Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 10 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 10 · Dans le bus, la jolie femme assise…

Dans le bus, la jolie femme assise en face de moi se leva pour descendre. Elle s’immobilisa, trop proche pour que je sois à l’aise, et je levai la tête du livre d’Ivy.

— Tableau 6.1, dit-elle en croisant mon regard. C’est tout ce que vous avez besoin de connaître.

Ses yeux se fermèrent et elle frissonna comme sous l’emprise du plaisir.

Embarrassée, je me reportai à la fin.

— Non d’un chien, soufflai-je.

Il s’agissait d’un tableau d’accessoires et de leurs conseils d’utilisation. Mes joues virèrent au rouge. Je n’étais pas prude, mais il y avait là-dedans... et avec un vampire ? Passe encore avec un sorcier. S’il était beau à en tomber raide. Sans le sang. Peut-

être.

Je sursautai quand elle s’accroupit à côté de moi dans l’allée.

Se penchant vraiment trop près, elle laissa tomber une carte professionnelle noire entre les pages du livre.

— Si vous avez besoin d’une assistante, murmura-t-elle en souriant avec une complicité que j’eus du mal à comprendre. Les novices sont comme des étoiles filantes, elles en tirent le meilleur.

Je ne vois pas d’obstacle à jouer les seconds violons pour votre première nuit. Et je pourrais vous aider... après. Quelquefois, ils oublient.

Un éclair de peur traversa ses yeux, fugace mais bien réel. La bouche béante, je ne trouvai rien à répondre. Elle se releva, s’éloigna et descendit du bus.

Jenks voleta devant moi, et je fermai le livre avec un bruit sec.

Il se posa sur ma boucle d’oreille.

— Rach’. Qu’est-ce que tu lis ? Tu as le nez fourré dedans depuis que nous sommes montés.

— Rien, répondis-je en sentant mon pouls battre la chamade.

Cette femme. Elle était humaine, n’est-ce pas ?

— Celle qui t’a parlé ? Ouais. Mais à l’odeur, c’est une groupie de vamp. Pourquoi ?

— Comme ça.

J’enfonçai le livre au fond de mon sac. Je ne le lirais plus en public. Heureusement, nous descendions à l’arrêt suivant. Sans prêter attention aux questions ininterrompues de Jenks, je m’engageai sur la plazza des restaurants du centre commercial.

Mon long manteau battant mes chevilles, je plongeai dans la cohue de la nocturne du dimanche. Dans les toilettes, j’invoquai mon déguisement de vieille dame, espérant tromper tous ceux qui auraient pu me reconnaître. Cependant, je jugeai prudent de me perdre quelques instants dans la foule avant de prendre la direction du SO : tuer un peu de temps, rassembler mon courage, me procurer une casquette pour remplacer celle d’Ivy perdu le jour même, acheter du savon parfumé pour couvrir ce qui pouvait rester de son odeur sur moi.

Je passai devant un marchand d’amulettes sans ma seconde d’hésitation nostalgique habituelle. Je pouvais faire tout ce dont j’avais envie, et, si on me cherchait, ce serait d’abord là. Mais personne ne songerait à me chercher dans un magasin de chaussures, pensai-je en ralentissant devant une vitrine. Les rideaux de cuir et la lumière tamisée clamaient plus fort que son nom qu’il s’agissait d’une boutique pour vamps.

Et puis quoi ? Je vis avec une vamp. Le vendeur ne pouvait pas être pire qu’Ivy. J’avais assez de jugeote pour faire un achat sans y laisser de sang. Alors, malgré les imprécations de Jenks, j’entrai. Mes pensées firent le va-et-vient entre le tableau 6.1 et le superbe vendeur qui écarta ses collègues après m’avoir regardée à travers ses lunettes cerclées de bois. Son badge portait le nom de

« Valentin », et je dégustai son attention à la petite cuiller tandis qu’il m’aidait à choisir une bonne paire de bottes, s’extasiant sur mes bas de soie et caressant mes pieds de ses longs doigts froids.

Jenks m’attendait dans le hall, perché sur un pot de fleurs, boudeur.

Dieu me vienne en aide, mais Vaientin était mignon. Ça devait être dans l’offre d’emploi pour vamps, comme de porter du noir et savoir flirter sans déclencher aucune de mes alarmes. Ça ne faisait pas de mal de regarder, n’est-ce pas ? Je pouvais regarder et ne pas adhérer au club, d’accord ?

Mais, en sortant avec mes nouvelles bottes trop chères aux pieds, je m’interrogeai sur ma curiosité soudaine. Ivy avait reconnu que c’étaient les odeurs qui la guidaient. Peut-être émettaient-ils tous des phéromones pour endormir et attirer les victimes innocentes. Cela rendrait plus facile la séduction de leurs proies. Je m’étais sentie parfaitement en confiance avec Valentin, aussi détendue que si ç’avait été un vieil ami, le laissant prendre avec ses mains et ses paroles des libertés excitantes que je n’aurais habituellement pas tolérées. Rejetant cette idée dérangeante, je continuai mon shopping.

Je devais faire un arrêt à la Grosse Cerise, pour y acheter de la sauce à pizza. Les humains boycottaient toutes les boutiques qui vendaient des tomates – bien que l’Ange T4 soit depuis longtemps éteint –, alors les seuls endroits où vous pouviez en trouver étaient les magasins spécialisés. Et il importait peu que la moitié de la population refuse d’en franchir le seuil.

Mes nerfs me conduisirent droit à la boutique de bonbons.

Tout le monde sait que le chocolat calme les nerfs ; je crois qu’ils ont fait une étude sur le sujet. Et pendant cinq minutes sublimes, Jenks cessa de discourir pendant qu’il mangeait les caramels que je lui avais achetés.

S’arrêter chez Le Bain et le Corps était une obligation – je n’utiliserais plus le shampoing et le savon d’Ivy. Cela me conduisit à la parfumerie. Avec l’aide peu enthousiaste de Jenks, je choisis un nouveau parfum qui aiderait à cacher l’odeur rémanente d’Ivy.

Seule la lavande donnait un résultat. Jenks affirma que je puais comme une explosion chez un grossiste en fleurs. Je n’aimais pas spécialement non plus, mais si ça évitait de réveiller les instincts d’Ivy, j’irais jusqu’à le boire, où même à m’y baigner.

Deux heures avant le lever du soleil, j’arpentais de nouveau la rue, en route pour le sous-sol des archives. Mes nouvelles bottes étaient délicieusement silencieuses, j’avais l’impression de flotter au-dessus du trottoir. Valentin avait eu raison. Je tournai dans la rue déserte sans hésitation. Mon charme de vieille dame fonctionnait toujours – ce qui expliquait peut-être les regards étonnés que j’avais provoqués dans le magasin de cuirs et chaussures – mais si personne ne me voyait, c’était encore mieux.

Le SO choisissait ses immeubles avec soin. La plupart des bureaux dans cette rue respectaient les horaires humains et étaient fermés depuis vendredi soir. La circulation bourdonnait à deux rues de là, mais ici, tout était silencieux. Je jetai un coup d’œil derrière moi en m’enfonçant dans la ruelle qui séparait le bâtiment des archives et l’immeuble d’une société d’assurances.

Mon cœur battit plus vite quand je dépassai la sortie de secours où je m’étais presque fait avoir. Je n’avais pas du tout envie d’entrer par là.

— Jenks, tu vois une descente de gouttière ?

— Je vais regarder, dit-il en partant faire une petite reconnaissance.

Je le suivis plus lentement, me laissant guider par le faible battement sur du métal qui me parvenait à présent. Surfant sur la montée d’adrénaline, je me glissai entre une poubelle de la taille d’un camion et une palette de carton. Un sourire passa sur mes lèvres quand je vis Jenks assis sur une gouttière, et qui la faisait résonner avec ses talons.

— Merci, Jenks.

Je posai mon sac sur le ciment humide de rosée. Jenks vola jusqu’au couvercle d’un container à ordures.

— A ton service. (Subitement il se pinça le nez.) Pour l’amour de Clochette, tu sais ce qu’il y a là-dedans ?

Je lui jetai un coup d œil. Encouragé, il continua :

— Des lasagnes de trois jours, cinq sortes de pots de yaourt, du pop-corn cramé... (il hésita, les yeux fermés pour renifler) à la façon du Sud, un million d’emballages de bonbons, et visiblement, quelqu’un a un besoin non sanctifié de burritos Superchunk.

— Jenks, ferme-la.

Un chuintement discret de roues sur la chaussée me fit m’immobiliser. Même avec la meilleure vision nocturne, on aurait du mal à me repérer dans ce recoin. Ça sentait tellement mauvais dans cette ruelle que je n’avais aucune inquiétude au sujet des garous. Mais j’attendis malgré tout que le silence soit retombé pour chercher dans mon sac un sort de détection et une lancette.

La douleur de la piqûre me fit sursauter. Je pressai les trois gouttes requises sur l’amulette. Elles furent immédiatement absorbées par le bois, et le disque se mit à briller d’un vert à peine visible. Je laissai échapper une bouffée d’air. Je ne m’étais même pas aperçue que j’avais retenu ma respiration. Il n’y avait aucune créature douée d’intelligence dans un rayon de trente mètres, à part Jenks et moi – et j’avais des doutes sur Jenks. Nous étions suffisamment en sécurité pour que je me transforme en souris.

Je balançai le disque à côté de Jenks.

— Surveille ça et dis-moi quand ça passera au rouge.

— Pourquoi ?

— Fais-le et ne pose pas de questions, soufflai-je.

Je m’assis sur une pile de cartons et délaçai mes nouvelles bottes. Je retirai une chaussette, posant un pied nu sur le béton. Il était froid et humide de la pluie de la nuit, et un petit grognement de dégoût m’échappa. Après un coup d’œil rapide vers le bout de la ruelle, je cachai mes bottes derrière une poubelle de papier déchiqueté et y ajoutai mon manteau. Je m’accroupis dans le caniveau et sortis ma fiole de potion, me faisant l’impression d’être une toxico accro au Soufre. Y a plus qu’à, Rach’, pensai-je.

Je me souvins que je n’avais pas mis en place mon bol de dissolution.

J’avais confiance en Ivy pour savoir quoi faire si je me pointais en souris, mais je n’aurais pas fini d’en entendre parler. L’eau salée coula bruyamment dans le bol. La bouteille vide mise de côté, la capsule de la fiole finit dans la poubelle. Je grimaçai lorsqu’il fallut faire sortir trois nouvelles gouttes d’un doigt qui commençait à m’élancer. Mais tout sentiment de gêne s’effaça quand mon sang toucha le liquide et qu’une douce odeur de prairie s’éleva.

Mon estomac se serra quand je mélangeai le contenu de la fiole d’une série de pichenettes sur la paroi. Nerveuse, je m’essuyai le doigt sur mon jean et lançai un regard à Jenks. Fabriquer un sort était simple. Ce qui était difficile, c’est d’être sûr que vous l’aviez réussi. Quand on y regardait bien, tout ce qui séparait un sorcier d’un magicien, c’était le courage. Je suis une sorcière, me dis-je, mes pieds se glaçant. Je n’ai fait aucune erreur. Je vais me transformer en souris, et je me transformerai dans l’autre sens en me trempant dans l’eau salée.

— Promets-moi que tu ne le diras pas à Ivy si ça ne marche pas ? suppliai-je à l’adresse de Jenks.

Il sourit, enfonçant un peu plus sa casquette sur ses yeux avec un air innocent.

— Tu me donneras quoi ?

— Je ne répandrai pas de produit anti-fourmis sur ta souche.

Il soupira et chercha à m’encourager :

— Décide-toi. Je voudrais être rentré chez moi avant que le soleil se transforme en nova. Les pixies dorment la nuit, tu sais.

Je passai ma langue sur mes lèvres, trop angoissée pour trouver une repartie. Je ne m’étais jamais transformée. J’avais suivi les cours, mais les frais de scolarité ne couvraient pas le coût d’un sort de transformation de niveau professionnel. Et l’assurance étudiante ne permettait pas que nous essayions des potions de notre propre fabrication. L’assurance étudiante. Trop cool, hein ?

Mes doigts se serrèrent sur la fiole et mon pouls s’accéléra. Ça allait vraiment faire mal.

Je pris mon courage à deux mains, fermai les yeux et avalai le contenu cul sec, essayant de ne pas penser aux trois poils de souris. Beurk !

Mon estomac se convulsa et je me pliai en deux. Je suffoquai et perdis l’équilibre. Le ciment froid se précipita vers moi, et je mis une main en avant pour stopper ma chute. Elle était noire et pleine de poils. Ça marche ! J’étais à la fois contente et effrayée.

Ça ne faisait pas si mal.

C’est à ce moment-là qu’une douleur violente me parcourut la colonne vertébrale, comme une flamme bleue, du crâne au coccyx.

Je me mis à crier, et paniquai quand un piaillement guttural me déchira les oreilles. Une glace brûlante coula dans mes veines.

Je me tordais par terre ; la douleur était atroce et m’empêchait de respirer. La terreur m’envahit quand je tombai dans un trou noir. Aveugle, je tendis les bras, pour entendre un crissement terrifiant.

— Non ! hurlai-je.

La douleur devint plus intense, chassant toute pensée, m’engloutissant.