Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 21 · — Allez, Morgan, bouge, souffla Jonathan.
Le bâton me piqua, me faisant presque rouler.
L’effort que je dus faire pour ne pas réagir me fit trembler.
— Je sais que tu es furieuse, dit-il, changeant de côté pour m’enfoncer le bout de bois dans le flanc.
Le sol de ma cage était couvert de crayons, tous à moitié rongés. Jonathan m’avait tourmentée toute la matinée. Après avoir passé plusieurs heures à cracher et à essayer de l’attraper, j’avais réalisé que non seulement ma fureur m’épuisait, mais qu’en plus elle excitait ce monstre sadique. L’ignorer n’était pas aussi satisfaisant que lui arracher les crayons et les casser en deux d’un coup de dents, mais j’espérais qu’il finirait par se fatiguer et s’en irait.
Trent était parti depuis une trentaine de minutes pour son déjeuner ou sa sieste. Le bâtiment était calme, tout le monde se relâchant quand Trent quittait l’étage. Mais Jonathan ne faisait pas mine de s’en aller. Il s’était contenté de rester et de me harceler entre deux bouchées de pâtes. Me placer au centre de la cage n’avait rien apporté. Il avait simplement pris un bâton plus long. Ma cabane était démolie depuis longtemps.
— Foutue sorcière. Tu vas bouger !
Jonathan changea sa prise sur le bâton pour me taper sur la tête. Un coup, deux coups, trois coups, juste entre les oreilles. Mes moustaches frémirent. Je pouvais sentir mon pouls battre plus fort, et la tension pour ne pas réagir commençait à me faire mal à la tête.
À la cinquième cape je craquai, me redressant et cassant le bâton en deux d’un coup de dents rageur.
— Tu es mort ! couinai-je, me jetant contre le grillage. Tu m’entends ? Quand je sors de là, tu es mort !
Il se redressa et se passa une main dans les cheveux.
— Je savais que j’arriverais à te faire bouger.
— Essaie quand je serai sortie, murmurai-je, tremblante de rage.
Le bruit de talons hauts dans le couloir s’amplifia, et je me tapis, soulagée. Je reconnaissais le rythme. Apparemment, Jonathan aussi. Il recula d’un pas. Sara Jane entra dans le bureau sans avoir frappé, contrairement à son habitude.
— Oh, s’exclama-t-elle doucement.
Sa main remonta jusqu’au col du nouveau tailleur de travail quelle s’était acheté la veille. Trent payait ses employés d’avance.
— Jon, je suis désolée, je croyais qu’il n’y avait plus personne.
(Il y eut un silence gêné.) Je voulais donner à Ange les restes de mon déjeuner avant de sortir faire mes courses.
Jonathan la toisa de toute sa hauteur.
— Je le ferai pour vous.
Oh, s’il vous plaît, non, pensai-je. Il les plongerait sans doute d’abord dans de l’encre, s’il me les donnait. Les restes des déjeuners de Sara Jane étaient la seule nourriture que j’acceptais, et je mourais à moitié de faim.
— Merci, mais je vais m’en occuper, dit-elle – et je m’assis sur mon derrière, rassurée. Si vous voulez y aller, je fermerai à clé le bureau de M. Kalamack.
C’est ça, tire-toi. Mon pouls battit plus vite. Vire, que je puisse essayer de faire comprendre à Sara Jane que je suis une personne. J’avais essayé tout au long de la journée. Mais la seule fois où je l’avais fait alors que Trent regardait, Jonathan avait « accidentellement » cogné ma cage si fort qu’elle en était tombée.
— J’attends M. Kalamack, dit Jonathan. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je les lui donne ?
Une expression satisfaite apparut sur son visage habituellement neutre quand il passa derrière le bureau de Trent pour faire semblant d’y mettre de l’ordre. Mon espoir de le voir partir disparut. Il se méfiait.
Sara Jane s’accroupit pour amener ses yeux au niveau des miens. Je me dis qu’ils devaient être bleus, mais je n’en étais pas sûre.
— Non. Cela ne sera pas long. M. Kalamack travaillera-t-il pendant l’heure du déjeuner ? demanda-t-elle.
— Non. Il voulait seulement que je l’attende.
Je rampai vers le grillage en sentant l’odeur de carotte.
— Tiens, Ange. (La voix haut perchée de la petite femme était comme une caresse ; elle déplia une serviette en papier.) Que des carottes aujourd’hui. Ils n’avaient plus de céleri.
Méfiante, je jetai un coup d’œil vers Jonathan. Il vérifiait la pointe des crayons de Trent dans le pot à crayons de celui-ci. J’en profitai pour tendre une patte prudente vers la carotte. Un claquement brutal me fit bondir.
Un petit sourire fit remonter le coin des lèvres fines de Jonathan. Il avait lâché un classeur sur le bureau. Le regard que lui lança Sara Jane était assez courroucé pour faire cailler du lait.
— Arrêtez ça, dit-elle, indignée. Vous l’avez harcelée toute la matinée. (Les lèvres serrées, elle poussa les carottes au travers du grillage.) C’est pour toi, ma douce, flatta-t-elle. Prends tes carottes. Tu n’aimes pas tes croquettes ?
Elle laissa tomber les carottes et garda ses doigts passés dans le grillage. Je les reniflai, autorisant ses ongles ébréchés et usés par le travail à me gratter le dessus du crâne. J’avais confiance en Sara Jane, et, pourtant, je ne fais pas confiance facilement. Je crois que c’est parce que nous étions toutes les deux captives, et que nous le savions aussi toutes les deux. Qu’elle soit au courant des agissements de Trent avec les drogues bio était improbable, mais elle était trop intelligente pour ne pas se poser de questions sur la mort de la secrétaire précédente. Trent l’utiliserait comme il avait utilisé Yolin Bates, et la laisserait morte dans une allée.
Ma poitrine se serra comme si j’allais pleurer. Une légère odeur de séquoia flottait autour d’elle, presque dissimulée par son parfum. Misérable, je tirai les carottes vers le centre de la cage et les attaquai aussi vite que possible. Elles sentaient le vinaigre, et je m’interrogeai sur le choix d’assaisonnement de Sara Jane. Elle ne m’en avait donné que trois. J’aurais pu en manger le double.
— Je croyais que vous autres, fermiers, détestiez les tueurs de poulets, dit Jonathan.
Il me surveillait pour déceler toute attitude qui n’aurait pas été celle d’un vison. Les joues de Sara Jane se colorèrent et elle se releva vivement. Avant qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, elle tendit une main hésitante et s’appuya sur ma cage pour ne pas tomber.
— Oh, dit-elle, ses yeux se perdant au loin. Je me suis levée trop vite.
— Ça va ? demanda-t-il, mais le ton plat de sa voix montrait qu’il s’en fichait.
Elle mit une main sur ses yeux.
— Oui, oui, pas de problème.
J’arrêtai de mâchonner en entendant des pas légers dans le couloir, et Trent entra. Il avait enlevé son veston, et seuls ses habits le faisaient ressembler à un des patrons du Top 20 de
Fortune plutôt qu’à un chef maître nageur.
— Sara Jane, n’êtes-vous pas en pause déjeuner ? demanda-t-il aimablement.
— J’allais partir, monsieur Kalamack.
Ses yeux soucieux allèrent de Jonathan à moi avant qu’elle prenne la porte. Ses talons claquèrent à peine dans le couloir, puis s’évanouirent. Je me sentis soulagée. Avec Trent dans la pièce, Jonathan me laisserait probablement tranquille et je pourrais manger.
L’homme guindé se cala soigneusement sur l’une des chaises devant le bureau de Trent.
— Combien de temps ? demanda-t-il en posant une cheville sur un genou et en me jetant un coup d’œil.
— Ça dépend.
Trent donnait à ses poissons des miettes tirées d’un sachet de nourriture déshydratée par surgélation. Le poisson chirurgien vint percer la surface, produisant de petits clapotis.
— Le produit doit être fort, dit Jonathan. Je ne pensais pas qu’elle serait affectée.
J’arrêtai de mâcher. Elle ? Sara Jane ?
— C’était envisageable. Mais elle va se remettre. (Trent se retourna, ses traits plissés par la réflexion.) À l’avenir, je devrais peut-être me montrer plus directif avec elle. Toute l’information qu’elle nous a amenée sur l’industrie de la betterave sucrière pointait vers une opération financière hasardeuse.
Jonathan s’éclaircit la gorge, voulant insinuer qu’il l’avait dit.
Trent referma le sachet et le rangea dans le placard, sous l’aquarium. Il passa derrière son bureau mais resta debout, la tête penchée, à feuilleter des papiers.
— Pourquoi pas un sort, Sa’han ? (Jonathan déplia ses longues jambes et se leva, tapotant les plis de son pantalon de costume.) J’imagine que ce serait plus sûr.
— Ensorceler un animal pour la compétition est contre les règles.
Il inscrivit une note dans son agenda.
Un sourire sec traversa le visage de Jonathan.
— Mais les drogues ne posent pas de problème ? Cette logique est perverse.
Ma mastication ralentit. Ils parlaient de moi. Le goût amer de vinaigre était plus fort sur la dernière carotte. Et ma langue commençait à picoter. Lâchant la carotte, je bougeai mes gencives, elles étaient insensibles. Enfer. On était vendredi.
— Espèce de salaud ! hurlai-je, jetant la carotte vers Trent, mais elle ne fit que rebondir sur le grillage. Vous m’avez droguée.
Vous avez drogué Sara Jane pour m’avoir !
Furieuse, je me jetai contre la porte, glissant ma patte au travers du grillage, essayant d’atteindre le loquet. Je sentais la nausée et des vertiges m’envahir.
Les deux hommes s’approchèrent pour m’examiner.
L’expression de pouvoir sur le visage de Trent me fit frissonner.
Terrifiée, je courus sur la rampe pour accéder à l’étage, puis redescendis aussi vite. La lumière me faisait mal aux yeux. Je vacillai, perdis l’équilibre. Il m’avait droguée !
Une pensée soudaine se fraya un chemin à coups de griffes au milieu de mon affolement. La porte allait s’ouvrir. Ce serait peut-
être ma seule chance. Je me figeai au milieu de la cage, haletante.
Lentement, je tombai sur le côté. S’il vous plaît, pensai-je avec désespoir. S’il vous plaît, ouvrez cette porte avant que je perde vraiment connaissance. Ma poitrine se soulevait et mon cœur battait follement. Je ne pouvais dire si cela venait de mes efforts ou de la drogue.
Les deux hommes étaient silencieux. Jonathan me poussa avec un crayon. Je permis juste un tremblement à ma jambe, comme si j’avais été incapable de la bouger.
— Je pense qu’elle est KO, dit-il, sa voix trahissant son excitation.
— Laisse un peu de temps au produit.
La lumière m’éblouit quand Trent se déplaça, et je serrai les paupières.
Heureusement, Jonathan était impatient.
— Je vais prendre la caisse de voyage.
Le grillage trembla quand Jonathan défit le loquet, et mon cœur sembla exploser quand ses longs doigts se refermèrent sur mon corps. Je me débattis, mes dents s’enfoncèrent dans son pouce.
— Espèce de petite chienne ! jura Jonathan, retirant sa main de la cage et me tirant avec lui.
Je relâchai ma prise, heurtai le sol assez fort pour m’ébranler.
Même pas mal. Tout mon corps était engourdi. Je bondis vers la porte, m’étalant quand mes pattes refusèrent de me porter.
— Jon ! s’exclama Trent. Ferme la porte !
Le sol vibra, rapidement suivi par le claquement de la porte.
J’hésitai, incapable de réfléchir. Je devais courir. Mais où était cette foutue porte ?
L’ombre de Jonathan s’approcha. Je découvris les dents, et il hésita, arrêté par mes minuscules incisives. Il portait sur lui l’odeur acide de la peur. Cette brute était effrayée. Lançant sa main en avant, il m’attrapa par la peau du cou. Je me contorsionnai et enfonçai mes dents dans le gras de son pouce.
Il grogna de douleur et me lâcha. Je tombai par terre.
— Sale sorcière ! cria-t-il.
Je restai sur place, vacillante, incapable de courir. Le sang de Jonathan était pâteux sur ma langue, il sentait la cannelle et le vin.
— Tu me touches encore et je t’arrache tout le pouce, dis-je en haletant.
Jonathan recula, effrayé. C’est Trent qui me ramassa. Hébétée par la drogue, je ne pus rien faire. Ses doigts étaient agréablement frais quand il me fit un berceau de ses mains. Il me déposa doucement dans la caisse de voyage et en ferma le loquet. Son clic sonore secoua la caisse.
Ma bouche était cotonneuse et mon estomac se révoltait. La caisse fut soulevée et décrivit un arc régulier, jusqu’à son atterrissage sur le bureau.
— Nous avons encore quelques minutes avant de devoir partir.
Le temps de voir si Sara Jane n’aurait pas une crème antibiotique dans son bureau pour ces morsures.
La voix mélodieuse de Trent se fit aussi confuse que mes pensées. L’obscurité devint insurmontable, et je perdis connaissance, me maudissant pour ma stupidité.