Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 15 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 16 · Je m’éveillai d’un sommeil profond, secouée par…

Je m’éveillai d’un sommeil profond, secouée par un bruit lointain de verre brisé. Je sentis une odeur d’encens. Mes yeux s’ouvrirent brutalement.

Ivy était penchée sur moi, son visage à quelques centimètres du mien,

— Non, hurlai-je.

Dans une panique aveugle, je lançai mon poing. Elle le prit dans le ventre.

Elle se replia sur elle-même et s’effondra sur le plancher, luttant pour respirer. Je me réfugiai à l’autre bout du lit et m’y ramassai sur moi-même. Mes yeux allaient de la fenêtre grise à la porte. Mon cœur battait, et l’afflux soudain et douloureux d’adrénaline me glaça. Elle était entre moi et mon seul chemin vers l’extérieur.

— Attends, haleta-t-elle.

La manche de son peignoir glissa et découvrit son coude quand elle tendit une main pour m attraper.

— Espèce de vamp assoiffée de sang, traître...

La surprise me coupa le souffle quand je vis Jenks – non, c’était Jax – s’envoler du bord de la fenêtre pour venir stationner devant moi.

— Mademoiselle Rachel, dit-il, visiblement tendu et l’esprit ailleurs. Nous sommes attaqués. Des fées.

Il avait presque craché le dernier mot.

Des fées, pensai-je, douchée par une peur froide. Je jetai un œil vers mon sac. Je ne pouvais pas affronter des fées avec mes charmes.

Elles étaient trop rapides. Le mieux que je pourrais faire serait d’essayer d’en écraser une. Mon Dieu. Je n’avais jamais tué personne, de toute ma vie. Même par accident. Par l’enfer, j’étais une Coureuse. On devait les ramener vivants, pas morts. Mais des fées...

Mes yeux revinrent sur Ivy, je rougis à la pensée de ce qu’elle était venue faire dans ma chambre. Avec autant de grâce que je le pus, je sortis de mon lit.

— Désolée, murmurai-je, lui tendant une main pour l’aider à se relever.

Elle redressa à moitié la tête, de façon à me voir à travers le rideau de ses cheveux. La douleur cachait à peine sa fureur. Une main blanche se leva et m’amena brutalement au sol. Je heurtai le plancher avec un grognement et me remis à paniquer quand elle couvrit ma bouche d’une paume ferme.

— Silence, siffla-t-elle, la bouche contre ma joue. Tu veux nous faire tuer ? Elles sont déjà à l’intérieur.

Les yeux écarquillés, je murmurai à travers ses doigts :

— Elles ne peuvent pas, c’est une église.

— Les fées ne se préoccupent pas des lieux sanctifiés, dit-elle.

Elles n’en ont vraiment rien à secouer.

«Elles sont déjà à l’intérieur. » Voyant mon inquiétude, Ivy enleva sa main. Mon regard se porta sur la bouche d’aération utilisée pour le chauffage. Je tendis une main hésitante et la fermai. Le grincement me fît grimacer.

Jax se posa sur mon genou. Le regard meurtrier qu’affichait son visage enfantin paraissait déplacé.

— Elles ont envahi le jardin, dit-il les pieds sur le tissu de mon pyjama. Elles vont le payer. Et moi, je ne vais pas rester à tenir la main de deux balourdes.

Dégoûté, il s’envola vers la fenêtre.

Il y eut un bruit sourd dans la cuisine. Ivy me ramena au sol quand j’essayai de me lever.

— Reste là, me glissa-t-elle dans l’oreille. Jenks va s’occuper d’elles.

— Mais...

Je ravalai ma plainte quand Ivy croisa mon regard. Ses yeux étaient noirs dans la lumière diffuse de l’aube. Que pouvait faire Jenks contre des fées tueuses ? Il était formé pour assurer les arrières, pas pour participer à une guérilla.

— Écoute, je suis désolée, soufflai-je. Je veux dire, de t’avoir frappée.

Ivy ne bougea pas. Un mélange bouillonnant d’émotions se vit dans ses yeux et je retins ma respiration.

— Si je te voulais, petite sorcière, tu ne pourrais pas m’arrêter.

Transie, je déglutis difficilement. Ça ressemblait à une promesse.

— Il doit y avoir du nouveau, dit-elle en reportant son attention sur la porte. Je ne m’attendais pas à ce genre d’action avant au moins trois jours.

Je me sentis mal. Le SO avait changé de tactique. C’était ma faute.

— C’est à cause de Francis. Ils ont compris que je pouvais échapper à leurs guetteurs.

J’appuyai le bout de mes doigts sur mes tempes. Le vieil homme de l’autre côté de la rue, Keasley, m’avait prévenue.

Il y eut un troisième bruit sourd, beaucoup plus fort. Ivy et moi fixions la porte. Je pouvais entendre battre mon cœur. Est-ce qu’Ivy l’entendait aussi ? Au bout d’un temps assez long, quelqu’un frappa légèrement à la porte. Ma tension se relâcha brusquement et je sentis Ivy respirer lentement pour retrouver son calme.

— Papa ? dit la petite voix de Jax.

Il y eut toute une série de sifflements et de plaintes du côté du couloir, et Jax se précipita vers la porte en hurlant « Papa ».

Je sautai sur mes pieds, la tête basse. J’allumai la lumière et l’illumination soudaine m’obligea à plisser les yeux pour voir l’heure à la pendule prêtée par Ivy. 5 h 30. Je n’avais dormi qu’une heure.

Ivy se leva avec une rapidité déconcertante. Elle ouvrit la porte et sortit d’un pas décidé, le bas de son peignoir flottant autour d’elle. Je grimaçai quand elle s’éloigna. Je n’avais pas voulu lui faire mal. Non, c’était faux. J’avais voulu lui faire mal, mais j’avais cru qu’elle voulait faire de moi son petit déjeuner.

Jenks vola en zigzaguant dans la pièce, se cognant presque dans la fenêtre quand il voulut se poser. Je décidai que mes excuses à Ivy pouvaient attendre.

— Jenks ? Est-ce que ça va ?

— Ouaaais, dit-il d’une voix traînante, comme s’il était ivre. On n’aura pas à s’inquiéter des fées pour un bout de temps.

Mes yeux s’élargirent quand je vis la tige de fer dans sa main.

Elle avait une poignée en bois et ressemblait à ces pics sur lesquels on enfile les olives. Il vacilla et s’assit maladroitement, coinçant accidentellement sa seconde paire d’ailes sous lui.

Jax le remit debout.

— Papa ? répéta-t-il, inquiet.

Jenks était bien amoché. L’une de ses ailes du dessus était en loques. Il saignait de plusieurs égratignures, dont l’une juste sous un œil. L’autre œil était gonflé et fermé. Il s’appuyait lourdement sur Jax qui luttait pour garder son père debout.

— Viens là, dis-je en passant ma main derrière Jenks et sous lui, pour le forcer à s’asseoir dans ma paume. Je vais t’emmener dans la cuisine, il y a plus de lumière. On pourra peut-être mettre un collant sur ton aile.

— Plus de lumières, marmonna Jenks. Les ai toutes cassées.

(Il cligna des yeux pour essayer de focaliser.) Désolé.

Inquiète, je l’enfermai entre mes deux mains, ignorant ses protestations étouffées.

— Jax, va chercher ta mère.

Il attrapa l’épée de son père et se précipita dehors en volant au niveau du plafond.

— Ivy ? (J’appelai en cherchant mon chemin à l’aveuglette dans le couloir obscur.) Tu sais comment s’occuper d’un pixie ?

— Je crains que non.

Elle était juste derrière moi et je sursautai.

En entrant dans la cuisine j’appuyai du coude sur l’interrupteur. Rien. Les ampoules avaient explosé.

— Attends, dit Ivy. Il y a des morceaux de verre partout.

— Comment peux-tu le voir ?

J’avais du mal à la croire, mais j’hésitai, n’ayant pas envie de risquer mes pieds nus dans cette obscurité. Ivy me frôla pour entrer, tel un souffle de noirceur. L’air déplacé par son passage me glaça et je frissonnai. Elle repassait en mode vamp. Il y eut des bruits de verre écrasé et le tube fluorescent au-dessus de la cuisinière s’alluma après un clignotement, baignant la cuisine d’une lueur désagréable.

Des éclats de verre fin provenant des ampoules couvraient le sol. Une brume âcre planait dans la pièce. Mes yeux s’écarquillèrent quand je me rendis compte qu’il s’agissait d’un nuage de poussière de fée. Ça prenait à la gorge, et je posai Jenks sur le comptoir avant d’éternuer et de le lâcher par inadvertance.

Retenant ma respiration, je marchai avec précaution jusqu’à la fenêtre pour l’ouvrir en grand. M. Poisson gisait, impuissant, dans l’évier, son bol brisé. Je le récupérai en faisant attention aux larges éclats de verre, remplis une tasse en plastique et le collai dedans.

M. Poisson se tortilla, frissonna et alla se poser sur le fond.

Lentement, ses ouïes se mirent à s’ouvrir et se fermer. Il était sauf.

— Jenks ? (En me retournant je le trouvai debout, là où je l’avais laissé.) Qu’est-il arrivé ?

— On les a eues.

Il était à peine audible et penchait complètement d’un côté.

Ivy sortit le balai du placard et commença à rassembler le verre.

— Elles croyaient que je ne savais pas qu’elles étaient là, ajouta Jenks.

Je cherchai du ruban adhésif et sursautai en trouvant une aile de fée sectionnée. Elle ressemblait à une aile de papillon lune plutôt que de libellule. Les petites écailles collèrent à mes doigts, les teintant de vert et de violet. Je mis soigneusement l’aile de côté. Il y avait plusieurs sorts compliqués qui nécessitaient de la poussière de fée.

J’hallucine, pensai-je en me détournant. J’allais vomir.

Quelqu’un venait de mourir et je prévoyais d’en utiliser un morceau pour fabriquer des sorts.

— C’est mon petit Jacey qui les a repérées en premier, continua Jenks d’une voix qui prit un rythme monotone et étrange. A l’autre bout des tombes humaines. Des ailes roses dans la lune couchante, la terre se dépouillant de sa lumière d’argent.

Elles ont atteint notre mur. Mais nos lignes étaient formées. Nous tenions notre territoire. Ce qui est dit est fait.

Déconcertée, je jetai un coup d’œil vers Ivy, immobile et silencieuse, le balai à la main. Ses yeux s’étaient élargis. C’était étrange. Jenks ne jurait pas, il déclamait. Et il ne semblait pas avoir fini.

— La première est tombée sous le chêne, frappée par le goût de l’acier dans son sang. La deuxième sur le sol sanctifié resta, baignée dans ses hurlements de folie. La troisième échoua dans la poussière et le sel, renvoyée à son maître, avertissement sans mots. (Jenks leva la tête, mais sans me voir.) Cette terre est la nôtre. Ainsi en témoignent l’aile brisée, le sang empoisonné et nos morts répandus.

Avec Ivy, nous nous regardâmes dans la lumière incertaine.

— Qu’est-ce qu’il a ? souffla-t-elle.

Les yeux de Jenks perdirent leur flou. Il se tourna vers nous, fit un salut en se touchant la tête et, lentement, s’effondra.

— Jenks !

Nous avions crié en même temps et nous ruâmes en avant. Ivy arriva la première. Elle prit Jenks dans le creux de ses mains et se tourna vers moi, paniquée.

— Qu’est-ce que je dois faire ?

— Comment tu veux que je le sache ? Est-ce qu’il respire ?

Il y eut comme un bruit de carillon à vent quand la femme de Jenks se précipita dans la pièce, suivie par au moins une douzaine d’enfants pixies.

— J’ai nettoyé le salon, dit-elle avec brusquerie, son manteau en soie couleur de brume cessant de tourbillonner autour d’elle.

Plus aucun charme. Emmène-le là-bas. Jhem, éclaire pour Mme Ivy. Ensuite, tu aideras Jinni à porter mon nécessaire de soins jusqu’ici. Jax, emmène les autres finir l’inspection de l’église.

Commencez par le clocher. Ne négligez aucun recoin. Sondez les murs, les tuyaux, les câbles électriques, les lignes de téléphone.

Faites attention aux chouettes et, je vous en prie, vérifiez bien ce trou à prêtre. Si vous pensez sentir un sort ou une fée, chantez.

C’est compris ? Alors, allez-y.

Les enfants pixies se dispersèrent. Ivy aussi obéit à l’ordre de la minuscule matrone et se dépêcha de passer dans le salon.

J’aurais pu trouver ça amusant s’il n’y avait eu Jenks, immobile dans sa main. Je les suivis.

— Non, chérie, dit la petite femme en voyant qu’Ivy s’apprêtait à poser Jenks sur un coussin. Sur la table basse, s’il te plaît. J’ai besoin d’une surface dure pour couper.

Couper ? J’enlevai les magazines d’Ivy de la table et les posai par terre pour faire de la place. Je m’assis sur le fauteuil le plus proche et orientai l’abat-jour de la lampe. Mon adrénaline était en train de retomber, me laissant la tête un peu embrumée, et j’étais glacée dans mon pyjama en pilou. Et si Jenks était gravement blessé ? J’étais consternée qu’il ait vraiment tué deux fées. Il les a tuées. J’avais déjà envoyé des gens à l’hôpital, sûr, mais en tuer ?

Je repensai à ma peur, blottie dans le noir, plaquée contre un vampire paniqué et me demandai si je serais capable de faire la même chose.

Ivy déposa Jenks comme s’il avait été fait de papier de soie, puis recula vers la porte. Elle voûta sa grande silhouette. Elle semblait nerveuse et mal à l’aise.

— Je vais vérifier l’extérieur, dit-elle.

Mme Jenks sourit, ses traits lisses et pleins de jeunesse dégageant une chaleur sans âge.

— Pas la peine, chérie. Il n’y a plus rien à craindre. Nous avons au moins un jour de répit devant nous, le temps que le SO arrive à trouver un autre clan de fées qui veuille bien s’attaquer à nos lignes. Et il n’y aura jamais assez d’argent pour convaincre des pixies d’envahir le jardin d’autres pixies. Tout ça prouve encore une fois que les fées ne sont que des barbares mal élevées. Mais vas-y si tu veux. Ce matin, des enfants en bas âge pourraient aller danser parmi les fleurs.

Ivy ouvrit la bouche pour protester, puis, se rendant compte que la pixie était tout à fait sérieuse, elle baissa les yeux et se glissa par la porte de derrière.

— Jenks a-t-il dit quelque chose avant de s’évanouir ?

Mme Jenks était en train de le disposer pour que ses ailes soient étendues sur la table. On aurait dit un papillon épinglé pour une exposition et cela me mit mal à l’aise.

— Non. (Je m’étonnais de son calme ; moi, j’étais complètement surexcitée.) On a eu l’impression qu’il récitait un poème, ou quelque chose dans le genre. (Je tirai sur les pans de mon pyjama pour les serrer sur ma poitrine et me recroquevillai sur moi-même.) Est-ce qu’il va s’en tirer ?

Elle s’agenouilla à côté de lui, son soulagement tangible. Elle passa un doigt soigneux sous l’œil gonflé de son mari.

— Ça va aller. S’il était en train de jeter des malédictions ou de déclamer un poème, ça va aller. Si tu m’avais dit qu’il chantait, j’aurais été inquiète. (Ses mains ralentirent leurs mouvements au-dessus de lui, et ses yeux se perdirent dans le vague.) La seule fois où il est rentré à la maison en chantant, nous avons failli le perdre.

Ses yeux retrouvèrent leur vivacité. Serrant les lèvres en un sourire sans joie, elle ouvrit le petit sac que lui avaient apporté ses enfants.

Je sentis surgir une pointe de culpabilité.

— Je suis vraiment désolée pour ce qui s’est passé, madame Jenks. Si je n’avais pas agi ainsi, rien de tout ça ne serait arrivé. Si Jenks veut résilier son contrat, je comprendrai.

— Résilier son contrat ! (Mme Jenks me dévisagea avec une intensité effrayante.) Mon Dieu, mon enfant. Pas pour un petit problème comme ça.

— Mais Jenks n’aurait pas dû avoir à les affronter, protestai-je.

Il aurait pu être tué.

— Il n’y en avait que trois. (Elle étendit une toile blanche près de Jenks, comme un drap chirurgical, y posa des bandages, un baume et même ce qui me sembla être de la membrane d’aile artificielle.) Et elles étaient prévenues. Il y avait des signaux de mise en garde. Leur mort était justifiée.

Elle sourit, et je compris pourquoi Jenks avait utilisé son souhait pour la garder. Elle avait l’air d’un ange, même avec le couteau quelle avait à la main.

— Mais ce n’était pas après vous qu’elles en avaient, c’était après moi.

Elle secoua la tête, ce qui fit voleter ses mèches de cheveux diaphanes.

— Aucune importance, dit-elle de sa voix lyrique. Elles se seraient emparées du jardin. Et quand je pense qu’elles ont fait ça pour de l’argent. (Elle avait presque craché le mot.) Ça a dû nécessiter un paquet de fric de la part du SO pour les convaincre de se mesurer à mon Jenks.

Elle soupira et, aussi calme que si elle reprisait une chaussette, elle se mit à découper dans la membrane des pièces de la taille des trous dans l’aile de Jenks pour la réparer.

— Ne t’inquiète pas. Parce que nous venions juste de nous installer, elles ont cru qu’elles pourraient nous prendre en défaut.

(Elle tourna vers moi un œil satisfait.) Elles se sont trompées, hein ?

Je ne sus que répondre. L’animosité entre les pixies et les fées était beaucoup plus profonde que je ne l’avais imaginé. Les deux étant d’accord pour croire que nul ne pouvait posséder la terre, pixies et fées rejetaient l’idée de titres de propriété, et s’appuyaient sur la seule loi du plus fort. Et comme ils n’étaient en compétition que les uns avec les autres, les tribunaux refusaient de s’occuper de leurs affaires, et les laissaient régler eux-mêmes leurs différends, y compris, apparemment, lorsqu’ils s’entretuaient. Je me demandai ce qui était arrivé aux occupants précédents du jardin, avant qu’Ivy loue l’église.

— Jenks t’aime bien, dit la petite femme en roulant ce qui restait de la membrane et en la rangeant. Il t’appelle son amie. Et je ferai de même, par respect pour lui.

— Merci, bégayai-je.

— Mais je n’ai pas complètement confiance en toi. (Je cillai : elle était aussi directe que son mari, et pas plus diplomate.) C’est vrai que tu en as fait un associé ? Vrai de vrai, ce n’est pas une mauvaise plaisanterie ?

Je hochai la tête, plus sérieuse que je ne l’avais été de toute la semaine.

— Oui, m’dame. Il le mérite.

Mme Jenks prit dans sa main une minuscule paire de ciseaux.

On aurait dit un objet ancien et précieux plutôt qu’un outil fonctionnel. Les poignées en bois étaient sculptées en forme d’oiseaux, le bec était en métal. Mes yeux s’agrandirent quand je la vis la saisir et s’agenouiller près de Jenks.

— S’il te plaît mon amour, reste endormi, l’entendis-je murmurer.

Étonnée, je la regardai couper délicatement les bords déchiquetés de l’aile de Jenks. L’odeur de la chair cautérisée emplit rapidement la pièce calfeutrée.

Ivy réapparut dans l’embrasure de la porte, comme si elle avait été appelée.

— Tu saignes.

Je secouai la tête.

— C’est l’aile de Jenks.

— Non, tu saignes. Ton pied.

Je me redressai, étouffant une bouffée d’angoisse. Évitant ses yeux, je levai le pied et le retournai pour regarder dessous. Une traînée rouge couvrait le talon. J’avais été trop occupée pour m’en apercevoir.

— Je vais le nettoyer, dit Ivy et je laissai retomber mon pied, me tassant sur moi-même. Le sol, précisa-t-elle, écœurée. Tu as laissé des empreintes sanglantes partout sur le plancher.

Mon regard suivit son doigt vers le couloir. Des empreintes étaient visibles tout du long dans la lumière du jour.

— Je n’allais pas toucher ton pied, grogna-t-elle en sortant, furieuse.

Je virai au rouge. Bon... je m’étais quand même réveillée avec son souffle dans le cou.

Il y eut un grand fracas quand elle claqua les portes du placard, suivi par un bruit d’eau dans l’évier. Elle était folle de rage contre moi. Je ferais peut-être mieux de m’excuser. Mais de quoi ?

Je lui avais déjà dit que j’étais désolée de l’avoir frappée.

— Vous êtes sûre que Jenks va se rétablir ? demandai-je en évitant d’approfondir le problème.

La pixie soupira.

— Si je peux mettre les pièces en place avant qu’il se réveille.

Elle s’assit sur les talons, ferma les yeux et prononça une courte prière. S’essuyant les mains sur sa jupe, elle prit une lame émoussée avec un manche en bois. Elle posa une pièce sur un trou et passa le plat de la lame sur les bords, collant le morceau à l’aile de Jenks. Il frissonna mais ne se réveilla pas. Ses mains tremblaient quand elle s’arrêta, et de la poussière de pixie émanait d’elle, la faisant resplendir. Un ange, vraiment.

— Les enfants, appela-t-elle. (Il en sortit de partout.) Emmenez votre père. Josie, passe devant et assure-toi que la porte est ouverte.

Je regardai les enfants fondre sur lui, le soulever et l’emporter par le conduit de la cheminée. L’air épuisé, Mme Jenks se remit sur ses pieds tandis que sa fille aînée remballait tout dans le sac.

— Parfois, dit-elle, mon Jenks a des ambitions au-delà du raisonnable, pour un pixie. Ne le faites pas tuer dans cette folie, mademoiselle Morgan.

— J’essaierai, soufflai-je, tandis qu’elle et sa fille disparaissaient dans la cheminée.

Je me sentais coupable, comme si j’avais volontairement manipulé Jenks pour me protéger. Il y eut un fracas de verre glissant dans la poubelle, et je me levai et regardai par la fenêtre.

Le soleil était haut, et illuminait les herbes du jardin. J’aurais dû être couchée depuis longtemps, mais je ne pensais pas pouvoir me rendormir.

Fatiguée et complètement désorientée, je me traînai jusqu’à la cuisine. Ivy était à quatre pattes, dans son peignoir, et frottait mes empreintes.

— Je suis désolée, dis-je, debout au milieu de la cuisine, les bras serrés autour de moi.

Ivy releva la tête, les yeux étrécis, jouant à merveille le rôle de martyre.

— Pourquoi ?

Visiblement, elle voulait des excuses en bonne et due forme.

— Pour t’avoir, euh, frappée. Je n’étais pas encore réveillée, mentis-je. Je ne savais pas que c’était toi.

— Tu t’es déjà excusée pour ça, dit-elle en reportant son attention sur le sol.

— Pour le nettoyage de mes empreintes ? essayai-je.

— Je me suis proposée.

Je hochai la tête. C’était vrai. Je n’allais pas fouiller pour trouver ses éventuelles motivations, mais juste me dire que ç’avait été sympa de sa part. Mais elle était furieuse pour une raison. Sauf que je n’avais aucun indice.

— Euh, il faudrait que tu me mettes sur la piste, Ivy.

Elle se leva et alla jusqu’à l’évier pour y rincer méthodiquement son torchon. Elle accrocha ensuite soigneusement le bout de tissu jaune sur le robinet pour le faire sécher.

— Que dirais-tu de me faire un peu confiance ? Je t’ai dit que je ne te mordrais pas, et je m’y tiendrai.

Ma mâchoire se décrocha. Confiance ? Ivy était sens dessus dessous pour une histoire de confiance ?

— Tu veux que je te fasse confiance ? m’exclamai-je, découvrant qu’il me fallait être en colère pour discuter de ça avec elle. Et si on commençait par parler d’un peu plus de contrôle de ta part ? Je ne peux même pas te contredire sans que tu vires vamp !

— Ce n’est pas vrai, dit-elle, ses yeux s’élargissant.

— Mais si, d’ailleurs ça recommence, dis-je en montrant ses yeux. C’est comme la première semaine où nous avons travaillé ensemble, quand nous nous sommes disputées à propos de la meilleure méthode pour mettre la main sur un voleur à l’étalage dans le centre commercial. Le simple fait que je ne sois pas d’accord avec toi ne veut pas dire que j’ai tort. Il faudrait au moins que tu m’écoutes avant d’en décider.

Elle prit une profonde inspiration, puis la rejeta posément.

— Oui. Tu as raison.

Je sursautai, interloquée. Elle pensait que j’avais raison ?

— Et autre chose, ajoutai-je, un peu calmée. Arrête de te tirer en plein milieu des discussions. Tu es partie cette nuit comme si tu allais direct arracher la tête de quelqu’un. Et ensuite, je me réveille et tu es penchée sur moi ? Je suis désolée de t’avoir envoyé ce coup de poing, mais admets que tu le méritais un peu.

Un sourire fugitif passa sur ses lèvres puis disparut.

— Oui, c’est possible. (Elle réarrangea le torchon sur le robinet puis se retourna en croisant les bras.) C’est bon, je ne partirai plus au milieu des discussions, mais il va falloir que tu t’excites moins quand nous ne sommes pas d’accord. Tu me secoues à tel point que je ne sais plus sur quel pied danser.

Je clignai des yeux. Est-ce qu’elle voulait dire «excitée », comme dans « effrayée », « furieuse », ou les deux à la fois ?

— Je te demande pardon ?

— Et peut-être te procurer un parfum encore plus fort ?

ajouta-t-elle d’un ton désolé.

— Je... Je viens d’en acheter un nouveau, dis-je étonnée. Jenks affirme qu’il devrait tout couvrir.

Une détresse soudaine pinça ses joues. Elle chercha mes yeux.

— Rachel... je peux encore sentir mon odeur sur toi, vraiment.

Tu es comme un gros biscuit plein de pépites de chocolat, seul sur une table vide. Et quand tu t’énerves, c’est comme si tu venais de sortir du four, toute chaude et mœlleuse. Et je n’ai pas mangé de biscuit au chocolat depuis trois ans. Est-ce que tu pourrais simplement te calmer pour ne pas sentir aussi bon ? — Oh.

J’eus soudain froid et m’assis sur ma chaise, près de la table.

Je n’aimais pas être comparée à de la nourriture. Et je ne serais plus jamais capable de manger un biscuit aux pépites de chocolat.

— J’ai lavé mes vêtements deux fois de suite, dis-je d’une toute petite voix. Je n’utilise plus ni tes draps, ni ton savon.

Ses yeux étaient fixés sur le plancher quand je me retournai.

— Je sais. J’apprécie et ça m’aide. Ce n’est pas ta faute.

L’odeur d’un vampire s’accroche à ceux avec qui il vit. C’est une caractéristique de survie, destinée à prolonger la vie du compagnon du vampire. Pour les autres vampires, ça signifie « bas les pattes ». Je ne pensais pas que j’y ferais attention, comme nous ne partageons que le logement, pas le sang.

Un tremblement me parcourut quand je me rappelai mes premiers cours de latin. Le mot « compagnon » était en rapport avec l’idée de partager du pain.

— Je ne t’appartiens pas.

— Je sais. (Elle respira profondément, sans me regarder.) La lavande aide. Peut-être que si tu en attachais des sachets dans ta penderie, ça suffirait. Et si tu faisais un effort pour ne pas réagir avec autant d’émotion, surtout quand nous... discutons pour choisir un plan ?

— D’accord, dis-je doucement, réalisant combien cette colocation allait être difficile à gérer.

— Tu es toujours décidée à aller chez Kalamack cette nuit ?

J’acquiesçai, heureuse du changement de sujet.

— Je ne voulais pas y aller sans Jenks, mais je ne pourrai pas attendre qu’il soit de nouveau en état de se battre.

Ivy resta silencieuse un long moment.

— Je te conduirai. Aussi près que tu voudras te risquer.

Ma mâchoire se décrocha une seconde fois.

— Pourquoi ? Je veux dire : vraiment, tu ferais ça ?

Elle haussa les épaules.

— Tu as raison. Si tu ne règles pas ça rapidement, tu ne dureras pas une semaine de plus.