Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 13 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 13 · Je tapai à la fenêtre côté passager…

Je tapai à la fenêtre côté passager de la voiture de Francis pour attirer l’attention de Jenks. — Il est quelle heure ? dis-je à mi-voix.

Nos murmures se répercutaient d’un bout à l’autre du parking.

Les caméras me filmaient, mais nul ne regardait les enregistrements tant que personne ne s’était plaint d’une effraction. Jenks se laissa tomber du pare-soleil et appuya sur l’interrupteur électrique qui commandait la vitre.

—11 h 15, dit-il quand elle s’abaissa. Tu crois qu’ils ont changé l’heure du rendez-vous avec Kalamack ?

Je secouai la tête et jetai un coup d’œil vers les portes de l’ascenseur, par-dessus les toits des voitures.

— Non, mais s’il me met en retard, ça va m’énerver.

Je tirai sur l’ourlet de ma jupe. À mon grand soulagement, le copain de Jenks était revenu hier, avec mes habits et mes bijoux.

Toutes mes fringues étaient soigneusement pendues ou pliées dans mon placard. Ça faisait du bien de les voir là. Le garou avait fait un superboulot pour laver, sécher et repasser tout. Je me demandai combien il prendrait pour le faire toutes les semaines.

Trouver quelque chose qui soit à la fois classique et provocant n’avait pas été une mince affaire. Je m’étais finalement décidée pour une courte jupe rouge, des collants sobres, et un chemisier blanc qui pouvait être boutonné ou déboutonné rapidement selon les besoins. Mes boucles d’oreille étaient trop petites pour que Jenks puisse s’y poser, et le pixie avait passé la première demi-heure à s’en plaindre.

Avec mes cheveux relevés sur le haut de mon crâne et une paire de chaussures à talons rouges très chics, j’avais l’air d’une étudiante en vadrouille. Le sort de déguisement y contribuait ; j’étais de nouveau une petite brune avec un gros nez, dégageant des relents de parfum à la lavande. Francis me reconnaîtrait, mais en fait, c’était le but.

J’attaquai nerveusement la saleté sous mes ongles et notai mentalement de les revernir. La laque rouge avait disparu lors de ma transformation en vison.

— Je te parais comment ? demandai-je à Jenks en tirant sur mon col.

— Splendide.

— Tu n’as même pas regardé. (J’avais à peine terminé ma plainte que les portes de l’ascenseur sonnèrent.) C’est peut-être lui. Tu es prêt avec la potion ?

— Je n’ai qu’à donner une petite tape sur le toit et elle se répand sur lui.

Jenks fit remonter la vitre et se précipita vers sa cachette.

J’avais une fiole de « doux sommeil » coincée entre le toit de la voiture et le pare-soleil. L’objectif était de faire croire à Francis que c’était quelque chose de bien plus sinistre. Tout ça pour le convaincre de me laisser prendre sa place pour l’entretien avec Kalamack. Enlever un adulte, lavette ou pas, était délicat. Je ne pouvais pas vraiment lui coller un coup sur la tête et le mettre dans le coffre. Si je le laissais inconscient au vu de tout le monde, on m’attraperait en un rien de temps.

Cela faisait une heure que Jenks et moi étions dans le parking, occupés à faire des modifications mineures mais significatives sur la voiture de sport. Il n’avait fallu que quelques minutes à Jenks pour désactiver l’alarme et venir à bout des serrures. Et même si j’attendais hors de la voiture que Francis arrive, mon sac était déjà glissé sous le siège passager.

Francis s’était fait attribuer une vraie merveille : un coupé rouge, avec sièges en cuir. Et avec contrôle de température pour chaque siège. Les fenêtres pouvaient s’obscurcir – je le savais, j’avais essayé. Il y avait même un téléphone cellulaire intégré, dont les piles étaient au chaud dans mon sac. La plaque minéralogique personnalisée affichait « épinglé ». Cette saloperie de bagnole avait tellement de gadgets qu’il ne lui restait plus qu’à obtenir les autorisations de décollage. Et elle sentait encore le neuf. Un pot-de-vin, me demandai-je avec une pointe de jalousie, ou le prix du silence ?

La lumière au-dessus de la porte de l’ascenseur s’éteignit. Je me planquai derrière un pilier, espérant que c’était Francis. Etre en retard était bien la dernière chose que je souhaitais. Mon pouls se stabilisa sur un rythme rapide, familier, et je souris en reconnaissant son pas vif. Il était seul. Il y eut un cliquetis de dés et un « hé » surpris quand sa voiture ne produisit pas le « bip » de bienvenue attendu à la désactivation de l’alarme. Le bout de mes doigts me picotait d’avance. On allait rire.

La portière grinça en s’ouvrant, et je me précipitai de derrière mon pilier. Comme un seul homme, Francis et moi nous glissâmes de chaque côté dans la voiture, faisant claquer nos portières au même moment.

— Que diable ? s’exclama-t-il, réalisant seulement alors qu’il avait de la compagnie.

Ses yeux rapprochés clignèrent et il rejeta en arrière ses cheveux filasse.

— Rachel ! Tu es comme morte.

Il dégoulinait d’une confiance mal placée. Il fit mine de rouvrir sa portière et je me penchai pour lui saisir le poignet. Je lui indiquai Jenks. Le pixie lui sourit. Ses ailes vrombissant d’impatience, il tapota la fiole de potion. Francis vira au blanc.

— Chat ! soufflai-je en le relâchant et en verrouillant les portières à partir de mon côté. Je t’ai attrapé.

— Qu’est-ce que tu crois faire ?

Il en bégayait, tout pâle derrière ses joues mal rasées.

Je souris.

— Je prends ta place pour l’entretien avec Kalamack, et tu t’es juste porté volontaire pour faire le chauffeur.

Il se crispa, révélant un soupçon de cran.

— Tu peux aller te faire Tourner, dit-il, les yeux fixés sur Jenks et la potion. Comme si tu faisais dans la magie noire. Tu crois que je vais croire que tu as fabriqué quelque chose de mortel ? A mon tour de t’attraper, maintenant.

Jenks eut un grognement dégoûté et commença à incliner la fiole.

— Pas encore, Jenks.

Je basculai vers le siège conducteur, presque sur les genoux de Francis. Mon bras droit s’enroula autour de son cou décharné, attrapant l’appui-tête pour le coincer contre son siège. Ses doigts agrippèrent mon bras mais il ne pouvait rien faire dans l’espace réduit. Des effluves de sueur se mêlèrent au frottement de sa veste en polyester contre mon bras. C’était encore pire que mon parfum.

— Connard ! (Je parlais juste dans son oreille tout en regardant Jenks.) Tu veux savoir ce que c’est ? Juste au-dessus de tes boules ? Tu tiens à parier qu’il y a un antidote ?

Rouge brique, il secoua la tête. Je me collai un peu plus contre lui, malgré le levier de vitesse qui me rentrait dans la hanche.

— Ne fais pas quelque chose que tu regretterais, dit-il d’une voix plus aiguë que d’habitude.

Du pare-soleil, Jenks se plaignit.

— Oh, Rach’. Laisse-moi y aller. Je t’expliquerai le maniement de la boîte de vitesses.

Les doigts enfoncés dans mon bras se crispèrent. Je durcis ma prise, utilisant la douleur comme une incitation supplémentaire à le coller contre son siège.

— Espèce de punaise, éructa Francis. Tu n’es qu’un...

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge quand je donnai un nouveau tour de vis.

— Une punaise ? s exclama Jenks, outré. Toi, t’es qu’un sac à merde puant. À côté, quand je pète, ça sent bon. Tu crois que tu es meilleur que moi ? Tu chies des cornets glacés ? Tu m’as traité de punaise ! Rachel, laisse-moi me le faire !

— Non.

Mon aversion pour Francis était en train de se transformer en véritable dégoût.

— Je suis sûre que Francis et moi allons nous comprendre. Je veux seulement qu’il m’emmène jusqu’à la propriété de Trent pour cet entretien. Il ne va pas s’attirer d’ennuis. Ce n’est qu’une victime, n’est-ce pas ? (J’adressai un sourire figé à Jenks ; après une telle insulte, je me demandai si j’arriverais à le retenir de balancer sa fiole.) Et après, tu ne lui feras pas la peau, hein, Jenks ? On ne tue pas l’âne lorsqu’il a labouré le champ. On peut en avoir besoin au printemps suivant. (Je m’appuyai contre Francis, soufflant dans son oreille :) N’est-ce pas, mon chou ?

Il acquiesça comme il put et je relâchai lentement ma prise. Ses yeux ne quittaient pas Jenks.

— Tu essaies d’écraser mon associé, et le contenu de cette fiole se répandra sur toi. Tu conduis trop vite, même chose. Tu attires l’attention...

— Je me ferai un plaisir de balancer toute la potion sur toi, m’interrompit Jenks. (Son ton enjoué avait fait place à une colère brûlante.) Tu me fais sortir de mes gonds une autre fois, et je te balance ce sort. (Il ricana dans un bruit de crécelles infernales.) Tu percutes, Francine.

Les yeux de Francis en louchaient. Il se remit d’aplomb sur son siège, replaçant le col de sa chemise blanche avant de remonter les manches de sa veste au-dessus de ses coudes. Puis il saisit le volant. Je bénis le ciel qu’il ait laissé ses chemises hawaïennes à la maison par respect pour l’entretien avec Trent Kalamack.

Le visage tendu, il inséra la clé de contact et mit le moteur en marche. Je sursautai quand la musique se mit à hurler. Il passa une vitesse et tourna le volant. D’après son air maussade, il était évident qu’il n’avait pas encore renoncé. Il obéissait en attendant le bon moment pour s’en sortir. Je m’en foutais. J’avais seulement besoin de lui pour sortir de la ville. Après, ce serait « bonne nuit »

pour Francis.

— Tu ne t’en tireras pas comme ça.

On aurait dit une réplique d’un mauvais film. Il agita sa carte d’accès devant la borne du portail automatique. Dix secondes plus tard, nous étions au soleil, dans le trafic de fin de matinée, avec en fond très sonore le Boys of Summer de Don Henley. Si je n’avais pas été aussi tendue, j’aurais pu y prendre plaisir.

— Tu crois que tu pourrais mettre encore plus de ce parfum, Rachel ? dit Francis avec un sourire torve sur sa face de rat. Mais peut-être que c’est pour couvrir l’odeur de ta punaise préférée ?

— Si tu ne la lui boucles pas, c’est moi qui vais m’en charger, hurla Jenks.

Mes épaules se raidirent. Tout cela était si stupide.

— Pixe-le autant que tu voudras, Jenks, dis-je en baissant la musique. Mais, pour le moment, ne renverse pas de potion sur lui.

Jenks eut un grand sourire et fit un geste du bras au-dessus de Francis. De la poussière de pixie se répandit sur lui. Il ne la remarqua pas, mais j’avais un meilleur angle et je vis le soleil s’y refléter. Il leva une main pour se gratter derrière une oreille.

— Ça prend combien de temps ? demandai-je à Jenks.

— Environ vingt minutes.

Jenks avait raison. Nous avions à peine eu le temps d’échapper à l’ombre des immeubles, de traverser la banlieue que Francis connecta.

Nous roulions dans la campagne. Il ne pouvait plus rester assis sans s’agiter. Ses réflexions devinrent de plus en plus désagréables. Il n’arrêtait pas de se gratter. Je sortis mon rouleau de ruban adhésif de mon sac à main et menaçai de le bâillonner.

Des marbrures rouges étaient apparues aux endroits où ses habits étaient en contact avec la peau. Elles suppuraient une humeur transparente et avaient tout d’une attaque de sumac vénéneux.

Quand nous fûmes bien engagés dans la campagne, il en était à se gratter si fort que garder la voiture sur la route était devenu une véritable gageure. Je l’étudiais depuis un moment. Manier ce levier ne semblait pas si compliqué.

— Sale punaise, gronda Francis. Tu m’avais aussi fait ça samedi, c’est ça ?

— Je vais lui jeter le sort ! vociféra Jenks, le son aigu de sa voix résonnant derrière mes yeux.

Fatiguée, je me tournai vers Francis.

— C’est bon, mon chou. Tu peux t’arrêter là.

— Quoi ?

Son regard s’était troublé.

Crétin, pensai-je.

— Tu crois que je vais pouvoir retenir Jenks encore longtemps si tu continues à l’insulter ? Arrête-toi.

Les yeux de Francis allaient de moi à la route. Il était nerveux.

Nous n’avions pas vu de voiture depuis au moins huit kilomètres.

— Je t’ai dit de t’arrêter !

J’avais hurlé. Il s’engagea sur le bas-côté dans un grand bruit de gravier. Je coupai le contact et retirai les clés. La voiture eut un hoquet et s’arrêta brutalement. Mon front cogna contre le rétroviseur.

— Dehors, dis-je en déverrouillant les portières.

— Quoi ? Ici ?

Francis était un garçon de la ville. Il devait croire que j’allais le laisser rentrer à pied. L’idée était tentante, mais je ne pouvais pas courir le risque que quelqu’un le ramasse, ou qu’il trouve un téléphone public. Il sortit avec une rapidité surprenante. Je compris pourquoi quand il se mit à se gratter.

J’ouvris le coffre, et le visage étroit de Francis devint livide.

— Pas question, dit-il, ses bras maigres dressés devant lui. Je n’irai pas là-dedans.

J’attendais, tâtant la nouvelle bosse sur mon front.

— Colle-toi dans ce coffre, ou je vais t’apprendre à épeler

« vison » et me faire une paire de cache-oreilles avec ta peau.

Je laissai ça pénétrer, me demandant s’il allait essayer de s’enfuir. Je l’espérais presque. Ça serait rigolo de le plaquer une nouvelle fois, la dernière remontait presque à deux jours. De toute façon, il finirait dans le coffre.

— Allez, cours, dit Jenks en décrivant des cercles au-dessus de sa tête, la fiole à la main. Allez, ose, sac à merde.

Francis sembla se recroqueviller.

— Tu aimerais ça, hein, sale punaise ?

Il avait sur la bouche un sourire méprisant. Mais il se replia tant bien que mal dans le minuscule espace. Il ne se débattit même pas quand je liai ses poignets devant lui avec le ruban adhésif.

Nous savions tous les deux qu’avec assez de temps, il arriverait à s’en débarrasser. Mais son regard hautain baissa d’un cran quand je levai la main pour que Jenks s’y pose avec la fiole.

— Tu avais dit que tu ne le ferais pas, hoqueta-t-il. Que cela me transformerait en vison !

— Eh bien, j’ai menti deux fois.

Il me lança un regard meurtrier.

— Je m’en souviendrai. (Ses mâchoires serrées lui donnaient un air encore plus ridicule que ses chaussures bateau et son pantalon à pattes d’éléphant.) Je vais m’occuper de toi personnellement.

— J’y compte bien. (Je lui souris et versai le contenu de la fiole sur son crâne.) « Doux sommeil » pour toi !

Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais ses traits se détendirent dès que le liquide odorant le toucha. Fascinée, je le regardai s’endormir dans ce parfum de laurier et de lilas. Puis, satisfaite, je claquai l’abattant du coffre. Ça, c’était réglé.

Je me glissai maladroitement au volant et ajustai le siège et les rétroviseurs. Je ne m’étais jamais servie d’une boîte manuelle, mais si Francis en était capable, moi aussi.

— Passe la première, dit Jenks en s’asseyant sur le rétro et en mimant ce que je devais faire. Puis donne des gaz, plus que tu ne penses nécessaire, tout en laissant remonter la pédale de l’embrayage.

Je remis le levier au point mort et démarrai le moteur.

— Alors ? lança Jenks, perché sur le miroir. Ça vient... ?

Je tirai sur le levier, appuyai sur l’accélérateur et lâchai l’embrayage. La voiture fit un bond en arrière et percuta un arbre.

Prise de panique, je retirai mes pieds des pédales et le moteur cala. Je fixai Jenks avec un air de reproche quand il se mit à rire.

— C’était la marche arrière, sorcière, lança-t-il en s’enfuyant par la fenêtre.

Dans le rétroviseur, je le vis voler jusqu’à l’arrière pour juger des dégâts.

— C’est comment ? demandai-je quand il revint.

— Ça ira... (Je me sentis soulagée.) Donne-lui quelques mois et on ne verra même plus où ça a cogné. Bon, pour la voiture, elle est cassée, t’as eu le clignotant.

— Oh, dis-je en réalisant qu’il avait d’abord parlé de l’arbre.

Mes nerfs étaient à vif quand je poussai le levier en avant, vérifiai sa position, et remis le contact.

Je respirai un grand coup et nous reprîmes la route avec un bond brutal.