Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 29 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 30 · Le plancher de la camionnette du BFO était carrément propre.

Il y avait une faible odeur de fumée de pipe qui me rappela mon père. Le capitaine Edden et le chauffeur, qu’on nous avait présenté sous le nom de Clayton, étaient devant. Nick, Jenks et moi étions sur la banquette centrale. Les vitres étaient entrouvertes pour dissiper les effluves de mon parfum. Si j’avais su qu’ils ne relâcheraient Ivy qu’après la fin du boulot, je n’en aurais pas mis autant. Je puais.

Jenks était déchaîné. Sa petite voix grattait l’intérieur de mon crâne, poussant mon impatience vers de nouveaux sommets.

— Fais-toi une raison, Jenks.

J’avais soufflé ça tout en passant mon doigt au fond de mon petit sachet de cacahouètes pour récupérer le reste de sel. Quand l’aspirine avait atténué la douleur, la faim l’avait remplacée.

J’aurais presque préféré m’être passée des cachets si cela m’avait évité d’être affamée.

— Va te faire Tourner, gronda Jenks depuis le support à gobelet dans lequel je l’avais fourré. Ils m’avaient enfermé dans la bonbonne d’un distributeur d’eau. Comme si j’avais été une monstruosité en exposition ! Ils ont cassé une de mes petites ailes.

Regarde ! Elle est arrachée au niveau de la veine principale. J’ai des traces minérales sur ma chemise. Elle est foutue ! Et tu as vu mes bottes ? Je n’arriverai jamais à enlever les traces de café.

— Ils se sont excusés, dis-je, tout en sachant que c’était une cause perdue ; il était lancé.

— Ça va me prendre une semaine pour faire repousser cette foutue aile. Matalina va me tuer. Tout le monde me fuit quand je ne peux pas voler. Tu savais ça ? Même mes enfants.

Je changeai de longueur d’onde. Sa tirade avait débuté dès qu’ils l’avaient relâché et n’avait pas cessé depuis. Bien que Jenks n’ait été déclaré coupable d’aucun crime – il s’était contenté d’encourager Ivy du plafond tandis qu’elle tabassait les agents du BFO –, il avait insisté pour mettre son nez là où il n’aurait pas dû jusqu’à ce qu’ils l’enferment dans une bonbonne vidée de son eau.

Je commençais à comprendre ce qu’Edden avait voulu dire.

Lui et ses agents n’avaient pas la moindre idée de la façon de s’y prendre avec les Outres. Ils auraient pu enfermer Jenks dans un placard ou un tiroir pendant qu’il farfouillait. Ses ailes n’auraient jamais été mouillées et ne seraient pas devenues aussi fragiles que du papier de soie. La poursuite de dix minutes avec un filet n’aurait pas eu lieu. La moitié des agents présents n’auraient pas été pixés. Ivy et Jenks étaient venus volontairement au BFO, et ils avaient quand même laissé derrière eux un chaos complet. Ce qu’un Outre violent et peu coopératif pouvait faire était effrayant.

— Ça n’a pas de sens, dit Nick d’une voix suffisamment forte pour être entendu par Edden de l’avant. Pourquoi M. Kalamack se remplit-il les poches avec des affaires illégales ? Il est déjà riche.

Edden se retourna à moitié sur son siège en faisant crisser sa veste de nylon kaki. Il avait sur la tête une casquette du BFO

comme seul signe de son autorité.

— Il doit financer un projet dont il ne veut pas qu’on parle.

L’argent gagné illégalement est toujours difficile à suivre, surtout quand il est dépensé tout aussi illégalement.

Je me demandai de quoi il s’agissait. Quelque chose dans le labo de Faris ? Peut-être.

Le capitaine du BFO passa sa grosse main sur son menton, son visage rond éclairé par les voitures qui nous suivaient.

— Monsieur Sparagmos, questionna-t-il, avez-vous déjà pris le ferry qui fait le tour des berges ?

Le visage de Nick se figea.

— Euh ?

Edden secoua la tête.

— C’est vraiment curieux. Je suis sûr que je vous ai déjà vu.

— Non. (Nick s’enfonça dans le coin de la banquette.) Je n’aime pas les bateaux.

Avec un petit bruit de gorge, Edden se retourna vers l’avant.

J’échangeai un regard de connivence avec Jenks. Le pixie fit une grimace entendue, il avait compris plus vite que moi. Je froissai bruyamment mon sachet de cacahouètes vide et le glissai dans mon sac, ne voulant pas le laisser sur un plancher aussi nickel.

Nick était sombre, le regard fuyant. Les phares des automobilistes qui nous croisaient éclairaient son nez droit et son visage maigre.

Me penchant, je murmurai :

— Qu’est-ce que tu avais fait ?

Ses yeux restèrent fixés sur la route, sa poitrine se soulevant et se rabaissant sur un rythme lent.

— Rien.

Je regardai le cou d’Edden. Ouais, c’est ça. Et je suis la fille sur les affiches du SO.

— Ecoute. Je suis désolée de t’avoir entraîné là-dedans. Si tu veux te tirer dès que nous serons à l’aéroport, je comprendrai.

A bien y réfléchir, je n’avais pas envie de savoir ce qu’il avait fait.

Il secoua la tête et me lança un bref sourire.

— Tout va bien. Je reste avec toi pour cette nuit. Je te dois bien ça pour m’avoir sorti de ce trou à rats. Une semaine de plus et je serais devenu fou.

Rien que de l’imaginer, ça m’a fichu un frisson. Il y a des sorts bien pires que d’être sur la liste des morts à venir du SO. Je serrai brièvement son épaule et m’adossai de nouveau à la banquette, l’examinant discrètement tandis que la tension le quittait et que son souffle redevenait normal. Plus j’en apprenais sur lui, plus ses différences avec la plus grande partie de l’humanité devenaient évidentes. Mais au lieu de m’inquiéter, cela me tranquillisait.

Retour à mon syndrome héros/demoiselle en détresse. Enfant, j’avais lu trop de contes de fées, et j’étais trop réaliste pour ne pas savourer d’être sauvée une fois de temps en temps.

Un silence pénible s’instaura, et l’anxiété revint. Et si nous arrivions trop tard ? Et si Trent changeait de vol ? Et si tout cela n’avait été monté que pour me mener en bateau ? Dieu me vienne en aide , pensai-je. J’avais tout joué sur les heures à venir. Si tout cela était du vent, je n’avais plus rien.

— Sorcière ! hurla Jenks, se rappelant à moi.

Je réalisai qu’il essayait d’attirer mon attention depuis plusieurs minutes.

— Sors-moi de là. Je ne peux rien voir.

Je tendis une main qu’il escalada.

— Je ne vois vraiment pas pourquoi tout le monde t’évite quand tu ne peux pas voler, dis-je sèchement.

— Tout cela ne serait jamais arrivé, hurla-t-il, si quelqu’un ne m’avait pas arraché à moitié cette damnée aile.

Je l’installai sur mon épaule. Nous pouvions tous les deux voir le trafic sortant de la ville tandis que nous nous dirigions vers l’aéroport international Nord Kentucky de Cincinnati. La plupart des gens l’appelaient le Cloaque International, ou plus simplement le « Grand CI ». Les voitures étaient éclairées périodiquement par les rares lampadaires. Mais l’éclairage devint plus abondant en approchant des terminaux. Je sentis l’excitation me gagner et me redressai sur le siège. Rien n’aurait lieu de travers. J’allais le choper. Quoi que soit Trent, j’allais l’avoir.

— Quelle heure est-il ? demandai-je.

—11 h 15, grommela Jenks.

—11 h 20, corrigea Edden, indiquant la pendule du tableau de bord.

— Quinze, aboya de nouveau le pixie. Je sais où est le soleil bien mieux que tu ne sais par quel trou pisser.

— Jenks ! intervins-je, horrifiée.

Nick décroisa les bras, un soupçon de confiance lui revenant.

Edden leva une main pour calmer le jeu.

— Ce n’est rien, mademoiselle Morgan.

Clayton, un flic constipé qui semblait ne pas me faire confiance, croisa mon regard dans le rétroviseur.

—En vérité, monsieur, dit-il à regret, cette pendule avance de cinq minutes.

— Tu vois ! s’exclama Jenks.

Edden tendit la main vers le téléphone de la voiture et mit le haut-parleur pour que nous puissions tous entendre.

— Assurons-nous que l’avion est retenu au sol et que tout le monde est à son poste.

Angoissée, je remis en place l’écharpe de mon bras. Edden poussa trois boutons sur le téléphone.

— Ruben, beugla-t-il dans l’appareil, le tenant comme un micro. Réponds.

Il y eut une brève hésitation, puis une voix masculine résonna dans les haut-parleurs.

— Capitaine, nous attendons à la porte d’embarquement, mais l’avion n’est pas là.

— Pas là ! criai-je, grimaçant en me glissant jusqu’au bord du siège. Ils devraient être en train de monter à bord.

— Il n’est jamais arrivé jusqu’à la passerelle, monsieur, continua Ruben. Tout le monde attend dans le terminal. Ils disent que c’est une réparation mineure qui ne devrait prendre qu’une heure. Ce n’est pas de votre fait ?

Mes yeux allèrent du haut-parleur à Edden. Je pouvais presque voir les idées se bousculer derrière son expression calculatrice.

— Non, dit-il finalement. Continue à surveiller.

Il interrompit la communication et le sifflement disparut.

— Qu’est-ce qui se passe ? hurlai-je dans son oreille, et il me jeta un regard noir.

— Remettez vos fesses sur cette banquette, Morgan. Ce sont probablement les restrictions sur la lumière. La compagnie aérienne ne va pas faire attendre tout le monde sur le tarmac quand le terminal est vide.

Je regardai du côté de Nick. Ses doigts tambourinaient nerveusement le rythme d’un air inaudible. Toujours mal à l’aise, je me rassis. Les balises de signalisation de l’aéroport faisaient comme un arc sur la surface inférieure des nuages. Nous étions presque arrivés.

Edden composa un nouveau numéro de mémoire. Un sourire se fit jour sur son visage quand on décrocha.

— Allô, Chris ? (J’entendis faiblement une voix de femme répondre.) J’ai une question pour toi. Il semblerait qu’il y ait un vol de la Southwest bloqué sur le tarmac. Le 11 h 45 pour L. A. ? Tu peux me dire ce qui se passe ? (Il hésita, écoutant, et je m’aperçus que j’étais en train de me manger la petite peau d’un ongle.) Merci Chris, gloussa-t-il. Qu’est-ce que tu dirais du plus gros steak en ville ?

Il gloussa de nouveau et je jure que ses oreilles rougirent.

Jenks renifla quelque chose que je ne pus entendre. Je regardai Nick, mais il m’ignorait.

— Chrissy, susurra Edden. Ma femme pourrait y voir un problème. (Jenks joignit son rire à celui d’Edden, et je tirai sur une de mes mèches, nerveuse.) Je te rappelle plus tard, conclut-il avant de raccrocher.

— Eh bien ? demandai-je, de nouveau sur le bord de la banquette.

Les restes du sourire d’Edden refusèrent de quitter ses lèvres.

— L’avion est retenu au sol. Il semblerait que le SO ait eu un tuyau comme quoi il y aurait du Soufre à bord.

— Par le Tournant, jurai-je.

Le bus était l’appât, pas l’aéroport. Qu’est-ce que foutait Trent ?

Les yeux d’Edden étincelèrent.

— Le SO en a encore pour quinze minutes avant d’arriver.

Nous pourrions le leur souffler sous le nez.

Sur mon épaule, Jenks se mit à jurer.

— Nous ne sommes pas là pour le Soufre, protestai-je, tandis que tout s’effondrait. Nous sommes là pour les drogues bio !

Furieuse, je me tus. Une automobile puissante approchait en ronflant, repartant vers la ville.

— Celui-là est au-dessus des lois, dit Edden. Clayton, vois si tu peux lire le numéro.

Le cerveau en pleine tempête, j’attendis qu’elle soit passée avant d’essayer de parler de nouveau. Le moteur faisait un tel bruit qu’on aurait dit que le conducteur était à cinquante au-dessus de la limite de vitesse, mais la voiture n’avançait quasiment pas. L’embrayage patinait à mort. Ce boucan m’était familier.

Francis, pensai-je, le souffle coupé.

— C’est Francis !

Jenks avait crié en même temps que moi. Je me retournai pour voir le feu arrière cassé. Ma vision devint floue sous la douleur déclenchée par le mouvement brusque, mais j’escaladai presque la banquette arrière.

— C’est Francis. (Mon cœur battait à se rompre.) Faites demi-tour. Arrêtez. C’est Francis !

Edden envoya un grand coup de poing dans le tableau de bord.

— Par tous les diables, jura-t-il. Nous arrivons trop tard.

— Non ! Vous ne comprenez pas ? Trent les a intervertis. Les drogues bio et le Soufre. Le SO n’est pas encore là. C’est Francis qui est chargé de l’échange !

Edden me dévisagea, son visage alternativement éclairé et dans l’obscurité tandis que nous continuions à avancer sur la longue avenue qui menait à l’aéroport.

— Francis a les drogues ! Faites demi-tour ! hurlai-je.

La camionnette s’arrêta à un feu.

— Capitaine ? interrogea le chauffeur.

— Morgan, dit Edden. Vous êtes complètement cinglée si vous pensez que je vais laisser passer ma chance de piquer une prise de Soufre sous le nez du SO. Vous ne savez même pas si c’était bien lui.

Jenks se mit à rire.

— C’était bien Francis. C’est Rachel qui a flingué sa boîte de vitesses.

Je grimaçai.

— Francis a la drogue. Elle va partir par bus. Je parierais ma vie là-dessus.

Les yeux d’Edden s’étrécirent et sa mâchoire se gonfla.

— C’est ce que vous venez tout juste de faire, dit-il sèchement.

Clayton, fais demi-tour.

Je m’affalai et laissai échapper l’air que je n’avais pas eu l’impression de retenir.

— Capitaine ?

— Tu m’as entendu ! (Visiblement, Edden n’était pas heureux.) Fais demi-tour. Fais ce que dit la sorcière. (Il se retourna vers moi, le visage tendu.) Vous avez intérêt à avoir raison, Morgan, grogna-t-il.

— J’ai raison.

L’estomac noué, je me renfonçai sur la banquette, me cramponnant pour le virage en épingle à cheveux. J’ai intérêt à avoir raison, pensai-je en jetant un coup d’œil à Nick.

Un camion du SO nous croisa, en route pour l’aéroport, silencieux, gyrophare en action. Edden frappa le tableau de bord si violemment que je fus étonnée de ne pas voir sortir les airbags. Il attrapa le téléphone.

— Rose ! beugla-t-il. L’équipe de chiens a-t-elle trouvé quelque chose à la gare routière ?

— Non, capitaine. Ils sont en train de revenir.

— Renvoie-les immédiatement. Qui avons-nous dans le Cloaque en tenue civile ?

— Monsieur ? demanda-t-elle, interloquée.

— Qui est dans le Cloaque que je n’ai pas envoyé à l’aéroport ?

hurla-t-il.

— Briston est au centre commercial de Newport, en civil. (Sa voix fut couverte par la sonnerie lointaine d’un téléphone, et elle se mit à crier.) Que quelqu’un décroche ! (Il y eut une hésitation.) Gerry assure sa couverture, mais il est en uniforme.

— Gerry, répéta Edden, pas content. Envoie-les à la gare routière.

— Briston et Gerry à la gare routière, répéta-t-elle calmement.

— Dis-leur d’utiliser leur MAC, ajouta Edden, me lançant un coup d’ceil.

— MAC ? interrogea Nick.

— Matériel Anti-Charmes, traduisis-je.

— Nous sommes à la recherche d’un humain de race blanche, dans les trente ans. Sorcier. Nom : Francis Percy, Coureur du SO.

— Il ne vaut guère mieux qu’un mage, l’interrompis-je, m’arc-boutant quand nous nous arrêtâmes brusquement à un feu rouge.

— Le suspect transporte probablement des sorts, continua Edden.

— Il est sans danger, commentai-je.

— Ne l’approchez pas à moins qu’il essaie de partir, dit Edden, crispé.

— Ouais. (Je reniflai quand la camionnette démarra brutalement.) Il pourrait vous faire mourir d’ennui.

Edden se retourna :

— Vous allez la boucler ?

Je haussai les épaules, et me dis que je n’aurais pas dû quand mon épaule se remit à m’élancer.

— Tu as tout noté, Rose ? dit-il dans le téléphone.

— Armé, dangereux, se tenir à distance à moins qu’il essaie de partir. J’ai tout.

— Merci, Rose, grogna Edden.

Il éteignit le téléphone d’un doigt épais.

Jenks tira sur mon oreille et j’étouffai un glapissement.

— Il est là, s’égosilla le pixie. Regarde, juste devant nous.

Nick et moi nous penchâmes en avant pour mieux voir. Le feu arrière cassé était comme une balise. Nous vîmes Francis mettre son clignotant avant de s’engouffrer avec un hurlement de pneus dans le parking de la gare routière. Un klaxon résonna et j’eus un ricanement. Francis s’était presque payé un bus.

— D’accord, dit doucement Edden tandis que nous faisions le tour du parking pour nous garer à l’autre extrémité. Nous avons cinq minutes jusqu’à ce que l’équipe de chiens arrive, quinze pour Briston et Gerry. Il va devoir enregistrer ses colis au bureau d’accueil. Ça nous donnera toutes les preuves de propriété.

Il déboucla sa ceinture et fit pivoter son siège baquet lorsque la camionnette s’immobilisa. Il avait l’air d’un vamp affamé avec ce sourire plein de dents.

— Personne ne lui adresse ne serait-ce qu’un regard avant que tout le monde soit là. C’est compris ?

— C’est bon, j’ai compris.

Mais j’étais nerveuse. Je n’aimais pas être sous les ordres de quelqu’un, même si ce qu’il disait n’était pas idiot. Stressée, je glissai sur la banquette pour appuyer mon visage contre la vitre de Nick. Francis se débattait avec trois boîtes plates.

— C’est lui ? demanda Edden d’une voix froide.

Je hochai la tête. Jenks descendit le long de mon bras et s’installa sur le rebord de la fenêtre. Ses ailes étaient un flou transparent et le maintenaient en équilibre.

— Ouais, grinça-t-il. C’est la quiche.

En détournant le regard, je m’aperçus que j’étais presque sur les genoux de Nick. Embarrassée, je repris ma place. L’effet de l’aspirine commençait à s’estomper, et même si l’amulette restante serait encore efficace plusieurs jours, la douleur revenait par à-

coups avec une fréquence alarmante. Mais c’était la fatigue qui m’inquiétait le plus. Mon cœur battait comme si j’avais juste fini une Course. Et ça ne venait pas seulement de l’excitation.

Francis ferma la porte de sa voiture d’un coup de pied et se mit en marche. Il entra dans la gare d’un pas conquérant, l’image même du type important avec sa chemise criarde et son col déplié jusqu’aux oreilles. Je ricanai en le voyant sourire à une femme qui sortait et se prendre une veste. Mais au souvenir de sa peur dans le bureau de Trent, mon mépris fit place à une ombre de pitié pour ce pauvre mec et son manque d’assurance.

— C’est bon, les enfants. (La voix d’Edden me rappela à plus d’attention.) Clayton, tu restes ici. Tu envoies Briston dès qu’elle arrive. Je ne veux personne en uniforme dans la ligne de vision de ces fenêtres. (Il regarda Francis franchir les portes à double battant.) Tu appelles Rose, qu’elle fasse revenir tout le monde de l’aéroport. On dirait que la sorcière, euh... Mlle Morgan avait raison.

— Oui, monsieur.

Clayton tendit la main à regret vers le téléphone. Les portes commencèrent à s’ouvrir. Nous n’avions pas l’air du groupe habituel de clients des bus, mais Francis était probablement trop stupide pour le remarquer. Edden fourra sa casquette jaune du BFO dans sa poche de derrière. Nick était une silhouette sans épaisseur, il aurait l’air à sa place. Mais mon bras en écharpe et mes ecchymoses allaient attirer les regards pire qu’une cloche et une pancarte marquée « Cherche travail pour enchantements ».

— Capitaine Edden ? Donnez-moi une minute.

Il était descendu le premier et nous attendait. Lui et Nick eurent un air interrogateur en me voyant fouiller dans mon sac.

— Rachel, dit Jenks de l’épaule de Nick. Tu rigoles. Dix sorts de maquillage ne pourraient pas te rendre un aspect potable dans l’état où tu es.

— Va te faire Tourner, grommelai-je. Francis va me reconnaître. Il me faut une amulette.

Edden m’observait, l’air intéressé. Sentant la poussée d’adrénaline, je continuai à retourner maladroitement le contenu de mon sac de ma main valide pour y trouver un sort de vieillissement. Finalement, je renversai le sac sur la banquette. Je pris le bon sort et l’invoquai. Lorsque je le passai autour de mon cou, Edden émit un murmure d’admiration incrédule. Son acceptation de ma transformation, non, son approbation, était réconfortante. Le fait qu’il ait accepté mon amulette antidouleur plus tôt dans la soirée expliquait en grande partie pourquoi j’avais accepté de lui rendre un ou deux services. Dès qu’un humain montrait un peu de respect pour mes talents, ça me faisait fondre.

Pauvre poire.

Je renfournai tout dans mon sac et entrepris de descendre de la camionnette avec difficulté.

— Prête ? dit Jenks sur un ton sarcastique. Tu es sûre que tu ne veux pas te passer un coup de brosse dans les cheveux ?

— Mets-la-toi où tu veux, Jenks. (Nick tendit la main pour m’aider, mais je le repoussai.) Je peux descendre toute seule.

Jenks sauta de l’épaule de Nick à la mienne.

— Tu as l’air d’une vieille femme, dit-il en s’installant.

Comporte-toi comme telle.

— Elle le fait très bien. (Edden me prit par l’épaule pour m’empêcher de tomber quand mes bottes de vamp touchèrent le sol.) Elle me rappelle ma mère. (Ses yeux se plissèrent, il fit une grimace en agitant sa main devant son nez.) Elle sent même comme elle.

— La ferme, tous les deux.

J’hésitai. L’inspiration profonde que j’avais prise en atterrissant me montait à la tête. La douleur déchirante qui m’avait secouée au contact du sol était remontée jusqu’à mon crâne via la colonne vertébrale et s’était installée pour rester. Je me refusai à laisser la fatigue prendre le dessus, et je me dégageai de la main d’Edden pour avancer en clopinant vers les portes. Les deux hommes me suivirent, trois pas en arrière. Je me sentais comme une épave dans mon jean trop large et cette horrible chemise à carreaux écossais. Porter une illusion de vieillesse pardessus n’aidait pas. Je tirai sur la porte, incapable de l’ouvrir.

— Que quelqu’un m’ouvre cette porte ! m’exclamai-je, ce qui fit rire Jenks.

Nick me prit par le bras tandis qu’Edden ouvrait la porte. Une vague d’air surchauffé nous balaya.

— Là, dit Nick. Appuie-toi sur moi. Ça te fait encore plus ressembler à une grand-mère.

Je pouvais lutter contre la douleur. Mais c’est la fatigue qui me fit oublier mon orgueil et accepter le bras de Nick. C’était soit ça, soit passer la porte de la gare en rampant.

J’entrai en traînant les pieds. Un sentiment d’excitation accéléra mon pouls quand je repérai Francis près du grand comptoir d’accueil.

— II est là, soufflai-je.

Presque caché derrière une plante artificielle, Francis parlait avec une jeune femme en uniforme de la ville. Le charme percynien avait son effet habituel : elle avait l’air agacée. Les trois boîtes étaient à côté de lui, sur le comptoir. La non-interruption de ma vie était dans ces cartons.

Nick tira gentiment sur mon coude valide.

— Viens mémé, assieds-toi là.

— Tu m’appelles encore une fois comme ça, et je m’occupe du sort de ta future progéniture, le menaçai-je.

— Mémé, répéta Jenks.

Ses ailes me ventilaient le cou par petites bouffées.

— Suffit. (La voix d’Edden était basse, mais elle contenait une dureté nouvelle ; ses yeux ne quittaient pas Francis.) Vous allez tous les trois vous asseoir là-bas et attendre. Personne ne bouge, sauf si Percy essaie de se tirer. Je vais m’assurer que ces trois boîtes ne prennent pas un bus.

Son regard était toujours sur Percy. Il toucha l’arme cachée sous sa veste et se dirigea vers le comptoir, l’air détaché. Il fit un grand sourire à une deuxième employée avant même d’y être arrivé.

Assise ? Attendre ? Ouais, je pouvais essayer.

Je cédai à la pression insistante de Nick et avançai vers la rangée de sièges. Ils étaient orange comme au BFO et semblaient aussi confortables. Nick m’aida à m’asseoir et prit le siège à côté du mien. Il tendit les jambes devant lui et prétendit faire un somme, les yeux à peine entrouverts pour surveiller Francis.

J’étais assise bien raide, mon sac sur les genoux, le serrant comme j’avais vu les vieilles grand-mères le faire. À présent, je savais pourquoi. J’avais mal partout et l’impression que j’allais partir en morceaux au moindre relâchement.

Un gamin hurla, et j’inspirai brutalement. Mes yeux glissèrent de Francis, toujours en train de passer pour un crétin, jusqu’aux autres clients. Il y avait une mère de famille fatiguée avec ses trois mouflets, dont un portait encore des couches. Elle argumentait avec un employé sur l’interprétation d’un coupon. Une poignée d’hommes d’affaires absorbés par leurs affaires marchaient à grands pas, comme si ce lieu n’avait été qu’un mauvais rêve et pas la réalité de leur existence. Deux amoureux se tenaient dangereusement imbriqués, fuyant probablement leurs parents.

Des SDF. Un vieil homme dépenaillé qui m’adressa un clin d’œil.

J’eus un sursaut. L’endroit n’était pas sûr. Le SO pouvait être n’importe où, prêt à me flinguer.

— Détends-toi, Rach’. (Jenks semblait lire mes pensées.) Le SO ne va pas tenter de te mettre la main dessus avec un capitaine du BFO dans la salle.

— Comment peux-tu en être aussi certain ?

Je sentis le vent dans mon cou quand il agita ses ailes inutiles.

— Je ne le suis pas.

Nick ouvrit les yeux et se rassit correctement.

— Tu vas comment ? demanda-t-il à voix basse.

— Bien, dit Jenks. Merci d’avoir demandé. Tu savais qu’un de ces lourdauds du BFO m’avait arraché la moitié d’une aile ? Ma femme va me tuer.

Je réussis à sourire.

— J’ai faim, répondis-je à Nick. Et je suis épuisée.

Nick m’examina avant de reporter son attention sur Francis.

— Tu veux manger quelque chose ? (Il fit sonner les pièces dans sa poche – la monnaie du taxi pour venir jusqu’au BFO.) Il te reste assez pour prendre un truc au distributeur.

Je laissai un léger sourire m’envahir. C’était agréable d’avoir quelqu’un qui se faisait du souci pour moi.

— D’accord. Merci. Avec du chocolat ?

— Chocolat, confirma Nick en se levant.

Son regard alla des distributeurs de l’autre côté de la salle à Francis. Le débile était à moitié couché sur le comptoir, il devait essayer d’avoir le numéro de téléphone de la fille. Je regardai Nick s’éloigner. Pour quelqu’un de si maigrichon, il marchait avec une certaine grâce. Je me demandai ce qu’il avait fait pour être harponné par le BFO.

— Avec du chocolat, singea Jenks d’une voix de fausset. Oooh, Nick. Tu es mon héros.

— Va te faire empailler, dis-je plus par habitude qu’autre chose.

— Tu sais quoi, Rach’ ? (Jenks s’installa un peu plus confortablement sur mon épaule.) Tu feras une grand-mère vraiment étrange.

J’étais trop fatiguée pour trouver une réponse. J’inspirai profondément, mais lentement pour ne pas avoir mal. Mes yeux allaient de Francis à Nick. L’excitation me nouait l’estomac.

— Jenks, demandai-je en contemplant la grande silhouette de Nick devant le distributeur de sucreries, la tête penchée sur la monnaie dans sa main. Que penses-tu de Nick ?

Le pixie renifla, puis voyant que j’étais sérieuse, se calma.

— Il semble OK. Il ne ferait rien pour te blesser. Il a ce complexe du héros, et tu as l’air d’avoir besoin d’être sauvée. Tu aurais dû voir sa tête quand tu étais étendue sur le canapé d’Ivy.

J’ai bien cru qu’il allait tourner de l’œil. Mais ne t’attends pas à ce qu’il ait tes idées du bien et du mal.

Mes sourcils se froncèrent, tirant douloureusement sur mon visage.

— Magie noire ? murmurai-je. Oh, mon dieu, Jenks. Ne me dis pas que c’est un pratiquant ?

Jenks éclata de rire. On eût dit un carillon.

— Non. Je veux seulement dire qu’il n’a pas de problème de conscience pour voler les livres des bibliothèques.

— Oh !

Je me remémorai sa gêne au BFO et dans la camionnette. Cela venait-il de là ? Je n’en avais pas l’impression. Mais les pixies étaient connus pour être de bons juges en matière de caractère, malgré leur grande gueule et leur personnalité farfelue. Je me demandai si l’opinion de Jenks changerait s’il découvrait ma marque de démon. J’avais peur de lui poser la question. Par tous les diables, j’avais trop peur pour simplement la lui montrer.

Je relevai la tête en entendant le rire de Francis. Il écrivit quelque chose sur un papier et le poussa vers la femme des tickets.

Il passa une main sous son nez étroit et lui adressa un sourire miteux.

— Brave fille, soufflai-je en la voyant froisser le papier et le jeter par-dessus son épaule dès qu’il eut pris la direction des portes.

Mon cœur eut un soubresaut. Il allait vers les portes ! Enfer.

Je regardai autour de moi pour trouver de l’aide. Nick se battait contre la machine et me tournait le dos. Edden était plongé dans une discussion avec un type à l’allure officielle, en uniforme de conducteur de bus. Le visage du capitaine était rouge et ses yeux étaient fixés sur les boîtes posées derrière le comptoir.

— Jenks, dis-je sèchement. Va chercher Edden.

— Quoi ? Tu veux peut-être que je rampe jusqu’à lui ?

Francis était à mi-chemin de la porte. Je ne faisais même pas confiance à Clayton, dehors, pour empêcher un chien de pisser. Je me levai, priant pour qu’Edden se retourne. Mais il ne bougea pas.

— Débrouille-toi, murmurai-je, ignorant l’indignation de Jenks quand je le détachai de mon épaule et le posai sur le sol.

— Rachel ! cria Jenks.

Mais je clopinai aussi vite que je le pouvais pour essayer de me mettre entre Francis et la sortie. Trop lente. Francis passa devant moi.

— Excusez-moi, jeune homme ? roucoulai-je, mon pouls s’affolant quand je tendis le bras pour l’accrocher. Pourriez-vous me dire où se trouve la zone des bagages ?

Francis pivota sur ses talons. Je fis un effort pour ne pas laisser voir ma panique. Il risquait de me reconnaître, de voir la haine que m’inspirait ce qu’il avait fait.

— C’est la gare routière, madame. (Ses lèvres fines étaient tordues par l’exaspération.) Il n’y a pas de zone bagages. Vos affaires doivent être dehors, sur le parking.

— Comment ? dis-je très fort, maudissant mentalement Edden. Où diable est-il ?

J’agrippai le bras de Francis d’une poigne ferme et il baissa les yeux sur ma main ridée par le charme.

— Dehors ! beugla-t-il, essayant de se dégager.

Il eut un mouvement de recul quand mon parfum le submergea. Mais je ne voulais pas le lâcher. Du coin de l’œil, je vis Nick à côté de la machine à sucreries. Il regardait mon siège vide sans comprendre. Son regard parcourut la salle, croisant finalement le mien. Ses yeux s’élargirent. Il se précipita vers Edden.

Francis avait glissé ses papiers sous son bras et de l’autre main tentait de desserrer mes doigts.

— Laissez-moi, madame. Il n’y a pas de zone bagages.

Mes doigts lâchèrent prise et il en profita pour s’écarter. Prise de panique, je le regardai remettre sa chemise en place.

— Vieille chauve-souris gâteuse, dit-il en plissant le nez. Je me demande ce que font les vieilles folles comme vous. Elles prennent des bains de parfum ? (Puis sa mâchoire se décrocha.) Morgan, siffla-t-il en me reconnaissant. Il m’avait dit que tu étais morte.

— Je le suis.

Mes genoux menaçaient de me lâcher. Je ne tenais plus que grâce à l’adrénaline.

À son sourire stupide, je compris qu’il n’avait aucune idée de ce qui se passait.

— Tu vas venir avec moi. Denon me filera probablement une promotion quand il te verra.

Je secouai la tête. Il fallait que je fasse ça dans les règles, sinon Edden serait furieux.

— Francis Percy, sous l’autorité que me confère le BFO, je t’inculpe de transport volontaire de drogues bio.

Son sourire disparut. Son visage vira au blanc sous le chaume répugnant. Ses yeux regardèrent vers le comptoir par-dessus mon épaule.

— Merde ! jura-t-il et il se retourna pour courir.

— Stop ! hurla Edden, mais il était trop loin pour être utile.

Je plongeai derrière Francis et l’attrapai aux genoux. Nous roulâmes sur le sol avec un bruit douloureux. Francis se débattit, me donnant des coups de pied dans la poitrine pour tenter de se dégager. Je haletais. J’avais mal.

Un souffle d’air bruyant passa au-dessus de nous, là où s’était trouvée ma tête. Je me forçai à rester attentive. J’essayai de résister aux efforts de Francis. Des étoiles passèrent devant mes yeux.

Non, pensai-je quand une boule de feu bleu s’écrasa contre le mur du fond et explosa. Ces étoiles sont réelles.

Le sol trembla sous la force de l’explosion. Des femmes et des enfants se mirent à crier, se réfugiant le long des murs.

— Qu’est-ce qui se passe ? cria Francis.

Il se tordit sous moi et, le temps d’un battement de cœur, nous nous figeâmes, hypnotisés. Les flammes bleues vacillantes s’étaient étalées sur le mur jaune et lépreux. Puis elles semblèrent se replier sur elles-mêmes et disparurent avec un pop sonore.

Pour la première fois, j’eus vraiment peur. Je me tournai pour regarder derrière moi. Debout et sûr de lui, un petit homme vêtu de noir se tenait à l’entrée du couloir menant aux bureaux. Il avait une boule rouge d’au-delà dans la main. Une femme frêle vêtue de la même façon bloquait l’accès aux portes principales, une main sur la hanche. Un sourire découvrait ses dents blanches.

Le troisième était un type musclé, de la taille d’une New Beetle. Il se tenait près du comptoir.

Apparemment, la Convention de sorciers sur la côte était terminée.

Super.