Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]
Chapitre 15
Ail, Eau bénite et Soif
Le trajet en voiture vers les côtes du Nord de la Pologne se révéla bien plus long que je l’avais imaginé. Raïza dormait sur la banquette arrière pendant que Cyriel avait pris le volant, me laissant me reposer quelques heures sur le siège passager.
La nuit nous bordait de toute part, et le silence de l’habitacle m’aurait presque rendue claustrophobe à la longue, seule la respiration régulière de mon amie et le vrombissement du moteur venaient le rompre. Cyriel se décida soudainement à parler.
— Bon, Selena, il va me falloir commencer mes petites leçons, me dit-il le sourire aux lèvres.
Il se détourna de la route et plongea son regard en moi, me laissant ressentir des choses que je n’avais jamais ressenties. Ce vampire avait tant en tête. Tant de choses et de sentiments que je n’avais jamais connus encore et qu’il m’était impossible de qualifier. Je baissai les yeux la première, incapable de soutenir son regard.
— Je crois, oui. Je t’écoute.
Il inspira une grande bouffée. Je ne pus m’empêcher de me demander s’il en avait réellement besoin…
— Par où commencer ? Y a-t-il des questions particulières que tu te poses sur mon espèce ?
Je réfléchis quelques instants, soucieuse de n’en oublier aucune. J’étais consciente d’avoir déjà posé cette question, mais elle était une nouvelle fois nécessaire. Je pris encore quelques instants pour y mettre les formes et me lançai :
— Oui. La première serait celle-là : concrètement, comment tue-t-on un vampire ? Pardon d’être si abrupte, mais j’entre dans ton monde et je n’ai pas l’intention de me la jouer ado suicidaire. Je n’ai pas envie de faciliter la tâche de tes congénères en ne sachant pas me défendre.
Il sembla hésiter un court instant, mais finit par me répondre, d’une voix égale :
— Je comprends. Ce que tu dois savoir, Selena, c’est que chez les vampires il y a plusieurs… niveaux. Tu as les rejetons, les tout nouveaux vampires qui viennent d’être créés. Ceux-là peuvent se révéler aussi dangereux que faciles à vaincre, tout dépendra de la présence ou non de leur créateur en fait. Si je te dis ça c’est parce que lorsqu’un rejeton est livré à lui-même il a tendance à agir n’importe comment et à se mettre lui-même à découvert. Ce qui n’arrive pas s’il est aidé et conseillé par son créateur. Comme ce fut mon cas d’ailleurs.
Il fit une courte pause qui me laissa le loisir d’observer ses traits taillés dans le marbre. Pendant qu’il vérifiait la circulation à une intersection, je pus voir le reflet de la lune sur sa peau. Elle prenait une teinte moins cadavérique… plus voluptueuse. Elle n’irradiait pas, seulement, elle sublimait encore plus la beauté qui émanait de lui.
— Ensuite, tu as les vampires ordinaires tels que moi. C’est, disons, le niveau intermédiaire. Tu les détruis de la même façon que les rejetons, mais ils seront bien plus difficiles à vaincre, de par leur expérience surtout. Donc pour les rejetons et les vampires ordinaires tu peux utiliser toutes les méthodes que l’on voit à la télévision ou dans les bouquins d’Anne Rice. Le premier, mais pas forcément le plus facile de tous, c’est le pieu en bois. Un pieu en plein cœur détruit immédiatement un vampire. Tu as aussi la décapitation qui fonctionne bien, mais à moins d’être une adepte de la boucherie, ce n’est pas la technique la plus aisée.
Il ricana quelques secondes, ce qui me surprit. Il riait du moyen de mettre fin à ses propres jours. Lui donnant une tape sur le bras, je lui intimai de poursuivre. Avec une moue étrange, il s’exécuta :
— Ensuite, tu as bien sûr le soleil qui réduit n’importe quel vampire en un joli tas de cendres, tout comme le feu qui a rapidement raison de nous.
Il stoppa cette fois, attendant mes questions. Elles étaient là. Patience ! Elles arrivaient toutes au galop :
— Et la croix ? L’ail ? L’eau bénite ?
Bon, Svetlana avait commencé à me former sur ce sujet voilà quelques jours, mais je me devais de vérifier.
— Ah, voilà les petites bêtises humaines ! L’ail ne nous fait rien. Bien que je ne l’apprécie pas tellement. L’haleine qu’on a après… beurk !
Cette fois nous rîmes ensemble, incapables de nous en empêcher. En cet instant j’aurais presque pu oublier que nous parlions du fait de tuer quelqu’un. Le meurtre d’un monstre, certes, mais un meurtre quand même.
— Ensuite, l’eau bénite… hum, disons que ce n’est que de l’eau. Et en ce qui concerne le crucifix, disons que si on peut les éviter, on le fait. Rien de fatal en soi, mais la brûlure qui résulte du contact avec une croix n’est pas agréable. Bien que la blessure guérisse presque instantanément.
Je méditai quelques minutes sur ses réponses, incapable de poursuivre la conversation. Il dut le sentir, car il ne broncha pas, me laissant dans mes pensées. Le silence à l’intérieur de la voiture était de nouveau assourdissant. Trop d’ailleurs. Sur la banquette arrière, je constatai que Raïza avait les yeux ouverts et écoutait la conversation en cours.
Mon regard se perdit dans la contemplation du néant tandis que mes pensées allaient et venaient. Je me rendis soudainement compte qu’il n’avait parlé que de deux niveaux. Mon instinct me dicta qu’il y avait pire à entendre ce soir et que je devais absolument le savoir, et cela même si au plus profond de moi, je ne souhaitais qu’une chose : oublier toutes ces informations sur les vampires et me concentrer sur mon avenir. Cet avenir que l’on m’avait enlevé. Je repris alors le fil de la conversation et soufflai à Cyriel d’une voix que je sentis tremblotante :
— Et les autres niveaux ?
Je ne m’étais pas trompée, le ton de ma voix l’avait alarmé, car il lâcha la route du regard pour se fixer sur mon visage, me questionnant silencieusement. Me bornant à l’ignorer, je fis mine d’attendre la réponse.
— Oui, pardon. Au-dessus de nous, simples immortels, il y a toute la noblesse. Dans cette catégorie tu y trouves bien sûr les Généraux de la Couronne, la Cour de Tarja et Tarja elle-même. Je les connais bien, car mon créateur n’est autre qu’un ancien général de la Reine. Je connais leurs pouvoirs et leurs limites… ou plutôt leur absence de limites.
Paniquée, je laissai échapper un hoquet de stupeur. S’ils n’avaient pas de limites, comment pourrais-je les rencontrer et m’en sortir vivante ? Moi la fille bâtarde et légalement prohibée d’un vampire, de plus, sorcière à cinquante pour cent.
Il sentit ma panique monter, ainsi que celle de Raïza qui me parvenait également. Elle s’inquiétait pour moi.
— Rassurez-vous, les filles. Je vous promets que l’on va trouver le moyen de vous tenir à l’écart de toute menace. Je ne laisserai rien vous arriver. Tu m’entends, Selena ? Rien !
Je hochai la tête mais je ne pus m’empêcher d’être dubitative. Que pouvait-il faire, seul, face à une armée de Généraux ?
Un regard pour mon amie me fit comprendre qu’elle en était venue aux mêmes conclusions.
Ouh, je sentis une vague de nausée monter en moi.
— Arrête-toi vite ! Criai-je à Cyriel.
Une embardée plus tard, je quittais la voiture en courant vers un fourré où je rendis bien malgré moi le sandwich que j’avais avalé quelques heures plus tôt. Je paniquais royalement.
Mon amie m’avait rejointe et me tirait quelques mètres plus loin. Pendant que je reprenais mes esprits, elle me dit :
— Cesse de stresser comme ça, Selen’. Nous n’y sommes pas encore, et je te rappelle que tu n’es pas seule. En premier lieu, tu as un vampire qui donnera sa vie pour toi si tu es menacée. Il l’a promis à Joshua. Ensuite, tu m’as moi. Bon, d’accord, je ne suis pas la plus puissante sorcière de mon clan, mais j’ai quelques heures de vol au compteur et je suis sûre que je me ferai sans peine quelques vilains suceurs de sang. Et n’oublie pas que Gaïa est avec nous, ton Coven est avec nous, le nôtre aussi, et toute ta lignée.
Du bout des doigts elle effleura la Pierre d’Alvina. Je l’avais oubliée, habituée désormais à sa présence à mon cou. Mon amie avait raison, j’étais loin d’être seule.
Elle marmonna quelques paroles inintelligibles et fit jaillir une cascade d’eau claire qui tomba du ciel à quelques centimètres de moi.
— Allez, rince-toi un peu, refais-toi une petite beauté. Je ne peux pas voyager avec une souillon ! ajouta-t-elle avec un clin d’œil de chipie.
De nouveau présentable, je lançai à mon amie :
— Raïza, tu es loin d’être la moins puissante de ton clan. Très loin !
Cinq minutes plus tard, j’étais de retour dans la voiture. Cyriel ne put s’empêcher de me lancer des regards alarmés, jusqu’au moment où Raïza enchaina :
— Ensuite, Cyriel ? Comment on les détruit, ces « Super-Vampires » ?
Il comprit apparemment qu’il valait mieux reprendre comme si rien ne s’était passé, car il continua, d’une voix moins enjouée cependant :
— Ces vampires ne craignent pas les croix. Inutile donc de se munir d’un joli crucifix, d’une gousse d’ail et d’un flacon d’eau bénite. Contre eux, seul le pieu, si vous arrivez à vous approcher assez près sans être réduit à l’état de repas, peut le détruire, ainsi que l’habituel feu et la non moins célèbre décapitation.
Restant silencieuse, mon amie intervint de nouveau :
— Et pour savoir comment en réduire un en cendres, comment sait-on à quel niveau il appartient ?
Il parut réfléchir un court instant, en observant mon amie dans le rétroviseur, et lui stipula d’une voix triste :
— Raïza, sachez que là où on va il n’y aura quasiment que des vampires de premier ordre, les plus durs à détruire donc. Seules les courtisanes de la Reine et ses gardes sont soit des rejetons soit des vampires ordinaires. Cependant, pour les reconnaître en dehors de Svalbard, il suffit de regarder s’ils portent ou non l’emblème de la Couronne. Un rejeton ne porte pas ce signe. Il vient avec le temps. C’est une sorte de recensement vampirique. Au terme de cinquante années de vie immortelle, la Reine le convoque à Svalbard pour le marquer.
— Le marquer ? interrogea Raïza, incrédule.
Elle ne semblait pas comprendre. De mon côté j’avais déjà vaguement une idée sur la question.
— Oui, le marquer. Un vampire qui dépasse les cinquante ans sait qu’il doit se rendre auprès de Tarja afin de lui jurer obéissance pour l’Éternité. Et là, par un procédé magique volé à des sorcières il y a quelques siècles, elle appose son emblème sur le poignet droit du vampire.
— Elle les marque comme on marque les cochons ! S’étonna mon amie.
Cyriel ne put apparemment réprimer un petit rire silencieux dont il semblait avoir le secret puis lui répondit :
— C’est à peu près ça, oui. Comme les cochons.
Je regardai les poignets de Cyriel, mais ses longues manches m’empêchaient de savoir. Je me demandai s’il était marqué. Cela me donnerait au passage une idée plus précise de son âge.
— Pourquoi ce délai ? Lui demandai-je.
— Eh bien, en fait, il s’agit en gros d’une période de test. Comme dans les siècles passés, les gens attendaient un certain temps pour s’assurer de la survie des nourrissons. C’est un peu le même principe ici. La Reine attend qu’un vampire ait fait la preuve de sa survie et il est, disons, génétiquement programmé pour se rendre à elle au terme de ce demi-siècle de vie. C’est ainsi que nous fonctionnons.
— Et si le vampire refuse de lui prêter allégeance ? demanda Raïza.
Je fis la moue, cette fois encore, je connaissais d’instinct la réponse.
— À ton avis ? lui répondit-il.
— Oh ! Elle s’en débarrasse ?
— Tout à fait. Ses Généraux passent à l’action dans la salle du Trône afin d’en faire un exemple de plus. Cela arrive souvent. Notre Reine n’est pas des plus appréciées, mais son règne de terreur lui a été acquis il y a de nombreux siècles et personne ne le revendique. Ainsi, elle peut se permettre de faire le ménage dans ses rangs et de choisir chacun des membres de son peuple. Elle se donne le droit de vie ou de mort sur ses sujets.
Je méditai un instant sur cette information. Au fond de moi je sentais qu’il ne disait pas toute la vérité sur cette question de trône, mais j’avais déjà beaucoup à penser, pas besoin d’y ajouter de la politique.
— Mais dans ce cas, comment se fait-il qu’il y ait toujours des vampires si elle fait autant le ménage que ça ?
— D’abord, Selena, je te dirai une chose. D’après mon créateur nous sommes beaucoup moins nombreux qu’il y a deux siècles. De l’ordre de dix sur cent. Si ce n’est pas Tarja qui a désintégré nos rangs c’est la dernière guerre et la défaite que mon espèce a essuyée qui ont eu raison de notre nombre. Pourtant, même si nous sommes en effectif réduit aujourd’hui, il reste encore des vampires. Pour cette raison, il existe des « créateurs » assignés. Pour faire simple disons que ce sont des créatures spécialisées dans la création d’autres immortels et qui fournissent à leur Reine un certain nombre de rejetons par années afin d’être certains que notre espèce ne s’éteindra pas. En utilisant ce procédé, la Reine y gagne sur deux tableaux. Le premier c’est qu’elle peut se vanter d’assurer la pérennité de notre race. Et comprenez bien que chacun de nous tient à ce point comme vous tenez à la survie de votre espèce ainsi qu’à la transmission de votre Magie à vos générations futures. Et enfin le second, le fait que les rejetons soient créés par des vampires au service rapproché de Tarja lui assure des sujets acquis d’avance. Leur façon de penser est modelée par leur créateur. Ainsi le bourrage de crâne en faveur de la Couronne fonctionne à merveille et Sa Majesté se retrouve avec des sujets dévoués.
Il y avait là beaucoup d’informations à assimiler, si bien que ni Raïza ni moi ne répondîmes plus. Enfermées dans notre mutisme nous réfléchîmes. Sentant les sentiments de mon amie, je compris rapidement qu’elle était fascinée par ce monde. Aussi, en tant que future Grande Prêtresse de son clan, elle appréciait ces informations.
Au bout de quelques minutes, je sentis la voiture ralentir et se garer.
Mon amie l’interrogea au moment même où la sensation de faim qu’éprouvait notre compagnon me parvint. Il dut sentir que je l’avais perçue, car il se redressa, me regarda intensément, et s’excusa :
— Je n’ai pas le choix. Je reviens. Désolé.
Une fraction de seconde plus tard, le coffre s’ouvrit, se referma aussitôt, et Cyriel disparut dans la nuit.
— Hé ho ! Tu m’expliques ? M’interpella Raïza.
— Il a faim. Il est parti boire une de ses poches de sang.
— Yuck ! Cracha-t-elle.
Cela me fit sourire, mais je me repris et lui répondis :
— On ne va pas le juger. C’est son mode de vie bien que nous ne le partagions pas, et même si on trouve ça répugnant.
Au fond de moi, j’étais persuadée qu’il nous entendait de là où il se trouvait. Je ne voulais pas le blesser avec notre conversation alors je tentai de couper court. C’était sans compter sur l’obstination de mon amie sorcière :
— Pourquoi s’est-il éclipsé en fait ?
— Je ne sais pas. Sûrement pour nous éviter de voir le spectacle. Je n’y connais pas grand-chose en vampires, tu le sais bien.
— Oui, c’est vrai. Je suis juste étonnée parce que ma mère et Augustine m’ont informée un peu sur les mœurs des vampires : ils agissent avec extravagance et apprécient de choquer. Alors je m’étais attendue à ce qu’il se nourrisse devant nous…
— C’est parce que vous faites des généralités de tous les vampires, interrompit Cyriel qui était revenu sans bruit et s’était posté à la fenêtre côté conducteur de façon à nous avoir toutes les deux dans son champ de vision. Sous prétexte que certains d’entre nous sont des monstres exhibitionnistes vous pensez que nous le sommes tous. Pour ma part, je ne suis pas du genre à me nourrir devant de si élégantes jeunes femmes. Alors inutile de vous y préparer.
Sans rien ajouter de plus il rentra dans la voiture et se remit au volant. Il ne redémarra pas pour autant. La tension devint de plus en plus palpable. Personne n’osait parler. Raïza se sentait terriblement gênée et ne savait quoi dire. Cyriel, lui, me cachait ses émotions. Sans cesse, je me heurtais à un mur invisible qui m’empêchait de savoir ce qu’il ressentait. Je décidai d’intervenir :
— Désolée, Cyriel, on ne voulait pas te blesser.
Il n’eut aucune réaction. Quelques secondes plus tard pourtant, il se tourna vers moi et nous dit :
— Ne vous excusez pas. Je savais que vous étiez novices dans ce monde, je ne devrais pas me focaliser sur de telles paroles. Allez ! Oublions ça.
Raïza n’en démordit pas pour autant, s’enfermant de nouveau dans son mutisme habituel. Un regard vers Cyriel lui fit comprendre qu’il valait mieux laisser tomber, que notre amie s’en remettrait. Elle se sentait coupable, à tort.
Il remit le contact et nous partîmes une nouvelle fois dans la nuit. Je jetai un regard vers l’horloge sur le tableau de bord. Elle indiquait trois heures du matin. Encore quelques petites heures avant d’être obligés de trouver un hôtel pour la journée.
— Cyriel ? Demandai-je au bout de quelques minutes de ce silence que je peinais à supporter dans un espace si confiné.
— Selena ?
Oh, cette voix ! Elle me faisait frissonner de la tête aux pieds. En était-il conscient ? Je n’en avais pas la moindre idée.
— Quels sont les pouvoirs des vampires ? Contre quoi suis-je censée me préparer à me battre ?
— Je peux déjà te dire que nous marchons beaucoup dans la psyché. Un vampire peut contrôler, s’il le désire, un humain. Comme je te l’ai déjà dit il me semble, nous le faisons rarement. D’abord parce que cela demande beaucoup d’énergie et surtout parce que la tentation de se retrouver, même fugacement, dans la tête d’un Homme est forte et qu’un accident peut très vite arriver. C’est assez compliqué à expliquer comme ça, mais disons qu’en entrant dans la tête de notre proie nous perdons nos inhibitions. Et là, le contrôle de soi n’existe plus. Si nous ne prenons pas garde, notre corps ne répond bientôt plus à notre contrôle et alors que l’on se trouve encore à l’intérieur de notre proie, notre corps, lui, attaque et brise une partie de nous-mêmes. C’est comme s’attaquer soi-même. Lorsque l’on retourne enfin en nous et que nous reprenons le contrôle complet de notre corps, on se rend compte qu’on a fait un sacré carnage et bien souvent la Garde de la Reine ne tarde pas à intervenir. Comme tu peux t’en douter on évite cet exercice. On l’appelle le don interdit. Il est en nous depuis le début, mais nous n’y touchons pas. Ou très peu.
Je l’observai, tentant de savoir si au fond de moi j’avais envie de penser que ce vampire avec qui j’étais enfermée dans cet habitacle avait déjà utilisé ce don. Je savais que réfléchir à ces détails revenait à me faire du mal, mais je ne pouvais m’empêcher d’agir comme une idiote. Lâchant prise je me reconnectai à ce qu’il racontait :
— Ensuite, nous avons le don de lévitation. La plupart d’entre nous n’utilisent pas ce don, ni pour nos déplacements ni pour aucune autre raison. D’abord parce que votre technologie a tellement évolué qu’il nous est devenu impossible de voler sans être repéré par tel ou tel radar. Ensuite, nous avons un don bien plus utile pour nous déplacer sans crainte d’être à découvert : nous sommes une sorte de métamorphe. Dans ton langage c’est ce terme qui est le plus approprié bien que ce ne soit pas comme cela que nous l’appelons. Bref, peu importe le nom, le résultat est le même…
— Tu veux dire que les histoires de vampires qui se transforment en chauve-souris, c’est vrai ? L’interpelai-je, bouche bée.
— Oui et non, me dit-il d’une voix hésitante. Disons que nous pouvons nous transformer en chauve-souris, mais nous préférons choisir des animaux moins… kitchs. En fait nous avons la possibilité de nous transformer en n’importe quel animal existant sur cette terre.
Je tentai d’imaginer Cyriel devenir une chauve-souris sous mes yeux. Oui, une chauve-souris. Peu importe les préjugés, celui-là avait la vie dure.
Incroyable. Ni Idrina ni Svetlana ne m’avaient parlé de ce pouvoir, de ces détails. Je me demandai un instant si elles en avaient connaissance. Peut-être que cette incursion dans le monde des ténèbres apporterait aux sorcières des connaissances supplémentaires sur les vampires.
— Ensuite ? Lui demandai-je lorsque je pus enfin oublier cette image.
— Je ne sais pas si cela entre en ligne de compte, mais il faut savoir que la beauté de notre espèce est l’une de nos armes les plus redoutables. Nous avons un physique attirant et une voix envoûtante. Lorsque nous le souhaitons, nous pouvons, d’un regard, pétrifier notre proie.
— Oui, je pense effectivement que cela entre en ligne de compte, m’amusai-je. Comment s’en protège-t-on ?
— Je ne sais pas. Je suis désolé, mais sincèrement je ne sais pas. Je suis de l’autre côté de la barrière.
Ne comprenant pas vraiment, je répondis :
— Mais tu as été humain. Il a bien fallu que tu sois toi aussi envoûté.
Il se perdit un instant dans la contemplation de la route. Sauf que je sentais au fond de moi que ce n’était pas la route qui attirait son attention, mais ses souvenirs.
— Cela ne s’est pas passé comme ça pour moi. Mais comme je te l’ai dit je n’ai pas envie d’en parler.
Et voilà comment on remet une petite humaine trop curieuse à sa place !
— Pas d’autres pouvoirs ? Lui demandai-je, timidement.
— Si. Les vampires femelles ont des capacités que nous n’avons pas, nous, les hommes. Par exemple, elles sont considérées comme des sirènes. Elles agissent sur les humains de la même façon. Bien que la plupart du temps ce don soit superflu en raison de la beauté de nos femmes qui attire sans peine vos hommes, mais elles peuvent les envoûter par le simple pouvoir de leurs chants ou de leurs paroles. Ce don fonctionne d’ailleurs sur certains jeunes rejetons. Certaines pensent même que c’est ainsi que la Reine assoit son pouvoir…
Je ne lui demandai pas ce qu’il pensait de cette théorie, trop occupée à imaginer ces suceuses de sang s’en prendre à de jeunes hommes comme Alejandro ou Joshua, leurs gènes les rendant automatiquement sensibles à ces sirènes de la mort.
— Et pour finir, sache que les femelles vampires peuvent procréer. Elles ne le font pas, car cela leur est interdit par les Lois des Vampires. Mais c’est un fait, leur organisme, bien que techniquement mort, peut accueillir un embryon et l’accompagner dans son développement.
Sur toutes les informations que j’avais reçues, celle-ci figurait dans le top trois des plus surprenantes. Biologiquement parlant, cela semblait impossible.
Comme s’il avait lu dans mes pensées, Cyriel continua :
— Ne me demande pas comment c’est possible. Je n’ai jamais été très bon en biologie du corps humain.
Il avait dit ça sur le ton de la plaisanterie, mais je compris rapidement qu’il y avait derrière tout ça quelque chose de plus sérieux. Le fait que les femmes puissent procréer, mais qu’on le leur interdise paraissait étrange. Pourquoi ? Accepter l’accouplement et les grossesses vampiriques leur permettrait d’assurer la pérennité de leur espèce.
Grossesse vampirique. Voilà qui sonnait bizarrement à mes oreilles.