Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 26 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 27 · Il y eut le bruit d’un sac…

Il y eut le bruit d’un sac en papier que l’on froissait dans le couloir et je redressai la tête de l’accoudoir. Cette fois, la pièce ne bougea pas, et un brouillard sembla me quitter. La silhouette voûtée de Keasley entra, Ivy le suivant de près.

— Oh, chouette, murmurai-je. De la compagnie.

Ivy devança Keasley et s’assit sur le bord de la chaise la plus proche.

— On dirait que tu vas mieux. Tu es de retour parmi nous ou tu cours encore dans des prairies roses ?

— Quoi ?

Elle secoua la tête et j’adressai un pâle sourire à Keasley.

— Désolée de ne pas avoir de chocolat à vous offrir.

— Mademoiselle Morgan. (Son regard s’attarda sur mon cou découvert.) Vous vous êtes disputée avec votre colocataire ?

demanda-t-il sèchement en passant une main dans ses cheveux noirs et frisés.

— Non, m’empressai-je de dire sentant Ivy se raidir.

Il leva les sourcils, incrédule, et posa son sac en papier sur la table basse.

— Matalina n’a pas dit de quoi j’aurais besoin, alors j’ai apporté un peu de tout. (Il scruta la lampe de table.) Vous n’auriez rien de plus lumineux ?

— J’ai une lampe fluo à accrocher. (Ivy se précipita vers le couloir, puis hésita.) Ne la laissez pas bouger ou elle va se remettre à délirer.

J’ouvris la bouche pour protester, mais elle avait disparu, remplacée par Matalina et Jenks. Celui-ci paraissait véritablement fou furieux, mais Matalina n’avait pas l’air de se repentir. Ils restèrent à voleter dans un coin, leur conversation si rapide et si aiguë que je ne pus la suivre. Finalement, Jenks partit, l’air de vouloir faire la peau à une cosse de petit pois. Matalina réajusta les plis de sa robe blanche flottante et vint se poser sur l’accoudoir à côté de ma tête.

Keasley s’assit sur la table basse avec un soupir fatigué. Sa barbe de trois jours blanchissait. Ça le faisait ressembler à un vagabond. Les genoux de sa salopette étaient tachés de terre humide, et il sentait l’air du dehors. Cependant, ses mains à la peau noire étaient visiblement à vif d’avoir été frottées. Il tira un journal de son sac et l’étendit sur la table comme une nappe.

— Et dans la douche, c’est qui ? Votre mère ?

Je reniflai. Ça me remit en mémoire la tension dans mon œil gonflé.

— Il s’appelle Nick, dis-je tandis qu’Ivy réapparaissait. C’est un ami.

Ivy fit un bruit grossier tout en attachant la petite lampe à l’abat-jour de celle de la table basse. Elle la brancha. Je grimaçai, plissant les yeux à la lumière et à la chaleur qui en émanèrent.

— Nick, hein ? dit Keasley en fouillant dans son sac, disposant amulettes, paquets enveloppés de papier alu et bouteilles sur le journal. C’est un vamp, c’est ça ?

— Non, c’est un humain.

Keasley jeta un regard méfiant du côté d’Ivy. Sans en être consciente, elle se rapprocha.

— C’est son cou qui est le plus abîmé. Elle a perdu une quantité inquiétante de sang...

— Oui, j’ai vu. (Le vieil homme la regarda agressivement jusqu’à ce qu’elle recule.) J’ai besoin de plus de serviettes. Et pourquoi ne donneriez-vous pas quelque chose à boire à Rachel ?

Elle a besoin de remplacer ses fluides.

— Je sais ça.

Ivy fit un pas hésitant en arrière avant de tourner les talons pour aller dans la cuisine. Il y eut le bruit d’un verre et le son sympathique d’un liquide. Matalina ouvrit sa trousse de réparation et compara silencieusement ses aiguilles à celles de Keasley.

— Quelque chose de chaud, dit Keasley d’une voix forte, et Ivy claqua sauvagement la porte du frigo. Regardons ça, dit-il en dirigeant la lumière vers moi.

Lui et Matalina restèrent silencieux un long moment. Se redressant, Keasley laissa échapper son souffle.

— Peut-être d’abord quelque chose pour atténuer la douleur, dit-il doucement en tendant la main vers une amulette.

Ivy réapparut dans l’embrasure.

— Où avez-vous eu ces sorts, dit-elle, suspicieuse.

— Détendez-vous, dit-il d’un air distrait en inspectant soigneusement chacun des disques. Je les ai achetés il y a des mois. Rendez-vous utile et faites chauffer une casserole d’eau.

Elle renifla et fit demi-tour, repartant comme une furie vers la cuisine. J’entendis une série de clics suivis par le «wouush » du gaz qui s’enflammait. Les robinets ouverts à plein se déversèrent dans une casserole, et un faible cri de surprise me parvint de ma salle de bains.

Keasley s’était fait saigner le bout du doigt et avait invoqué son sort avant que je m’en sois rendue compte. Ayant noué l’amulette autour de mon cou, et après m’avoir regardée droit dans les yeux pour juger de son efficacité, il retourna à la blessure.

— Ça fait vraiment du bien, dis-je quand les premières sensations d’apaisement se répandirent dans mon corps et quand mes épaules se détendirent.

Le soulagement, enfin.

— À votre place, j’attendrais la facture avant de me lancer dans les remerciements, murmura Keasley.

Je fronçai le nez à la plaisanterie éculée et il sourit, faisant saillir les plis autour de ses yeux. M’allongeant confortablement, il tâta doucement la peau. La douleur passa au travers du sort, et je pris une inspiration brutale.

— Encore mal ? demanda-t-il inutilement.

— Pourquoi ne l’endormez-vous pas ?

Je sursautai. Par l’enfer, je n’avais même pas entendu Ivy revenir.

— Non, dis-je vivement.

Je ne voulais pas qu’Ivy le convainque de m’emmener aux urgences.

— Comme ça, tu n’aurais plus mal, dit Ivy, raide dans son cuir et sa soie. Pourquoi faut-il que tu fasses les choses de la manière la plus difficile ?

— Je ne fais rien de la manière la plus difficile, simplement je ne veux pas être endormie.

Ma vision s’assombrit et je me concentrai sur ma respiration pour ne pas sombrer dans le sommeil.

— Mesdames, intervint Keasley dans cette atmosphère tendue.

Je reconnais que mettre Rachel sous calmants serait plus facile, surtout pour elle, mais je ne vais pas la forcer.

— Merci, fis-je mollement.

— Ivy, peut-être encore quelques casseroles d’eau ? demanda Keasley. Et ces serviettes ?

Le micro-ondes sonna et Ivy se précipita. Quelle mouche l’avait piquée ? J’étais intriguée.

Keasley invoqua une deuxième amulette et la mit à côté de la première. C’était un autre charme contre la douleur et je me laissai aller à la double dose de soulagement et fermai les yeux. Ils s’ouvrirent brutalement quand Ivy posa une chope de chocolat chaud sur la table basse. Qui fut suivie par une pile d’autres serviettes roses. Avec une colère mal venue, elle retourna dans la cuisine pour fouiller à grand bruit sous le comptoir. De sous la couverture, je sortis avec précaution le bras que le démon avait frappé. Il n’était plus aussi gonflé et un soupçon d’inquiétude s’envola. Il n’était pas cassé. Je fis bouger mes doigts, et Keasley me mit la chope dans la main. Elle était agréablement chaude, et le chocolat descendit dans ma gorge avec une sensation réconfortante.

Tandis que je sirotais ma boisson, Keasley empila les serviettes autour de mon épaule droite. Il prit une bouteille en plastique souple dans son sac et nettoya le reste du sang de mon cou, trempant les serviettes. Ses yeux marron étaient attentifs ; il commença à tâter la chair.

— Aïe ! (J’avais glapi, renversant presque mon chocolat en reculant.) Vous avez vraiment besoin de faire ça ?

Keasley grogna et mit une troisième amulette autour de mon cou.

— C’est mieux comme ça ?

Ma vue s’était troublée sous la force du sort. Je me demandai où il avait eu un truc aussi puissant, puis me souvins qu’il avait de l’arthrite. De telles douleurs nécessitaient des sorts sacrément forts, et je me sentis coupable de lui faire utiliser ses charmes médicinaux pour mon compte. Cette fois, je sentis à peine une légère pression quand il recommença à appuyer et à tirer. Je fis un signe de tête approbateur.

— Vous avez été mordue il y a combien de temps ?

— Humm. (Je dus lutter contre l’état d’endormissement procuré par l’amulette.) Au coucher du soleil ?

— Il est quelle heure ? Neuf heures passées ? dit-il en jetant un œil à l’horloge de la chaîne hi-fi. OK, on peut vous recoudre complètement.

Se mettant à son aise, il prit un air professoral, faisant signe à Matalina de s’approcher.

— Regardez là, dit-il à la pixie. Voyez comme la chair a été coupée plutôt que déchirée ? Je préfère de loin recoudre une morsure de vamp plutôt que de garou. Non seulement c’est plus propre, mais ce n’est même pas la peine de la désenzymer.

Matalina vola plus près.

— Les lances en épine laissent des déchirures de ce type, mais je n’ai jamais réussi à trouver de quoi tenir le muscle en place pendant que les bords se ressoudent.

Un peu blême, je bus une autre gorgée de chocolat chaud, souhaitant qu’ils arrêtent de discuter comme si j’étais une expérience de laboratoire ou une tranche de viande pour le grill.

— Moi, j’utilise des sutures de vétérinaire résorbables.

— De vétérinaire ? demandai-je, interloquée.

— Personne ne s’intéresse aux cliniques pour animaux, dit-il d’un air distrait. J’ai entendu dire que la nervure des feuilles de laurier est assez solide pour les fées et les pixies. Mais pour ma part, je n’utiliserais que du boyau de chat pour les muscles des ailes. Vous en voulez ? (Il chercha dans son sac et posa plusieurs petites enveloppes en papier sur la table.) Vous n’avez qu’à considérer ça comme un paiement pour ces échantillons de plantes.

Les ailes de Matalina virèrent à un rose délicat.

— Je n’avais pas le droit de vous donner ces plantes.

— Si ! les interrompis-je. Comme je paie cinquante billets sur mon loyer pour assurer l’entretien du jardin, je suppose qu’il est à moi. Mais comme c’est vous, les pixies, qui l’entretenez, je dis qu’il est à vous.

Keasley leva les yeux de mon cou. Matalina parut choquée.

— Considère que ça fait partie du revenu de Jenks, ajoutai-je.

C’est-à-dire, si tu crois qu’il aurait envie de le sous-louer pour augmenter sa paie.

Il y eut un silence.

— Je crois qu’il apprécierait l’idée, murmura Matalina.

Elle mit les petites enveloppes dans son sac. Nous abandonnant, elle vola vers la fenêtre et revint, visiblement perturbée. Apparemment, mon offre lui posait un problème. Me demandant si j’avais commis un impair, je contemplai l’attirail de Keasley posé sur le journal.

— Vous êtes médecin ?

Je posai ma chope avec un «bang ». Il faudrait que je me rappelle de lui demander la recette de son sort. Je ne sentais plus rien, nulle part.

— Non.

Il roula en boule les serviettes trempées d’eau et de sang et les jeta par terre.

— Alors, où avez-vous eu tout ce matériel ? insistai-je.

— Je n’aime pas les hôpitaux. (Le ton était brusque.) Matalina ? Je pourrais me charger de recoudre l’intérieur et vous, vous occuper de recoudre la peau. Je suis sûr que votre travail est plus régulier que le mien. (Il eut un sourire triste.) Je pense que Rachel apprécierait une cicatrice minimum.

— Ça aide d’être à trois centimètres de la blessure.

Visiblement, Matalina était contente qu’il le lui ait demandé.

Keasley badigeonna mon cou avec un gel froid. Je fixai le plafond pendant qu’il prenait une paire de ciseaux et égalisait ce que je supposai être des bords déchiquetés. Avec un grognement satisfait, il choisit une aiguille et du fil. Il y eut une pression sur mon cou, suivie par un tiraillement, et je pris une grande inspiration. Mes yeux se portèrent sur Ivy qui venait d’entrer et se penchait vers moi, bloquant presque la lumière de Keasley.

— Et celle-là, dit-elle en montrant un endroit avec le doigt.

Vous ne devriez pas vous en occuper en premier ? C’est celle qui saigne le plus.

— Non. (Il fit un autre point.) Vous pourriez m’apporter une autre casserole d’eau bouillante ?

— Ça va faire la quatrième.

— S’il vous plaît, dit-il d’une voix traînante.

Il continua sa couture et je comptai les tiraillements, les yeux sur la pendule. Le chocolat ne passait pas aussi bien que je l’aurais aimé. Je n’avais pas été recousue depuis que mon ex-meilleure amie s’était planquée dans mon vestiaire à l’école en faisant semblant d’être un renard-garou. À la fin de la journée, nous étions toutes les deux virées.

Ivy hésita, puis ramassa les serviettes humides et les emporta vers la cuisine. J’entendis l’eau couler, et il y eut un nouveau cri en provenance de ma douche, suivi par un coup étouffé.

— Vous pourriez arrêter ça ?

Il semblait excédé, et je ne pus retenir un petit sourire.

Bien trop tôt, Ivy fut de retour, la tête au-dessus de l’épaule de Keasley.

— Ce point n’a pas l’air assez serré.

Gênée, je me tortillai. Le front de Keasley se rida un peu plus.

Je l’aimais bien, et Ivy devenait casse-pieds.

— Ivy, dit-il avec douceur. Pourquoi n’iriez-vous pas faire une inspection de la clôture ?

— Jenks est dehors. Nous ne risquons rien.

La mâchoire de Keasley se serra. Les plis de peau sur sa gorge se gonflèrent. Lentement, il tira sur le fil vert, les yeux fixés sur son travail.

— Il a peut-être besoin d’aide.

Ivy se redressa, les bras croisés, ses yeux remplis de noir.

— J’en doute.

Les ailes de Matalina disparurent, tellement elles battaient vite, quand Ivy se pencha de nouveau, bloquant la lumière de Keasley.

— Allez-vous-en, murmura celui-ci sans bouger. Vous faites de l’ombre.

I v y r e c u l a , l a b o u c h e o u v e r t e s o u s l e c o u p d e l’incompréhension. Ses yeux écarquillés cherchèrent les miens, et je lui fis un petit sourire pour lui indiquer que j’étais d’accord. Très raide, elle tourna les talons. Ils claquèrent sur le plancher du couloir, puis dans la nef. Je grimaçai quand la porte d’entrée se referma avec un « boum » qui résonna dans toute l’église.

— Désolée, dis-je, sentant que quelqu’un devait s’excuser.

Keasley redressa douloureusement son dos.

— Elle s’en fait pour vous et ne sait pas comment le montrer sans vous mordre. Ou alors, c’est qu’elle n’aime pas ne pas être aux commandes.

— Elle n’est pas la seule. Je commence à me croire complètement nulle.

— Nulle ? D’où tirez-vous cette conclusion ?

— Regardez-moi. (Mon ton était brusque.) Je suis une épave.

J’ai perdu tellement de sang que je ne peux même pas me lever. Je n’ai rien fait par moi-même depuis mon départ du SO, mis à part être capturée par Trent et transformée en pâtée pour rat.

Je ne me sentais plus vraiment une Coureuse. Papa aurait été déçu, pensai-je. J’aurais dû rester où j’étais. À l’abri. En sécurité.

Et m’ennuyer à en devenir folle.

— Vous êtes vivante. Ce n’est pas facile quand on a sur sa tête un contrat de mort du SO.

Il ajusta la lampe jusqu’à ce que je l’aie en plein dans les yeux, m’obligeant à les fermer. Je sursautai quand il passa un linge froid sur ma paupière enflée. Matalina prit le relais pour recoudre mon cou, ses minuscules tiraillements presque indécelables. Elle nous ignorait avec la modération exercée d’une mère professionnelle.

— Sans Nick, je serais déjà morte deux fois, dis-je en regardant dans la direction de l’invisible douche.

Keasley dirigea la lampe vers mon oreille. Je tentai de lui échapper quand il se mit à la tamponner avec une compresse humide. Il l’en retira noire de sang séché.

— Vous auriez fini par échapper à Kalamack. Mais vous avez préféré tenter votre chance et sauver Nick en même temps. Je ne vois pas de nullité là-dedans.

Je plissai mon œil valide pour le regarder.

— Comment êtes-vous au courant pour le combat de rats ?

— Jenks me l’a raconté en m’amenant.

Rassurée, je cillai quand Keasley répandit un liquide puant sur mon oreille. Elle continuait à m’élancer malgré les trois amulettes.

— Je ne peux pas faire mieux pour ça, désolé.

J’avais presque oublié cette oreille. Matalina se mit au niveau de mes yeux, regardant alternativement Keasley et moi.

— C’est fini, dit-elle de sa voix de poupée en porcelaine de Chine. Si vous pouvez vous occuper du reste, j’aimerais, euh... (Ses yeux étaient charmants d’impatience : un ange chargé de bonnes nouvelles.) Je voudrais parler à Jenks de votre offre de sous-louer le jardin.

— Allez-y. (Keasley hocha la tête.) Il ne reste quasiment plus que son poignet.

— Merci, Matalina. Je n’ai rien senti.

— De rien.

La pixie s’envola vers la fenêtre puis revint.

— Merci à vous, souffla-t-elle avant de disparaître dans la nuit du jardin.

Le salon était vide, mis à part Keasley et moi. Tout était si calme. Je pouvais entendre les couvercles clapoter sur les casseroles dans la cuisine. Keasley prit les ciseaux et découpa le tissu trempé qui comprimait mon poignet. Quand il le retira, mon estomac se souleva. Mon poignet était toujours là, mais rien n’était à sa place. Pas étonnant que la poussière pixie de Jenks n’ait pas pu arrêter l’hémorragie. Des morceaux de chair blanche faisaient des paquets, et de petits cratères étaient remplis de sang. Si mon poignet avait cette tronche, qu’en avait-il été de mon cou ?

Fermant les yeux, je me concentrai sur ma respiration. J’allais m’évanouir. Je le savais.

— Vous vous êtes fait une solide alliée, dit Keasley à mi-voix.

— Matalina ? (Je retins mon souffle, essayant de ne pas partir en hyperventilation.) Je ne vois pas pourquoi. (J’expirai soigneusement.) Je passe mon temps à les mettre en danger, elle et sa famille.

— Mmmm.

Il mit la bassine d’Ivy sur ses genoux et y plongea lentement mon poignet. Je sifflai entre mes dents à la morsure de l’eau, puis me détendis lorsque les amulettes prirent la douleur en charge. Il tâta la chair et je glapis, essayant de lui arracher mon bras.

— Vous voulez un conseil ?

— Non.

— Très bien. Mais écoutez quand même. Il me semble que vous êtes devenue le chef ici. Acceptez-le. Mais souvenez-vous que ça a un prix. Les gens vont faire des choses, pour vous. Ne soyez pas égoïste. Laissez-les faire.

— Je dois la vie à Nick et Jenks. (Je détestais dire ça.) Je ne vois pas ce que ça a de grandiose.

— Non, vous ne le voyez pas. Grâce à vous, Nick n’a plus à tuer des rats pour rester vivant, et l’espérance de vie de Jenks a presque doublé.

Je retirai ma main. Cette fois, il me laissa faire.

— Pourquoi dites-vous ça ?

J’étais de nouveau méfiante.

Le claquement sec de la bassine heurtant la table basse quand Keasley la posa résonna dans toute la pièce. Il plia une serviette rose sous mon poignet, et je me forçai à regarder. Les chairs semblaient plus normales. Un bourrelet ensanglanté suintait et cachait les dégâts, coulant sur la peau humide et salissant le linge.

— Vous avez fait de Jenks un associé, dit-il en déchirant un paquet de coton et en tamponnant la blessure. Il joue maintenant plus qu’un boulot : un jardin. Cette nuit, vous le lui avez donné pour aussi longtemps qu’il le souhaitera. Je n’ai jamais entendu parler de donner un bail à un pixie, mais je pourrais jurer que cela tiendrait devant une cour humaine ou Outre si un autre clan voulait le contester. Vous lui avez garanti que tous ses enfants vont avoir un endroit où survivre jusqu’à l’âge adulte, pas seulement quelques premiers-nés. Je pense que pour lui, ça vaut bien de jouer à cache-cache tout un après-midi dans une pièce pleine de gros bras.

Je le regardai préparer une aiguille et me forçai à lever les yeux vers le plafond. Les pincements et les tiraillements commencèrent sur un rythme lent. Tout le monde savait que pixies et fées étaient prêts à s’entre-tuer pour un bon morceau de terre, mais je ne savais pas que les raisons en étaient aussi profondes. Je repensai à ce que Jenks avait dit à propos de risquer sa vie sur une piqûre d’abeille pour deux pauvres barquettes de fleurs. À présent, il avait un jardin. Pas étonnant que Matalina ait été aussi détachée au sujet de l’attaque de fées.

Keasley adopta un rythme de deux points, un tamponnement.

Ça ne voulait pas arrêter de saigner. Je me refusai à regarder, préférant parcourir le salon gris des yeux, tombant finalement sur le bout de la table où avaient été empilés les magazines d’Ivy. Je déglutis difficilement, me sentant mal.

— Keasley, vous vivez ici depuis un moment, n’est-ce pas ?

Quand Ivy s’est-elle installée ?

Il releva la tête de sa couture, son visage noir et ridé complètement vide.

— Le même jour que vous. Vous avez bien démissionné le même jour, non ?

Je me retins avant d’avoir vigoureusement hoché la tête pour approuver.

— Je peux comprendre pourquoi Jenks est prêt à risquer sa vie pour m’aider, mais... (Je regardai du côté du couloir.) Qu’est-ce qu’Ivy peut en retirer ?

J’avais baissé la voix.

Keasley contempla mon cou d’un air dégoûté.

— N’est-ce pas évident ? Vous la laissez se nourrir de vous et elle ne laissera pas le SO vous tuer.

Ma bouche béa d’indignation.

— Je vous ai déjà dit qu’Ivy n’y était pour rien ! (Mon cœur s’emballait dans l’effort fait pour hausser le ton.) C’était un démon !

Il ne parut pas aussi surpris que je l’avais prévu. Il me fixa, attendant plus d’explications.

— J’avais quitté l’église pour chercher une recette pour un sort. (Ma voix s’était radoucie.) Le SO m’a envoyé un démon. Il a pris la forme d’un vampire pour me tuer. Nick l’a enfermé dans un cercle, sinon il aurait réussi.

Je retombai en arrière, épuisée. Mon pouls battait fort. J’étais trop faible pour être furieuse.

— Le SO ? (Keasley coupa le fil de son aiguillée et me regarda sous ses sourcils froncés.) Êtes-vous certaine que c’était un démon ? Le SO n’utilise pas de démons.

— A présent, si, dis-je sombrement.

Je regardai mon poignet et détournai vivement les yeux. Il saignait encore, le sang s’écoulant entre les points verts. Je levai la main et sentis que, au moins, l’hémorragie avait cessé au niveau du cou.

— Keasley, il savait mes trois noms. Mon prénom du milieu n’est même pas sur mon acte de naissance. Comment le SO a-t-il fait pour le connaître ?

Le regard de Keasley était soucieux. Il essaya de sécher mon poignet.

— Eh bien, si c’était un démon, vous n’aurez pas à vous soucier d’éventuelles attaches rémanentes avec un vamp du fait de ces morsures. C’est déjà ça.

— C’est vraiment super, en effet.

Il reprit mon poignet, apportant la lampe plus près, puis roula une serviette dessous pour absorber le sang qui continuait à couler.

— Rachel ?

Des sonnettes d’alarme se déclenchèrent dans ma tête. Il m’avait toujours appelée Mlle Morgan.

— Quoi ?

— A propos de ce démon. Vous avez passé un marché avec lui ?

Je suivis son regard jusqu’à mon poignet et la peur m’envahit.

— Nick en a passé un, dis-je hâtivement. Il a accepté de le laisser sortir du cercle s’il me ramenait ici vivante. Il nous a amenés par les lignes d’énergie. — Oh.

Je me glaçai en entendant son ton neutre, il savait quelque chose que j’ignorais.

— Oh, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Il respira posément.

— Cela ne va pas guérir tout seul, dit-il en reposant mon poignet sur mon ventre.

— Quoi ? m’exclamai-je, serrant mon poignet contre moi.

Mon estomac s’agitait et le chocolat menaçait de refaire surface. La douche s’arrêta et je sentis une bouffée de panique.

Qu’est-ce que Nick m’avait fait ?

Keasley ouvrit une boîte de pansements adhésifs aseptisés et m’en colla un sur l’œil.

— Les démons ne font rien pour rien. Vous lui devez un service.

— Je n’ai rien accepté du tout ! C’était Nick ! Je lui ai dit de ne pas le laisser sortir !

— Ça ne vient pas de quelque chose fait par Nick. (Keasley me prit le bras et le tapota doucement, jusqu’à ce que l’air siffle entre mes dents.) Le démon veut un paiement supplémentaire pour vous avoir transportée à travers les lignes d’énergie. Mais vous avez un choix. Soit vous payez votre passage en laissant votre poignet pisser le sang jusqu’à la fin de vos jours, soit vous acceptez de devoir un service à ce démon. Dans ce cas, ça va guérir. Je vous conseille la première solution.

Je m’effondrai dans les coussins.

— Super.

C’était vraiment du tonnerre. J’avais dit à Nick que c’était une mauvaise idée.

Keasley attira mon poignet vers lui et commença à enrouler une bande de gaze tout autour. Le sang la trempait presque aussi vite qu’il l’appliquait.

— Ne le laissez pas vous convaincre que vous n’avez pas le choix.

Une fois le rouleau complètement utilisé, il en attacha l’extrémité avec un morceau de sparadrap blanc.

— Vous pouvez marchander sur la façon de payer votre passage jusqu’à ce que vous tombiez d’accord. Au besoin, des années. Les démons vous donnent toujours un choix. Et ils sont patients.

— Drôle de choix ! aboyai-je. Accepter de lui devoir une faveur ou me promener toute ma vie avec des stigmates ?

Il haussa les épaules tout en rassemblant ses aiguilles, son fil et ses ciseaux sur son journal avant de le replier.

— Je trouve que vous vous êtes pas mal débrouillée pour votre première rencontre avec un démon.

— Première rencontre ! m’exclamai-je en me laissant retomber, essoufflée. Première ? Comme s’il devait jamais y en avoir d’autre. Comment savez-vous tout ça ? soufflai-je.

Il enfonça le journal dans son sac et replia le haut de celui-ci.

— Quand on vit assez longtemps, on entend des choses.

— Merveilleux.

Je relevai les yeux quand Keasley retira son amulette supervitaminée d’autour de mon cou.

— Hé, objectai-je, sentant toutes mes douleurs revenir avec un élancement ravageur. J’en ai besoin.

— Vous irez très bien avec seulement ces deux-là. (Il se redressa et laissa glisser son remède miracle dans sa poche.) De cette façon, vous ne vous ferez pas de mal en essayant de faire n’importe quoi. Conservez les sutures pendant à peu près une semaine. Matalina vous dira quand vous pourrez les enlever. Et pendant ce temps-là, pas de transformation. (Il sortit une écharpe et la posa sur la table basse.) Mettez ça, dit-il simplement. Votre bras est contusionné, pas cassé. (Il haussa ses sourcils blancs.) Vous êtes une veinarde.

— Keasley, attendez. (Je pris une inspiration rapide, essayant de rassembler mes idées.) Que puis-je faire pour vous ? Il y a une heure, je croyais être en train de mourir.

— Il y a une heure, vous étiez en train de mourir. (Il gloussa, puis se balança d’un pied sur l’autre.) C’est important pour vous de ne rien devoir à personne, n’est-ce pas ? (Il hésita.) Je vous envie vos amis. Je suis assez vieux pour ne pas avoir peur de l’avouer. Les amis sont un luxe que je n’ai pas savouré depuis longtemps. Si vous me laissez vous faire confiance, nous serons quittes.

— Mais ce n’est rien, protestai-je. Voulez-vous plus de plantes du jardin ? Ou une potion de vison ? Elles sont encore bonnes pour quelques jours, et je ne vais pas les utiliser.

— Je n’y compterais pas trop. (Il regarda du côté du couloir en entendant la porte de la salle de bains grincer.) Et être quelqu’un en qui j’ai confiance pourrait se révéler assez coûteux. Je pourrais demander un service en retour un de ces jours. Vous voulez vraiment en courir le risque ?

— Bien sûr.

Je me demandai ce qu’un vieil homme comme Keasley pouvait bien fuir. Ça ne pouvait pas être pire que ce que j’affrontais. La porte de la nef claqua en se fermant, et je me raidis. Ivy avait fini de bouder et Nick était sorti de sous la douche. Ils allaient être de nouveau l’un derrière l’autre dans un instant, et j’étais trop fatiguée pour jouer les arbitres. En provenance de la fenêtre, Jenks bourdonna dans la pièce et je fermai les yeux pour rassembler mes forces. Avec eux trois en même temps, je risquais d’y laisser ma peau.

Son sac en main, Keasley bougea comme pour partir.

— S’il vous plaît, ne partez pas encore, suppliai-je. Nick aura peut-être besoin de quelque chose. Il a une vilaine coupure sur le crâne.

— Rach’, dit Jenks en faisant des cercles autour de la tête de Keasley pour le saluer. Par tous les diables, qu’as-tu dit à Matalina ? Elle vole d’un bout à l’autre du jardin comme si elle était shootée au Soufre, riant et pleurant en même temps. Je n’ai pas pu lui tirer deux mots d’affilée.

Il s’immobilisa brusquement, faisant du surplace à mi-hauteur. Il écouta.

— Oh, chouette. Ils ont remis ça.

J’échangeai un regard las avec Keasley en entendant la conversation étouffée dans le couloir s’interrompre brutalement mais calmement. Ivy entra, l’air satisfait. Nick était sur ses talons.

Sa grimace se fondit en un sourire quand il me vit assise et me sentant visiblement mieux. Il s’était changé pour un tee-shirt en coton blanc trop grand et pour un baggy juste sorti du sèche-linge.

Son demi-sourire charmeur ne me fit aucun effet. J’avais trop à l’esprit la raison du sang qui s’écoulait de mon poignet.

— Vous devez être Keasley ? demanda Nick, tendant la main par-dessus la table, comme si tout allait bien. Moi, c’est Nick.

Keasley s’éclaircit la gorge et prit sa main.

— Heureux de faire votre connaissance. (Ses mots n’étaient pas en accord avec la désapprobation que je lisais sur son vieux visage.) Rachel voudrait que je jette un œil sur votre front.

— Oh, ça va très bien. Ça s’est arrêté de saigner sous la douche.

— Vraiment ? (Les yeux du vieil homme s’étrécirent.) Le poignet de Rachel ne veut pas s’arrêter.

Le visage de Nick devint blême. Il me regarda rapidement. Sa bouche s’ouvrit et se referma. Je le foudroyai. Qu’il aille en enfer.

Il savait exactement ce que ça voulait dire.

— Ça... euh, murmura-t-il.

— Quoi ? l’interrompit Ivy.

Jenks se posa sur son épaule et elle le balaya de la main.

Nick se passa une main sur le menton et ne dit plus rien. Nick et moi, nous allions devoir parler. Et très prochainement. Keasley poussa agressivement son sac contre la poitrine de Nick.

— Tenez-moi ça pendant que je fais couler le bain de Rachel.

Je tiens à m’assurer que la température de son corps est adéquate.

Nick s’écarta docilement. Ivy nous regardait tous les trois d’un air suspicieux.

— Un bain, dis-je joyeusement, ne voulant pas lui laisser voir que quelque chose n’allait pas. (Elle tuerait probablement Nick si elle apprenait ce qui s’était passé.) C’est une super idée.

Je repoussai la couverture et mon manteau et fis glisser mes pieds jusqu’au plancher. La pièce s’assombrit et je sentis mon visage se glacer.

— Pas si vite, dit Keasley en posant une main sur mon épaule.

Attendez qu’il soit prêt.

J’inspirai profondément, refusant de mettre la tête entre mes genoux. Ç’aurait fait désordre.

Dans son coin, Nick avait l’air malade.

— Euh, bégaya-t-il. Il se pourrait que tu doives attendre pour ce bain. Je crois avoir utilisé toute l’eau chaude.

— Bien, soupirai-je. C’est ce que je t’avais dit de faire.

Mais, à l’intérieur, j’étais en ébullition. Keasley grogna :

— Les casseroles d’eau sont là pour ça.

Ivy prit un air renfrogné.

— Vous auriez pu le dire plus tôt, grommela-t-elle en sortant.

Je m’en charge.

— Faites attention à ce qu’il ne soit pas trop chaud, lui cria Keasley.

— Je sais comment traiter une perte massive de sang, hurla-telle en retour.

— Je n’en doute pas, mam’zelle. (En se raidissant, il repoussa un Nick surpris jusqu’au mur.) Vous, vous allez dire à Mlle Morgan à quoi elle doit s’attendre avec ce poignet, dit-il en reprenant son sac.

Nick eut un hochement de tête, étonné par le petit sorcier à l’air inoffensif.

— Rach’. (Jenks bourdonnait juste à côté de moi.) Qu’est-ce qu’il y a avec ton poignet ?

— Rien !

Je le repoussai d’un geste de la main, presque essoufflée par l’effort.

— Jenks ? (C’était Ivy, criant par-dessus le bruit de l’eau coulant à flots.) Pourrais-tu m’apporter le sac noir qui est sur ma coiffeuse ? Je veux le mettre dans le bain de Rachel.

— Celui qui pue la verveine ? demanda-t-il en battant des ailes pour monter jusqu’à mes yeux.

— Tu as fouillé dans mes affaires ! accusa-t-elle. (Jenks eut un sourire penaud.) Et dépêche-toi. Plus vite Rachel sera dans cette baignoire, plus vite nous pourrons sortir d’ici. Comme elle va mieux, il faut que nous finissions sa Course.

Le souvenir de la cargaison de Trent me revint brutalement.

Je regardai la pendule et soupirai. Il y avait encore tout le temps de mobiliser le BFO et de lui mettre la main dessus. Mais je n’allais y participer en aucune façon. Sous aucune forme ou apparence.

Super.