Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 12 · — Il me faut une voiture, murmurai-je…
— Il me faut une voiture, murmurai-je en dévalant les marches du bus.
Je sauvai mon manteau des portes qui se refermaient et retins ma respiration tandis que le moteur diesel reprenait à fond et que le bus s’éloignait.
— Et vite, ajoutai-je en resserrant ma prise sur mon sac.
Depuis des jours, je dormais mal. J’avais du sel séché sur tout le corps et ça me démangeait de partout. J’avais l’impression de ne pas pouvoir passer cinq minutes sans que quelque chose touche accidentellement les restes de la cloque sur ma nuque. À peine redescendu d’une overdose de sucre provoquée par l’abus de caramel, Jenks était grincheux. Bref, la compagnie n’était pas réjouissante.
Une fausse aurore avait éclairé le ciel à l’est, donnant au bleu léger une transparence superbe. Les oiseaux s’en donnaient à cœur joie, et les rues étaient calmes. Le fond de l’air frais me fît apprécier mon manteau. À vue de nez, le lever du soleil était pour dans une heure. En juin, 4 heures du matin est une heure en or, où tous les bons vampires sont bordés dans leur lit, et que les humains raisonnables n’ont pas encore pointé leur nez dehors pour trouver la première édition de leur quotidien.
— J’ai tellement envie d’être au lit.
— Bonsoir, Mademoiselle Morgan, dit une voix grave.
Je pivotai et me ramassai sur moi-même. De ma boucle d’oreille, Jenks émit un petit rire sarcastique.
— C’est juste le voisin, dit-il sèchement. Zut, Rach’. Tu pourrais me faire confiance.
Le cœur battant, je me redressai lentement, me sentant aussi vieille que le laissait supposer mon sort de dissimulation.
Pourquoi n’était-il pas dans son lit ?
— Plutôt bonjour, répondis-je en arrivant devant le portillon de Keasley.
Il était immobile dans sa chaise à bascule, le visage invisible dans l’ombre.
— Vous avez fait des courses ?
Son pied s’agita pour me signifier qu’il avait remarqué mes bottes neuves.
Fatiguée, je m’appuyai sur le haut de la clôture en grillage.
— Vous voulez un chocolat ? demandai-je et il me fit signe d’entrer.
Jenks vrombit d’inquiétude.
— La portée d’un pistolet à billes molles est plus grande que celle de mon odorat, Rach’.
— C’est un vieil homme seul, soufflai-je en soulevant le loquet.
Il veut un chocolat. Et puis, j’ai l’air d’une vieille mémé. Si quelqu’un regarde, il croira que je suis son amoureuse.
Je laissai retomber le loquet sans faire de bruit, et je crois bien avoir vu Keasley cacher un sourire derrière un bâillement.
Un soupir dramatique mais minuscule s’échappa de Jenks. Je posai mon sac sur le plancher du porche et m’assis sur la plus haute marche. Me tournant, je tirai un sac en papier de ma poche et le tendis à Keasley.
— Ah, dit-il en contemplant le logo avec son cavalier et son cheval. Il y a des choses qui valent de risquer votre vie.
Comme je l’avais prévu, il prit un chocolat noir. Un chien aboya au loin. Tout en mastiquant, il regarda derrière moi, le long de la rue silencieuse.
— Vous avez été au centre commercial ?
Je haussai les épaules.
— Entre autres.
— Rachel...
Les ailes de Jenks m’éventaient le cou.
— Jenks, arrête le ventilo.
Il m’irritait. Keasley se mit debout avec une lenteur douloureuse.
— Non, il a raison. Il se fait tard.
Entre les déclarations débiles de Keasley et l’instinct de Jenks, je commençai à m’inquiéter. Le chien aboya de nouveau et je me relevai d’un coup. Mes pensées revinrent à cette pile de balles devant ma porte. Déguisée ou non, j’aurais peut-être mieux fait de rentrer par le cimetière. Keasley avait gagné sa porte, toujours avec la même lenteur douloureuse.
— Faites attention où vous mettez les pieds, mademoiselle Morgan. Dès qu’ils auront compris que vous pouvez tromper leur surveillance, ils changeront de tactique.
Il ouvrit la porte et rentra. L’écran de moustiquaire se referma sans un bruit.
— Et merci pour le chocolat.
— De rien, soufflai-je en me détournant, sachant qu’il pouvait mentendre.
— Drôle de vieux bonhomme, dit Jenks en se balançant sur ma boucle d’oreille tandis que je traversais la rue.
Il y avait une moto garée devant l’église. La fausse aurore faisait briller ses chromes. Je me demandai si Ivy avait récupéré sa moto au garage.
— Elle me laissera peut-être l’utiliser ? me demandai-je à voix haute, appréciant son allure en passant.
Elle était noire et resplendissait, avec son filet d’or et son cuir soyeux. Une Night Wing. Superchouette. Je fis glisser ma main sur le siège, laissant une trace en enlevant la rosée.
— Rach’ ! hurla Jenks. À terre.
Je me laissai tomber. Il y eut un sifflement à l’endroit où je m’étais trouvée. Une poussée d’adrénaline fit battre mes tempes.
Je roulai sur moi-même, mettant la moto entre moi et la rue.
Je retins mon souffle. Rien ne bougeait parmi les arbustes et les buissons envahissants. Je tirai mon sac devant mon nez, mes mains fouillant l’intérieur.
— Reste planquée, siffla Jenks.
Sa voix était tendue et une lueur pourpre entourait ses ailes.
La piqûre de la lancette me fît bondir sur mes pieds. Mon charme d’endormissement fut invoqué en 4,5 secondes. Mon record à ce jour. Sauf que ça ne servirait pas à grand-chose si mon agresseur restait dans les buissons. Je pourrais peut-être le lancer sur lui. Si le SO continuait comme ça, il faudrait peut-être que j’investisse dans un pistolet à balles molles. J’étais plus du genre je-t’affronte-directement-et-je-t’en-colle-une. Se planquer dans des buissons faisait un peu poule mouillée, mais à Rome, fais comme...
J’attendis en tenant le charme par sa cordelette pour qu’il n’agisse pas sur moi.
— Tu peux le ranger, dit Jenks, se détendant lorsqu’une horde volante d’enfants pixies nous entoura.
Ils tournoyèrent au-dessus de nous, parlant si vite et si haut que je ne pus suivre.
— Ils sont partis, traduisit Jenks. Désolé pour ça. Je savais qu’ils étaient dans le coin, mais...
— Tu savais qu’ils étaient là ? m’exclamai-je, mon cou m’élançant quand je levai la tête pour le suivre.
Un chien aboya et je baissai la voix.
— Et qu’est-ce que tu foutais ?
Il sourit.
— II fallait que je les débusque.
Irritée, je me redressai.
— Super. Merci. La prochaine fois, préviens-moi que je sers d’appât.
Je secouai mon manteau, grimaçant quand je m’aperçus que j’avais écrasé les chocolats.
— Voyons, Rach’. (Il était mielleux, voletant près de mon oreille.) Si je te l’avais dit, tes réactions n’auraient pas été naturelles, et les fées auraient attendu que je regarde ailleurs.
Je sentis mon visage devenir flasque.
— Des fées ?
J’étais glacée. Denon devait vraiment avoir pété un câble. Elles étaient supe-e-e-r chères. Quoiqu’elles lui aient peut-être fait une remise à cause du coup de la grenouille.
— Elles sont parties, continua Jenks. Mais, à ta place, je ne resterais pas trop longtemps dehors. D’après la rumeur, les garous voudraient faire un autre essai. (Il enleva son bandana rouge et le tendit à son fils.) Jax, toi et tes sœurs pouvez garder leur catapulte.
— Merci, papa !
Le pixie s’éleva de cinquante centimètres sous le coup de l’excitation. Il enroula le foulard autour de sa taille. Lui et six autres quittèrent le groupe et foncèrent de l’autre côté de la rue.
— Faites attention, leur cria Jenks. Elle pourrait être piégée.
Des fées, me répétai-je en me tordant les mains et en regardant la rue déserte. Merde.
Le reste des enfants de Jenks tournait autour de lui, ils parlaient tous en même temps et essayaient de l’entraîner vers l’arrière de la maison.
— Ivy est avec quelqu’un, dit Jenks en se laissant conduire.
Mais d’après eux, il est OK. Ça te dérange si je vais me coucher ?
— Vas-y. Et... euh... merci.
Je regardai de nouveau la moto. Finalement, ce n’était pas celle d’Ivy.
Ils s’envolèrent comme un nuage de lucioles. Jax et ses sœurs les suivirent de près, portant une catapulte aussi petite qu’eux.
Avec un bruissement d’ailes et beaucoup de cris, ils disparurent derrière l’église, laissant retomber un silence tendu dans la rue déserte.
Je fis demi-tour et montai les marches en traînant les pieds.
Jetant un dernier coup d’œil de l’autre côté de la rue, je vis un rideau retomber devant la seule fenêtre éclairée. Le spectacle est terminé. Va dormir, Keasley, pensai-je en poussant la lourde porte et en me glissant à l’intérieur. Je fis glisser la barre de sécurité bien graissée. Je m’en sentis rassurée, tout en sachant que la plupart des assassins du SO n’utiliseraient pas une porte. Des fées ? Denon doit vraiment, vraiment être hors de lui.
Respirant péniblement, je m’appuyai contre le bois épais, tournant le dos au soleil levant. Tout ce que je voulais, c’était prendre une douche et aller me coucher. Quand je traversai en me traînant la nef déserte, le son du soft jazz et la voix d’Ivy qui s’élevait sous le coup de la colère me parvinrent du salon.
— Bon Dieu, Kist, entendis-je en entrant dans la cuisine obscure. Si tu ne sors pas tes fesses de ce fauteuil tout de suite, je vais te les botter si fort que tu vas te retrouver à mi-chemin du soleil.
— Détends-toi, Tamwood. Je ne vais rien faire du tout.
C’était une nouvelle voix. Masculine. Profonde, mais un brin geignarde. Comme si son possesseur avait eu l’habitude que rien ne lui résiste. Je m’arrêtai pour poser mes amulettes usagées dans le pot d’eau salée à côté du frigo. Elles pouvaient encore servir, mais je préférais ne pas laisser traîner n’importe où des amulettes encore chargées.
La musique s’arrêta avec une soudaineté dérangeante.
— Dehors, dit doucement Ivy. Tout de suite.
— Ivy ?
J’avais appelé assez fort. La curiosité me dévorait. Jenks avait dit que le visiteur était nickel. Abandonnant mon sac sur le comptoir de la cuisine, je pris la direction du salon. Mon épuisement se teintait à présent d’un soupçon de colère. Nous n’en avions jamais parlé, mais je supposais que jusqu’à ce que la prime ne soit plus sur ma tête, nous étions censées garder profil bas.
— Oooh, se moqua Kist l’invisible. Elle est de retour.
— Tiens-toi correctement, le menaça Ivy tandis que j’entrais dans la pièce. Ou j’aurai ta peau.
— C’est une promesse ?
Je fis trois pas dans le salon, et m’immobilisai brutalement.
Ma colère disparut, emportée par un maelström d’instinct primaire. Un vamp vêtu de cuir était vautré dans le fauteuil d’Ivy, aussi à l’aise que s’il avait été chez lui. Ses bottes immaculées étaient posées sur la table basse, et Ivy les repoussa d’un air dégoûté. Elle se déplaçait plus vite que je ne l’avais jamais vue faire. Arrivée à deux pas de lui, elle s’arrêta et se mit à fumer par les oreilles, une hanche en avant et les bras croisés agressivement.
Le tic-tac de l’horloge de la cheminée envahit la pièce.
Kist ne pouvait pas être un vamp mort – il était sur un sol sanctifié et le soleil était presque levé – mais que le grand ratafia consume ma petite culotte s’il en était loin. Ses pieds reprirent contact avec le sol avec une lenteur exagérée. Le regard indolent qu’il me décocha s’enfonça jusqu’au fond de mon être, s’entortillant autour de moi comme une couverture humide et me serrant le ventre. Et, bon sang, il était beau. Dangereusement beau. Mes pensées firent un saut jusqu’au tableau 6.1 et je déglutis.
Il avait un chaume léger sur les joues qui lui donnait une apparence sauvage. Se redressant, il rejeta ses cheveux blonds de devant ses yeux dans un mouvement d’une grâce étudiée. Il avait dû lui falloir des années pour le perfectionner. Son blouson de cuir était ouvert pour exposer une chemise de coton noire qui moulait un torse délicieusement musclé. Deux boucles d’oreille jumelles en forme de tête de clou décoraient l’une de ses oreilles. L’autre ne portait qu’un simple anneau et une vieille cicatrice. Sinon, il n’avait pas d’autre cicatrice visible. Je me demandai si je pourrais les détecter en passant mes doigts dans son cou.
Mon cœur battait la chamade, et je baissai les yeux, me promettant de ne pas les relever. Ivy ne me faisait pas aussi peur.
Il se déplaçait avec une sorte d’instinct sauvage, guidé seulement par son bon plaisir.
— Waouh, dit Kist en se propulsant hors du fauteuil. Mais elle est mignonne. Tu aurais dû me dire qu’elle était aussi chou. (Il prit une profonde inspiration, l’air de humer la nuit.) Et elle respire ton odeur par tous les pores, ma douce Ivy. (Sa voix baissa d’un ton.) Est-ce que ce n’est pas gentil, tout ça ?
Froid. Je m’agrippai au col de mon manteau pour le tenir fermé et reculai jusqu’à ce que je sois sur le seuil.
— Rachel, dit sèchement Ivy. Je te présente Kisten. Il partait.
N’est-ce pas, Kist ?
Ce n’était pas une question, et ma respiration eut un à-coup quand il bougea avec une grâce fluide et animale. Kist s’étira, les mains tendues vers le plafond. Son corps mince se déplaçait comme une corde tendue pour montrer toutes les courbes harmonieuses dessinées par ses muscles. Je ne pouvais détourner les yeux. Ses bras retombèrent et nos regards se croisèrent. Les siens étaient marron. Ses lèvres s’entrouvrirent dans un tendre sourire, comme s’il savait que j’étais en train de le regarder. Ses dents étaient aussi pointues que celles d’Ivy. Ce n’était pas une goule. C’était un vamp vivant. Je détournai les yeux, même si je savais que les vamps vivants ne peuvent ensorceler ceux qui se méfient.
— Tu as du goût pour les vamps, petite sorcière ? murmura-t-il.
Sa voix était comme l’air courant sur l’eau. Mes genoux se ramollirent au désir qu’il y insuffla.
— Vous ne pouvez pas me toucher.
Mais j’étais incapable de ne pas le regarder tandis qu’il essayait de m’ensorceler. Ma propre voix semblait venir de l’intérieur de ma tête.
— Et je n’ai rien signé.
— Non ? souffla-t-il.
Ses sourcils s’étaient soulevés, il avait toute confiance dans sa sensualité. Il se rapprocha. Ses pas ne faisaient aucun bruit. Le cœur battant, je fixai le sol. Mes mains agrippèrent le chambranle derrière moi. Il était plus fort que moi, et plus rapide. Mais un coup de genou dans les parties lui ferait autant d’effet qu’à un autre homme.
— Les tribunaux s’en moqueront, tu es déjà morte.
Sa voix n’était qu’un souffle. Il s’arrêta. Ses main se tendirent vers moi. Mes yeux s’élargirent, son odeur me balaya, un parfum de terre noire et moisie. Mon pouls s’affola et je fis un pas en avant. Sa main me caressa le menton. Tiède. Un choc me traversa, mes genoux me lâchèrent. Il me retint par un coude, me serrant contre sa poitrine. Une promesse inconnue faisait rugir mon sang.
Je me collai contre lui, attendant... Ses lèvres s’entrouvrirent. Des mots murmurés que je ne pouvais pas comprendre sortirent de sa bouche, beaux et sombres.
— Kist, hurla Ivy, nous faisant sursauter.
Un voile de colère recouvrit les yeux de Kist, puis disparut.
Ma volonté revint au galop, me bouscula douloureusement.
J’essayai de m’écarter, mais il me tenait. Je pouvais sentir du sang.
— Lâche-moi, mais lâche-moi !
Je me sentis paniquer quand il ne bougea pas.
Sa main retomba. Il se tourna vers Ivy, m’ignorant complètement. Je glissai contre le chambranle. Je tremblais mais j’étais incapable de m’en aller de mon propre chef avant qu’il soit parti.
Kist se tenait devant Ivy, calme et sûr de lui. Volontairement tout son opposé.
— Ivy, ma chérie, essaya-t-il. Pourquoi te tourmentes-tu ? Elle est couverte de ton odeur, mais son sang est encore intact.
Comment peux-tu résister ? Elle ne demande que ça. Elle n’est qu’une supplication. Elle fera des manières la première fois, elle va se débattre, hurler. Mais à la fin, elle te remerciera.
Il se fit timide, se mordilla doucement la lèvre. La traînée écarlate qui s’écoula fut nettoyée d’une langue savante, lente et provocante. Mon souffle résonnait dans mes oreilles, haché.
J’essayai de le retenir.
Ivy devint folle furieuse. Ses yeux se transformèrent en puits obscurs. La tension réussit à m’empêcher de respirer. Dehors, les grillons accélérèrent le rythme de leur chant. Avec une lenteur exagérée, Kist se pencha vers elle.
— Et si tu ne veux pas la briser toi-même (sa voix était basse d’anticipation), laisse-la-moi. Je te la rendrai ensuite. (Ses lèvres s’écartèrent sur des canines luisantes.) Parole de scout.
La respiration d’Ivy n’était plus qu’un halètement. La haine et la luxure se disputaient de façon irréelle sur son visage. Je pouvais voir son combat pour surmonter la faim qui la tenaillait, assister avec une fascination horrible à sa disparition jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la haine.
— Sors d’ici, cracha-t-elle, la voix rauque et tremblante.
Kist respira lentement. La tension le quitta avec l’air qu’il expirait doucement. Je découvris que je pouvais de nouveau respirer. Je pris quelques bouffées d’air rapides, heurtées, mes yeux allant de l’un à l’autre. C’était fini. Ivy avait gagné. J’étais...
sauve ?
Kist ajusta son blouson de cuir noir d’un geste dégagé.
— C’est stupide, Tamwood, tu gaspilles une belle tranche de ténèbres pour quelque chose qui n’existe pas.
D’un pas rapide et hautain, Ivy alla jusqu’à la porte de derrière. La sueur dégoulinait le long de mes reins quand l’air déplacé par son passage m’atteignit. L’air froid du matin se répandit dans la pièce, repoussant les ténèbres qui semblaient l’avoir envahie.
— Elle est à moi, dit Ivy comme si je n’avais pas été là. Elle est sous ma protection. Ce que je fais ou pas avec elle, c’est mon problème. Dis à Piscary que si je vois encore un seul de ses sbires près de mon église, je considérerai qu’il tente de s’approprier quelque chose qui m’appartient. Demande-lui s’il a envie d’une guerre avec moi, Kist. N’omets surtout pas de le lui demander.
Il passa entre Ivy et moi, hésita sur le seuil.
— Tu ne pourras pas lui cacher éternellement ta faim, dit-il –
et les lèvres d’Ivy se serrèrent. Une fois qu’elle la verra, elle se mettra à courir. Ce ne sera plus qu’une proie. (En une seconde il se détendit, un air de mauvais garçon adoucissant ses traits.) Reviens, cajola-t-il avec une innocence sensuelle. Il m’a chargé de te dire que tu pourrais avoir ton ancien appartement, au prix d’une seule petite concession. Ce n’est qu’une sorcière. Tu ne sais même pas si elle...
— Dehors, dit Ivy, le doigt tendu vers le matin.
Kist franchit le seuil.
— Une offre repoussée ne fait que des ennemis.
— Une offre qui n’en est pas une n’est que honte pour celui qui la fait.
Haussant les épaules, il tira une casquette de cuir de sa poche arrière et s’en coiffa. Il me jeta un coup d’œil, son regard soudain affamé.
— Adieu, mon amour, souffla-t-il.
Je frémis, comme s’il avait passé la main lentement sur ma joue.
J’étais incapable de dire si c’était de la répulsion ou du désir.
Et il ne fut plus là.
Ivy claqua la porte derrière lui. Se déplaçant toujours avec la même grâce étrange, elle traversa le salon et se laissa tomber dans son fauteuil. Son visage était assombri par la colère, et je la regardai fixement. Sainte mère de Dieu. Je vis avec un vampire.
Pratiquante ou non, elle était bien une vamp. Qu’avait dit Kist ?
Qu’Ivy perdait son temps ? Que je me mettrais à courir quand je verrais sa faim ? Que je lui appartenais ? Merde.
Me déplaçant lentement, je commençai à sortir de la pièce à reculons. Ivy leva les yeux et je m’immobilisai. La colère quitta son visage, remplacée par de l’inquiétude quand elle vit ma peur.
Lentement, je clignai des yeux. Ma gorge se serra et je lui tournai le dos, passant dans le couloir.
— Attends, Rachel, appela-t-elle, la voix caressante. Je suis désolée pour Kist. Je ne l’avais pas invité. Il s’est pointé comme ça.
Je m’enfonçai dans le couloir, tendue, prête à exploser si elle me touchait. Etait-ce pour cela qu’elle avait démissionné avec moi ? Elle ne pouvait me chasser légalement, mais, comme l’avait dit Kist, les tribunaux n’y feraient même pas attention.
— Rachel...
Elle était juste derrière moi et je pivotai. Mon estomac se contracta. Ivy fit trois pas en arrière. Ils furent si rapides qu’on aurait à peine pu dire si elle avait bougé. Ses mains étaient levées en un geste de supplique. Son front était plissé d’inquiétude. Mon pouls battait fort, me donnant mal à la tête.
— Qu’est-ce que tu veux ?
J’espérais à moitié qu’elle n’allait pas se mettre à mentir et me raconter que c’était un malentendu. De dehors nous parvint le vrombissement de la moto de Kist. Je la fixai tandis que le bruit du moteur disparaissait dans le lointain.
— Rien, dit-elle, ses yeux marron accrochés aux miens.
N’écoute pas Kist. Il te manipule. Il aime flirter avec ce qu’il ne peut pas avoir.
— Ça, j’ai compris ! (Je criais pour ne pas me mettre à trembler.) Je suis à toi. C’est ce que toi tu as dit. Que je suis à toi !
Je n’appartiens à personne, Ivy ! Alors tiens-toi à distance !
Ses lèvres s’écartèrent sous le coup de la surprise.
— Tu as entendu ça ?
— Bien sûr que je l’ai entendu ! (La colère prenait le pas sur ma peur, et je fis un pas en avant.) Qu’est-ce que tu es vraiment ?
(Je tendis le doigt en direction du salon en continuant à crier.) Un... un animal, comme ça ? C’est ça ? Tu me chasses, Ivy ? Tout ce qui compte, c’est te remplir la panse avec mon sang ? Il est meilleur quand tu l’obtiens par trahison ? C’est ça ?
— Non ! (Sa détresse était flagrante.) Rachel, je...
— Tu m’as menti ! vociférai-je. Il m’a ensorcelée. Tu m’avais dit qu’un vamp vivant ne pouvait pas le faire sauf si je le voulais.
Et, par l’enfer, je peux t’assurer que je ne le voulais pas !
Elle ne dit rien, sa haute silhouette encadrée dans l’entrée du couloir. Je pouvais entendre sa respiration et sentir l’odeur douce-amère de cendre mouillée et de séquoia. Nos parfums se mélangeaient dangereusement. Elle était tendue, son immobilité même résonnait en moi comme un choc. La bouche sèche, je reculai, réalisant soudain que j’étais en train d’engueuler un vampire. L’adrénaline s’évanouit. Je me sentis malade et glacée.
— Tu m’as menti.
Ma voix n’était plus qu’un murmure. Je battis en retraite dans la cuisine. Elle m’avait menti. Papa avait raison. Ne faire confiance à personne. Je prenais mes affaires et je me tirais.
Les pas d’Ivy résonnèrent derrière moi. Il était évident qu’elle prenait soin de frapper le sol suffisamment fort pour faire du bruit. J’étais trop en colère pour y faire attention.
J’ouvris un placard et décrochai une poignée de charmes d’une patère pour les mettre dans mon sac.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je m’en vais.
— Tu ne peux pas ! Tu as entendu Kist. Ils n’attendent que ça !
— Autant mourir en connaissant mes ennemis qu’en dormant innocemment à côté d’eux.
C’était la chose la plus stupide que j’aie jamais dite. Ça ne voulait rien dire.
Je m’immobilisai brutalement quand elle se glissa entre moi et le meuble, refermant le placard.
— Pousses-toi, menaçai-je, ma voix assourdie pour qu’elle ne l’entende pas trembler.
La consternation étrécissait ses yeux et plissait son front. Elle avait l’air complètement humaine, et cela me fit encore plus peur.
Juste au moment où je croyais la comprendre, elle faisait un truc inattendu.
Mes amulettes et mes lancettes étant hors de portée, j’étais impuissante. Elle pouvait me jeter de l’autre côté de la pièce, m’exploser la tête contre le fourneau. Elle pouvait me briser les jambes pour m’empêcher de partir. M’attacher à une chaise et me saigner. Mais elle se tenait devant moi, un air chagriné et frustré sur l’ovale parfait de son visage.
— Je peux t’expliquer, dit-elle d’une voix timide.
En croisant son regard, j’eus à combattre de nouveaux tremblements.
— Que veux-tu de moi ?
— Je ne t’ai pas menti, dit-elle sans répondre à ma question Kist est l’héritier désigné de Piscary. La plupart du temps, Kist n’est que Kist, mais Piscary peut...
Elle hésita, et je continuai à la fixer, tous les muscles de mon corps m’ordonnant de courir. Mais si je bougeais, elle bougerait aussi. Elle continua sur un ton monocorde :
— Piscary est plus ancien que la poussière. Il est assez puissant pour utiliser Kist et se rendre où il ne peut plus aller lui-même.
— C’est un serviteur, crachai-je. Un putain de laquais pour un vamp mort. Il lui fait ses courses, lui rapporte des humains pour son petit déjeuner.
Ivy cilla. Mais la tension la quittait et elle prit une pose plus détendue – mais toujours entre moi et mes charmes.
— Être choisi comme héritier par un vampire tel que Piscary est un très grand honneur. Ce n’est pas à sens unique. Grâce à ça, Kist a plus de pouvoir que n’importe quel autre vampire vivant.
C’est comme ça qu’il t’a ensorcelée. Mais, Rachel (elle s’empressa de terminer avant que je puisse l’interrompre), je ne l’aurais pas laissé faire.
Et je devrais t’en être reconnaissante ? Simplement parce que tu ne veux pas partager ? Mon pouls avait ralenti, et je m’effondrai sur une chaise. Mes genoux seraient bientôt incapables de me supporter. Je m’interrogeai sur la cause de ma faiblesse : la dépense d’adrénaline ou les phéromones calmantes qu’Ivy dispensait généreusement dans l’air ambiant ? Enfer et damnation ! J’étais plongée dedans jusqu’au cou. Surtout si Piscary était dans le coup.
On disait de Piscary qu’il était l’un des plus vieux vampires de Cincinnati. Il ne créait pas de problèmes et gardait ses quelques suivants en ligne. Il utilisait toutes les ressources du système, s’astreignant à toute la paperasserie, et veillant à ce que toutes les prises de ses gens soient légales. Il était beaucoup plus que le simple restaurateur qu’il prétendait être. Le SO avait une politique de « Ne demandez rien, ne dites rien » à propos du maître vampire. Il était l’une de ces personnes, déjà mentionnées, qui magouillaient dans les cercles invisibles du pouvoir à Cincinnati.
Aussi longtemps qu’il paierait ses impôts et sa licence de débitant de boissons, personne ne pourrait – ou ne voudrait – rien faire.
Mais lorsqu’un vampire semblait inoffensif, cela voulait simplement dire qu’il était plus futé que les autres.
Mes yeux revinrent à Ivy, debout, les bras serrés autour d’elle comme si elle était bouleversée. Mon Dieu. Qu’est-ce que je fous ici ?
— Piscary est quoi pour toi ? demandai-je, entendant ma voix trembler.
— Rien. (À mon reniflement sceptique, elle continua :) Vraiment, ce n’est qu’un ami de ma famille.
— Oncle Piscary, c’est ça ?
J’étais amère.
— En fait, c’est peut-être plus exact que tu le crois. C’est Piscary qui a initié la lignée de vamps vivants de ma mère au dix-septième siècle.
— Et il vous saigne lentement depuis.
J’étais de plus en plus amère.
— Non, tu ne comprends pas, dit-elle, comme blessée. Piscary ne m’a jamais touchée. Il est pour moi comme un second père.
— Peut-être qu’il laisse le sang vieillir dans la bouteille.
Elle se passa une main dans les cheveux, un signe inhabituel d’inquiétude.
— Ce n’est pas du tout ça. Vraiment.
— Super.
Je m’affalai pour poser les coudes sur la table. À présent, il fallait que je me fasse du mouron à propos d’héritiers qui envahissaient mon église avec les pouvoirs d’un maître. Pourquoi ne me l’avait-elle pas dit plus tôt ? Il n’était pas question que je continue ce satané jeu si les règles changeaient tout le temps.
— Que veux-tu de moi ? demandai-je de nouveau, frémissant à l’idée qu’elle me réponde et que cela m’oblige à partir.
— Rien.
— Tu mens, dis-je.
Mais quand je relevai la tête, elle n’était plus là.
Ma respiration s’accéléra. Mon cœur se mit à battre plus vite.
Je me levai, les bras serrés autour de moi, et contemplai le comptoir déserté et les murs silencieux. Je détestais quand elle faisait ça. Sur le bord de la fenêtre, M. Poisson faisait des allers-retours incessants. Il n’aimait pas non plus.
Lentement et à regret, je remis mes sorts à leur place. Mes pensées tournoyaient. L’attaque des fées sur le perron. Les billes de gélatine des garous empilées devant la porte de derrière. Et par-dessus tout, les mots de Kist. Les vamps n’attendaient que le moment où je quitterais la protection d’Ivy. J’étais coincée. Et elle le savait.