Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 34 · A minuit, le jazz va parfaitement avec…
A minuit, le jazz va parfaitement avec le chant des grillons, pensai-je en répartissant les tranches de tomate sur la salade mélangée. J’eus une hésitation et fixai un instant les morceaux rouges au milieu du vert des feuilles. Par la fenêtre, je jetai un coup d’œil vers Nick en train de s’occuper du barbecue, puis les retirai un à un, mélangeant de nouveau la laitue pour cacher ce que je n’avais pu retirer. Nick n’en saurait rien. Et ce n’était pas comme si ç’avait pu le tuer.
Le bruit et l’odeur de la viande qui grillait m’attirèrent, et je me penchai par-dessus M. Poisson pour mieux voir. Nick avait un tablier qui disait « Saignant le steak, saigneur le cuisinier ». De toute évidence, il appartenait à Ivy. Au clair de lune, Nick avait l’air détendu et à l’aise au-dessus du feu. Jenks était sur son épaule, s’élevant vers le ciel, telles les feuilles à l’automne, quand le feu projetait des étincelles.
Ivy était à la table, l’air sombre et tragique, et lisait la dernière édition du Cincinnati Inquirer à la lueur d’une chandelle. Il y avait des enfants pixies partout, leurs ailes transparentes envoyant des reflets multicolores quand elles attrapaient un rayon de lune. La pleine lune était passée depuis trois nuits. Leurs cris de joie à tourmenter les lucioles précoces couvraient par moments le brouhaha étouffé de la circulation du Cloaque. Le mélange était apaisant. C’était le bruit de la sécurité, et ça me rappelait les barbecues de ma famille. Une vamp, un humain et une bande de pixies faisaient une drôle de famille, mais c’était bon d’être vivante, dans la nuit, avec mes amis.
Satisfaite, j’empoignai le saladier, une bouteille de vinaigrette et la sauce à steak. Je poussai la porte à claire-voie avec le dos. Elle se referma derrière moi en claquant et les enfants de Jenks s’éparpillèrent dans tout le cimetière avec des hurlements joyeux.
Ivy leva les yeux de son journal quand je posai la salade et les bouteilles.
— Hé, Rachel. Tu ne m’as jamais dit comment tu t’étais procuré cette camionnette. Tu n’as pas eu de mal à la remettre à sa place ?
Je haussai les sourcils.
— Je ne me l’étais pas procurée. Je croyais que c’était toi.
De conserve, nous regardâmes vers Nick. Il nous tournait le dos.
— Nick ? interrogeai-je.
Il se raidit presque imperceptiblement. Assaillie de questions, je pris la sauce barbecue et m’approchai silencieusement de lui. Je fis signe à Jenks de s’éloigner, passai un bras autour de la taille de Nick et me collai contre lui, satisfaite quand sa respiration eut un raté. Il me lança un regard surpris mais intéressé. Que diable, c’était un gentil garçon pour un humain.
— Tu l’as volée pour moi ?
— Empruntée, dit-il en clignant des yeux et en restant prudemment immobile.
— Merci, dis-je en souriant et en lui passant la bouteille de sauce.
— OK, Nick, se moqua Jenks d’une voix de fausset. Tu es mon héros.
Un soupir d’agacement m’échappa. Je laissai à regret ma main retomber de la taille de Nick et me reculai. Dans notre dos me parvint le reniflement amusé d’Ivy. Jenks se mit à faire des bruits de baisers en nous tournant autour. Excédée, je lançai ma main.
Il se jeta en arrière, voletant en tous sens sous l’effet de la surprise. Je l’avais presque eu.
— Sympathique. (Il s’éloigna pour aller ennuyer Ivy.) Et comment va ton nouveau boulot ? dit-il d’une voix traînante en se posant près d’elle.
— La ferme, Jenks, prévint-elle.
— Boulot ? Tu as trouvé une autre Course ?
Elle déplia le journal et le mit devant elle.
— Tu n’en savais rien ? commenta joyeusement Jenks. Edden s’est arrangé avec le juge pour qu’Ivy prenne trois cents heures de travaux d’intérêt général pour avoir détruit la moitié de son service. Elle a travaillé à l’hôpital toute la semaine.
Les yeux écarquillés, je m’approchai de la table de pique-nique. Le coin du journal tremblait.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? demandai-je en passant mes jambes par-dessus le banc et en m’asseyant en face d’elle.
— Peut-être parce qu’ils l’ont transformée en bénévole sexy.
(Nick et moi échangeâmes un regard dubitatif.) Je l’ai vue partir au travail, hier. Alors je l’ai suivie. Ils lui font porter une jupette rayée rose et blanc et un corsage affriolant. (Il se mit à rire, se rattrapant de justesse quand il faillit tomber de mon épaule.) Et aussi des dessous blancs pour cacher son petit cul. Je te dis que ça.
C’est super sur sa moto.
Un vamp en infirmière sexy ? J’essayai de visualiser ça.
Nick eut un hoquet, vite transformé en toux. Les phalanges d’Ivy, agrippées au journal, étaient devenues blanches. Entre l’heure tardive et l’atmosphère relax, je savais combien il était difficile pour elle de ne pas sortir son aura. Ça n’allait pas aider.
— Elle est au Centre médical pour enfants. Elle chante et distribue du thé, s’étouffa presque Jenks.
— Jenks, murmura Ivy.
Le journal s’abaissa lentement, et je me forçai à garder un visage prudemment impassible en voyant la brume noire qui se levait dans ses yeux.
Les ailes battant à en être invisibles, Jenks sourit et ouvrit la bouche. Ivy avait roulé le journal. Plus rapide que le son, elle essaya de l’écraser. Le pixie s’envola en riant dans les branches du chêne.
Nous nous retournâmes tous en entendant crisser la porte en bois qui donnait sur le trottoir.
— Bonsoir. Suis-je en retard ?
C’était la voix de Keasley.
— Nous sommes derrière ! criai-je en apercevant l’ombre de Keasley.
Il se déplaça lentement sur l’herbe humide, au milieu des arbres et des buissons silencieux.
— J’ai amené le vin, dit-il quand il fut arrivé près de nous. Le rouge va avec la viande, c’est ça ?
— Merci, Keasley. (Je lui pris la bouteille.) Il ne fallait pas.
Il sourit et me tendit l’enveloppe rembourrée qu’il avait tenue sous son bras.
— Ça aussi, c’est pour vous. Le livreur ne voulait pas la laisser sur les marches cet après-midi, alors j’ai signé le reçu.
— Non, hurla Ivy, tendant la main pour l’intercepter au-dessus de la table.
Jenks aussi se laissa tomber de son arbre, ses ailes claquant brutalement. L’air agacé, elle arracha l’enveloppe des mains de Keasley.
Il lui jeta un regard noir, puis se dirigea vers Nick pour voir où en étaient les steaks.
— Ça fait déjà une semaine, dis-je, irritée, en m’essuyant la main, mouillée par la condensation sur la bouteille de Keasley.
Quand vas-tu me laisser ouvrir mon courrier ?
Ivy ne répondit pas. Elle approcha la bougie à la citronnelle pour voir l’adresse de l’expéditeur.
— Dès que Trent cessera de t’en envoyer, dit-elle doucement.
— Trent, m’exclamai-je.
Soucieuse, je ramenai une mèche de cheveux derrière une de mes oreilles, pensant au dossier que j’avais laissé à Edden deux jours plus tôt. Nick se détourna des steaks, son long visage trahissant son inquiétude.
— Qu’est-ce qu’il veut ? grommelai-je en espérant qu’ils n’allaient pas voir combien cela me perturbait.
Ivy regarda Jenks. Le pixie haussa les épaules.
— Elle est propre. Ouvre-la.
— Bien sûr qu’elle est propre, intervint Keasley. Vous croyez que je lui aurais apporté une lettre avec un sort ?
L’enveloppe me sembla légère quand je la pris à Ivy. Nerveuse, je glissai un de mes ongles fraîchement laqués sous le rabat et le déchirai. Il y avait un truc épais à l’intérieur et je la secouai au-dessus de ma main.
La bague de mon petit doigt tomba de l’enveloppe dans ma paume. Ma mâchoire se décrocha sous la surprise.
— C’est ma bague ! dis-je le cœur battant.
Je regardai mon autre main, effrayée de ne pas l’y trouver.
Levant les yeux, je vis l’étonnement de Nick et l’inquiétude d’Ivy.
— Comment... (J’en bégayais, je ne m’étais même pas aperçue de son absence.) Quand a-t-il pu... Jenks, je ne l’ai pas perdue dans son bureau ?
Ma voix était devenue aiguë et mon estomac se crispa quand il secoua la tête. Ses ailes virèrent au noir.
— Tu n’avais aucun bijou sur toi cette nuit-là. Il a dû la prendre après.
— Y a-t-il autre chose ? demanda Ivy sur un ton soigneusement neutre.
— Ouais.
Je déglutis et passai la bague à mon doigt. Cela me fit bizarre quelques secondes, puis je sentis qu’elle était à sa place. Les doigts glacés, je tirai l’épaisse feuille de papier qui sentait le pin et les pommes.
— « Mademoiselle Morgan, lus-je à mi-voix, mal à l’aise.
Félicitations pour votre toute nouvelle indépendance. Quand vous verrez que ce n’est qu’une illusion, je vous montrerai la véritable liberté. »
Je laissai la feuille tomber sur la table. Le sentiment lancinant qu’il m’avait vue dans mon sommeil se dissipa quand je réalisai que c’était tout ce qu’il avait fait. Mon chantage était à toute épreuve. Ç’avait marché.
Me tassant sur moi-même, je posai mes coudes sur la table et plaçai mon front sur mes mains. J’étais soulagée. Trent avait pris la bague à mon doigt pendant que je dormais pour une seule raison. Pour prouver qu’il pouvait le faire. Je m’étais introduite dans sa « maison » trois fois. Chaque fois plus facilement, sans rencontrer d’obstacle. Que je puisse recommencer lui était probablement insupportable. Il avait éprouvé le besoin de répondre, de montrer qu’il pouvait en faire autant. Je l’avais atteint profondément. C’était un bon point pour me débarrasser de mon sentiment de vulnérabilité et de colère.
Jenks plongea pour se stabiliser au-dessus du mot.
— L’enfoiré d’outre à sel. (De la poussière de pixie lui sortait de partout.) Il a réussi à passer ma garde. Il a réussi ! Par l’enfer, comment a-t-il fait ?
Le visage fermé, je pris l’enveloppe. Le cachet de la poste datait du lendemain du jour où j’avais échappé à ses chiens. Il agissait vite. Il fallait le reconnaître. Je me demandai si c’était lui ou Quen qui avait commis le larcin. J’aurais parié sur Trent.
— Rach’ ? (Jenks se posa sur mon épaule, probablement perturbé par mon silence.) Tu te sens bien ?
Je jetai un œil sur l’expression soucieuse d’Ivy, en face de moi.
Je me dis qu’il fallait voir l’aspect comique de la situation.
— Je l’aurai.
Je bluffais.
Jenks s’éleva et s’éloigna de moi, ses ailes bruissant d’inquiétude. Nick se détourna du gril et Ivy se raidit.
— Hé, attends un peu, dit-elle après avoir échangé un regard avec Jenks.
— Personne ne me fait ça ! ajoutai-je, serrant les dents pour ne pas rire et ruiner mon effet.
Le front de Keasley se plissa. Les yeux étrécis, il s’assit. Ivy devint encore plus pâle que d’habitude dans la lumière de la bougie.
— Calme-toi un peu, Rachel, prévint-elle. Il n’a rien fait. Il voulait seulement avoir le dernier mot. Laisse tomber.
— J’y retourne ! hurlai-je. (Je me levai pour mettre un peu de distance entre nous, des fois que j’aie tiré sur la chaîne un peu trop fort et qu’elle me saute dessus.) Je vais lui montrer. (J’agitai un poing.) Je vais m’introduire chez lui, lui piquer ses mochetés de lunettes et les lui renvoyer avec une putain de carte d’anniversaire !
Ivy se dressa, ses yeux virant au noir.
— Si tu fais ça, il va te tuer !
Elle croyait vraiment que j’y retournerais ? Elle était dingue ?
Mon menton se mit à trembler quand j’essayai de contenir mon rire. Keasley s’en aperçut et se mit à glousser tout en tendant la main vers la bouteille toujours bouchée.
Ivy lui fit face avec toute la vitesse d’un vamp.
— Et vous le sorcier, qu’est-ce qui vous fait rire ? (Elle se pencha en avant.) Elle va se faire tuer. Rachel, je ne te laisserai pas faire ça. Je jure que je vais t’attacher à la souche de Jenks avant que tu puisses y retourner !
Ses dents lancèrent un éclair tranchant dans la lumière de la lune. Elle était suffisamment remontée pour exploser. Un mot de plus et elle risquait de mettre sa menace à exécution.
— D’accord, dis-je d’un air détaché. Tu as raison. Je laisse tomber.
Ivy se figea. Un profond soupir échappa à Nick du côté du barbecue. Les doigts de Keasley retiraient lentement la capsule de la bouteille.
— Bon dieu, elle vous a bien eue, Tamwood. (À présent, il riait haut et fort.) Jusqu’au trognon.
Ivy avait les yeux écarquillés. Son visage pâle et parfait était défait par la surprise. Elle venait de réaliser qu’elle s’était fait mener en bateau. Un étonnement mêlé d’incompréhension fit rapidement place au soulagement, puis à l’ennui. Elle prit une profonde inspiration et la garda. Son visage devint maussade. Les yeux presque fermés par la colère, elle se laissa retomber sur le banc de la table de pique-nique et redéplia le journal.
Jenks riait, faisant des cercles de poussière pixie qui descendaient du ciel comme des arcs-en-ciel pour venir briller sur ses épaules. Souriante, je me levai et m’approchai du barbecue. Ça m’avait fait du bien. Presque autant que de voler ce disque.
— Hé, Nick. (Je me glissai derrière lui.) Ces steaks sont cuits ?
Il me lança un sourire en coin.
— Ils sont juste à point, Rachel.
Super. Je m’occuperais du reste plus tard.
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Kim Harrison