Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Westley D. Northman · Chapitre 35 sur 37

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Selena Rosa - la marche vers l'inconnu [1]

Chapitre 34

 

Cendres et larmes

 

Nous dominant de toute sa hauteur, elle baissa son regard d’acier sur nous. Je ne pus m’empêcher de ressentir un frisson lorsque ses yeux se posèrent sur moi. Elle leva ses bras blancs comme la neige, ce qui contrastait tant avec la couleur de ses cheveux, ses sujets se relevèrent doucement. Une fois de plus nous imitâmes le mouvement du groupe.

— Qui êtes-vous ? Cracha-t-elle.

Sa voix n’était pas fluette et douce comme celle d’Isabel ou sympathique comme celle de Shalimar. Elle était froide et cassante.

Comme prévu ce fut Cyriel qui prit la parole d’une voix forte et assurée :

— Nous remercions d’abord Sa Majesté d’accepter de nous recevoir. Je suis Cyriel, vampire de mon état, et voici Selena, ma compagne, et Raïza, son amie sorcière.

Elle se moquait de ces présentations comme d’une guigne, ce qui lui importait de toute évidence, c’était que le statut de sorcière de Raïza soit confirmé.

— Comment osez-vous venir souiller ma demeure ? Votre race n’est pas acceptée entre mes murs.

Pivotant légèrement la tête vers mon amie, je remarquai avec fierté qu’elle ne bougeait pas, nullement intimidée. Pourtant, je soupçonnai un masque d’impassibilité sous lequel elle cachait sa véritable peur. Judicieux stratagème !

— Que voulez-vous ? S’insurgea-t-elle de nouveau, encore plus virulente.

— La libération de William, lui répondit froidement mon vampire.

Je ne pus m’empêcher d’observer les réactions alentour. Beaucoup se mirent à chuchoter. Lydvack, dans le fond de la salle, capuchon baissé, souriait légèrement. Avec ce sourire mystérieux dont il avait le secret. Sentant mon regard il pivota imperceptiblement vers moi et me fit un clin d’œil.

— La libération de William ! Et pourquoi cela ? En quoi son sort vous concerne-t-il ?

Elle levait un sourcil interrogateur, presque hautain.

Une légère pression de Cyriel sur ma main et un hochement de tête de Lydvack m’invitèrent à entrer en scène.

— C’est mon père ! Lançai-je d’une voix forte qui ne trembla pas.

Lentement, je fis glisser la capuche, puis détachai la cape qui tomba au sol dans un léger bruissement, laissant entrevoir mon visage et ma nature de vampire… Mais aussi, et surtout, la Pierre d’Alvina.

Les murmures dans la salle se transformèrent immédiatement en discussions animées. Je ne les entendais déjà plus.

Seul son regard sur moi comptait.

— Sa fille ? hurla-t-elle au bord de la l’hystérie.

Avec un sourire narquois, je lui répondis :

— Oui, sa fille. Je suis née de l’amour entre un vampire et une sorcière. Je suis Selena Rosa.

— Rosa ?!

Elle l’avait aussi bien craché que hurlé, projetant toute la force de sa surprise dans ce seul nom, celui de ma lignée, mon héritage. Ses iris d’acier se posèrent longuement sur la pierre qui ornait mon décolleté puis son visage se transforma, laissant place à la fureur, à la haine. C’est à cet instant que Salem apparut à ses côtés, tous crocs dehors. Il n’était pas plus grand que moi et ne possédait aucun charme. Un visage carré et creux, des yeux globuleux et haineux.

Tout se passa alors très vite. Les jambes de la Reine se fléchirent légèrement comme elle s’apprêtait à bondir. Cyriel me lâcha, prêt à me défendre, et Raïza s’envola en une tornade dévastatrice, repoussant déjà les sujets de la reine contre les murs. Puis Tarja bondit enfin, et je me retrouvai plaquée au sol avant même de m’en apercevoir. Ses crocs luisants ne demandaient qu’à déchirer ma peau. Elle tira sur mes cheveux, me forçant à m’arquer sous elle. La douleur fut telle que je grognais déjà sous ses assauts.

— Lâche-moi ! M’écriai-je.

Le vent balayait nos visages et mes cheveux vinrent griffer sa peau. La Pierre d’Alvina se mit à chauffer tout à coup, répandant une sensation de chaleur en moi. Mon corps incendiait littéralement.

Tarja ressentit également cette brûlure, car déjà elle se débattait pour tenir mon corps plaqué contre le sol alors que ses mains subissaient les assauts des flammes.

— Stop, Tarja ! clama mon père en pénétrant dans la Salle du trône.

Et tout s’arrêta aussitôt.

Raïza redescendit immédiatement au sol et attrapa le bras de Cyriel qui la protégeait d’éventuelles attaques. Lydvack, derrière nous, tentait de contenir le corps ivre de fureur de Salem qui se débattait. Tarja leva les yeux vers mon père alors que d’un coup de pied je libérai mon corps de son emprise.

— Wi… William ? S’étonna-t-elle se remettant debout près de son trône.

— Tu es étonnée de me voir n’est-ce pas ? Siffla-t-il, mauvais.

Elle sentit la méchanceté dans sa voix, car déjà, sur la défensive, elle dit :

— Oui, ta... ta fille est venue demander ta libération. Je ne savais pas qu’elle était déjà effective, bafouilla-t-elle.

— En effet. De vieux amis m’ont libéré.

— C’est merveilleux ! Toi, ta fille et moi, réunis comme une belle et grande famille, minauda-t-elle d’une voix si douce qu’elle me donna la nausée.

Sa mauvaise foi était aussi évidente que sa nature manipulatrice. Mon père, la connaissant bien, réagit immédiatement, retroussant les lèvres, il se mit à grogner. Je le rejoignis presque aussitôt, laissant échapper un grognement guttural des tréfonds de ma gorge.

— N’insulte pas sa mère, Tarja. Tu n’es plus rien pour moi, et cela depuis longtemps déjà.

— William, personne ne t’a jamais remplacé.

— Ma Reine ! Souffla Salem, écœuré.

Elle ne daigna pas même lui lancer un regard alors que d’un simple petit signe de main dédaigneux elle le rejetait publiquement. La peine passa sur son visage. Elle disparut pourtant aussi vite, car la haine prit possession de son corps alors qu’il tentait de mordre le bras de Lydvack qui le retenait toujours prisonnier.

— Que veux-tu, William ? Pourquoi es-tu ici ? Pour ta bâtarde ?

Un autre rugissement, plus puissant encore, sortit de ma gorge brûlante. Elle me lança un regard avec à peine plus de considération qu’un homme n’en aurait pour une mouche. Elle était comme la marée, se souciant si peu des hommes. Tarja se fichait de ma présence, de mon existence. Je n’étais rien à ses yeux.

Ses émotions devinrent rapidement perceptibles. La colère était le moteur principal de son énergie. Je pus sentir les vagues successives de sa haine qui heurtaient mon corps.

Mon regard allait de droite à gauche, me trouvant entre les deux vampires.

— Non, je ne suis pas ici pour Selena. Elle sait se débrouiller seule.

— Alors pourquoi es-tu là ?

— Pour moi, résonna la voix d’Isabel dans la salle.

Tout le monde se pétrifia. Le silence fut soudain total, chacun observait la véritable souveraine revenir en sa demeure.

William s’inclina devant Isabel tandis que Tarja rugit devant cet affront. Son cri n’ébranla pourtant personne, les regards étaient rivés sur Isabel, sur sa beauté, sur son visage angélique, si doux et si bienveillant. Plus personne ne s’intéressait encore à celui, hargneux, de l’usurpatrice.

— Isabel, grogna-t-elle.

L’arrivante se contenta de sourire d’un air malicieux. Elle écarta légèrement les bras, et s’inclina en une très légère révérence, soulignant et confirmant la présentation, enrageant encore plus son adversaire déjà prête à livrer le combat

— Tu me dois un duel, Tarja.

— Et je vais t’écraser ! Rugit-t-elle.

Isabel rit, avec ce rire cristallin qui faisait d’elle ce vampire si tendre. Je m’écartai alors, tandis que mon père se positionnait derrière sa Reine, derrière son amie. Pour ma part, je retrouvai rapidement Cyriel et Raïza. Nous restâmes là un moment à observer ces deux femmes, l’une si noble, si aristocratique, si belle, si bonne, l’autre si vulgaire, si banale, si terrifiante, si tyrannique.

L’une était en fait l’exact opposée de l’autre.

La situation évolua rapidement dans la Salle du trône. Dans un mouvement que je n’avais pas prévu, la Cour se divisa en deux groupes. Le premier, le plus nombreux, plus des trois quarts se rassemblèrent du côté d’Isabel, le second, les quelques vampires restants, se rassemblèrent du côté de Tarja, chacun élisant ainsi sa favorite. Avec mes deux complices, nous nous dirigeâmes rapidement à la droite d’Isabel, prêts à livrer bataille pour sauver ce qui devait l’être.

Dans un fracas assourdissant, qui venait des jardins enneigés de la Forteresse, les soldats de Tarja tombèrent les uns après les autres d’après ce que je pouvais entendre et au vu du sourire grandissant d’Isabel.

— Jamais plus je ne te laisserai ma place, Tarja. Jamais !

— Oh, mais tu ne vas pas avoir le choix ! J’ai échoué la première fois, cette fois je vais te réduire en cendres et la Couronne sera mienne de toutes les façons qu’il soit. Et tous les vampires qui sont derrière toi, dans ton camp, périront avec toi. En commençant par ton cher Lydvack, puis William et enfin sa chère et tendre Selena qui ne mourra qu’après avoir vu mourir sa copine sorcière !

Lydvack, William, Cyriel et moi grognâmes de concert, projetant dans la Salle un tonnerre assourdissant. L’usurpatrice sourit de plus belle, son visage ne formant plus qu’un terrible masque de folie.

— Oh, vous pouvez grogner tant que vous voulez. Bientôt vous me supplierez. Salem ! Termina-t-elle dans un cri alors que l’interpelé, qui avait été relâché lorsque Lydvack avait pris place aux côtés de sa bien-aimée, bondit le premier, ouvrant le passage aux autres.

Salem plongea sur Lydvack qui, d’un coup de pied en pleine poitrine, le renvoya aux pieds de Tarja. L’attrapant par le col de sa chemise elle le remit debout pour qu’il reprenne le combat.

La bataille était lancée.

Elle le poussa en avant tandis que Lydvack et mon père bondissaient ensemble sur lui. Pendant ce temps, un vampire chauve m’avait attrapée par-derrière, bloquant mon bras dans mon dos. La colère emplit alors mon cœur et je me baissai tandis que Raïza lui donnait un coup de poing en pleine figure.

— Sers-toi de tes pouvoirs de sorcière, Selena ! me rappela-t-elle.

— Alvina ! Implorai-je alors.

— Selena ? demanda-t-elle, amusée.

— Le moment n’est pas à la plaisanterie. Protège Raïza !

Je savais que ce bouclier pouvait être étendu en dehors de mon propre corps, je l’avais compris lorsque j’avais moi-même fait un tour… ailleurs.

L’énergie bleue sortit de moi et s’envola rapidement, sous les regards ébahis de certains vampires, vers Raïza qui l’entoura rapidement, comme une seconde peau. J’entendis un vague « Merci » tandis que je reprenais le combat avec un autre vampire, petit, frêle et bien moins puissant que le précédent. Malgré cela lorsqu’il serra sa prise autour de mes bras, je suffoquai. Je n’avais plus le bouclier, mais ma force était bel et bien là, il me fallait l’utiliser. Je pliai légèrement les genoux et poussai les bras le plus loin possible de mon corps, ce qui fit lâcher prise au vampire. Je fis volte-face pour me retrouver face à lui. Son visage était creusé et sa figure légèrement hagarde m’observait tout en arborant un demi-sourire.

— Complètement dingue, ce mec ! Lâcha Alvina dans ma tête.

Je ne pus dissimuler un sourire, ce qui eut pour effet d’agacer mon ennemi. Une étincelle, une lueur de haine jaillit dans ses yeux perle et il bondit. J’eus tout juste le temps de me baisser pour l’esquiver. Il n’attendit pas de toucher le sol, car déjà il fonçait de nouveau sur moi. Cette fois, j’étais prête. Le pieu bien placé devant moi, j’attendis… qu’il s’empale tout seul. Son visage exprima une contrariété noire puis il disparut dans un nuage de cendres.

Mais l’accalmie fut de courte durée, car déjà un autre arrivait. Une autre. Une vampire, grande et sauvage, me fonçait dessus. Ses cheveux aussi noirs que la nuit et emmêlés lui donnaient une allure terrifiante.

— Hého ! Tu es une sorcière et une vampire maintenant. Tu ne vas pas avoir peur de cette sauvageonne !

Alvina avait raison.

Je fléchis légèrement mes jambes, me préparant à l’assaut de la vampire. Elle s’aperçut de ma réaction et hésita un instant. Puis bondit. Elle me projeta contre un mur et l’un des flambeaux qui trônait sur la paroi nous tomba dessus. Sonnée, je mis quelques secondes avant de reprendre pied. Mon assaillante, en profita et fonça de nouveau sur moi visant ma gorge de ses crocs acérés.

Lydvack m’avait dit qu’un vampire arrachait souvent la tête d’un autre avec ses propres dents.

Beurk !

Je compris alors ce qu’il allait advenir de moi si je ne bougeais pas. Au dernier moment, alors que nous nous apprêtions à entrer en collision, je m’esquivai et la vis foncer droit dans le mur. Le pieu gisant à quelques mètres sur ma droite, je tendis la main pour le faire venir grâce à mon pouvoir. Quelques secondes plus tard, il était planté dans le dos de la vampire, et avait traversé son cœur.

Puis plus rien.

Je tournai la tête, profitant d’une légère accalmie de mon côté pour jeter un œil à mes amis. J’observai alors Isabel qui n’avait pas bougé d’un centimètre et qui observait toujours Tarja. Devant son trône, le visage de plus en plus décomposé, celle-ci voyait ses troupes, ses fidèles, réduits à néant. Je ne pus qu’admirer le calme dont faisait preuve Isabel, cette Reine exemplaire, plongée dans la contemplation de son ennemie, sans faillir, attendant qu’elle perde patience.

Jolie technique !

Au bout d’un moment, alors que mon père et son ami livraient toujours bataille contre Salem qui se révélait plus dangereux que je ne l’avais soupçonné de prime abord, j’aperçus Cyriel qui détruisait des vampires ennemis à tour de bras. Il avait l’air, lui aussi, bien plus menaçant et puissant que je l’avais imaginé. Il sentit mon regard, et s’autorisa un moment, me faisant un clin d’œil significatif. Il était métamorphosé, au sens figuré du terme cette fois. Dans cette foule, au sein même d’une bataille pour sa Reine, il semblait vivre pleinement ses espoirs.

Il combattait pour nous.

Il détourna les yeux pour s’occuper d’un vampire qui s’approchait dans son dos, silencieusement. Je repris mon observation, et admirai Raïza qui s’en tirait aussi bien que nous tous. Elle virevoltait dans les airs, envoyant en tous sens du feu de ses paumes. Elle contrôlait les éléments à la perfection. Elle était une sorcière extrêmement puissante.

Alors que j’allais tourner de nouveau les yeux vers Isabel, un vampire m’attaqua et me projeta de plein fouet contre le mur droit de la Salle. Décidément, ils avaient tous décidé de m’encastrer dans la salle du trône.

Très mauvais plan !

Dans un rugissement blessé, je me relevai et lui sautai à la gorge, la lui arrachant littéralement. Mes bras ne rencontrèrent aucune résistance. Ma force était plus conséquente encore que je ne l’avais espéré.

— Pourquoi, Tarja ? Entendis-je soudain.

Seul un rire dément lui répondit.

— Explique-toi. Je t’ai tout donné.

— Parce que tu es faible, Isabel. Tu es naïve. Tu ne mérites pas d’être à la tête de notre peuple.

J’entendis Isabel grogner. Je me tournai vers elle, aperçus ses deux canines, et observai leur duel. Toujours immobiles. Tarja devant son trône, et Isabel devant l’entrée de la Salle, non loin du combat de son compagnon, de mon père et de Salem.

— Tu n’es pas meilleure que moi, Tarja. Regarde ce que tu as fait de nous. Nous sommes soumis, brimés, martyrisés, et constamment au bord de la guerre. Trouves-tu que notre sort soit meilleur sous ta conduite ?

Tarja poussa un cri féroce avant de cracher :

— Je t’interdis de juger mon règne. Tu n’en as pas le droit, traîtresse ! Partisane des sorcières !

— Me traites-tu de traîtresse ? Toi, la femme que j’ai créée, toi la femme qui m’a trahie et forcée à l’exil ?

— Je voulais te tuer !

— Nous sommes au moins d’accord sur ce point. Tu n’as rien à faire sur ce trône, tu n’es pas la Couronne de l’Ombre. Maintenant descends immédiatement. Rends-toi et je te laisserai la vie sauve.

— Jamais !

Je n’entendis pas la suite. Un vampire se jeta sur moi, m’obligeant à reprendre part au combat. Mon bras craqua sous mon poids lors de ma chute. Un grognement sourd me parvint juste au-dessus de moi. Le vampire allait frapper.

— Lâche-la ! hurla Cyriel tout près.

Et le poids disparut tandis qu’un cri échappa au vampire avant de se désintégrer. Je me tournai vers Cyriel et le remerciai.

Il ne fallut pas longtemps aux sujets de Tarja pour être anéantis ou, pour prendre la fuite lâchement.

Salem, William et Lydvack quant à eux livraient toujours un combat sans merci, arborant filets de sang, lèvres enflées, cheveux emmêlés et chemises déchirées. L’armée d’Isabel entra, dans la salle, totalement débraillée, dans le même état que Lydvack et mon père. Ils virent alors les deux reines s’affronter, toujours figées dans des expressions opposées.

Personne n’osa dire un mot, seuls les bruits du combat de mon père venaient troubler ce silence.

Lorsque Lydvack s’aperçut de l’arrivée des forces d’Isabel il se détourna une fraction de seconde de Salem qui lui échappa et l’envoya au loin se briser contre le trône de pierre qui explosa en plusieurs milliers de morceaux. Alors que je suivais des yeux Lydvack qui se relevait, péniblement, mon instinct me dicta de tourner les yeux vers mon père. Au même moment et sans que je ne puisse émettre la moindre mise en garde, Salem enfonça un morceau de bois pointu dans son cœur. Instinctivement, William tourna la tête vers moi et me sourit. Puis dans un dernier souffle, il s’évanouit en poussière tandis que je me ruais, hurlant et grognant, tout à la fois. Je courus aussi vite que je le pus, et, dans un dernier effort, bondis sur son meurtrier, lui arrachant le pieu qui avait tué mon père des mains et le lui plantai en plein cœur.

Son rugissement fit écho au mien dans la salle du trône encore plus silencieuse. Debout, le pieu à la main, je pus voir le vide qu’avait laissé Salem, tué de mes mains pour avoir assassiné le seul parent qu'il me restait.

La fureur se déversait en moi et m’imprégnait d’une rage féroce. J’eus tout juste le temps de me retourner pour voir Tarja bondir à son tour dans un grognement monstrueux et me percuter de plein fouet.

Demandant à Alvina un tout dernier effort, je repris le bouclier à Raïza. En conjurant les forces de ma lignée, je levai un bras entre mon assaillante et moi. Combinant le pouvoir d’Alvina et le mien, je vis Tarja percuter le bouclier d’énergie magique tandis que mon flux de pouvoir la repoussait violemment sur Isabel. Avec les dernières forces qui me restaient, je hurlai à Isabel :

— Pour William !

Elle reçut le pieu que je lui transmis par télékinésie dans la main droite pendant que Tarja la percutait.

Tarja, au sol, dominée par Isabel, gémit de douleur et tenta de se relever, alors qu’avec un sourire triste, mon amie cria, comme en écho à ma supplique :

— Pour William !

Et elle planta le pieu dans le cœur de celle qu’elle avait créée plusieurs siècles auparavant.

Les joues pleines de larmes, je regardai, sans vraiment voir, le corps de l’usurpatrice se transformer en cendres sous les yeux de tous ceux qui l’avaient rejetée. Quelqu’un me heurta violemment et me prit dans ses bras alors que les larmes cascadaient jusqu'à mon cou.

Je n’étais plus que colère et tristesse. Mon père avait fini par trouver la mort, tué par le bras droit d’une femme qui avait tout fait pour l’empêcher de me connaître, qui, indirectement, m’avait condamnée à vivre dans le mensonge. Je savais que tout ceci venait de prendre fin, mais ma peine était incommensurable.

Cyriel me serra fort contre lui.

Dans un dernier effort pour le repousser, il me lâcha alors que je tombais au sol à genoux, là où s’était trouvé mon père quelques instants auparavant, me lançant son tout dernier regard. J’avais été la dernière chose qu’il avait vue avant de disparaître.

Disparaître à tout jamais.

Était-ce la peine ou bien la vérité ? La Salle du trône n’était pas remplie de félicitations et de cris de joie. En relevant les yeux je pus voir que les regards étaient, presque tous, tournés vers moi. Pauvre petite chose à demi-sorcière, à demi-vampire qui pleurait la perte de son père ! Isabel se trouva rapidement à mes côtés et me prit par les épaules pour me relever :

— Viens avec moi, Selena. Viens.

N’ayant pas la force de la repousser je me laissai guider, hors de cette pièce, hors de la forteresse peut-être. Je n’en savais rien, je ne pris même pas la peine de regarder. J’avais encore perdu mon père. Pour de bon cette fois.

Elle m’assit sur une surface dure et me dit d’une voix douce :

— Selena, je comprends ta peine, je la ressens au plus profond de moi aussi. William a été le plus grand ami que j’aie jamais eu. Sa perte est terrible pour moi aussi. Je n’ai pas de mots pour décrire ce que tu ressens, ni même pour te dire ce qu’il adviendra. Mais sache une chose. Ton père savait qu’il risquait de perdre plus que la vie en venant combattre Tarja aujourd’hui.

— Et moi ? Comment puis-je vivre sans lui ? Je l’ai connu si peu de temps. Il a vécu si longtemps et pourtant si peu pour moi.

Les larmes roulaient en torrents continus sur mes joues, brûlant la moindre parcelle de ma peau.

— Tu apprendras. Tu as l’éternité maintenant pour vivre avec ça et t’y faire. Ce sera dur, mais tu t’y habitueras. Tu n’es pas seule.

Prise de nausée, je ne pus répondre.

Sentant mon vertige, elle me dit :

— D’ailleurs, viendra bientôt un temps ou le renouveau prendra part de tout.

Je ne compris pas un seul mot de ce qu’elle venait de me dire, mais ne cherchai pas à en savoir plus.

Nous restâmes un moment là à discuter. Je ne parlai pas, elle le fit pour nous deux. Au bout d’un moment, je me rappelai la scène où Tarja était morte et me souvins qu’il était nécessaire à cette Reine de prendre possession de son royaume au lieu d’écouter une petite vampire geindre sur elle-même et sur la tristesse de sa vie. Alors je lui lançai d’une voix faussement enjouée :

— Isabel. Il est temps de fêter ce pour quoi il est mort. Retournons-y.

Elle me sourit tendrement, et, en me prenant la main me dit :

— Tu es sûre que ça va ? Tu te sens prête à y retourner ?

L a question n’appelait pas vraiment de réponse, mais je devais donner le change. Avec un sourire composé, je lui dis :

— Allons-y.

Lorsqu’elle se releva elle avait changé. Elle retrouvait l’allure que je lui avais connue lorsqu’elle était arrivée dans la clairière il y avait de cela... je ne sus dire combien de temps. Elle était de nouveau Isabel, la Couronne de l’Ombre.

Je m’inclinai devant elle, quand que je vis ses yeux se voiler.

— Merci, me murmura-t-elle avant que nous n’entamions notre retour.

Elle s’arrêta à quelques mètres de la porte et souffla un bon coup.

— Entre la première. Je dois arriver seule.

— Comme vous voudrez, Votre Majesté, répondis-je solennellement avec

une courte révérence.

Elle m’adressa un clin d’œil et je pris le chemin de la Salle du trône. Le silence était complet et, ce qui me surprit d’ailleurs, le ménage avait été fait. Plus aucune cendre, plus aucun débris. Même les morceaux qui avaient constitué le trône de pierre de Tarja n’étaient plus. À sa place, on avait installé un grand fauteuil en bois ouvragé. Ce n’était, certes pas son trône définitif, mais il donnait, lui aussi, bien le change.

La foule s’était agglutinée sur les côtés, contre les murs. Les Hors-la-loi qui nous étaient venus en aide et les Nobles de la Cour se côtoyaient, sûrement pour la première fois. Chacun avait trouvé sa place à la Cour d’Isabel, comme auparavant, comme en des temps plus sereins.

Je retrouvai rapidement Cyriel, Lydvack et Raïza, non loin du trône, place s des privilégiés de la Reine. L’absence de mon père me serra une nouvelle fois le cœur, mais il me fallait me réjouir. Pour Lydvack qui avait retrouvé sa compagne et sa maison, pour Cyriel et moi qui avions, par la destruction de Tarja, assuré la pérennité de notre couple, aussi et surtout pour mon amie Isabel qui sortait de l’exil et retrouvait son trône, son royaume et son peuple.

Alors que je sortais de mes rêveries, que la main de Cyriel avait retrouvé sa place au creux de la mienne, que mon amie Raïza qui n’arborait que quelques bosses et ecchymoses avait retrouvé sa place à mes côtés, que Lydvack souriait de nouveau, arborant l’emblème d’Isabel à son cou et dans son cœur, Isabel se retrouva dans l’encadrement de la porte.

Une apparition.

J’avais beau l’avoir quittée seulement quelques minutes auparavant, ce fut la sensation que je ressentis et que beaucoup dans la Salle ressentirent aussi. Vêtue d’une robe semblable à celle qu’elle portait le jour où je l’avais rencontrée, une robe de princesse, une robe de reine. Une robe empire, laissant ses épaules nues. Elle avait pris quelques minutes pour se refaire un chignon parfait, laissant quelques mèches ici et là qui retombaient gracieusement dans son cou et sur les côtés de son visage. Elle était belle, d’une beauté surnaturelle. Elle portait des bijoux, alors que je ne l’avais jamais vue en porter. Un collier en or qui se terminait sur le pendentif de son emblème, ses armoiries. Le soleil, la lune et le I de son prénom. Toute la noblesse du règne d’Isabel.

Le culte de la Lune à l’abri de la lumière du Soleil sous la protection d’Isabel.

Elle était la Reine des Reines.

Elle se mit alors à avancer, lentement, saluant ses amis en passant devant eux. Donnant des œillades, des sourires, des hochements de tête discrets.

Sur son passage, ses sujets courbaient l’échine, saluant respectueusement le retour de leur Reine.

Sa traine, modeste, donnait à sa robe un aspect plus majestueux encore que celle de la clairière. Lorsqu’elle parvint à notre hauteur, elle s’arrêta devant nous quatre et nous dit d’une voix forte :

— Mes amis. Pour avoir tout organisé depuis le début, c’est moi qui m’incline devant vous. Merci.

Elle reprit sa route, attrapant le bras de Lydvack qui, sous les regards émus, l’amena à son trône. Là, il la laissa.

Debout face à son royaume, elle demeura silencieuse quelques secondes, puis s’assit doucement avec un regard tendre pour Lydvack qui resta debout à côté de son trône. Il se mit à genoux devant elle et embrassa sa main. De son autre main, elle lui caressa tendrement le visage. Ils avaient retrouvé leur vie.

Ils avaient retrouvé leur liberté.

Elle ferma les yeux un moment et je vis une larme perler au coin de son œil gauche et se perdre presque aussitôt. Lorsqu’elle les rouvrit elle clama :

— Loyaux sujets. C’est grâce à votre aide que j’ai pu revenir à votre tête. Grâce à votre soutien, vous, mes frères et amis. Mais au-delà de votre loyauté retrouvée, je voudrais saluer un peuple particulier qui vous surprendra sûrement.

Elle laissa un moment aux vampires, le temps de mesurer ses paroles, et continua, d’une voix douce :

— Les sorcières. Il fut un temps où nos peuples étaient amis et cohabitaient en paix. L’usurpatrice, dont le nom est désormais frappé du seau du tabou, leur a déclaré la guerre parce qu’elle avait peur de leur pouvoir. Ne les craignons pas. Si nous en sommes là aujourd’hui c’est grâce aux sorcières. Raïza et Selena ont risqué leurs vies depuis des semaines pour venir rendre la paix à notre monde.

Ce n’était pas la stricte vérité, mais il y avait du vrai pourtant.

— Mes amis, vous apprendrez dans les jours à venir, pour ceux qui ne sont pas arrivés avec nous, que William a eu une fille biologique, Selena, ici présente, reprit-elle en me désignant de la main. Et c’est elle qui nous a sauvés ce soir en m’envoyant l’usurpatrice et ce pieu libérateur. Ce pieu qui a pourtant aussi tué son père. Alors, je vous demande une chose. Oubliez les anciennes lois, revenons-en à celles qui faisaient notre bonheur, celles qui nous rendaient dignes de ce que nous sommes. Et n’oubliez jamais que seules la solidarité et la loyauté peuvent venir à bout de tout. Nous en avons fait l’expérience ce soir, et c’est parce que nous avons travaillé de concert que nous en sommes arrivés là. Mes frères et sœurs, n’oubliez jamais ces fondements de notre nouvelle vie.

Le public de la Reine était subjugué ; bien entendu je subissais aussi les assauts des regards se demandant ce que je pouvais bien être. Mais je saurais m’y accoutumer.

Un regard pour Lydvack me fit comprendre que ce peuple que j’avais décidé de rejoindre et qui m’avait adopté vivait un moment décisif.

Mon ami, les larmes aux yeux, dévorait sa compagne du regard.

— N’oubliez pas que c’est vous qui avez construit ce que nous sommes devenus. Désormais nous sommes un peuple uni, je n’en attends pas moins de vous.

Sur ces paroles, la Cour laissa éclater sa joie et applaudit férocement la Reine qui se leva. Peu à peu, la salle se vida et nous nous retrouvâmes bientôt tous les cinq, comme avant, enfin presque.

Son absence se fit sentir en chacun de nous.