Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 9 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 9 · — Non, pas celui-là, commentai-je en passant…

— Non, pas celui-là, commentai-je en passant à une autre page jaunie, sentant le gardénia et l’éther. Un sort de discrétion ne serait pas mal, mais celui-là nécessitait des graines de fougère.

Non seulement je n’avais pas le temps d’en chercher suffisamment, mais en plus, ce n’était pas la saison. Il devait y en avoir au marché Findlay, mais je n’avais pas le temps.

— Sois réaliste, Rachel. (Je soupirai, refermai le livre et m’étirai ; j’avais mal au dos.) Tu n’es pas capable de préparer un sort aussi compliqué.

Ivy paressait en face de moi, à la table de la cuisine. Elle était en train de remplir les formulaires de changement d’adresse pris à la poste tout en croquant le reste de son céleri trempé dans une sauce froide. C’était tout le souper que j’avais eu le temps de préparer. Elle semblait s’en moquer. Peut-être qu’elle sortirait plus tard pour attraper un dessert. Si je vivais jusqu’à demain, je ferais un vrai souper. Peut-être de la pizza. Ce soir, la cuisine n’était pas destinée à des compositions gastronomiques.

J’étais en train de préparer des sorts. Tout était sens dessus dessous. Des plantes à moitié hachées, des détritus divers, des saladiers tachés de vert, des grilles noircies en train de refroidir, et des pots en cuivre débordant de l’évier. Ça ressemblait à la cuisine de Yoda rencontrant La Cuisine des Mousquetaires. Mais, à présent, j’avais mes amulettes de détection, mes charmes de sommeil, et même quelques nouveaux sorts de déguisement pour me faire paraître vieille plutôt que plus jeune. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine satisfaction à les avoir faits moi-même. Dès que j’aurais trouvé un charme assez puissant pour nous faire entrer dans le sous-sol du SO, Jenks et moi nous mettrions en route.

Jenks était revenu dans l’après-midi, suivi par un garou lymphatique et poilu : son copain qui avait mes affaires. Je lui avais acheté le lit de camp à moitié moisi qu’il avait apporté, tout en le remerciant pour les quelques vêtements non enchantés qu’il avait pu récupérer : mon manteau d’hiver et deux sweats roses qui étaient restés à l’abri dans une caisse, dans le fond de ma penderie. Je lui avais dit de s’occuper d’abord de mes habits, de ma musique, et des ustensiles de cuisine. Il était reparti en traînant les pieds, un billet de cent serré dans la main, après avoir promis de s’occuper au moins de mes fringues pour le lendemain.

En soupirant, je regardai M. Poisson sur l’appui de la fenêtre, puis le jardin obscur. Je caressai les restes de la cloque dans mon cou et je repoussai le livre pour faire de la place pour le suivant.

Denon devait être sérieusement remonté pour me coller des garous aux fesses en plein jour, alors qu’ils étaient à leur désavantage. La nuit, j’y serais probablement restée – nouvelle lune ou pas. Qu’il jette l’argent par les fenêtres en disait long sur l’engueulade qu’il avait dû prendre pour avoir laissé partir Ivy.

Après avoir échappé aux garous, je m’étais payé une folie, un taxi jusqu’à la maison. Je me justifiais en affirmant que c’était pour ne pas risquer de tomber sur des tueurs dans le bus, mais en fait, je ne voulais pas qu’on me voie agitée de tremblements. Ils avaient commencé trois immeubles après que je fus montée dans le taxi, et n’avaient pas stoppé avant que j’aie pris une douche assez longue pour vider le ballon d’eau chaude. Je n’avais jamais été du côté des chassés. Je n’aimais pas ça. Mais ce qui m’effrayait le plus, c’était de me dire que je serais peut-être forcée de faire et d’utiliser un sort noir pour rester vivante.

La plupart du temps, mon boulot avait consisté à ramener des fabricants d’enchantements « gris ». Des sorciers et sorcières qui prenaient des sortilèges honnêtes, comme des charmes amoureux, et qui les utilisaient à mauvais escient. Mais les pratiquants sérieux de la magie noire étaient aussi dans la nature, et j’en avais parfois ramené : ceux qui se spécialisaient dans les formes les plus sombres de la possession ; les gens qui pouvaient vous faire disparaître, et, pour quelques billets de plus, enchanter vos proches pour qu’ils ne se souviennent même plus que vous aviez existé ; la poignée d’Outres qui était à la base des luttes pour le pouvoir dans les bas-fonds de Cincinnati. Et, quelquefois, j’avais tout juste été capable de cacher la triste réalité pour que l’humanité ne se rende pas compte de la difficulté qu’il pouvait y avoir à brider des Outres qui considéraient les humains comme du bétail. Mais jamais personne n’avait essayé de m’avoir de cette façon. Je n’étais pas sûre de savoir comment rester sauve tout en gardant mon karma propre.

J’avais passé les dernières heures du jour dans le jardin.

Travailler dans la gadoue avec des enfants pixies qui se mettaient constamment dans le chemin était une façon formidable de retrouver ses bases, et je découvris que je devais un très grand merci à Jenks, pour pas mal de raisons. Ce n’est qu’une fois rentrée, avec mes ingrédients pour les sorts et un coup de soleil sur le nez, que je compris le pourquoi des hurlements de joie et des vociférations des enfants. Ils n’avaient pas joué à cache-cache, mais à intercepter les billes de gélatine.

Les petites billes soigneusement rangées en pyramide près de la porte de derrière me donnaient des sueurs froides. Chacune contenait ma mort. Je ne m’étais aperçue de rien. Pas un soupçon.

Les voir là me fit bouillonner, provoquant ma colère plutôt que la peur. La prochaine fois que les chasseurs me trouveraient, je me jurai d’être prête.

Après ce tourbillon de productivité consacré aux sorts, mon sac était plein de mes charmes habituels. La cheville de bois de séquoia du bureau m’avait sauvé la vie. N’importe quel bois peut stocker des charmes, mais c’est le séquoia qui dure le plus longtemps. Les amulettes qui n’étaient pas dans mon sac étaient pendues aux crochets à tasses, dans le placard toujours aussi vide.

C’étaient tous de très bons charmes, mais il me fallait quelque chose de plus fort.

En soupirant, j’ouvris le livre suivant.

— Et la transmutation, lança Ivy en mettant de côté ses formulaires et en rapprochant son clavier. Tu serais assez bonne ?

Je retirai de la terre de sous un ongle avec celui de mon pouce.

— Nécessité est mère de tous les courages, grommelai-je.

Sans croiser son regard, je parcourus l’index. J’avais besoin de quelque chose de petit, de préférence capable de se défendre tout seul.

Au bruit du céleri craquant sous ses dents, je devinais qu’Ivy s’était remise à surfer. Je la surveillais de près depuis le coucher du soleil. Elle se comportait en colocataire parfaite, faisant manifestement un effort pour limiter ses réactions normales de vampire au minimum. Avoir lavé de nouveau mes vêtements devait aider. À l’instant où elle me donnerait l’impression d’être séduisante, je lui demanderais de sortir.

— En voilà un, m’exclamai-je à mi-voix. Un chat. Il me faut une once de romarin, une demi-tasse de menthe, une cuiller à thé d’extrait de laiteron ramassée après la première gelée... zut, c’est fichu. Je n’ai pas d’extrait, et je ne vais pas aller en chercher maintenant dans une boutique.

Ivy sembla étouffer un rire, et je repartis dans l’index. Pas une chauve-souris, je n’avais pas de frêne dans le jardin, et j’aurais probablement besoin d’un peu de liber. En plus, je n’allais pas passer le reste de la nuit à apprendre à voler par écholocation.

Même chose pour tout ce qui était oiseaux. La plupart de ceux qui étaient listés ne volaient pas la nuit. Un poisson serait juste débile.

Mais peut-être que...

— Une souris, dis-je, me reportant à la bonne page pour voir les ingrédients.

Rien d’exotique. Presque tout ce dont j’avais besoin était déjà dans la cuisine. Il y avait une note manuscrite en bas de la page et je plissai les yeux pour déchiffrer l’écriture masculine, à moitié effacée : « Peut être adapté sans risque à n’importe quelle sorte de rongeur. » Je regardai la pendule. Ça irait.

•— Une souris ? réagit Ivy. Tu vas te métamorphoser en souris ?

Je me levai pour aller jusqu’à l’îlot en acier inoxydable au centre de la cuisine et y calai le livre grand ouvert.

— Parfaitement. J’ai tout ce qu’il faut à part les poils de souris.

(Mon front se plissa.) Tu crois que je pourrais avoir une des boules de poils régurgitées par tes chouettes ? Il faut que je passe le lait à l’aide d’un peu de fourrure.

Ivy rejeta sa masse de cheveux sur son épaule, ses fins sourcils levés.

— Pas de problème, je vais aller t’en chercher une.

En secouant la tête, elle ferma le site qu’elle consultait et se leva en s’étirant. Suffisamment pour dévoiler son ventre nu. Je clignai des yeux au spectacle du diamant rouge fiché dans son nombril, puis détournai la tête.

— De toute façon, il faut que je les fasse sortir, dit-elle en revenant à une attitude normale.

— Merci.

Je retournai à ma recette, parcourant la liste pour savoir exactement de quoi j’aurais besoin et le rassemblant sur l’îlot. Le temps qu’Ivy revienne du clocher, tout était mesuré et prêt. Il n’y avait plus qu’à touiller.

— C’est pour toi, dit-elle en allant se laver les mains après avoir posé une pelote sur le comptoir.

— Merci, murmurai-je.

Je pris une fourchette et démêlai la feutrine, séparant trois poils des os minuscules. Je fis une grimace, mais me rappelai qu’ils n’avaient pas effectué le circuit complet à l’intérieur d’une chouette, seulement été régurgités.

Attrapant une poignée de sel, je me tournai vers Ivy.

— Je vais faire un cercle de sel. N’essaie pas de le traverser, d’accord ? (Elle me regarda fixement et j’ajoutai :) C’est un sort potentiellement dangereux. Je ne veux pas que quelque chose tombe accidentellement dans le pot. Tu peux rester dans la cuisine, mais ne franchis pas le cercle. — D’accord, dit-elle, mais elle ne semblait pas sûre d’elle.

J’adorais la mettre mal à l’aise, et je fis le cercle plus grand que d’habitude, entourant tout l’îlot central. Ivy se haussa sur la pointe des pieds pour s’asseoir sur le comptoir. Ses yeux étaient agrandis par la curiosité. Si je devais faire ça souvent, j’aurais peut-être envie d’exploser la caution et de creuser un sillon dans le lino. A quoi sert une caution si un sort mal aligné vous a fait perdre la vie ?

Mon cœur battit plus vite. Il y avait un bail que je n’avais pas fermé de cercle, et le regard d’Ivy me rendait nerveuse.

— On y va..., murmurai-je.

Je respirai lentement, vidant mon esprit et fermant les yeux.

Ma seconde vue s’ouvrit et s’ajusta.

Je ne faisais pas ça souvent, c’était beaucoup trop déstabilisant. Un vent qui n’avait pas sa source de ce côté-ci de la réalité souleva mes mèches les plus légères. Je plissai le nez à l’odeur d’ambre brûlé. Les murs disparurent, réduits à l’état de brume argentée, et j’eus l’impression d’être à l’air libre. Ivy, plus fugace encore que l’église, s’était complètement évanouie. Seul le paysage et les plantes étaient encore là. Leurs contours vacillaient, baignés dans une lueur rouge qui semblait rendre l’air palpable.

J’avais l’impression de me trouver au même endroit, mais bien avant que l’humanité le découvre. Ma peau se hérissa lorsque je réalisai que les tombes existaient dans les deux mondes, aussi blanches et consistantes que l’aurait été la lune si elle avait été levée.

Les yeux toujours fermés, j’explorai avec ma seconde vue, cherchant la ligne d’énergie la plus proche.

— Nom d’un saint ! m’exclamai-je en trouvant une traînée rougeâtre de pouvoir qui courait juste au milieu du cimetière. Tu savais qu’il y avait une ligne d’énergie parmi les tombes ?

— Oui, dit Ivy, sa voix venant de nulle part.

Je tendis ma volonté et touchai la ligne. Mes narines s’ouvrirent en grand sous le coup du pouvoir qui m’envahissait, repoussant mes limites virtuelles jusqu’à ce que la puissance se stabilise. L’université était bâtie sur une ligne d’énergie si forte qu’on pouvait y puiser d’à peu près n’importe où dans Cincinnati.

La plupart des villes sont construites sur au moins une ligne, Manhattan sur trois, de dimensions considérables. La plus grosse ligne d’énergie sur la côte Est passe sous une ferme juste à côté de Woodstock. Une coïncidence ? Je ne crois pas.

La ligne d’énergie dans mon arrière-cour était minuscule, mais elle était si proche et si sous-utilisée qu’elle dégageait plus de force que la ligne sous l’université ne l’avait jamais fait. Bien qu’aucune brise ne me touche, ma peau frémissait sous le vent qui soufflait dans l’au-delà.

Se brancher sur une ligne faisait l’effet d’un flash. Un flash dangereux. Je n’aimais pas le faire. Le pouvoir courait en moi comme de l’eau, laissant un résidu qui ne faisait qu’augmenter.

Mes yeux ne pouvant rester fermés plus longtemps, ils s’ouvrirent brutalement.

La vision rouge et irréelle fit place à ma cuisine terne. Je fixai Ivy, assise sur le comptoir, la voyant avec toute la sagesse de la terre. De temps en temps, une personne paraît totalement différente. Je fus rassurée, Ivy n’avait pas changé. Son aura – sa véritable aura, pas celle du vampire en elle – était parcourue d’étincelles. Étrange. Elle cherchait quelque chose.

— Pourquoi ne m’avais-tu pas dit qu’il y avait une ligne aussi près ? demandai-je.

Les yeux d’Ivy me parcoururent des pieds à la tête. Haussant les épaules, elle croisa les jambes et fit tomber ses chaussures, les envoyant sous la table.

— Cela aurait-il fait une différence ?

Non, Aucune. Je refermai les yeux pour renforcer ma seconde vue qui faiblissait tout en terminant le cercle. Le flot entêtant de pouvoir me mettait mal à l’aise. J’utilisai ma volonté pour faire passer l’étroite bande de sel de cette dimension à l’au-delà. Elle fut remplacée par un cercle équivalent de réalité venant de l’au-delà.

Le cercle se verrouilla avec un claquement qui fit se hérisser tous mes poils. Je sursautai.

— Purée, soufflai-je. J’ai peut-être mis trop de sel.

La plus grande partie de la puissance que j’avais rapportée de l’au-delà coulait à présent à l’intérieur de mon cercle. Le peu qui tourbillonnait encore en moi faisait courir des fourmis sous ma peau. Le résidu augmenterait jusqu’à ce que je brise le cercle et me déconnecte de la ligne d’énergie.

Je pouvais sentir la barrière de cette autre réalité autour de moi comme une faible pression. Rien ne pouvait franchir les murs fluctuants des deux réalités. Avec ma seconde vue, je pouvais voir la vague chatoyante d’un rouge sale qui s’élevait à partir du sol et qui s’était refermée juste au-dessus de ma tête. La demi-sphère avait son équivalent sous moi à la même distance. Il faudrait que je m’assure que je ne coupais pas de canalisations ou de lignes électriques, car cela rendrait le cercle vulnérable si quelque chose essayait d’utiliser la faille éventuelle pour y pénétrer. Quand je rouvris les yeux, Ivy me regardait. Je lui adressai un sourire sans joie et me détournai. Lentement, ma seconde vue se réduisit jusqu’à disparaître, remplacée par ma vision normale.

— Le cercle est bouclé, dis-je tandis que son aura semblait s’effacer. N’essaie pas de le franchir. Ce serait douloureux.

Elle acquiesça, le visage solennel.

— Tu fais plus... sorcière, énonça-t-elle lentement.

Je souris, flattée. Pourquoi ne pas laisser la vamp voir que la sorcière aussi avait des dents ? Je pris le plus petit des bols mélangeurs en cuivre, de la taille de mes deux mains en coupe. Je le posai sur le petit camping-gaz qu’Ivy avait acheté pour moi. Je m’étais servie de la cuisinière pour façonner mes petits sorts précédents, mais une conduite de gaz utilisée aurait laissé une brèche dans le cercle.

— De l’eau, murmurai-je.

J’emplis mon verre gradué d’eau de source, plissant les yeux pour ne pas dépasser la dose. Le mélange bouillonna quand je la versai. Je levai le bol hors du feu.

— Souris, souris, souris...

Je psalmodiais les mots, essayant de ne pas montrer ma nervosité. C’était le sort le plus difficile que j’aie essayé hors de la classe.

Ivy descendit du comptoir et je me raidis. Les cheveux dans mon cou se dressèrent lorsqu’elle vint se placer derrière mon épaule, mais toujours hors du cercle. J’arrêtai ce que je faisais et lui jetai un coup d’œil. Son sourire se fit confus et elle retourna vers la table.

— Je ne savais pas que tu puisais dans l’au-delà, dit-elle en se remettant devant son écran.

Je levai les yeux de la recette.

— En tant que sorcière de la terre, je ne le fais pas très souvent. Mais ce sort va me changer physiquement, pas simplement donner l’illusion que je suis une souris. Si quelque chose tombe dans le pot par accident, je pourrais ne pas être capable de le rompre, ou bien me retrouver à moitié transformée...

ou n’importe quoi.

Elle fit un bruit vague. Je mis les poils de souris dans un chinois pour y verser le lait. Il y avait toute une école de sorcellerie qui utilisait les lignes d’énergie à la place des potions. Après avoir suivi le cours de base, j’avais passé deux semestres à nettoyer le labo de l’un de mes profs plutôt que d’assister au reste des sessions sur le sujet. J’avais dit à tout le monde que c’était parce que je n’avais pas de familier – ce qui était un prérequis de sécurité – mais en vérité, je n’aimais pas les lignes d’énergie.

J’avais perdu un ami cher lorsqu’il avait décidé de les prendre comme matière principale et s’était retrouvé au milieu d’une foule hostile. Sans oublier que la mort de mon père leur était liée. Le fait que les lignes d’énergie étaient une porte vers l’au-delà n’aidait pas non plus.

On affirmait que l’au-delà était autrefois un paradis où vivaient les elfes, qui ne faisaient de brefs séjours dans notre réalité que pour y dérober des enfants humains. Quand les démons y prirent le pouvoir et le mirent à sac, les elfes furent forcés de venir chez nous pour de bon. Bien sûr, c’était bien avant que les Grimm aient écrit leurs contes. Mais tout était raconté dans les histoires les plus anciennes et les plus violentes. Presque toutes se terminaient par le traditionnel « et ils vécurent heureux dans l’au-delà ». Ou, du moins, elles devraient se terminer ainsi.

Les Grimm abandonnèrent la mention de l’au-delà en cours de route. Le fait que certaines sorcières utilisent les lignes d’énergie était probablement responsable de la constante confusion entre les sorcières et les démons. Je frissonnai à la simple évocation du nombre de morts que cela avait entraîné.

J’étais une sorcière de la terre au sens strict, travaillant avec des amulettes, des potions et des charmes. Les incantations et les danses rituelles étaient du domaine de la magie des lignes. Les sorcières spécialisées dans cette branche de l’Art puisaient directement leur pouvoir dans les lignes d’énergie. C’était une magie plus rude et, pour moi, moins structurée et moins belle. Il lui manquait la discipline qu’impliquaient les enchantements de la terre. Je voyais un seul avantage à la magie des lignes : on pouvait l’invoquer instantanément avec le mot juste. Il y avait un inconvénient : on était forcé de balader avec soi une tranche d’au-delà incrustée dans son chi. Peu m’importait qu’il existe des moyens de l’isoler de ses chakras. J’étais convaincue que la souillure démoniaque en provenance de l’au-delà laissait sur votre âme une sorte de tache qui ne faisait que s’étendre. J’avais vu bien trop de mes amis perdre leur capacité à juger clairement de quel côté de la barrière était leur magie.

C’était dans la magie des lignes que se trouvait le potentiel le plus fort pour la magie noire. S’il était difficile de remonter jusqu’à celui qui avait lancé un charme, trouver celui qui avait lancé un sort sur votre voiture à l’aide de la magie des lignes était quasiment impossible. Ça ne voulait pas dire que tous les sorciers et sorcières des lignes étaient mauvais – leurs talents étaient très demandés dans l’industrie du divertissement, le contrôle de la météo, les services de sécurité – mais cette association permanente avec l’au-delà et tout le pouvoir disponible, pouvaient facilement faire perdre son sens moral.

Mon manque de progression dans la hiérarchie du SO pouvait être attribué à mon refus clair et net d’utiliser la magie des lignes pour mettre la main sur les grands méchants. Mais cela faisait-il une différence si je les alpaguais avec un charme plutôt qu’en utilisant une incantation ? J’étais devenue très forte pour contrer la magie des lignes avec celle de la terre, même si c’était un rien difficile à juger en regardant mon taux capture sur Course.

Le souvenir de la pyramide de billes de gélatine empilées devant la porte de derrière me traversa l’esprit tandis que je versais le lait sur les poils de souris. Il coula dans le pot. Le mélange bouillonnait. Je soulevai le bol au-dessus du trépied tout en remuant avec une cuiller en bois. Utiliser du bois pour faire un enchantement n’était pas recommandé, mais toutes mes cuillers en céramique étaient encore ensorcelées, et utiliser un métal autre que le cuivre aurait été chercher la catastrophe. Les ustensiles en bois tendaient a se comporter comme les amulettes, ils absorbaient les sorts et conduisaient à des erreurs embarrassantes. Mais si je les trempais dans ma bassine d’eau salée une fois que ce serait fini, je ne courais aucun risque.

Les mains sur les hanches, je relus le sort et mis le minuteur.

Le mélange frémissant commençait à dégager une odeur musquée.

J’espérai que c’était bon signe.

— Si je comprends bien, dit Ivy en continuant à pianoter vigoureusement sur son clavier, tu vas t’introduire dans le sous-sol des archives sous la forme d’une souris. Tu ne pourras pas ouvrir les classeurs.

— Jenks dit qu’il a déjà une copie de tout. Nous y allons juste pour jeter un coup d’œil.

Elle se pencha en arrière et croisa les jambes. Sa chaise craqua. Il était évident d’après la position penchée de sa tête qu’elle doutait que deux nabots comme nous puissions nous servir d’un clavier.

— Pourquoi ne te retransformerais-tu pas en sorcière dès que vous serez entrés ?

Je secouai la tête tout en vérifiant de nouveau la recette.

— Les transformations invoquées à l’aide d’une potion durent jusqu’à ce que l’on prenne une bonne douche d’eau salée. Si je le voulais, je pourrais me transformer en utilisant une amulette, entrer par effraction dans le sous-sol, enlever l’amulette, trouver ce que je cherche sous ma forme humaine, et remettre l’amulette pour sortir. Mais je ne le ferai pas.

— Pourquoi ?

Elle avait encore beaucoup de questions comme ça ? Je levai la tête, gardant à la main les boutons d’un plant de pied de chat que j’étais en train d’ajouter.

— As-tu déjà utilisé un sort de transformation ? demandai-je.

Je croyais que les vamps s’en servaient tout le temps pour se changer en chauves-souris et tout le tintouin.

— Certains le font, dit-elle doucement en baissant les yeux.

À l’évidence, Ivy ne s’était jamais transformée. Je me demandai pourquoi. Elle avait visiblement assez d’argent pour ça.

— Utiliser une amulette pour se transformer n’est pas une bonne idée. Il faudrait que je l’attache sur moi, ou que je la porte autour du cou. Et toutes mes amulettes sont plus grosses qu’une souris. Pas très pratique. Et imagine que je sois à l’intérieur d’un mur et que je la perde ? Des tas de sorcières sont mortes en revenant à leur apparence normale avec des parties en trop –

comme un mur ou une cage. (Je frissonnai, tout en donnant au mélange un tour dans le sens des aiguilles d’une montre.) En plus, je n’aurai aucun habit en revenant à mon état normal, ajoutai-je à mi-voix.

— Ah, s’esclaffa Ivy, me faisant sursauter. La voilà, la vraie raison. Rachel, tu es timide !

Que pouvais-je répondre ? Assez embarrassée, je fermai mon livre de sorts et le rangeai sous l’îlot avec le reste de ma nouvelle bibliothèque. Le minuteur sonna et j’éteignis le feu. Il ne restait pas beaucoup de liquide. Il ne faudrait pas longtemps pour qu’il soit à la température de la pièce.

Après m’être essuyé les mains sur mon jean, je cherchai une lancette dans mon bric-à-brac. Beaucoup de sorcières d’avant le Tournant avaient prétexté un léger diabète pour se procurer ces petits bijoux gratuitement. Je les haïssais, mais c’était plus pratique que de s’ouvrir une veine avec un couteau, comme cela s’était fait dans les temps obscurs. Prête à me piquer, j’hésitai soudain. Ivy ne pouvait pas traverser le cercle, mais la nuit dernière était encore bien présente dans mon esprit. J’aurais bien dormi dans un cercle de sel si j’avais pu, mais sans familier pour absorber les toxines mentales que généraient les lignes, la connexion permanente avec l’au-delà m’aurait rendue folle.

— J’ai... euh... besoin de trois gouttes de mon sang pour le faire prendre.

— Vraiment ?

Son visage ne présentait pas cette impression d’intensité qui précède généralement l’apparition de l’aura de chasse d’un vamp.

Mais ça ne me rassura pas.

— Tu devrais peut-être sortir.

Elle se mit à rire.

— Trois gouttes prélevées à l’aide d’une lancette ne vont rien déclencher.

J’hésitai encore. Mon estomac se serra. Comment pouvais-je être sûre qu’elle connaissait ses limites ? Ses yeux s’étrécirent et des taches rouges apparurent sur ses joues pâles. Si j’insistais pour qu’elle sorte, elle allait le prendre comme une injure. Et je ne devais pas lui montrer que j’avais peur d’elle. J’étais en sécurité dans mon cercle.

Ça pouvait arrêter un démon ; alors, un vampire, ça ne devrait pas être un problème.

Je respirai un grand coup et me piquai le doigt. Il y eut une lueur noire dans ses yeux et je sentis un frisson me traverser, puis plus rien. Mes épaules se relâchèrent. Je m’enhardis et pressai trois gouttes de sang dans la potion. Le liquide brun et laiteux ne changea pas, mais mon nez put faire la différence. Je fermai les yeux, aspirant jusqu’au fond de mes poumons l’odeur d’herbe et de grain. J’aurais besoin de trois nouvelles gouttes de sang pour activer chaque dose avant utilisation.

— L’odeur est différente.

— Comment ?

J’avais sursauté. Je maudis ma réaction. J’avais oublié qu’elle était là.

— Ton sang ne sent pas comme les autres, précisa Ivy. Il a une odeur boisée, épicée. Comme de la boue, mais de la boue qui serait vivante. Le sang humain ne sent pas comme ça, ni celui des vampires.

— Hum, grommelai-je.

Je n’étais pas sûre d’apprécier le fait qu’elle puisse renifler trois gouttes de mon sang depuis l’autre bout de la pièce et de l’autre côté d’une muraille d’au-delà. Mais il était rassurant de savoir qu’elle n’avait jamais saigné une sorcière.

— Mon sang pourrait-il faire l’affaire ?

Elle paraissait intéressée.

Je secouai la tête tout en remuant nerveusement la potion.

— Non. Il doit provenir d’une sorcière ou d’un sorcier. Ce n’est pas tant le sang que les enzymes qu’il contient. Elles agissent comme catalyseur.

Elle acquiesça, pianotant pour mettre son ordinateur en mode veille, puis s’adossa à sa chaise pour me regarder.

Je frottai le bout de mon doigt pour faire disparaître toute trace de sang. Comme la plupart des recettes, celle-ci était prévue pour sept sorts. Je stockerais sous forme de potion ceux que je n’utiliserais pas cette nuit. Si je prenais le soin de les mettre dans des amulettes, ils pourraient se conserver un an. Mais pour rien au monde je ne me transformerais avec une amulette.

Je sentis le poids du regard d’Ivy sur moi tandis que je répartissais le liquide dans des fioles de la taille d’un pouce et les bouchais soigneusement. Voilà. Il ne restait plus qu’à rompre le cercle et ma connexion à l’au-delà. Le premier était facile, le second un brin plus difficile.

Adressant un petit sourire à Ivy, j’avançai mon pied et ma pantoufle molletonnée et fis une brèche dans le sel. Le bruit de fond de pouvoir de l’au-delà s’intensifia. Je respirai bruyamment par le nez quand toute la force qui avait couru dans le cercle me traversa.

— Qu’est-ce qu’il y a, demanda Ivy de son siège, l’air inquiet.

Je dus faire un effort pour respirer normalement. J’étais proche de l’hyperventilation. Je me sentais comme un ballon surgonflé. Les yeux fixés sur le sol, je lui fis un signe pour qu’elle ne s’inquiète pas.

— Le cercle est brisé. Reste où tu es. Ce n’est pas fini.

J’avais la tête qui tournait et l’impression de planer.

Je respirai un grand coup et commençai à me séparer de la ligne. C’était une lutte entre le désir instinctif de puissance et la connaissance de la folie qu’elle finirait par provoquer. Il fallait que je la rejette, que je la sorte de moi, de la tête aux pieds, jusqu’à ce que le pouvoir retourne à la terre.

Mes épaules s’affaissèrent quand il me quitta. Je vacillai et dus m’appuyer au comptoir.

— Ça va ? me demanda Ivy, attentive et toute proche.

Avec un hoquet, je me redressai. Elle tenait mon coude pour m’aider à me tenir droite. Je ne l’avais pas vue bouger. Mon visage se glaça. Je sentis la chaleur de ses doigts au travers de mon chemisier.

— J’ai mis trop de sel, la connexion était trop forte. Je... je vais bien, lâche-moi.

L’inquiétude disparut de son visage. Visiblement offensée, elle s’écarta. Elle retourna à son coin et s’assit, écrasant bruyamment le sel sous ses pieds. Je l’avais blessée, mais je n’allais pas m’excuser. Je n’avais rien fait de mal.

Le silence, lourd et désagréable, me pesait. Je rangeai toutes les fioles sauf une dans le placard, avec mes amulettes de réserve.

En les regardant, je ne pus éviter un pincement d’orgueil. J’avais tout fait moi-même. Il m’aurait fallu plus que mon salaire annuel au SO pour m offrir une patente et les vendre, mais je pouvais les utiliser.

— Tu veux de l’aide cette nuit ? demanda Ivy. Je n’ai rien contre assurer votre couverture.

— Non, balbutiai-je.

Ça allait trop vite. Elle fronça les sourcils. Je secouai la tête tout en souriant pour adoucir mon refus. J’aurais aimé pouvoir dire : « Oui, s’il te plaît », mais je n’arrivais pas encore à lui faire complètement confiance. Et je n’aimais pas me mettre en situation de devoir faire confiance à quiconque. Mon père était mort pour avoir eu confiance en quelqu’un pour assurer ses arrières.

«Travaille seule, Rachel », m’avait-t-il dit lorsque j’étais allée le voir sur son lit d’hôpital, et que je serrais ses mains tremblantes tandis que son sang n’arrivait plus à transporter l’oxygène.

«Travaille toujours seule. »

Ma gorge se serra quand mes yeux croisèrent son regard.

— Si je ne peux pas semer deux ou trois Costumes noirs, je mérite d’être coincée.

Mais j’évitai d’aborder la vraie question. Je mis mon bol pliant dans mon sac avec une bouteille d’eau salée. J’y ajoutai une de mes nouvelles amulettes de déguisement, que personne au SO

n’avait vue.

— Tu n’essaies pas d’abord ? demanda Ivy quand il fut évident que je m’apprêtais à sortir.

Je balayai nerveusement une mèche bouclée de devant mes yeux.

— Il commence à être tard. Je suis sûre que la potion est OK.

Ivy ne semblait pas enthousiaste.

— Si tu n’es pas de retour à l’aube, je viens te chercher.

— D’accord.

Si je n’étais pas de retour au petit matin, je serais morte.

J’attrapai mon long manteau d’hiver sur une chaise et l’enfilai.

J’adressai à Ivy un sourire rapide et gêné et me faufilai par la porte de derrière. Je voulais prendre par le cimetière et attraper le bus dans la rue suivante.

L’air de la nuit de printemps était froid, et je frissonnai en tirant la porte à moustiquaire derrière moi. La pile de billes à mes pieds était un rappel que je n’appréciais pas. Me sentant vulnérable, je me glissai dans l’ombre du chêne pour attendre que mes yeux s’habituent à la nuit sans lune. On en était au premier quart, et elle ne se lèverait qu’à l’aube. Merci mon Dieu, pour cette petite faveur.

— Hé, mademoiselle Rachel !

Je me tournai pour voir d’où venait le faible bourdonnement, pensant que c’était Jenks. Mais c’était Jax, son fils aîné. Le pixie préado m’avait tenu compagnie tout l’après-midi, se faisant presque découper plus de fois que je ne souhaitais m’en rappeler, tant sa curiosité et sa dévotion l’avaient souvent mis dans le chemin de mon sécateur pendant que son père dormait.

— Salut, Jax. Ton père est-il réveillé ? demandai-je en tendant une main pour qu’il puisse se poser.

— Mademoiselle Rachel ? dit-il lorsqu’il atterrit, le souffle court. Ils vous attendent.

Mon cœur eut un raté.

— Combien ? Où ?

— Trois. Juste devant. (Il tournait au vert pâle sous le coup de l’excitation.) Des grands types. Votre taille. Sentent le renard. Je les ai repérés quand le vieux Keasley les a chassés de son trottoir.

Je vous l’aurais dit plus tôt (il parlait de plus en plus vite), mais ils n’ont pas traversé, et on leur a déjà piqué toutes leurs billes. Et papa avait dit de ne pas vous ennuyer, sauf si quelqu’un passait le mur.

— C’est très bien. Tu as fait du bon boulot.

Jax reprit son vol tandis que je me mettais en mouvement.

D’une façon ou d’une autre, j’allais traverser le jardin et prendre le bus de l’autre côté du pâté de maisons.

Je clignai des yeux dans la pénombre, et donnai une tape sur la souche de Jenks.

— Jenks ? (Je souris au rugissement subliminal qui sortit du vieux reste de frêne.) Au boulot.