et chaque jour le réveil dans ce Coven me ravissait.

Je pris rapidement la direction de la maison de Svetlana, Josh me l’ayant indiquée la veille. La tâche ne fut pas aussi aisée que je l’aurais cru, toutes les maisons du village avaient été bâties sur le même modèle. Au bout de quelques minutes de vaines recherches, je tombai enfin devant le petit portillon de la maison de la Grande Prêtresse.

Je poussai cette dernière barrière entre le Savoir et moi, et frappai quelques coups discrets à la porte de la bâtisse. J’entendis quelques pas à l’intérieur, et la porte s’ouvrit sur le visage rayonnant de Svetlana :

— Ma belle ! Quel bon vent t’amène de si bonne heure ? Entre donc !

Je la suivis à l’intérieur. Une décoration adorable ; un parfum boisé, enivrant et reposant me prît les narines, emplissant mes poumons d’un délicat arôme de frais et de calme. Je m’avançai en direction de l’âtre de la cheminée. Sur son rebord étaient entreposés plusieurs cadres photo, certains plus anciens que d’autres.

Je me retournai pour faire face à la Grande Prêtresse, elle était assise au bout de la grande table du salon, m’observant. Me jaugeant, devrais-je plutôt dire ! Elle me fit signe de m’asseoir et m’encouragea à me lancer.

— Je suis venue vous voir pour une raison bien particulière, comme vous vous en doutez ! J’aimerais que vous me parliez des vampires… en détail. Comment les vaincre, plus particulièrement ?

Elle ne répondit pas, son regard était comme perdu dans le vide.

Je me fis violence, sachant que ses réponses étaient primordiales pour moi, je devais être patiente si je voulais les obtenir.

— Selena, pour vaincre un vampire il faut déjà être d’une puissance incroyable, nous les sorcières sommes obligées de nous y prendre à plusieurs contre l’un d’eux. Parce qu’outre leur force indécente, ils possèdent un pouvoir de fascination sur les Hommes. Mais bien sûr, il est possible de vaincre un vampire. Cependant la destruction est différente en fonction de son niveau et de sa puissance. Un jeune vampire pourra mourir par un pieu, le soleil et le feu. La croix le blessera, mais ne saurait le tuer. Par contre, pour un vampire d’une puissance supérieure, il te faudra alors le combattre différemment. La croix n’aura aucun effet sur lui, le soleil le brûlera, mais ne lui sera pas fatal. Contre ce genre de vampire, tu as le choix entre le pieu, la décapitation et le feu.

Elle avait parlé de décapitation. Je déglutis difficilement à l’idée de couper la tête de quelqu’un.

— L’immolation par le feu est le seul moyen de vaincre définitivement un vampire. Au moyen âge, il était aisé de tuer une telle créature, puisque les chandelles et autres sources lumineuses n’étaient autres que des torches enflammées et des bougies, le feu était partout. Aujourd’hui, nous ne nous promenons plus avec un flambeau dans la main. Le feu magique reste la seule solution. Lorsque tu détruis un vampire, il se désintègre en cendres.

Svetlana resta un instant silencieuse, me laissant assimiler ce qu’elle venait de m’apprendre.

Les yeux clos, je réfléchis, en silence, écoutant bien malgré moi les battements de mon cœur affolé…

Svetlana me tira de mes rêveries, une nouvelle fois.

— Je sais ce qui se prépare pour toi. Je sais que tu t’apprêtes à partir avec un vampire en direction de leur monde, de ton monde, et de ton père. Je suis ravie que tu aies eu l’idée de venir me voir, le fait que tu poses cette question qui est, à mon sens, primordiale, signifie que tu sais à quoi tu t’exposes et donc je te fais entièrement confiance pour la suite. En plus de cela n’oublie pas que tu n’es pas seule. Dans le collier d’Alvina chacune des sorcières qui t’a précédée a laissé une partie d’elle pour toi. Tu n’es pas seule ! Tu vas te rendre compte au cours de ton voyage que tu entendras leurs voix à travers la pierre. Elles te guideront, tes aïeules, ta grand-mère aussi, et ta mère. Je me souviens du jour où ta mère a entendu pour la première fois les voix de la Pierre. Celles de toutes les sorcières de ta lignée, c’était non loin d’ici dans une contrée plus reculée encore de la Pologne, nous étions en chasse d’un démon féroce, elle et moi, complètement épuisées et perdues, deux novices. Elle qui avait quitté l’Espagne pour la première fois et moi qui, pour être honnête, étais complètement paniquée. Ce jour-là, la Pierre a parlé à Laura, elle nous a guidées à travers les bois, nous sauvant la vie et nous permettant au passage de vaincre le démon.

La sorcière parlait pour elle désormais, elle semblait perdue dans ses souvenirs. Je ne m’étais pas rendu compte que ma mère avait vraiment eu la vie d’une sorcière comme celle de Svetlana ou celle de Raïza. Je savais qu’elle en avait été une, grâce aux journaux intimes, mais là, ce récit rendait les choses encore plus réelles. J’observai Svetlana, Grande Prêtresse de son clan, et je me dis alors que Laura, ma mère, aurait eu la même vie si elle n’avait pas éprouvé ce désir d’indépendance. Peut-être aurais-je vécu comme Joshua ou Raïza, consciente de mes pouvoirs magiques depuis mon plus jeune âge, et alors, je saurais aujourd’hui les manier sur le bout des doigts. Au lieu de cela, ma mère était morte, mon vampire de père disparu, mes pouvoirs naissants seulement, et mon avenir plus qu’incertain. Quelle veine !

— Je n’ai pas le droit de t’empêcher de partir, Selena, mais je t’en supplie, prends garde à toi. J’ai déjà perdu ta mère. Il y a des années que je ne l’ai pas vue, et pourtant elle est restée une de mes meilleures amies. Elle était une sorcière aux dons incroyables et puissants, je ne doute pas que tu es dotée toi aussi de ce pouvoir, de cette force. Tu es une Rosa, ma fille. Garde confiance en toi et surtout n’oublie jamais ça « Le vampire est fait pour charmer les Hommes », tant que tu garderas ça en tête tu pourras t’en sortir vivante. Ne les laisse pas te faire du mal. Il n’y a pas d’issue dans ce monde effroyable !

Je lui souris. Je gardai au fond de moi cet avertissement, car bien entendu, je savais tout ça. Je savais désormais dans quoi je mettais les pieds. Il me fallait être prudente, maintenant.

Je restai là, dans son salon, à observer ces dizaines de cadres anciens.

Elle surprit mon regard et annonça :

— Ce sont mes ancêtres, depuis la chasse aux sorcières…

Mais je n’écoutais déjà plus, sur la plus ancienne des images, bien que cela ne soit pas une photo, mais plutôt une peinture, je reconnaissais Richka, la sorcière au teint d’albâtre que j’avais vue dans le souvenir que m’avait livré le collier d’Alvina. La peinture représentait tout à fait la femme triste que j’avais vue, jusqu’aux reflets dans ses cheveux clairs.

— Svetlana ? Appelai-je dans un murmure. Sur cette peinture, c’est Richka, l’ancêtre qui a créé le Coven ici ? Celle qui a été l’amie de mon ancêtre… de Melinda.

Avec un sourire, elle confirma :

— En effet, c’est bien elle. C’est la sorcière qui a été exilée en Pologne afin de créer ce clan. C’est mon ancêtre également.

Sur ces mots, elle se leva, m’indiquant qu’il était temps pour moi de prendre congé. J’entendis alors Raïza, qui descendait les marches de l’escalier.

Raïza et moi nous étions beaucoup côtoyées ces derniers temps. Joshua, elle et moi passions le plus clair de notre temps ensemble. Rapidement, nous nouâmes de forts liens d’amitié. Notre relation dépassait désormais la simple sympathie. Aujourd’hui, je pouvais les considérer comme de vrais amis. Lorsque Raïza avait du temps libre, elle en profitait pour me montrer l’étendue de son pouvoir ou pour envier la couleur ébène de mes cheveux. Le reste du temps elle suivait ses cours à domicile avec Lylianne, la mère de Joshua. Aussi ne m’étonnai-je pas de la complicité entre mes deux amis.

Lorsqu’elle me vit, elle fondit dans mes bras :

— Hé, Selena, tu es venue me chercher ? On va se balader ?

Sans que j’aie eu le temps de dire un mot, elle m’attrapa par le bras et, avec un geste de la main à sa mère en guise de salutation, m’entraina dehors. Le soleil tapait fort désormais, rudoyant nos épidermes.

Mon amie était d’une humeur tellement joyeuse qu’elle faisait la conversation pour nous deux. Je me contentais de légers « hum hum ». Rapidement nous atteignîmes la plaine où elle m’avait aperçue pour la première fois, une question me vint alors en tête, sans prendre de pincettes et en coupant la « conversation » en cours, je lui demandai :

— Ici nous sommes toujours dans le Coven ?

Elle stoppa net, me scrutant avec attention. Je levai un sourcil, m’attendant à une tout autre réaction de sa part.

— Qu’ai-je dit ? Demandai-je précipitamment.

— Je ne sais pas, c’est une question un peu perturbante, il y a quelque chose derrière. Est-il question de ton départ ?

Je détournai la tête, je ne pouvais pas lui mentir, après tout elle m’avait acceptée comme une sœur depuis mon arrivée. Je fis quelques pas hors de sa portée puis revins vers elle. Je plantai alors mes yeux dans les siens et lui dis d’un ton calme.

— Raïza, tu connais mon affiliation, tu connais ma vie, tu te doutes bien qu’il y a une autre part de moi que je dois connaître pour pouvoir continuer à vivre. Et cette part me vient de mon père, d’un vampire. La guerre déclarée aux vampires n’est plus trop à l’ordre du jour, bien que ce ne soit pas non plus l’entente cordiale, mais je dois passer outre afin de trouver William. Alors oui, ma question a un rapport avec mon départ. Je vais certainement partir ce soir ou demain, Raïza.

Je vis divers sentiments traverser mon amie. L’étonnement, la compréhension, la peur, la tristesse et enfin la peine. Je ne relevai pas, après tout je n’étais pas censée utiliser mon pouvoir sur mes sœurs sorcières.

Le vent se mit à souffler soudainement, déferlant à une vitesse folle, emmêlant mes cheveux. Mon visage était fouetté de toute part. Lorsque je relevai les yeux vers mon amie, elle avait les yeux clos, les paumes levées vers le ciel. Ses cheveux ondulés dansaient autour d’elle. Malgré la force du vent et sa violence, je pus réaliser le pouvoir que possédait la future Grande Prêtresse du Coven d’Urkotów. Je me rendis compte que j’avais fait de la peine à ma sœur adoptive. Cette amie, cette rencontre que je n’étais pas prête d’oublier.

Lorsqu’enfin le vent se calma et que Raïza sortit de sa transe, elle me regarda d’un air coupable, comme un enfant pris en faute.

— Pardon, il est rare que je me laisse emporter ainsi et que mon pouvoir prenne le pas sur moi. Je suis inquiète. Tu vas t’exposer à des forces que tu ne connais pas. Des forces bien plus puissantes que toi. J’ai confiance en toi, je n’ignore pas ta puissance, j’ai juste une peur viscérale qu’il t’arrive quelque chose. Peut-être…

Sa phrase resta en suspens.

Je l’encourageai du regard, attendant qu’elle termine ce qu’elle avait sur le cœur.

— Vas-y, Raïza, parle-moi. Je t’écoute. Peut-être que quoi ?

— Peut-être pourrais-je t’accompagner ?

Elle n’osa pas me regarder, et je dus avouer que moi non plus. J’étais perdue. Perdue entre le désir d’accepter et celui de refuser pour sa propre sécurité.

Après tout, il était certain que j’allais avoir besoin de soutien dans cette quête, et Raïza serait parfaite. Mais je craignais pour elle, plus que pour n’importe quelle autre Stoï du Coven. Elle était destinée à devenir la prochaine Grande Prêtresse. Je ne pouvais pas l’embarquer dans un combat qui, en premier lieu, n’était pas le sien, et, en second lieu, risquait de lui coûter la vie si jamais...

— Ta mère n’acceptera jamais ! Je sais ce que ce combat peut me coûter et je ne peux pas me résoudre à te faire subir la même chose. Même si je dois t’avouer que mon souhait de te voir m’accompagner est réel… Cependant…

Me coupant, elle ajouta, le feu aux joues :

— Qu’importe ma mère ! Depuis le temps qu’elle nous forme à être ce pour quoi nous sommes nés. Il est temps que je parte moi aussi au combat avec une Rosa, tout comme elle l’a fait avec ta mère, à notre âge. Et il n’y a pas de quête plus inévitable et plus appropriée que celle que tu t’apprêtes à entreprendre. Selena, s’il te plaît, laisse-moi t’accompagner !

Nous repartîmes alors vers le village afin de nous entretenir avec sa mère. Je ne savais pas comment amener cette requête. Mais une chose était sûre, mon amie désirait plus que tout m’accompagner et l’éventualité de me retrouver seule avec un vampire pendant des semaines ne me réjouissait guère, je devais l’avouer.

À peine étions-nous entrées dans le village qu’une voix aiguë et forte retentit :

— Raïza Astro Bellica !

Cette dernière se raidit immédiatement.

Jetant un regard apeuré dans ma direction, elle me dit :

— J’ai oublié de fermer mon esprit à Augustine. Je suis sûre que ma mère est au courant et c’est sûrement pour cela qu’elle m’appelle ainsi.

Elle marqua une pause.

— Surtout qu’elle n’utilise jamais mon second prénom. Je le sens mal ! Mais je ne me laisserai pas démonter, je te le promets.

Je regardais mon amie, anxieuse de savoir que je lui attirais des ennuis, comme si je n’étais pas déjà assez malchanceuse moi-même, voilà que j’apportais la guigne à ceux qui m’entouraient.

— Veux-tu que je t’accompagne pour t’apporter mon soutien ? Lui demandai-je, toujours soucieuse.

Avec un sourire malicieux, elle me dit :

— Non, ne t’en fais pas, je vais m’en occuper. Elle finira par céder.

À peine avait-elle fini sa phrase, que le ciel tonna, un éclair fissura le fond bleu qui venait de se couvrir d’une épaisse teinte foncée. Je pouvais sentir la peur à travers chacun des éclairs qui vrillaient le ciel.

— Ta mère a peur pour toi, Raïza. Tu peux toujours changer d’avis et rester auprès des tiens.

Je ne savais pas s’il était important qu’elle le sache ou non. Quelques secondes plus tard, elle pressa mon bras et me fit un clin d’œil avant de s’éclipser vers sa maison.

Je vis un garçon courir vers moi, le visage fermé.

— Joshua. Comment va…

Il ne me laissa pas terminer.

— Que se passe-t-il, Selena ? me demanda-t-il, alarmé.

— De quoi parles-tu exactement, Josh ?

— De ça ! me dit-il en montrant le ciel vrillé d’éclairs menaçants.

Je restai un moment interdite.

— Je n’y suis pour rien, ne me regarde pas comme ça ! Raïza a proposé de m’accompagner dans ma quête. Elle s’est mise en tête de venir et j’apprécie beaucoup sa proposition. Après nous n’avons pas eu le temps de savoir comment le demander à Svetlana, puisqu’à peine arrivées ici, elle a été appelée par sa mère.

Joshua s’assit en tailleur sur l’herbe, réfléchissant, il semblait à mille lieues d’ici.

— Ah ! Comme j’aimerais moi aussi venir avec toi !

— Hé, ne dis pas ça ! Je ne veux pas créer encore un esclandre.

Avec un sourire, il répondit :

— Ne t’en fais pas, ton fidèle serviteur sait fermer son esprit à ses amies sorcières. Mais tu sais déjà ce qu’il en est. Je ne peux pas venir. Ma mère n’y survivrait pas.

Je le regardai avec respect. Il mettait sa vie et ses désirs entre parenthèses pour faire le bonheur de sa mère. Si j’avais eu cette bonté d’âme peut-être aurais-je pu en savoir un peu plus sur moi et sur ma mère lorsqu’elle pouvait encore fouler la terre. Il fallait que j’empêche Raïza de se disputer avec sa mère à cause de moi. Elle devait renoncer à m’accompagner. La famille était ce qu’il y avait de plus important après tout.

Je sentis la main de Joshua prendre la mienne. Ce contact me fit instantanément un bien fou. Je repensai alors à Alejandro. Celui que j’avais abandonné pour sa propre sécurité, celui que j’avais laissé pour partir à la recherche de mon passé et de mon avenir.

Joshua me tira à lui et me prit dans ses bras. Un contact. Un homme. Je pus sentir son cœur battre contre ma poitrine, et ce retour à la vie me fit du bien. En relevant les yeux vers lui, je lui murmurai un petit merci.

Mon ami me relâcha pour que nous puissions retourner au village.

Nos pas nous conduisirent vers le centre. À mesure que nous approchions, l’atmosphère se fit de plus en plus électrique.

— Laisse-moi régir ma vie par Gaïa !

La voix de mon amie résonnait dans tout le village, la confrontation avec la Grande Prêtresse du Coven était également proche pour moi. Elle ne me pardonnerait jamais d’avoir enrôlé sa fille.

Une porte s’ouvrit à la volée et Svetlana apparut dans l’encadrement, bras croisés sur le ventre, me regardant avec dureté. En cet instant, elle me fit penser à ma propre mère, des années auparavant lorsque mon caractère impétueux de jeune adolescente lui causait quelques soucis. Je baissai les yeux, souhaitant me faire toute petite. Josh me tenait toujours par la main, il me la serra un peu plus fort pour me montrer qu’il était à mes côtés, mon frère, mon ami. Il ne m’abandonnait pas. C’était sans compter sur Svetlana…

— Joshua Patryk Koslo ! Veux-tu bien nous laisser, s’il te plaît !

Ce n’était pas une question, mon ami avait reçu un ordre de sa Grande Prêtresse, et je savais bien qu’il ne pouvait s’y opposer. Il jaugea un instant dans les yeux la mère de mon amie, se tourna vers moi et me sourit. Il prit mes mains au creux des siennes, puis y déposa un tendre baiser. Il me lâcha soudainement et partit.

Je me retrouvai alors seule, sous le regard noir de Svetlana.

La colère ! Elle me frappa de plein fouet. Mais sous cette colère, je sentis autre chose : la peine. Les sentiments de Svetlana me frappaient inlassablement. Elle continuait à me fixer, puis s’inclina légèrement, et me dit :

— Aurais-tu l’obligeance de me suivre, Selena, je te prie…

Je ne pouvais pas refuser. Dans sa requête, il y avait un ordre, dissimulé certes, mais bien présent. Elle ne pouvait pas se permettre de me donner quelque directive que ce soit. Tout simplement parce que je n’étais pas de son clan et parce qu’officiellement j’avais le même statut que le sien. J’étais moi aussi une Grande Prêtresse, et cela même si je n’avais pas décidé d’embrasser cette voie.

Je suivis pourtant Svetlana dans la petite maison.

À l’intérieur il n’y avait qu’une table vétuste et quatre chaises. Raïza, la mine renfrognée, était déjà assise sur l’une d’elles, la Grande Prêtresse me désigna poliment une des chaises et je pris place. Elle resta un moment debout, à faire les cent pas devant sa fille qui gardait les bras croisés et les sourcils froncés, et devant moi-même, attendant que le tonnerre gronde une nouvelle fois.

Je tentai alors un regard vers mon amie, afin de prendre la température, savoir une fois pour toutes si je devais faire mes prières ou si je pouvais continuer à penser à l’avenir. Après tout, je ne connaissais pas la sorcière-en-colère… Alors que je tournais la tête vers Raïza, deux mains s’abattirent sur la table devant moi.

— Selena !! Es-tu inconsciente ou le choc que tu as pris sur la tête t’a-t-il causé plus de dégâts que je ne l’ai cru ?!

La question me semblant parfaitement rhétorique, je gardai les lèvres hermétiquement closes.

— Et toi, Raïza, as-tu à tel point soif d’aventures que tu décides de mettre ta vie en péril ? Des vampires ! Ce sont des monstres sanguinaires qu’il vaut mieux éviter quand on tient à la vie.

Elle surprit alors mon regard inquiet. Qu’elle perde son calme me paraissait compréhensible, mais ses propos étaient blessants… pour moi !

Elle baissa alors les yeux, comprenant qu’elle en avait trop dit.

Piquée au vif, je ne pus m’empêcher cette fois d’intervenir :

— Que j’aille à la Potence n’est pas un problème pour vous. Soit ! Mais avez-vous pensé que deux sorcières aguerries en valent largement mieux qu’une ?!

Ce fut mon tour de la fixer, j’en avais assez que l’on se permette de dicter leur Destinée aux jeunes sorcières comme nous.

— Vous voyez peut-être pourquoi ma mère a tourné le dos à la Magie, et à sa mère, à son rang et à ses sœurs ?! Parce que vous essayez de gérer la vie de vos enfants et de vos sœurs. Si vous continuez ainsi, Raïza pourrait entreprendre le même voyage sans retour qu’a pris Laura Rosa, ajoutai-je d’une voix forte d’où la colère commençait à perler.

Svetlana s’assit alors, comme si elle venait de recevoir un coup sur la tête. Elle ferma les yeux et enfouit son visage dans ses mains. Elle resta ainsi de longues minutes. Durant ce temps, mon amie et moi nous lançâmes des regards victorieux.

— J’ai peur ! murmura la Grande Prêtresse. Tu es ma fille unique, la seule qui puisse prendre mon rang au sein du Coven lorsque je ne serai plus là. Je ne peux pas me permettre de te perdre, car outre cette importance vis-à-vis de notre clan, je ne peux me résoudre à laisser partir ma fille unique, mon sang, si loin de nos contrées à la recherche d’un vampire dans un monde aussi froid et cruel que le sont ses habitants.

J’étais consciente du danger. Malgré tout ce que pouvait penser la mère de Raïza, je savais ce qu’il en était. Nous étions prêtes.

— Entre mes pouvoirs et ceux de Raïza nous sommes en sécurité. Ayez confiance en nous, je vous en supplie. Je ne peux vous obliger à laisser partir votre fille. Je ne peux que vous demander de la laisser choisir. Je ne l’ai forcée en rien. Elle s’est elle-même proposée, elle veut être digne du pouvoir et de la Place d’Honneur que ce clan lui alloue par naissance. Laissez-la faire ce que vous et ma mère avez fait quelques années auparavant. Laissez-la faire ses preuves !

Elle retira enfin ses mains de son visage, observa alors sa fille dans les yeux. Elle couvrit de son regard de mère l’ensemble de ses traits, comme pour y trouver encore une étincelle d’enfance.

— Tu es devenue une femme, je n’ai pas d’autres choix que de l’accepter. Mais tu es entrée dans ce monde bien trop tôt. Je ne peux déjà plus te protéger, Raïza. Mon enfant, ma fille, tu fuis déjà vers des contrées et des aventures où je n’ai plus ma place. Je n’aurai de cesse de m’inquiéter, mais j’accepte que tu accompagnes Selena. Parce que je sais que c’est ce que tu désires et je n’ai pas le droit de m’y opposer. Après tout, vous avez déjà vingt ans, et une mère ne peut surprotéger son enfant au-delà.

Raïza prit les mains de sa mère, étendues sur la table abimée. Je détournai les yeux, leur laissant ce moment d’intimité. Une larme perla alors au coin de mes yeux. Une larme pour Laura. Une larme pour ma mère. Celle qui me manquait à chaque seconde de ma nouvelle vie.

Je me levai alors, la main sur la poignée de la porte, j’hésitai :

— Svetlana, nous partons à la tombée de la nuit.

J’entendis un sanglot, mais ne me retournai pas. J’ouvris la porte et la refermai derrière moi, laissant la mère et la fille, ensemble. Elles avaient tant à se dire avant le départ.