Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 18 sur 32

Pages du PDF

Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 19 · — Donc, mademoiselle Sara Jane, les horaires…

— Donc, mademoiselle Sara Jane, les horaires décalés ne sont pas un problème pour vous ? — Non, monsieur. Cela ne me gêne pas de travailler jusqu’à 7 heures si j’ai l’après-midi pour faire mes courses ou autre chose.

— J’apprécie votre souplesse. Les après-midi sont pour la contemplation. Je suis plus productif le matin et en soirée. Je ne garde qu’une équipe réduite après 5 heures, et je trouve que le manque de distractions m’aide à me concentrer.

Le son de la voix de Trent dans son rôle de personnage public pénétra dans ma conscience, me réveillant d’un coup. J’ouvris les yeux, ne comprenant pas pourquoi tout n’était que blanc et gris éclatant. Et je me rappelai. J’étais un vison. Mais j’étais vivante.

Ou presque.

Les voix aiguë et profonde alternant, l’entretien entre Trent et Sara Jane se poursuivit tandis que je me mettais sur mes pattes, encore groggy. Je découvris que j’étais dans une cage. Une vague de nausée serra mon estomac. Je m’effondrai, luttant pour ne pas vomir.

— Je suis cuite, soufflai-je.

Trent me lançait des coups d’œil par-dessus le bord en fil métallique de ses lunettes, tout en parlant avec une jeune femme bien mise, avec un ensemble clair d’entretien d’embauche.

Ma tête me faisait mal. Si je n’avais pas de commotion, il s’en fallait de peu. Mon épaule droite, là où j’avais heurté le bureau, était douloureuse. Rien que le fait de respirer me faisait souffrir.

Je serrai ma patte contre moi et essayai de ne plus bouger. Fixant Trent, je tentai de comprendre ce qui s’était passé. Jenks n’était pas en vue . Je me souviens, pensai-je, soulagée. Il avait réussi à s’enfuir. Il devait être rentré retrouver Ivy. Même s’ils ne pouvaient pas grand-chose pour moi.

Il y avait une bouteille d’eau dans ma cage, un bol de croquettes, une cabane pour furet assez grande pour m’y rouler en boule, et une roue d’exercice. Comme si j’allais l’utiliser, pensai-je amèrement.

La cage était posée sur une table, dans le fond du bureau de Trent. À en croire le faux soleil derrière la fenêtre, on ne devait être que quelques heures après le lever du jour. Trop tôt à mon goût. Et même si ça me faisait mal au ventre, j’allais me glisser dans cette cabane et piquer un somme. Je me moquais de ce que Trent penserait.

Respirant un grand coup, je me levai.

— Ouch ! Ouch ! couinai-je en grimaçant.

— Oh, vous avez un furet apprivoisé, s’exclama doucement Sara Jane.

Je fermai les yeux, misérable. Je n’étais pas un furet apprivoisé. J’étais un vison apprivoisé. Regarde mieux, ma fille.

J’entendis Trent se lever de derrière son bureau, et je les sentis plus que je ne les vis s’approcher. Apparemment, l’entretien était terminé. C’était l’heure de reluquer le vison apprivoisé. Une ombre occulta la lumière, et j’ouvris les yeux. Ils se tenaient au-dessus de moi, me contemplant.

Sara Jane avait l’air très professionnel dans sa tenue chic d’entretien. Ses longs cheveux lui descendaient presque jusqu’aux coudes ; leur coupe était simple et stricte. Cette femme menue était mignonne comme une poupée, et je me dis que la plupart des gens ne devaient pas la prendre au sérieux avec son nez retroussé, sa voix haut perchée de petite fille et sa petite taille. Mais d’après le regard intelligent de ses yeux bien écartés, elle avait l’habitude de travailler dans un monde masculin et de faire exécuter ses ordres. Je supposai que si quelqu’un l’évaluait mal, elle n’était pas opposée à s’en servir à son propre avantage.

Son parfum était entêtant et j’éternuai, me tordant de douleur.

— Je vous présente... Ange, dit Trent. C’est une femelle vison.

Le sarcasme était subtil, mais clair à mes oreilles. Sa main gauche massait la droite. Elle était bandée. Et trois hourras pour le vison, pensai-je.

— Elle a l’air malade.

Les ongles soigneusement polis de Sara Jane étaient rongés presque jusqu’au sang, mais ses mains me parurent inhabituellement fortes, comme celles d’un travailleur agricole.

— Vous n’avez pas peur des rongeurs, Sara Jane ?

Elle se redressa, et je fermai les yeux quand la lumière m’atteignit de nouveau.

— Ils me répugnent, monsieur Kalamack. Je viens d’une ferme. On y tue à vue les animaux nuisibles. Mais je n’ai pas l’intention de perdre une place potentielle du fait d’un animal.

(Elle prit une inspiration profonde.) J’ai besoin de ce travail.

Toute ma famille s’est saignée pour me faire suivre des études, pour me sortir des champs. Il faut que je le leur rende. J’ai une sœur plus jeune. Elle est trop brillante pour passer sa vie à arracher des betteraves à sucre. Elle voudrait être sorcière, avoir son diplôme. Je ne pourrai pas l’aider si je n’ai pas une bonne place. S’il vous plaît, monsieur Kalamack, je sais que je n’ai pas l’expérience requise, mais je suis intelligente et je sais travailler dur.

Je levai une paupière. Le visage de Trent était concentré. Son teint et ses cheveux clairs tranchaient sur son complet sombre. Lui et Sara Jane formaient un joli couple, bien qu’elle soit un peu petite à côté de lui.

— Bien dit, Sara Jane, dit-il en souriant chaleureusement. Plus que tout, j’apprécie l’honnêteté chez mes employés. Quand pouvez-vous commencer ?

— Immédiatement, répondit-elle, la voix tremblante.

Je me sentis mal à l’aise. La pauvre fille.

— Merveilleux. (D’après sa voix, il était vraiment heureux.) Jon aura quelques papiers à vous faire signer. Il passera en revue avec vous vos responsabilités et vous servira de mentor durant la première semaine. Allez le voir quand vous aurez des questions. Il est avec moi depuis des années et il me connaît mieux que je me connais moi-même.

— Merci, monsieur Kalamack, dit-elle, ses épaules étroites bien droites sous l’excitation.

— Tout le plaisir est pour moi.

Trent la prit par le coude et l’entraîna vers la porte. Il l’a touchée, pensai-je. Pourquoi ne m’avait-il pas touchée ? Peur que je me rende compte de ce qu’il est, peut-être ?

— Avcz-vous trouvé un endroit où loger ? demandait-il.

N’hésitez pas à demander à Jon de vous parler des logements hors site que nous avons pour nos employés.

— Merci, monsieur Kalamack. Non, je n’ai pas encore d’appartement.

— Très bien. Prenez le temps nécessaire pour vous installer. Si vous le souhaitez, nous pourrons même nous débrouiller pour verser une partie de vos émoluments sur un fonds pour votre sœur, net d’impôts.

— Oh oui, s’il vous plaît.

Le soulagement s’entendait dans la voix de Sara Jane quand elle franchit la porte. Elle était pieds et poings liés. Trent était devenu son dieu, un prince venant la sauver, elle et sa famille. Il ne pourrait rien faire de mal.

Mon estomac se convulsa. La pièce était vide et je me traînai dans ma cabane. Je tournai une fois sur moi-même pour mettre ma queue en place et m’effondrai, le nez à l’extérieur. La porte du bureau de Trent se referma avec un clic discret et je sursautai, toutes mes douleurs revenant au galop.

— Bonjour, mademoiselle Morgan, dit Trent en passant près de ma cage.

Il s’assit à son bureau et commença à mettre de l’ordre dans les papiers qui l’encombraient.

— Je comptais vous garder ici seulement le temps de me faire une autre opinion à votre sujet. Mais je ne sais plus. Vous êtes un

si bon sujet pour lancer une conversation.

— Va te faire Tourner, dis-je en montrant les dents.

Mais le seul résultat fut une série de couinements et de piaillements.

— Vraiment. (Il s’enfonça dans son fauteuil et se mit à faire tourner un crayon.) Je ne sais pas pourquoi, mais je me dis que ce n’était pas flatteur.

Un coup à la porte me fit me renfoncer hors de vue. C’était Jonathan, et Trent revint aux affaires lorsqu’il entra.

— Oui, Jon, demanda-t-il, les yeux rivés sur son agenda.

— Sa’han. (Le type inhabituellement grand se tenait à distance respectueuse.) Mlle Sara Jane ?

— Elle a exactement les qualifications dont j’ai besoin.

Trent posa son crayon. S’appuyant contre le dossier du fauteuil, il enleva ses lunettes et mâchouilla distraitement le bout d’une branche jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que Jonathan le fixait avec une désapprobation muette et guindée. Trent jeta ses lunettes sur le bureau d’un air ennuyé.

— La sœur de Sara Jane veut quitter la ferme pour devenir sorcière. Nous nous devons d’aider l’excellence à triompher autant que nous le pouvons.

— Ah. (Les épaules étroites de Jonathan se détendirent.) Je vois.

— Autre chose, renseigne-toi sur le prix de la ferme familiale de Sara Jane. Je pourrais peut-être me lancer dans l’industrie sucrière. Voir comment ça marche, étudier le marché ? Garde les employés. Mets Hodgkin comme contremaître pendant six mois pour former l’encadrement actuel à ses méthodes. Et demande-lui de surveiller la sœur de Sara Jane. Si elle a un cerveau, qu’il la fasse passer à un poste où elle aura des responsabilités.

Je passai la tête par ma porte, inquiète. Jonathan me jeta un regard dégoûté le long de son nez étroit.

— De retour parmi nous, Morgan ? se moqua-t-il. Si cela avait dépendu de moi, je vous aurais fourrée dans le vide-ordures de la salle de repos des employés, et j’aurais mis en marche le broyeur.

— Connard, couinai-je en faisant une patte d’honneur pour être sûre qu’il comprenne.

Les quelques rides de Jonathan se creusèrent quand il se renfrogna. Il balança son long bras pour cogner le côté de la cage avec le dossier qu’il tenait à la main.

Sans plus faire attention à la douleur, je bondis, m’accrochant aux barreaux et montrant les dents.

Il recula, visiblement choqué. Puis, virant au rouge, il arma de nouveau son bras.

— Jon, dit Trent doucement. (Sa voix n’était guère plus qu’un murmure, mais Jonathan se figea.) Tu oublies ta place. Laisse Mlle Morgan tranquille. Si tu fais une erreur d’appréciation et qu’elle se défende, ce ne sera pas sa faute, mais la tienne. Tu as déjà fait ce genre d’erreur, de façon répétée.

En bouillonnant, je me laissai retomber sur le sol de la cage et grognai. J’ignorais que je pouvais grogner, mais c’était pas mal.

Lentement, le poing serré de Jonathan se détendit.

— C’est mon rôle de vous protéger.

Les sourcils de Trent se levèrent.

— Mlle Morgan n’est pas en position de nuire. Alors arrête.

Mes yeux allant de l’un à l’autre, je regardai l’homme plus âgé plier devant le reproche de Trent beaucoup plus facilement que je n’aurais pu l’imaginer. Il y avait une relation étrange entre eux.

Trent était visiblement le patron, mais je me souvins de la gêne qu’il avait manifestée devant la désapprobation de Jonathan lorsqu’il l’avait surpris à mordiller ses lunettes. Cela n’avait pas dû être le cas autrefois. Je me demandai si ce n’était pas Jonathan qui avait élevé Trent, même partiellement, quand sa mère, puis son père étaient morts.

— Acceptez mes excuses, Sa’han, dit Jonathan, allant même jusqu’à baisser la tête.

Trent ne dit rien et revint à ses papiers. Bien que manifestement congédié, Jonathan attendit jusqu’à ce que Trent relève la tête.

— Il y a autre chose ? demanda Trent.

— Votre rendez-vous de 8 h 30 est en avance. Dois-je accompagner M. Percy jusqu’ici ?

— Percy, couinai-je et Trent me jeta un coup d’œil. Pas Francis Percy ?

— Oui, fais donc, énonça Trent lentement.

Super, pensai-je tandis que Jonathan passait dans le couloir et refermait derrière lui. L’entretien déplacé de Francis. J’arpentai nerveusement le périmètre de ma cage. Mes muscles se dénouaient, bouger leur faisait douloureusement du bien. Je m’arrêtai, prenant conscience que les yeux de Trent me suivaient toujours. Sous son regard interrogateur, je m’enfonçai dans ma cabane, un peu honteuse. J’enroulai ma queue autour de moi et la posai sur mon museau pour le réchauffer. Trent me regardait toujours.

— Ne soyez pas fâchée contre Jon, dit-il doucement. Il prend son poste à cœur – ce qui est la moindre des choses. Si vous le poussez trop loin, il vous tuera. Espérons que vous n’aurez pas à apprendre la même leçon que lui.

Je retroussai une babine pour découvrir mes dents. Je n’aimais pas son discours de vieux sage.

Une voix plaintive attira notre attention vers le couloir. Francis. Je lui avais dit que je pouvais me transformer en vison.

S’il additionnait deux et deux, j’étais morte. Encore plus morte que maintenant. Je ne voulais pas qu’il me voie. Apparemment, Trent non plus.

— Mmmm, oui, dit-il en se levant en hâte pour déplacer un des pots de fleurs et cacher ma cage.

C’était une fleur de lune et je pouvais encore voir à travers ses larges feuilles tout en restant dissimulée. On frappa à la porte et Trent lança :

— Entrez.

— Mais non, était en train de dire Francis à Jonathan, celui-ci le poussant quasiment dans la pièce.

Derrière ma plante, je regardai Francis croiser les yeux de Trent et déglutir avec difficulté.

— Euh, bonjour, monsieur Kalamack, bégaya-t-il en s’immobilisant, mal à l’aise.

Il avait l’air encore plus négligé que d’habitude. Un de ses lacets dépassait de sous son pantalon, presque défait, et le chaume sur ses joues était passé de potentiellement attractif à répugnant.

Ses cheveux noirs étaient collés, et des rides de fatigue partaient des coins de ses yeux fuyants. Il était probable qu’il n’était pas encore allé se coucher, se présentant pour son entretien avec Trent à la convenance de celui-ci et pas du SO.

Trent ne dit rien. Il alla s’asseoir, s’installant derrière son bureau avec toute la tension relâchée d’un prédateur se postant à côté d’un point d’eau.

Francis jeta un œil vers Jonathan et ses épaules s’affaissèrent.

Il y eut un bruit de polyester froissé quand il remonta ses manches de veste, puis les redescendit. Repoussant ses cheveux de ses yeux, il se rapprocha d’une chaise et s’assit sur son bord. La tension était marquée sur son visage triangulaire. Elle augmenta quand Jonathan ferma la porte et vint se placer derrière lui, les bras croisés et les pieds largement écartés. Mon attention allait de l’un à l’autre. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

— Pourriez-vous m’expliquer ce qu’il s’est passé hier ?

demanda Trent avec une désinvolture onctueuse.

La confusion me fit cligner des yeux, jusqu’à ce que ma gueule se décroche lorsque je compris. Francis travaillait pour Trent ? Ça expliquerait sa promotion rapide, sans même parler de la façon dont un cuistot de fast-food comme lui avait pu obtenir le statut de sorcier. Un frisson me parcourut. Cette association ne pouvait pas avoir la bénédiction du SO. Le SO n’en savait rien. Francis était une taupe. Le petit malin était un cookie, une putain de taupe !

Je regardai Trent à travers les larges feuilles. Ses épaules remuèrent légèrement, comme en accord avec mes pensées. Mon envie de vomir ressurgit. Francis n’était pas assez bon pour quelque chose d’aussi puant. Il allait se faire tuer.

— Euh... je..., hoqueta Francis.

— Le responsable de la sécurité vous a trouvé ensorcelé dans votre propre coffre. (Trent parlait calmement, un infime soupçon de menace dans la voix.) Mlle Morgan et moi-même avons eu une conversation intéressante.

— Elle... Elle avait dit qu’elle me transformerait en animal, l’interrompit Francis.

Trent respira profondément.

— Pourquoi, dit-il avec une patience excédée, aurait-elle fait ça ?

— Elle ne m’aime pas.

Trent ne dit rien. Francis se tassa sur lui-même en comprenant le caractère infantile de ses paroles.

— Parlez-moi de Rachel Morgan.

— C’est un véritable furoncle dans le... sur les fesses, répondit Francis en jetant un regard nerveux à Jonathan.

Trent saisit un stylo et commença à le faire tourner entre ses doigts.

— Je suis au courant. Dites-moi autre chose.

— Que vous ne sachiez pas ? balbutia Francis. (Ses yeux cernés étaient hypnotisés par le mouvement du stylo.) Vous l’avez probablement à l’œil depuis plus longtemps que moi. Vous lui aviez accordé un prêt pour ses études ? (Il semblait presque jaloux.) Vous avez soufflé quelque chose à l’oreille du recruteur du SO ?

Je me raidis. Comment pouvait-il oser ? J’avais travaillé pour mes études. J’avais obtenu mon boulot par moi-même. Je regardai Trent, les haïssant tous. Je ne devais rien à personne.

— En aucun cas. (Trent reposa le stylo.) Mlle Morgan fut une surprise. Mais je lui ai offert un emploi.

Francis sembla se tasser encore plus. Sa bouche s’ouvrit, mais rien n’en sortit. Je pouvais sentir sa peur, acide et tranchante.

— Mais pas votre emploi. (Le dégoût de Trent était palpable.) Dites-moi de quoi elle a peur. Ce qui la rend furieuse. Ce qu’elle préfère le plus au monde.

Sous l’effet du soulagement, Francis recommença à respirer librement. Il se trémoussa, faillit croiser les jambes mais hésita au dernier moment, mal à l’aise.

— Je ne sais pas moi, le centre commercial ? J’essaie de l’éviter un max.

— Très bien, dit Trent de sa voix claire. Restons là-dessus un moment. Après avoir examiné vos activités de ces derniers jours, on pourrait s’interroger sur votre loyauté... monsieur Percy.

Francis croisa les bras. Il respira plus vite et se trémoussa encore plus. Jonathan fit un pas menaçant vers lui, et il rejeta une nouvelle fois ses cheveux de ses yeux.

Le regard de Trent se fit intense.

— Savez-vous combien cela m’a coûté de faire taire les rumeurs lorsque vous vous êtes enfui des archives du SO ?

L’autre se lécha les lèvres.

— Rachel avait dit qu’ils allaient penser que je l’avais aidée.

Que je ferais mieux de courir.

— Alors vous avez couru.

— Elle a dit...

— Et hier, l’interrompit Trent. Vous l’avez conduite jusqu’ici.

La colère rentrée dans sa voix me tira de ma cabane. Trent était penché en avant, et je jure que j’entendis le sang de Francis se transformer en cristaux glacés. L’aura de l’homme d’affaires s’évanouit autour de Trent. Il ne restait plus que la domination.

Une domination naturelle, sans équivoque.

La transformation me laissa les yeux écarquillés. L’attitude de Trent n’avait aucun rapport avec l’aura de pouvoir d’un vamp.

C’était comme du chocolat non sucré : fort, amer et huileux. Ça laissait un arrière-goût désagréable. Les vamps se servaient de la peur pour obtenir le respect. Trent le demandait simplement. Et à ce que je voyais, la pensée qu’on puisse le lui refuser ne lui avait jamais traversé l’esprit.

— Elle vous a utilisé pour parvenir jusqu’à moi. (Ses yeux ne cillaient plus.) C’est inexcusable.

Francis était recroquevillé sur sa chaise, les traits tendus sur son visage étriqué, les yeux écarquillés.

— Je... Je suis désolé, bégaya-t-il. Ça ne se reproduira pas.

Trent aspira lentement, comme pour rassembler son pouvoir, et je le contemplai, fascinée. Dans l’aquarium, le poisson jaune sauta au-dessus de l’eau. Les poils dans mon cou se dressèrent.

Mon pouls s’accéléra. Quelque chose s’éleva, aussi nébuleux qu’une bouffée d’ozone. Le visage de Trent était vide, sans âge.

Une brume semblait l’entourer. Choquée, je me demandai s’il était en train de tirer de l’énergie de l’au-delà. Il lui aurait fallu être un sorcier ou un humain pour le faire. Et j’aurais juré qu’il n’était ni l’un ni l’autre.

Mes yeux lâchèrent Trent. Les fines lèvres de Jonathan étaient entrouvertes. Il se tenait derrière Francis, et regardait Trent avec un mélange de surprise et d’inquiétude. Cette démonstration de pouvoir brut était imprévue, même pour lui. Il leva la main pour protester, hésitant et craintif.

Comme en réponse, les yeux de Trent cillèrent et il relâcha sa respiration. Le poisson jaune se cacha derrière le corail. Ma peau ondula étrangement. Les doigts de Jonathan tremblaient et il serra les poings. Ne regardant toujours pas Francis, Trent psalmodia :

— Je sais que cela ne se reproduira pas.

Sa voix était comme la poussière sur du fer brut, les sons glissant d’un mot à l’autre avec une grâce liquide fascinante. Je me sentis à bout de souffle. Prise de frissons, je me tassai sur moi-même. Par l’enfer, qu’est-ce qui était arrivé ? Presque arrivé ?

— Quelles sont vos intentions ? demanda Trent.

— Monsieur ?

La voix de Francis se craquela et il cligna des yeux.

— C’est ce que je pensais. (Le bout des doigts de Trent tremblait d’une colère rentrée.) Rien. Le SO vous surveille de trop près. Votre utilité commence à s’amenuiser.

La bouche de Francis s’ouvrit.

— Monsieur Kalamack ! Attendez ! Comme vous le dites, le SO

me surveille. Je peux attirer leur attention. Les tenir à l’écart des quais des douanes. Une autre prise de Soufre me blanchirait, et les occuperait. (Francis se trémoussa sur le bord de sa chaise.) Vous pourriez faire passer vos... trucs, termina-t-il d’une voix étouffée.

Trucs, pensai-je. Pourquoi n a-t-il pas juste dit « drogues bio » ? Francis détournait l’attention du SO avec une quantité symbolique de Soufre pendant que Trent faisait ses vraies affaires.

Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps Francis travaillait-il pour lui ? Des années ?

— Monsieur Kalamack ? murmura Francis.

Trent joignit ses doigts devant lui, comme plongé dans une profonde réflexion. Derrière Francis, Jonathan fronça ses fins sourcils. L’inquiétude qui l’avait envahi avait presque disparu.

— Dites-moi quand ? supplia Francis, se rapprochant encore du bord de sa chaise.

Trent remit Francis au fond de sa chaise avec un regard de trois secondes.

— Percy, je ne donne pas de chances. Je saisis les occasions. (Il tira son agenda vers lui, feuilletant quelques pages.) Je souhaiterais organiser une livraison pour vendredi. Par la Southwest. Dernier vol avant minuit pour L. A.. Vous trouverez votre prise habituelle dans un casier à la gare routière centrale.

Déclarez vos sources anonymes. Mon nom a trop souvent été cité dans la presse ces derniers temps.

Francis bondit sur ses pieds, soulagé. Il avança comme pour serrer la main de Trent, mais un coup d’œil à Jonathan le fit reculer.

— Merci, monsieur Kalamack, débita-t-il. Vous n’aurez pas à le regretter.

— Je ne peux même pas imaginer le regretter. (Trent regarda Jonathan, puis la porte.) Bon après-midi.

Il le congédiait.

— Oui, monsieur. Vous aussi, monsieur.

Je pensai que j’allais me sentir mal quand Francis sortit tout guilleret de la pièce. Jonathan hésita sur le seuil, observant Francis qui faisait des bruits désagréables à l’intention des femmes qu’il croisait dans le hall.

— M. Percy s’est révélé être plus un handicap qu’un avantage, murmura Trent sur un ton las.

— Oui, Sa’han, approuva Jonathan. Je vous conseille instamment de le rayer de la liste des employés.

Mon estomac se serra. Francis ne méritait pas de mourir simplement parce qu’il était stupide.

Trent frotta le bout de ses doigts contre son front.

— Non, décida-t-il. Je préfère que nous le gardions jusqu’à ce que nous ayons un remplaçant. Et j’aurai peut-être d’autres projets pour M. Percy.

— Comme vous voudrez, Sa’han, répondit Jonathan en refermant la porte sans bruit.