Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 5 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 5

 

Ma Boîte de Pandore

 

Comment était-il possible d’être bénie sans même s’en rendre compte ? La seule chose dont j’étais certaine, c’était que je n’avais pas rêvé, cela avait vraiment eu lieu. Je plongeai une nouvelle fois, mon regard dans les rubis du coffret et l’effet ne faiblit pas, tout comme la première fois, je ressentis le feu. Un véritable déluge de flammes au cœur des pierres rouge sang. Je relevai la tête vers Idrina et lui demandai :

— Mais que contient-elle ?

Je n’osais pas l’ouvrir, je ne l’avais d’ailleurs même pas touchée. Je continuais de la regarder… de loin. Moi, assise dans mon fauteuil, elle, sur la table basse, immobile, posée entre Idrina et moi. Cette boîte incrustée de rubis avait beau reposer entre la Grande Prêtresse et moi, elle me semblait vibrante. Elle ne ressemblait en rien à toutes les boîtes, les coffrets que j’avais vus jusqu’à maintenant. Non, celle-ci était emplie d’une force invisible, elle bourdonnait à mes oreilles, m’appelant silencieusement. J’étais irrémédiablement attirée par elle, par ces magnifiques rubis qui ornaient le bois brun.

— Le collier de ta grand-mère et sa lettre, répondit Idrina. Elle a demandé aux sorcières du Coven d’être là le jour où tu apprendrais tout ceci, et leur a dit que ce serait à la Grande Prêtresse de lui transmettre son héritage, car elle ne serait plus là pour le faire elle-même. Vois-tu, elle a toujours su que, même si Laura avait refusé et mis de côté son héritage, viendrait le jour où sa fille, la fille du Coven, viendrait et demanderait à connaître ses origines. Bien entendu nous n’avions pas prévu que cela se passerait ainsi.

Idrina fit une pause et me regarda attentivement, au fond de ses yeux je pus aisément lire la tristesse, puis elle continua :

— Nous déplorons la perte de ta mère, de notre amie et sœur. Je ne suis pas la seule à qui elle manque. Sache, Selena, que Laura manque à bon nombre de femmes et d’hommes que, pour la plupart, tu ne connais pas. Même si eux connaissent ton existence. Cela dit, tu es là, tu es en attente de réponses. Rien de plus normal. Mais la route de la connaissance sera longue et dangereuse, semée d’embuches. Il est fort probable que tu sois la seule personne existante à être autant humaine que vampire et autant vampire que sorcière. Tu es le mélange de trois catégories d’êtres, vivants sur cette terre. Ces trois peuples sont, parmi quelques autres, ceux qui règnent sur la planète, dans l’ombre pour certains, dans la lumière pour d’autres. Mais chacun est bien présent, et c’est aujourd’hui que le voile sur tes yeux d’humaine se lève sur le monde.

J’étouffais. Je suffoquais littéralement. Tel l’enfant qui sort du ventre de sa mère, ma première bouffée d’air me fit mal. Tout ce en quoi j’avais cru jusqu’alors n’était que mensonge. Je n’étais même pas la jeune femme que j’avais cru être ces vingt dernières années. Une question me vint à l’esprit.

— Idrina, mon père sait-il quelque chose ?

Comprenant que désormais c’était à double sens, je rajoutai :

— Je veux dire… Adrian, sait-il ?

L’amie de ma mère ne souriait plus, elle eut un regard implorant, comme si elle avait souhaité que je ne pose jamais cette question. Je compris alors, sachant qu’elle ferait durer le plaisir afin de tenter de ne pas avoir à répondre. Je baissai la tête sur mes genoux. Une larme vint s’échouer sur le dos de ma main. J’observai un temps sa forme, sa couleur et sa texture. Une toute petite chose dans l’univers, éphémère, comme la vie de ma défunte mère. Cette dernière m’avait laissée dans un monde que je ne connaissais pas, sans avoir pris la peine de m’informer, de me prévenir du danger qu’il représentait. J’étais orpheline. Je venais tout juste de m’échouer sur une plage inconnue, où je devais apprendre à dompter les éléments, la nature, et le reste. Il me fallait renoncer à la vision que j’avais, et accepter que le monde fût tout autre, peuplé de vampires et de sorcières. Sans doute existait-il également d’autres créatures encore pis, mais mieux valait ne pas y penser avant d’y être obligée.

Je levai une nouvelle fois la tête vers la Grande Prêtresse, et sans prendre la peine de sécher les larmes sur mes joues, je réclamai :

— Initiez-moi ! Je serai une des vôtres. Et je partirai à la recherche de mon père biologique. Il est le seul désormais à pouvoir me dire la vérité sur ma vie. Alors initiez-moi, Idrina, s’il vous plaît.

Elle me sourit.

— Non. Désolée, mais c’est inutile. Tu es la petite fille sacrée de la Grande Prêtresse Ingrid, la fille sacrée de Laura. Tu fais partie intégrante du Coven depuis ta naissance. Ton initiation est l’œuvre de Gaïa. Ta naissance a représenté ton initiation au clan. De plus lors de la mort de ta mère, ses pouvoirs sont passés en toi, tout comme les pouvoirs de ta grand-mère sont passés en ta mère. Alors je te le dis, ma douce, tu es déjà une des nôtres. Pars en paix, où que tu sois le Coven est avec toi.

Je me penchai alors. Mes mains entrèrent en contact avec le bois dur de la boîte. Sous mes paumes je sentis le relief des pierres précieuses, je sentis aussi leur chaleur. Un flot d’énergie passa au travers de mes bras. Je la déposai avec délicatesse sur mes genoux. Le silence régnait tout autour de nous. Idrina m’observait. Ma main droite vint au contact de la petite poignée d’or sur le devant du coffret. Soulevant alors le battant, je l’ouvris : ma boîte de Pandore.

L’intérieur était tapissé d’un velours rouge vif. Au creux de celui-ci, une lettre qui semblait cacher le collier apparemment emballé dans un tissu de la même couleur que le fond. Saisissant l’enveloppe, je la fis tourner entre mes mains, remarquant qu’elle était toujours cachetée. Oubliant la présence d’Idrina, je l’ouvris et en retirai la lettre de ma grand-mère.

 

« 18 janvier 1990

Ma douce Selena,

Je ne te connais que de quelques jours. Je ne fais malheureusement pas partie de ta vie. Lorsque tu liras ces mots cela voudra dire que je suis morte et que tu as décidé de sortir des jupons de Laura, mon tendre amour, pour comprendre qui tu es. La sorcière en toi t’y aura sûrement poussée. N’en veux pas à ta mère, Selena. Elle a fait ce qu’elle pensait bon pour elle lorsqu’elle a voulu changer de vie. Je ne lui reproche rien, après tout c’est ma fille autant qu’elle est ta mère. Et je l’aime comme une mère aime sa fille. Je l’aime aussi comme une Grande Prêtresse aime et protège une sorcière de son clan. Toute ma vie j’ai œuvré à débarrasser le monde de ce que ce dernier a engendré malgré lui. Le Mal. Je pourrais t’en dire tant, et si peu à la fois. Il est, au même titre que le Bien, présent dans ce monde et en chacun de nous. Ne lutte jamais contre le Mal, car cela reviendrait à lutter contre une partie de toi. Lutte plutôt, mon enfant, contre ce qui fait le Mal.

C’est une façon étrange et complexe de voir le monde et pourtant elle a fait ses preuves. Ta mère a rencontré ton père biologique et c’est ce qui l’a poussée en dehors du Coven. Peut-être penses-tu qu’elle a bien fait, mais cette lettre a surtout pour but de ne pas te priver du pouvoir auquel tu as droit et dont tu disposes depuis ta naissance. Vois-tu, Selena, il existe une prophétie chez nous. Celle qui naitra de la coupe de la Sainte baignée de sang du Puni aura le pouvoir de changer à jamais le monde. La Sainte étant ta mère qui durant toute sa vie aura combattu du côté du Bien, la sorcière, et le Puni étant le vampire que tu as pour père. William n’est pas un homme mauvais. Il a juste une malédiction puissante et irrémédiable sur les épaules. Cependant je ne te cacherai pas que je n’ai jamais été pour cette relation. Ta mère en a souffert et je suis sûre que maintenant que tu connais la vérité sur tes origines, tu es vouée à souffrir aussi. J’aurais tant donné pour éviter que vous ayez à subir cela toutes les deux.

Cette prophétie, je ne t’en dirai rien. Il viendra un moment où tu la comprendras, ma belle enfant.

Il faut que tu saches autre chose, si à ma mort ta mère n’a pas réintégré le Coven alors elle n’aura pas la place qui est la nôtre depuis des siècles. Celui de Grande Prêtresse du Coven d’Oviedo. Cependant tu dois savoir que mes pouvoirs seront passés en Laura lors de ma mort, et que le jour où Laura, ta mère, décèdera, tu recevras également les pouvoirs de notre lignée, avec toute la puissance qu’implique le passage d’une génération à une autre, mais tu hériteras également de ma place et de la place qu’a refusée ta mère. Tu hériteras du titre de Grande Prêtresse. En attendant ton retour parmi nous, je nommerai une remplaçante, ce sera sûrement vers elle que tu te seras tournée et grâce à elle que tu auras trouvé cette lettre et le bijou que tu t’apprêtes à découvrir.

Je vais alors m’attaquer à l’avant-dernière partie de ma lettre.

La toute première sorcière de la famille, Melinda Rosa, a fait en sorte de créer un bijou capable de capter le pouvoir de notre lignée, et je ne saurais te dire si c’est grâce à lui que chaque génération contribue à augmenter la puissance du pouvoir. Tu découvriras un collier d’une extrême beauté et d’une grande importance. Il est sacré pour toutes les sorcières de notre clan et des autres clans que tu rencontreras peut-être.

Notre clan remonte à des générations, nous sommes célèbres et respectées dans de nombreuses contrées. En portant ce talisman et cette marque sur toi, tu acceptes d’être la dernière sorcière de la Grande Lignée des Rosa.

Le collier est fait du même rubis que celui que tu peux apercevoir en plus grand nombre sur les parois de la boîte, cependant ils sont plus petits et beaucoup moins puissants. Le collier t’apportera autant le pouvoir que la protection. Il suffira pour toi de trouver le moyen d’invoquer ce pouvoir.

Non, ma fille, il n’existe pas de formule à la “Merlin”, il en va de chaque sorcière de créer son pouvoir. Tu es Maître de ton Destin et de ton Pouvoir. Ne te sépare jamais de ce présent.

Un dernier mot concernant ton statut de sorcière, ma tendre petite fille, tu dois savoir que chez nous les femmes de notre famille gardent le nom Rosa à travers les siècles. Tu te demanderas sûrement pourquoi. Je ne te demande pas d’oublier Adrian Moya ni même son souvenir. Comprends juste que le fait de porter ce nom te donne la réputation qu’il représente et qui a été acquise au fil des années et des siècles. Penses-y. Soit une Rosa.

Enfin je finirai en te disant que j’espère de tout cœur que le jour où tu liras cette lettre, ton cœur et ton âme auront vu assez de printemps pour être capables de supporter cette affiliation extraordinairement riche et ce que cela va impliquer pour toi dans les mois et les années à venir. J’espère également que ta mère se porte bien et qu’elle et toi êtes devenues des femmes accomplies, comme le demande chacune de mes prières.

Ma belle et chaleureuse Selena, que ton cœur soit béni. Je t’aime.

Pardonne-moi de n’avoir jamais été à tes côtés.

Grand-mère Ingrid. »

 

Je posai la lettre à côté de moi, attachant mon regard sur le tissu qui me cachait encore le collier des Rosa. Tirant doucement, je laissai apparaître le bijou posé au fond de l’écrin de velours. Un sublime collier en or. Une double chaine délicate, ni trop fine ni trop épaisse, ornée d’un éminent rubis magnifiquement taillé. Je n’aurais su en définir la forme, elle était entre le carré et l’ovale. Une forme indistincte pour un objet mystérieux. J’étais attirée par ce magnifique rubis, sacre d’un pouvoir grandissant en moi.

— Me permets-tu ? me demanda Idrina qui s’était agenouillée devant moi.

Je la regardai avec des yeux ronds, ne sachant pas où elle voulait en venir.

— Vous permettre quoi ?

— Te mettre le collier, ce serait un grand honneur pour moi, Selena.

Alors avec une délicatesse infinie, elle s’empara du bijou et vint se placer derrière moi. Je sentis ses mains écarter mes longs cheveux noirs et libérer ainsi ma nuque. Elle passa le collier dont le rubis vint se lover au creux de mon décolleté. Proche de mon cœur. Ainsi toute la symbolique venait de là, le rubis rouge sang n’était autre que la manifestation de mon cœur de sorcière.

Mon pouvoir. Mon cœur. Mon rubis.

Elle replaça mes cheveux sur ma nuque et revint face à moi, puis resta là un moment à m’observer, alors qu’en moi un combat intense faisait rage.

Je changeais, je le sentais, comme si une force en moi s’éveillait soudainement d’un sommeil de cent ans. Mes bras se firent lourds, mes jambes en coton, mes paupières se firent pesantes. Si bien qu’Idrina se volatilisa subitement derrière un voile noir.

Pendant ce temps, un courant électrique parcourait tout mon corps, éveillant des sensations que je n’avais jamais connues jusqu’alors. La chaleur qui émanait de la Grande Prêtresse me parvint rapidement, suivie par le souffle de l’air sur ma peau, la chaleur artificielle des lampes de la pièce chauffait mon corps. Lorsque je rouvris enfin les yeux, j’étais une autre personne.

Non ! J’étais toujours moi-même, mais je savais que la sorcière en moi était enfin réveillée. Prête.

— Je commence ici ma nouvelle vie, on dirait, murmurai-je pour moi-même.

— Oui, Selena, tu viens tout juste de renaître.