Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 20 · — Viens, Ange, cajolait Sara Jane. Une…
— Viens, Ange, cajolait Sara Jane. Une carotte se tortillait entre les barreaux de ma cage. Je m’étirai pour la prendre avant qu’elle la laisse tomber. Je préférais la manger sans assaisonnement aux copeaux de tremble.
— Merci, couinai-je, sachant quelle ne pouvait pas me comprendre, mais éprouvant le besoin de m’exprimer.
La jeune femme me sourit et tendit prudemment ses doigts à travers les barreaux. Je frottai mes moustaches contre sa main, sachant qu’elle serait contente.
— Sara Jane ? (Trent était à son bureau, et la femme menue se retourna avec une célérité coupable.) Je vous emploie pour tenir mon bureau en ordre, pas comme gardienne de zoo.
— Désolée, monsieur. Je profitais de cette occasion pour essayer de me débarrasser de cette peur irrationnelle des animaux nuisibles.
Elle passa les mains sur sa jupe en coton. Elle lui arrivait au genou. Elle n’était pas aussi fraîche et professionnelle que le costume pour son entretien d’embauche, mais quand même neuve. Juste ce qu’on pouvait s’attendre à voir porté par une fille de ferme pour son premier jour de travail.
Je grignotai voracement la carotte laissée par Sara Jane sur son déjeuner. Je mourais de faim, vu que je me refusais à manger ces croquettes nauséabondes. Qu’est-ce qu’il y a, Trent ? pensai-je entre deux bouchées. Jaloux ?
Trent ajusta ses lunettes et retourna à ses papiers.
— Quand vous aurez fini de vous débarrasser de vos peurs irrationnelles, j’aimerais que vous alliez à la bibliothèque.
— Oui, monsieur.
— Le bibliothécaire a rassemblé des informations pour moi.
Mais je souhaiterais que vous les contrôliez à ma place. Vous en sortirez ce qui vous semblera le plus pertinent.
— Monsieur ?
Trent posa son crayon.
— Des informations concernant l’industrie de la betterave sucrière. (Il sourit avec une chaleur sincère ; je me demandai s’il avait déposé un brevet là-dessus.) J’envisage de me diversifier dans cette direction, et j’ai besoin d’en savoir suffisamment pour prendre la bonne décision.
Sara Jane rayonnait. Elle ramena une mèche de ses cheveux clairs derrière une oreille d’un geste embarrassé mais comblé.
Visiblement, elle devinait que Trent pourrait acheter la ferme sur laquelle servaient ses parents. Tu es une fille intelligente, pensai-je sombrement. Va au bout du raisonnement. Trent possédera ta famille. Tu seras à lui, corps et âme.
Elle se retourna vers ma cage et y laissa tomber une dernière côte de céleri. Son sourire s’effaça. L’inquiétude plissa son front.
Ç’aurait pu paraître adorable sur son visage d’enfant, sauf que sa famille était vraiment en danger. Elle inspira pour dire quelque chose, mais referma la bouche.
— Oui, monsieur, dit-elle, les yeux dans le vague. Je vais tout de suite chercher ces informations.
En partant, Sara Jane ferma la porte. Ses pas lents résonnèrent dans le couloir.
Trent adressa à la porte un regard suspicieux tout en tendant la main vers sa tasse de thé : Earl Grey, sans sucre ni lait. S’il suivait le schéma d’hier, ç’allait être conversations téléphoniques et travaux d’écriture de trois à sept, heure à laquelle les quelques personnes qu’il gardait tard s’en allaient. J’imaginais qu’il était plus facile de diriger un trafic de drogues illégales de votre bureau quand il n’y avait personne pour vous voir.
Trent était revenu de sa pause déjeuner de trois heures, ses cheveux fins fraîchement peignés et sentant l’extérieur. Il semblait complètement revigoré. Si j’avais été mauvaise langue, j’aurais supposé qu’il passait sa pause de midi à dormir dans son bureau de derrière.
Pourquoi pas ? pensai-je en m’étirant sur le hamac fourni avec ma cellule. Il était assez riche pour choisir comment occuper son temps.
Je bâillai et mes yeux se fermèrent. C’était mon deuxième jour de captivité, et j’étais certaine que ce ne serait pas le dernier.
J’avais passé la nuit précédente à explorer ma prison, pour en conclure qu’elle me résisterait. Conçue pour des furets, la cage en fil métallique à double niveau était étonnamment sûre. Les heures passées à tirer sur les soudures m’avaient laissée épuisée. Il était agréable de ne rien faire. Mon espoir d’être secourue par Jenks ou Ivy était mince. J’étais livrée à moi-même. Et il faudrait probablement un moment avant que je réussisse à faire comprendre à Sara Jane que j’étais une personne et qu’il fallait qu’elle me sorte de là.
Je soulevais une paupière quand Trent se leva pour aller d’un pas nerveux jusqu’à ses disques, rangés sur une étagère en retrait à côté de la console. Il avait une silhouette attirante, debout devant sa collection musicale, si concentré sur son choix qu’il ne réalisait même pas que j’étais en train de reluquer sa face arrière : 9,5 sur 10. J’enlevai un demi-point du fait du costume de travail, qui devait coûter plus que certaines voitures, et qui cachait la plus grande partie de son corps.
J’avais eu une vue intéressante de sa silhouette la nuit dernière, lorsqu’il avait tombé la veste après le départ de tout le monde. Il avait un dos musclé. Pourquoi le gardait-il caché sous cette veste ? C’était à la fois un mystère et un crime. Son ventre plat était encore plus délicieux. Il devait faire de la gym. Bien que je ne voie pas où il trouvait le temps. J’aurais donné n’importe quoi pour le voir en maillot de bain... ou sans. Ses jambes devaient être tout aussi musclées, étant donné sa réputation d’excellent cavalier. Et si je donnais l’impression d’être une nympho privée de sexe... Eh bien, je n’avais rien d’autre à faire que le regarder.
La veille, Trent avait travaillé longtemps après le coucher du soleil, apparemment seul dans le bâtiment. L’unique lumière provenait de cette fausse fenêtre. Elle avait pâli à mesure que le soleil descendait, reflétant la lumière extérieure, jusqu’à ce qu’il allume la lampe de bureau. Je m’étais surprise plusieurs fois à sommeiller, me réveillant lorsqu’il tournait une page ou que l’imprimante ronronnait pour sortir une feuille. Il s’était arrêté seulement quand Jonathan était venu lui rappeler qu’il devait manger. Je suppose qu’il fallait qu’il gagne son argent, tout comme moi. Sûr, il avait deux boulots, étant à la fois un homme d’affaires respectable et un seigneur de la drogue. Ça devait occuper.
Mon hamac oscillait tandis que je regardais Trent choisir un disque. Une fois celui-ci inséré, le rythme lancinant de tambours s’éleva. Me regardant, Trent ajusta son costume de lin gris et lissa ses cheveux fins, comme s’il me mettait au défi de dire quelque chose. Je lui fis un signe d’approbation, les deux pattes dressées, et il prit un air renfrogné. Ce n’était pas la musique que j’aimais, mais ça pouvait aller. Celle-ci était plus ancienne, avec un son oublié, d’une intensité extrême, une tristesse perdue enchaînée pour remuer l’âme. Pas mal du tout.
Je pourrais m’habituer à cette vie, rêvassai-je tout en étirant soigneusement mon corps en cours de guérison. Je n’avais pas aussi bien dormi depuis que j’avais démissionné du SO. C’était assez rigolo d’être ici, dans une cage, dans le bureau d’un seigneur de la drogue, à l’abri de la sentence de mort que m’avait collée le SO.
Trent se remit au travail à son bureau, son crayon adoptant de temps à autre le rythme des tambours quand il s’arrêtait pour réfléchir. Visiblement, c’était un de ses disques favoris. Je passai le reste de l’après-midi entre sommeil et éveil, bercée par le bruit des tambours et le murmure de la musique. Un coup de fil occasionnel faisait monter et descendre la voix de Trent dans un ronronnement rassurant, et je me surpris à attendre le prochain appel seulement pour l’entendre.
Ce fut un brouhaha dans le hall qui me réveilla brutalement.
— Je sais où est son bureau, résonna une voix sûre d’elle qui me rappela celle de l’un de mes professeurs les plus prétentieux.
Il y eut une protestation vite étouffée de Sara Jane, et les yeux de Trent croisèrent mon regard interrogateur.
— Qu’ils aillent se faire Tourner en enfer, grommela-t-il en plissant les coins de ses yeux expressifs. Je lui avais dit d’envoyer un de ses assistants.
Il se mit à fouiller dans un tiroir avec une hâte inhabituelle. Le bruit des objets déplacés me réveilla complètement. Je chassai les dernières bribes de sommeil et le vis pointer une télécommande vers le lecteur. Les flûtes et les tambours s’arrêtèrent. Il jeta la télécommande dans le tiroir avec un air résigné. Si je n’avais pas été persuadée du contraire, j’aurais pu croire que Trent aimait avoir quelqu’un avec qui partager sa journée, quelqu’un devant qui il n’avait pas besoin de prétendre être autre que lui-même. Quel qu’il soit. Sa colère contre Francis avait fait péter mon trouillomètre.
Sara Jane frappa et entra.
— M. Faris est là pour vous, monsieur Kalamack.
Trent respira posément. Visiblement, il n’était pas content.
— Faites-le entrer.
— Oui, monsieur.
Elle laissa la porte ouverte en sortant et j’entendis le claquement de ses talons s’éloigner. Elle revint rapidement, et fit entrer un homme costaud portant une blouse de laboratoire d’un gris sombre. Il avait l’air gigantesque, debout à côté d’elle. Elle se retira, les yeux étrécis par une inquiétude persistante.
— Je ne peux pas dire que j’apprécie votre nouvelle secrétaire, émit Faris tandis que la porte se refermait. Sara, c’est ça ?
Trent se leva et avança en tendant la main, son dégoût caché derrière un sourire d’apparence sincère.
— Faris. Merci d’être venu aussi vite. Ce n’est qu’un point mineur. L’un de vos assistants aurait suffi. J’espère que je n’ai pas interrompu vos recherches.
— Pas du tout. Je suis toujours content de mettre le nez dehors.
Il respirait fort, comme essoufflé.
La main de Faris écrasa les morsures que j’avais infligées la veille à Trent, et le sourire de celui-ci se figea. L’homme cala sa masse sur la chaise en face du bureau de Trent comme si elle lui appartenait. Il posa une cheville sur un genou, exposant des chaussures vernies. Sa blouse de labo s’ouvrit sur un pantalon habillé. Mais le revers de son veston affichait une tache sombre et un fort relent de désinfectant planait autour de lui, cachant presque l’odeur de séquoia. De vieilles cicatrices de variole grêlaient ses joues et la partie visible de ses mains bovines.
Trent se rassit derrière son bureau, se penchant en arrière et dissimulant sa main bandée sous son autre main. Il y eut un silence.
— Alors, que voulez-vous ? gronda Faris.
Je crus déceler un éclair d’agacement dans les yeux de Trent.
— Direct, comme d’habitude, dit-il. Dites-moi ce que vous savez sur ça ?
Il m’indiqua du doigt, et ma respiration s’arrêta. Sans me soucier de la raideur de mes muscles, je bondis vers l’intérieur de ma cabane. Faris se releva avec un grognement, et l’odeur âcre de séquoia me submergea quand il s’approcha.
— Eh bien, dit-il, l’idiote s’est fait prendre.
Agacée, je croisai son regard sombre, presque perdu au milieu des plis de peau. Trent s’était assis sur le bord de son bureau.
— Vous la reconnaissez ? demanda-t-il.
— Personnellement ? Non.
D’un doigt épais, le gros homme donna une légère pichenette contre les barreaux.
— Hé ! criai-je de ma cabane. J’en ai vraiment marre.
— Toi, la ferme, dit Faris avec dédain. C’est une sorcière, continua-t-il comme si je n’existais pas. Gardez-la à l’écart de votre aquarium et elle ne pourra pas quitter cette forme. C’est un sort puissant. Elle doit avoir le soutien d’une organisation importante qui seule pourrait en supporter le coût. Et elle est stupide.
Ces derniers mots m’étaient destinés, et je résistai à l’envie de lui balancer des croquettes.
— Pourquoi ?
Trent était retourné derrière son bureau pour fouiller dans le tiroir du bas. Il y eut un bruit cristallin et il en sortit deux verres qu’il remplit d’une dose du whisky de quarante ans d’âge.
— La transformation est un art difficile. On doit utiliser des potions plutôt que des amulettes, ce qui implique qu’on doit préparer un mélange complet pour une seule fois, et jeter le reste.
Très coûteux. Vous pourriez payer le salaire de votre bibliothécaire avec ce qu’a coûté cette préparation, et tout le personnel d’un petit bureau avec le prix de l’assurance si vous décidiez de le commercialiser.
— Difficile, dites-vous ? (Il tendit un verre à Faris.) Pourriez-vous confectionner un sort identique ?
— Si j’avais la recette, dit l’autre en gonflant sa grosse poitrine, visiblement vexé. C’est ancien. Époque préindustrielle peut-être ?
Je ne sais pas qui a pu le confectionner. (Il rapprocha son visage de ma cage, la respiration lourde.) Une chance pour l’auteur, ou je me verrais contraint de le soulager de sa bibliothèque.
Cette conversation devient très intéressante, pensai-je.
— Alors, vous ne croyez pas qu’elle ait pu faire cette potion elle-même ?
Trent était de nouveau assis sur le bord de son bureau, l’air incroyablement soigné et en forme comparé à Faris.
L’homme aux traits épais secoua la tête et se rassit. Le verre d’alcool était invisible entre ses mains.
— Je parierais ma vie là-dessus. Vous ne pouvez pas être assez brillante pour réussir un tel sort et être en même temps assez stupide pour vous faire prendre. Ça n’a aucun sens.
— Elle était peut-être impatiente.
Faris éclata de rire. Je fis un bond, me couvrant les oreilles avec mes pattes.
— C’est bon, ça. (Faris s’étouffait presque.) Oui. Elle était impatiente. J’aime cette idée.
Je me dis que le vernis habituel de Trent commençait à craquer tandis qu’il repassait derrière le bureau et posait son verre sans y avoir touché.
— Qui est-ce ? demanda Faris en se penchant en avant pour se donner l’apparence d’un conspirateur. Une journaliste avide d’écrire l’article de sa vie ?
— Y a-t-il un sort qui me permettrait de la comprendre ?
demanda Trent en ignorant la question de Faris. Elle est seulement capable de couiner.
Faris grogna en posant son verre vide sur le bureau. Il le poussa vers Trent pour une autre dose.
— Non. Les rongeurs n’ont pas de cordes vocales. Vous comptez la garder longtemps ?
Trent fit tourner son verre entre ses doigts. Son silence était inquiétant. Faris eut un sourire malicieux.
— Qu’est-ce qui mijote sous votre vilain petit crâne, Trent ?
Le craquement du fauteuil de Trent quand il se pencha en avant me parut assourdissant.
— Faris, si je n’avais pas autant besoin de vos talents, je vous ferais fouetter dans votre laboratoire.
Le gros homme sourit, ce qui fit se percuter tous les plis de chair de son visage.
— Je sais.
Trent rangea la bouteille.
— Je vais peut-être l’inscrire au tournoi de vendredi.
Faris cilla et parla cette fois d’une voix basse.
— Le tournoi de la ville ? J’en ai vu un. Les combats ne cessent pas avant la mort de l’un des concurrents.
— C’est ce que l’on dit.
La peur me plaqua contre le grillage.
— Holà, attends un peu, couinai-je. Ça veut dire quoi, mort ?
Hé ! Quelqu’un veut bien parler au vison ?
Je lançai une croquette vers Trent. Elle parcourut cinquante centimètres avant de finir sur la moquette. J’essayai de nouveau, shootant dedans au lieu de la lancer. Elle heurta son bureau avec un «pink ».
— Que le Tournant t’emporte, Trent ! criai-je. Parle-moi.
Trent croisa mon regard ; ses sourcils se levèrent.
— Les combats de rats, bien sûr.
Mon cœur eut un raté. Glacée, je m’assis sur mon derrière. Les combats de rats. Illégaux. Les arrière-boutiques. Les rumeurs. A mort. J’allais être sur un ring, me battre contre un rat jusqu’à la mort.
Je me relevai, en pleine confusion, mes pattes garnies de fourrure blanche agrippées au grillage de la cage. Faris avait l’air malade.
— Vous n’êtes pas sérieux ? souffla-t-il, ses grosses joues virant au blanc. Vous allez vraiment l’engager ? Vous ne pouvez pas faire ça !
— Pourquoi pas ?
Les bajoues de Faris se ratatinèrent. Il cherchait ses mots.
— C’est une personne, s’exclama-t-il. Elle ne tiendra pas trois minutes. Elle va se faire déchiqueter.
Trent haussa les épaules avec une indifférence qui n’était pas feinte.
— C’est son problème, pas le mien. (Il remit ses lunettes cerclées et pencha la tête vers ses papiers.) Bon après-midi, Faris.
— Kalamack, vous allez trop loin. Même vous, vous n’êtes pas au-dessus des lois.
Ces mots à peine lancés, Faris comme moi vîmes que c’était une erreur. Trent leva les yeux. Silencieux, il considéra Faris pardessus ses lunettes. Il se pencha en avant, un coude sur la pile de dossiers en attente. J’attendis sans respirer, la tension faisant se gonfler ma fourrure.
— Comment va votre plus jeune fille, Faris ? demanda Trent, la beauté de sa voix incapable de dissimuler la laideur de sa question.
Le teint du colosse devint cendreux.
— Elle va bien, murmura-t-il.
Sa confiance primaire avait disparu, ne laissant qu’un gros type effrayé.
— Quel âge a-t-elle ? Quinze ans ?
Trent s’adossa dans son fauteuil, ses lunettes posées à côté des corbeilles « Entrées » et « Sorties ». Il croisa ses longs doigts sur son estomac.
— Un âge merveilleux. Je crois qu’elle veut être océanographe, non ? Parler avec les dauphins ?
— Oui.
La réponse de Faris était presque inaudible.
— Je ne peux vous dire combien j’ai été heureux de la réussite de son traitement contre le cancer.
Mes yeux se portèrent sur le tiroir du bureau de Trent où étaient rangés tous ses disques compromettants. Mon regard revint sur Faris. Je comprenais mieux sa blouse de laboratoire. Je sentis le froid m’envahir et regardai de nouveau Trent. Il ne se contentait pas de transporter les drogues bio, il les fabriquait. Je ne savais pas ce qui m’horrifiait le plus : que Trent flirte activement avec cette même technologie qui avait balayé la moitié de la population mondiale, ou qu’il s’en serve pour faire chanter des gens, en menaçant ceux qu’ils aimaient. Il était si aimable, si charmant, on ne pouvait que l’apprécier, à voir sa personnalité pleine d’allant. Comment quelque chose d’aussi répugnant pouvait-il cohabiter avec une apparence aussi attractive ? Trent sourit.
— Elle est en rémission depuis cinq ans à présent. De bons médecins, disposés à explorer des techniques illégales, sont difficiles à trouver. Et chers.
Faris déglutit.
— Oui... monsieur.
Trent le regarda, un air interrogateur dans ses sourcils levés.
— Bon après-midi... Faris.
— Chiure ! sifflai-je, ignorée. Tu n’es qu’une chiure, Trent !
Tout juste bonne à être grattée de sous mes semelles. Faris se dirigea en vacillant vers la porte. Reniflant une défiance soudaine, je me tendis. Trent l’avait acculé dans un coin.
Le gros homme n’avait plus rien à perdre. Trent dut le sentir aussi.
— Vous allez tenter de m’échapper, n’est-ce pas ? dit-il au moment où Faris ouvrait la porte. (Le brouhaha du bureau nous parvint du hall.) Vous savez que je ne peux pas le permettre.
Faris se retourna, le regard désespéré. Étonnée, je vis Trent dévisser le corps de son stylo et insérer une petite touffe de plumes dans le tube vide. Il le porta à ses lèvres et, d’un souffle, l’envoya vers Faris.
Les yeux du colosse s’agrandirent. Il fit un pas vers Trent, puis porta une main à sa gorge. Un léger râle lui échappa. Son visage commença à gonfler. Je regardais, trop choquée pour avoir peur.
Faris tomba à genoux. Sa main chercha la poche de sa chemise, ses doigts se refermèrent, une seringue tomba par terre. Il tenta de la rattraper, s’effondra et tendit le bras vers la seringue.
Trent se leva. Le visage impassible, il poussa du pied la seringue pour la mettre hors de portée de Faris.
— Que lui avez-vous fait ? couinai-je tandis que Trent revissait son stylo.
Faris vira au violet. Un râle le traversa, puis plus rien.
Trent glissa le stylo dans sa poche et enjamba Faris pour gagner la porte.
— Sara Jane ! appela-t-il. Appelez les urgences. Il y a un problème avec M. Faris.
— Il est en train de mourir, pépiai-je. C’est ça, le putain de problème ! Vous l’avez tué !
Un bourdonnement de voix affolées nous parvint tandis que tous les employés sortaient de leurs bureaux. Je reconnus le pas vif de Jonathan. Il s’immobilisa sur le seuil, grimaça en voyant la masse de Faris par terre. Il lança un regard désapprobateur à Trent.
Trent était accroupi près de Faris, tâtant son pouls. Il haussa les épaules pour Jonathan et injecta le contenu de la seringue dans la cuisse de Faris, à travers le pantalon. Je pouvais dire que c’était trop tard. Faris ne faisait plus aucun bruit. Faris était mort. Trent le savait.
— Les urgences sont en route, lança Sara Jane du couloir, ses pas se rapprochant. Puis-je...
Elle s’arrêta derrière Jonathan, une main sur la bouche, fixant Faris par terre.
Trent se releva. La seringue glissa de ses doigts et tomba dramatiquement sur le sol.
— Oh, Sara Jane, dit-il doucement en la ramenant dans le couloir. Je suis confus. Ne regardez pas. C’est trop tard. Je crois que c’est une piqûre d’abeille. Faris est allergique aux abeilles. J’ai essayé de lui donner son antitoxine, mais elle n’a pas eu le temps d’agir. Il avait dû faire entrer cette abeille avec lui sans s’en apercevoir. Il a donné une claque sur sa cuisse juste avant de s’effondrer.
— Mais il...
Elle balbutia et jeta un dernier regard derrière elle tandis que Trent l’entraînait.
Jonathan se baissa pour retirer une touffe de plumes de la jambe droite de Faris. Elle finit dans sa poche. Il croisa mon regard, un air narquois et sarcastique sur son visage.
— Je suis vraiment désolé, répétait Trent dans le couloir. Jon ?
(Jonathan se releva.) S’il te plaît, veille à ce que tout le monde parte plus tôt. Fais évacuer le bâtiment.
— Oui, monsieur.
— Tout ça est terrible, vraiment affreux. (On aurait dit qu’il le pensait réellement.) Sara Jane, rentrez chez vous. Essayez de ne plus y penser.
Je l’entendis étouffer un sanglot, puis ses pas hésitants s’éloignèrent.
Quelques minutes plus tôt seulement, Faris était encore debout. Choquée, je regardai Trent enjamber le bras du mort. Il était aussi froid qu’un brocoli. Il revint à son bureau et appuya sur le bouton de l’interphone.
— Quen, je suis désolé de vous déranger, mais pourriez-vous venir dans mon bureau de devant ? Il y a une équipe des urgences en chemin vers la propriété, et après cela, probablement quelqu’un du SO.
Il y eut comme une hésitation à l’autre bout, puis la voix de Quen s’éleva du haut-parleur.
— Monsieur Kalamack ? Oui. J’arrive immédiatement.
Je fixai Faris, allongé sur le sol, le corps gonflé.
— Tu l’as tué. Dieu me vienne en aide. Tu l’as tué. Dans ton bureau. Devant tout le monde !
— Jon, dit Trent à mi-voix, en fouillant dans un tiroir sans paraître concerné. Veille à ce que sa famille reçoive l’indemnisation augmentée de tous les bonus. Je souhaite que sa plus jeune fille puisse aller à l’école de son choix. Garde ça anonyme. Fais-le sous forme de bourse d’études.
— Oui, Sa’han.
Son ton était détaché, comme si les cadavres étaient des événements quotidiens.
— C’est vraiment généreux de ta part, Trent, pépiai-je. Mais je crois qu’elle aurait préféré garder son père.
Trent me regarda. Il y avait une goutte de sueur à la lisière de ses cheveux.
— Je souhaite avoir un entretien avec l’assistant de Faris avant la fin de la journée, dit-il distraitement. Quel est son nom...
Darby ?
— Darby Donnelley, Sa’han.
Trent acquiesça et se frotta le front, comme ennuyé. Quand sa main retomba, la sueur avait disparu.
— Oui. C’est ça. Donnelley. Je ne veux pas que cet incident retarde le planning.
— Que voulez-vous lui dire ?
— La vérité. Faris était allergique aux piqûres d’abeille. Toute son équipe le savait.
Jonathan poussa Faris du bout du pied puis sortit. Ses pas résonnaient violemment maintenant qu’il n’y avait plus aucun bruit ambiant. L’étage s’était vidé avec une rapidité choquante. Je me demandai si ce genre d’incident se produisait fréquemment.
— Avez-vous envie de reconsidérer ma proposition ?
Trent s’adressait à moi. Il serrait entre ses doigts son verre de whisky non entamé. Je n’étais pas sûre, mais j’eus l’impression qu’ils tremblaient. Il contempla le verre quelques instants, puis l’avala cul sec d’un geste rapide. Il le reposa avec délicatesse.
— Il n’est plus question de l’île. Vous garder proche serait plus prudent. La façon dont vous vous êtes introduite dans l’enceinte est impressionnante. Je pense que je pourrais persuader Quen de vous prendre avec lui. Il était mort de rire quand il vous a regardée entortiller M. Percy dans le ruban adhésif et le mettre dans son coffre. Mais ensuite, il vous aurait presque tuée lorsqu’il a appris que vous vous étiez introduite dans mon bureau.
L’indignation paralysa mon cerveau. Je ne pouvais plus rien dire. Faris était mort, là, par terre, et Trent me demandait de travailler pour lui ?
— Mais Faris était tout à fait impressionné par votre sort, continua-t-il. Déchiffrer des techniques de manipulation des gènes datant d’avant le Tournant ne doit pas être beaucoup plus compliqué que mélanger un sort complexe. Si vous ne voulez pas explorer vos limites dans l’arène physique, vous pourriez essayer l’arène intellectuelle. Vous avez toutes sortes de talents, mademoiselle Morgan. Cela vous donne curieusement une grande valeur.
Je m’assis sur mon derrière, abasourdie.
— Voyez-vous, mademoiselle Morgan, je ne suis pas un mauvais homme. J’offre à tous mes employés une situation confortable, des chances de promotion, la possibilité d’atteindre leur plein potentiel.
— Possibilité ? Chances de promotion ? (Je bafouillais, sans faire attention au fait qu’il ne pouvait pas me comprendre.) Vous croyez être qui, Kalamack ? Dieu ? Vous pouvez aller vous faire Tourner.
— Je pense que j’ai compris l’essence de votre réponse. (Il m’adressa un bref sourire.) S’il n’y a que ça, je vous ai au moins appris à être honnête. (Il rapprocha son fauteuil du bureau.) Je vais vous briser, Morgan, jusqu’à ce que vous soyez prête à faire n’importe quoi pour sortir de cette cage. J’espère que cela va prendre un certain temps. Pour Jon, cela m’a pris quinze ans. Pas sous forme de rat, mais en esclave quand même. J’imagine que vous craquerez beaucoup plus rapidement.
— Soyez maudit, Trent, dis-je en bouillonnant de rage.
— Ne soyez pas grossière. (Trent reprit son stylo.) Je suis sûr que vous avez la fibre morale aussi solide, sinon plus, que Jon.
Mais il n’a pas vu les rats essayer de le déchiqueter. Avec Jon, j’ai eu tout mon temps. J’ai procédé lentement. Mais, à l’époque, je n’étais pas aussi bon. (Les yeux de Trent se perdirent dans le vague.) Même ainsi, il ne s’est jamais aperçu que j’étais en train de le briser. C’est le cas de beaucoup. Aujourd’hui encore, il n’en est pas conscient. Si vous le lui disiez, il vous tuerait. (Le regard de Trent s’éclaircit.) J’aime beaucoup avoir toutes les cartes visibles sur la table. Cela ajoute à la satisfaction, vous ne croyez pas ? Ne pas avoir à prendre de précautions. Nous savons tous les deux ce qui se passe. Et si vous ne survivez pas, la perte ne sera pas énorme. Je n’ai pas vraiment investi sur vous. Une cage métallique ? Des croquettes ? Des copeaux ?
La sensation d’être en cage revint au galop. Prisonnière.
— Laissez-moi sortir ! hurlai-je, tirant sur les barreaux de ma cage. Trent, laissez-moi sortir !
Il y eut un coup sur le chambranle, et je fis volte-face.
Jonathan entra, faisant un pas de côté pour éviter Faris.
— L’équipe médicale est en train de garer sa camionnette. Ils pourront nous débarrasser de Faris. Le SO veut une attestation, rien de plus. (Il eut pour moi un regard méprisant.) Qu’est-ce qui ne va pas avec votre sorcière ?
— Laissez-moi sortir, Trent, couinai-je, prise de frénésie.
Laissez-moi sortir !
Je fis le tour de la cage en courant. Le cœur battant, je grimpai à l’étage, me jetai contre les barreaux, essayant de faire basculer la cage. Il fallait que je sorte !
Trent sourit, son expression calme et indifférente.
— Mlle Morgan vient juste de réaliser combien je peux être persuasif. Tape sur sa cage.
En pleine confusion, Jonathan hésita.
— Je croyais que vous ne vouliez pas que je la harcèle.
— En fait, je t’ai dit de ne pas agir sous le coup de la colère quand tu te trompes à propos des réactions de quelqu’un. Ce n’est pas la colère qui me motive. J’enseigne à Mlle Morgan sa nouvelle place dans la vie. Elle est dans une cage. Je peux lui faire ce que je veux. (Ses yeux froids étaient rivés aux miens.) Tape-sur-sa-cage.
Jonathan sourit. Il balança le dossier qu’il tenait à la main contre le grillage. Même prévenue, je me pelotonnai sur moi-même au bruit produit par le coup. La cage trembla, et je dus m’accrocher de mes quatre pattes au grillage du sol.
— Ferme-la, sorcière, ajouta Jonathan, une lueur de jubilation dans l’œil.
Je rampai pour entrer dans ma cahane. Trent lui avait simplement donné la permission de me harceler selon son bon plaisir. Si les rats ne me tuaient pas, Jonathan le ferait.