Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 17 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 18 · — Je pense que je ne nettoierai…

— Je pense que je ne nettoierai jamais mon nez de l’odeur qui régnait dans ce sac à viande. Avec une pose très théâtrale, Jenks aspira une grande goulée d’air nocturne.

— Sac à main, corrigeai-je, entendant les mots sortir en un couinement sans relief.

C’était tout ce dont j’étais capable. J’avais tout de suite reconnu l’odeur qui imprégnait le sac de la mère d’Ivy, et la simple pensée que j’y avais passé une bonne partie de mon après-midi me filait les chocottes.

— Est-ce que tu as jamais reniflé quelque chose de ce genre ?

continua Jenks sans se démonter.

— Jenks, la ferme.

« Scouic, scouic. » Jouer aux devinettes sur ce qu’un vampire transportait quand il partait en chasse n’était pas ma priorité.

J’essayai vraiment très fort de ne pas penser au tableau 6.1.

— Noon, dit-il d’une voix traînante. Ça ressemblait à une sorte d’odeur métallique et musquée, comme... oh.

Mais l’air de la nuit était agréable. Il était presque 22 heures, et le jardin de Trent avait l’odeur luxuriante de l’humidité montante. La lune n’était qu’un trait fin perdu derrière les arbres.

J’étais cachée avec Jenks dans les arbustes, derrière un banc de pierre. Ivy était partie depuis longtemps.

Elle avait glissé le sac sous le banc durant l’après-midi, prétendant se sentir mal. Lorsqu’elle avait mis sa fatigue sur le compte de l’hypoglycémie, la moitié des hommes participant à la visite s’étaient proposés pour courir jusqu’au pavillon et y chercher un biscuit. Je nous avais presque fait repérer en me tordant de rire devant la parodie loufoque exécutée par Jenks pour simuler ce qui se passait à l’extérieur du sac. Ivy était partie au milieu d’un brouhaha d’inquiétude masculine, et je m’étais demandé si je devais me faire du souci ou m’amuser de la facilité avec laquelle elle les avait manipulés.

— Ça donne une impression aussi foireuse que si Oncle Vamp se pointait en plein milieu d’une boum d’ados, dit Jenks en sortant des ombres pour s’engager sur l’allée. Je n’ai pas entendu un oiseau de l’après-midi. Pas plus de pixies ou de fées.

De sous le bord de son chapeau, il considéra la voûte de verdure.

— Allons-y, couinai-je en regardant le long de l’allée déserte.

Tout était dans des tons de gris. Je n’y étais pas encore habituée.

— Je pense qu’il n’y a pas de pixies ou de fées, continua Jenks.

Un jardin de cette taille pourrait en accueillir quatre clans sans problème. Qui prend soin des plantes ?

— Peut-être de ce côté, dis-je, éprouvant le besoin de m’exprimer même s’il ne pouvait pas me comprendre.

— Oui, tu as raison, continua-t-il sans me prêter aucune attention. Des balourds, des imbéciles aux gros doigts qui arrachent une plante souffrante au lieu de lui donner une dose de potasse. Euh, je ne parle pas de toi, bien sûr.

— Jenks, pépiai-je, tu en tiens vraiment une couche.

— Tu l’as dit.

Je ne faisais pas confiance à Jenks sur l’absence de fées et de pixies, et je m’attendais à moitié à les voir nous tomber dessus d’un instant à l’autre. Ayant vu les résultats d’un affrontement pixies/fées, je n’étais pas vraiment pressée d’en vivre un autre en direct. Surtout en ayant la taille d’un écureuil.

Jenks se tordit le cou et examina les branches du dessus tout en ajustant son chapeau. Il m’avait dit plus tôt qu’il était d’un rouge flamboyant, et que cette couleur criarde était la seule protection d’un pixie quand il pénétrait dans le jardin d’un autre clan. C’était une annonce de ses bonnes intentions et une promesse de départ rapide. Il passait son temps à le triturer depuis que nous avions quitté le sac d’Ivy, et ça me rendait folle.

Être restée coincée derrière un banc tout l’après-midi n’avait rien arrangé non plus pour mes nerfs. Jenks avait passé la majeure partie de la journée à dormir, ne se réveillant vraiment que lorsque le soleil effleura l’horizon invisible.

Je fus traversée par un éclair d’excitation qui s’évanouit aussitôt. Oubliant cette sensation, je couinai pour attirer l’attention de Jenks et pris la direction d’où venait une odeur d’habitation. Le temps passé dans le sac d’Ivy, sous le banc, avait fait beaucoup de bien à Jenks. Mais il traînait quand même derrière. Inquiète que le léger bruit produit par son vol laborieux puisse alerter quelqu’un, je m’arrêtai et lui fis signe de s’accrocher sur mon dos.

— Qu’est-ce que tu as, Rach’, demanda-t-il en repoussant son chapeau. Ça te gratte ?

Je grinçai des dents. Assise sur mon derrière, je l’indiquai d’une patte, puis montrai mes épaules.

— Pas question. (Il leva les yeux vers les arbres.) Je ne serai pas transporté comme un bébé.

Je n’ai vraiment pas le temps, pensai-je. Je lui fis un nouveau signe, mais cette fois, je pointai ma patte vers le ciel. C’était le signal dont nous avions convenu pour lui indiquer de rentrer à la maison. Les yeux de Jenks s’étrécirent et je découvris mes dents.

Surpris, il fit un pas en arrière.

— D’accord, d’accord, grommela-t-il. Mais le moindre mot à Ivy, et je te pixe toutes les nuits pendant une semaine. Compris ?

Son faible poids heurta mon épaule et il s’agrippa à ma fourrure. C’était une sensation étrange que je n’appréciai pas du tout.

— Pas trop vite, murmura-t-il, pas très à l’aise lui non plus.

Mis à part son étreinte crispée sur ma fourrure, je ne fis plus attention à lui. J’allai aussi vite que je l’osai. Je n’aimais pas l’idée qu’il pût y avoir des fées armées et des yeux inamicaux en train de nous surveiller, et je quittai immédiatement l’allée. Plus tôt nous serions à l’intérieur, mieux ce serait. Mon nez et mes oreilles travaillaient à plein. Je pouvais tout sentir et tout entendre, et ce n’était pas aussi chouette qu’on aurait pu le croire.

Les feuilles frémissaient à chaque souffle de vent, me faisant m’immobiliser ou m’enfoncer plus profond sous les feuillages.

Jenks fredonnait à mi-voix une chanson ennuyeuse. Ça parlait de sang et de marguerites.

Je trouvai mon chemin tant bien que mal à travers un muret de pierres descellées et de ronces, et m’arrêtai. Quelque chose était différent.

— Les plantes ont changé, dit Jenks, et j’approuvai de la tête.

Les arbres au milieu desquels je zigzaguais en descendant la colline étaient beaucoup plus âgés. Je pouvais sentir du gui. Une terre ancienne, bien entretenue, servait de terreau à des plantes bien portantes. Les senteurs semblaient avoir plus d’importance que l’apparence. Le chemin étroit que je découvris était de terre battue et non plus de gravillons. Des fougères l’encombraient, ne laissant de passage que pour une personne. Pas loin, de l’eau cascadait. Je continuai prudemment pour m’arrêter brutalement quand je perçus une odeur familière. Du thé, de l’Earl Grey.

Immobile dans l’ombre d’un lys sauvage, je cherchai l’odeur d’êtres humains. À part le chant des insectes, il n’y avait aucun bruit.

— Par là, murmura Jenks. Une tasse sur le banc.

Il descendit de mon dos et se fondit dans les ombres.

J’avançai doucement, les moustaches tendues et les oreilles grandes ouvertes. Le bosquet était désert. Avec des mouvements fluides, je montai sur le banc. Il y avait un fond de thé laissé dans la tasse. Sa présence ici était aussi révélatrice que le changement dans la nature des plantes. Nous avions quitté les jardins ouverts au public. Nous étions dans celui de Trent.

Jenks se percha sur l’anse de la tasse, les mains sur les hanches. Il prit un air renfrogné.

— Rien, gémit-il. Je ne peux rien sentir à partir de cette tasse.

Il faut que j’aille à l’intérieur.

Je bondis du banc et atterris sans bruit. L’odeur de lieux habités était plus forte sur la gauche et nous suivîmes le chemin de terre au milieu des fougères. Bientôt, l’odeur de mobilier, de moquette et d’électronique se fît plus âcre, et c’est sans surprise que je débouchai devant la terrasse. Je levai la tête. Un treillis se découpait sur le ciel. Une plante grimpante à floraison nocturne y était accrochée, son parfum essayant de surmonter la puanteur humaine.

— Attends, Rachel !

Comme j’allais m’engager sur les planches couvertes de mousse, Jenks s’était accroché à mon oreille. Mes moustaches touchèrent quelque chose, et je sautai en arrière. Je passai mes pattes sur mes moustaches. Ça collait et j’en récupérai sur mes pattes. Sans le faire exprès, je collai mes oreilles sur mes yeux.

Paniquée, je m’assis sur mon derrière. Je ne pouvais pas me libérer !

— Ne frotte pas, Rachel, m’intima Jenks. Tiens-toi tranquille.

Mais je ne pouvais plus rien voir. Mon pouls s’accéléra.

J’essayai de crier, mais ma gueule était elle aussi collée.

Frénétiquement, je me débattis. Je perçus le bourdonnement courroucé de Jenks. Je pouvais à peine respirer ! Par l’enfer, c’était quoi ce truc ?

— Par le Tournant, Morgan ! (Jenks avait presque craché les mots.) Arrête de te débattre. Je vais te l’enlever.

Je mis mes instincts sous clé et me laissai tomber, le souffle court et haché. Une de mes pattes était collée sur mes moustaches et c’était douloureux. J’avais du mal à m’empêcher de me rouler sur le sol.

— Ne bouge pas. (Je sentis sur moi le souffle des ailes de Jenks.) Je vais te toucher l’œil.

Mes pattes se contractèrent quand il tira sur la mixture collée sur ma paupière. Ses doigts étaient doux et adroits, mais si j’en croyais la douleur, il était en train de m’arracher la moitié de la peau. Et soudain, c’était parti, et je pus voir de nouveau. D’un œil, je vis Jenks frotter ses paumes l’une contre l’autre et former une petite balle. De la poussière de pixie s’élevait de ses vêtements et le faisait luire.

— Ça va mieux ? demanda-t-il en me regardant.

— Bon Dieu, oui, couinai-je.

Comme ma gueule était toujours fermée par la colle, ça sortit encore plus déformé que d’habitude.

Jenks jeta la balle de matière collante, couverte de poussière.

— Tiens-toi tranquille. Je vais retirer le reste plus vite qu’Ivy ne peut balancer une aura.

Il se mit à tirer sur ma fourrure, transformant la colle en petites balles. Je hurlai quand il en arracha un morceau sur mon oreille.

— Désolé, je t’avais prévenue.

— Quoi ?

Pour une fois, il parut comprendre mon pépiement.

— Cette matière gluante. (Il grimaça en tirant sur un nouveau morceau.) C’est comme ça que je me suis fait prendre hier. (Il était furieux.) Trent a de cette matière tendue en fils de soie sur tout le plafond du hall d’entrée, juste au-dessus de la hauteur humaine.

Ça coûte supercher, je suis surpris qu’il en mette ailleurs. (Il vola pour aller sur mon autre flanc.) C’est un moyen de dissuasion utilisé par les pixies et les fées. On peut l’enlever mais ça prend du temps. Je parierais que toute la terrasse est piégée. C’est pour ça que rien ne vole dans le coin.

Je remuai la queue pour montrer que j’avais saisi. J’avais entendu parler des fils de soie adhésifs, mais je n’avais jamais imaginé me prendre dedans. Pour quiconque était d’une taille supérieure à celle d’un enfant, ça ne faisait pas plus d’effet qu’une toile d’araignée.

Quand il eut fini, je palpai mon museau, me demandant s’il avait toujours la même forme. Jenks enleya son chapeau et le glissa sous une pierre.

— J’aurais dû apporter mon épée, dit-il.

L’instinct territorial des pixies et des fées était si développé, que si Jenks se débarrassait de ce chapeau voyant, je pouvais miser ma vie sur leur absence complète de ce jardin.

L’air légèrement soumis qu’il avait affiché tout l’après-midi disparut d’un coup. De son point de vue, ce jardin était maintenant le sien puisqu’il n’y avait personne pour dire le contraire. Il se campa debout près de moi, les mains sur les hanches et contempla gravement la terrasse en bois.

— Regarde, dit-il.

Il se secoua pour faire tomber un nuage de poussière de pixie de ses habits. Ses ailes disparurent et le vent déplacé par leur battement propulsa la poussière vers la terrasse. Le nuage transparent sembla se figer en l’air. Comme par magie, la poussière se fixa sur la soie, faisant apparaître un morceau de filet.

Jenks m’adressa un petit sourire satisfait.

— J’ai bien fait d’apporter les ciseaux de Matalina.

Il tira de sa poche les ciseaux à poignées de bois, puis s’approcha sans crainte du filet chatoyant et y découpa un trou à la taille d’un vison. Il eut un geste grandiloquent.

— Après toi.

Je me faufilai sur le plancher. Mon cœur s’emballa, puis revint à un rythme plus serein. Ce n’était qu’une autre Course, me dis-je.

Je ne pouvais me permettre de me laisser déborder par l’excitation. Je devais ignorer le fait que ma vie en dépendait. Mon nez se plissa pour renifler. Outre ou humain, il n’y avait personne.

— Je pense que c’est une des pièces de derrière. Regarde, il y a un bureau.

Un bureau ? Mes sourcils soyeux se soulevèrent. C’était bien un bureau. Ou peut-être pas. Jenks volait en tous sens, comme une chauve-souris enragée. Je le suivis à une allure plus posée. Au bout de quinze pas, les planches couvertes de mousse firent place à une moquette tachetée entourée de trois murs. Il y avait partout des plantes en pot bien entretenues. Le petit bureau appuyé contre le mur du fond ne semblait pas beaucoup utilisé. Il y avait un canapé et des fauteuils disposés près d’un minibar avec un évier, faisant de la pièce un endroit confortable pour se relaxer ou travailler sans pression. Cette pièce était un morceau de jardin ; une impression renforcée par son ouverture sur la terrasse et, au-delà, sur la forêt.

— Hé, s’exclama Jenks, très excité. Regarde ce que j’ai trouvé.

Je me détournai des orchidées que je regardais avec jalousie pour voir Jenks envol stationnaire au-dessus d’un banc d’équipement électronique.

— C’était planqué dans le mur, expliqua-t-il, et vise un peu ça.

Il vola les pieds les premiers vers un bouton placé sur le mur.

La console de lecture, les disques et tout le reste se renfoncèrent dans leur cachette. Très content de lui, Jenks poussa de nouveau sur le bouton, et le matériel réapparut.

— C’est fabuleux ce que fait ce bouton.

Puis, distrait par la promesse de nouveaux jouets, il s’envola vers l’autre côté de la pièce.

Trent avait plus de disques qu’une association d’étudiantes : pop, classique, new âge, même du heavy métal. Mais pas de disco, constatai-je, et mon respect pour lui remonta d’un cran. De la patte, je caressai amoureusement un exemplaire de Takata’s Sea.

Le disque disparut à l’intérieur de la console, et je me jetai en arrière. Effrayée, je bondis pour enfoncer le bouton avec un crissement de griffes et tout renvoyer à l’intérieur du mur.

— Il n’y a rien ici, Rachel. Continuons.

Jenks jeta un regard intéressé vers la porte et alla se poser sur la poignée. Mais il fallut que je saute pour ajouter mon poids au sien pour qu’elle bascule et que la porte s’ouvre. Je retombai maladroitement par terre avec un bruit sourd. Je m’immobilisai un instant sans respirer, écoutant avec Jenks dans l’entrebâillement.

Le cœur battant, je poussai la porte avec mon nez pour permettre à Jenks de se faufiler. Quelques secondes plus tard, il était de retour.

— C’est un vestibule. Tu peux venir, je me suis occupé des caméras.

Il disparut de nouveau derrière la porte et je le suivis. J’eus besoin de tout mon poids pour la refermer. Le cliquetis de la serrure brisa le silence et je me tapis contre le sol, priant pour que personne ne l’ait entendu. Je pouvais entendre de l’eau couler et le bruissement de créatures nocturnes sortant de haut-parleurs invisibles. Je reconnus le vestibule. J’y étais passée la veille. Le fond sonore avait dû être là, mais si feutré qu’il restait subliminal, sauf pour l’ouïe d’un rongeur. Je hochai la tête. Je savais où nous étions. Avec Jenks, nous avions trouvé le bureau privé de Trent, l’endroit où il accueillait ses invités «spéciaux ».

— De quel côté ? souffla Jenks, voletant au-dessus de moi.

Ou bien son aile était complètement réparée, ou bien il ne souhaitait pas être vu à califourchon sur un vison. Sûre de moi, je m’engageai dans le couloir. À chaque intersection, je pris le chemin le moins séduisant, le plus fonctionnel. Jenks volait en éclaireur, réglant chaque caméra sur une boucle de quinze minutes pour qu’on ne nous voie pas. Heureusement, Trent fonctionnait sur une horloge humaine, du moins officiellement, et le bâtiment était désert. Du moins, c’est ce que je croyais.

— Merde, laissa échapper Jenks à voix basse au moment où je me figeais.

Des voix venant du vestibule s’amenaient dans notre direction.

Mon pouls s’accéléra.

— Vite, m’intima Jenks. Non ! À droite. Ce fauteuil et la plante en pot.

Je me précipitai. L’odeur de citrus et de terre cuite s’épanouit autour de moi, et je me glissai derrière le pot. Juste à temps : des pas résonnaient sur le sol du couloir. Jenks s’était envolé pour se cacher dans les branches de la plante.

— Autant que ça ?

La voix de Trent était douloureuse pour mes oreilles sensibles.

Lui et un autre homme tournèrent à l’angle du couloir.

— Vérifie ce qu’Hodgkin fait pour annoncer une telle augmentation de la production. Si tu penses qu’on peut l’appliquer sur d’autres sites, je veux un rapport.

Je retins ma respiration. Trent et Jonathan passèrent devant nous.

— Très bien, Sa’han. (Jonathan prenait des notes sur un bloc électronique.) J’ai aussi fini la sélection parmi les candidates potentielles pour le poste de secrétaire. Il serait assez simple de libérer du temps demain matin dans votre agenda. Vous voudriez en voir combien ?

— Limite ça aux trois que tu penses les plus aptes et à une autre que tu trouves moins intéressante. Il y en a que je connais déjà ?

— Non, cette fois, j’ai dû aller chercher en dehors de l’État.

— Et, au fait, Jon, aujourd’hui n’était pas ton jour de repos ?

Il y eut une pause.

— Comme vous n’aviez pas de secrétaire, j’ai préféré travailler.

— Ah. (Trent eut un rire détendu tandis qu’ils tournaient au coin suivant.) Je comprends mieux ton zèle pour venir à bout de ces entretiens.

La dénégation timide de Jonathan ne fut plus qu’un murmure quand ils disparurent de notre vue.

— Jenks, couinai-je. (Il n’y eut pas de réponse.) Jenks, couinai-je plus fort, me demandant s’il avait fait quelque chose d’aussi stupide que les suivre.

— Je suis toujours là, grommela-t-il et je me sentis soulagée.

Le tronc de l’arbuste vibra quand il glissa jusqu’en bas. Il s’assit sur le bord du pot et laissa pendre ses pieds.

— Cette fois, je l’ai bien reniflé, dit-il. (Je m’assis sur mon derrière, impatiente.) Je ne sais pas ce qu’il est. (Les ailes de Jenks virèrent à un bleu lugubre tandis que sa circulation sanguine ralentissait et que son humeur s’assombrissait.) Il sent la prairie, mais pas comme un sorcier. Il n’y a pas un poil de fer, donc ce n’est pas un vamp. (Les yeux de Jenks affichèrent sa confusion.) J’ai pu sentir ses rythmes biologiques ralentir, ce qui veut dire qu’il dort bien la nuit. Ce qui exclut les garous ou n’importe quel type d’Outre nocturne. Par le grand Tournant, Rach’, il ne sent comme rien de connu. Et tu sais ce qui est encore plus étrange ?

Ce type, avec lui. Il sent juste comme Trent. Ça ne peut être qu’un enchantement.

Mes moustaches s’agitèrent. Étrange n’était pas le mot.

— « Scouic », dis-je au lieu de « je suis désolée ».

— Oui, tu as raison. (Il se souleva lentement sur ses ailes de libellule et se dirigea vers le milieu du couloir.) Nous devrions finir ce que nous avons à faire et nous tirer d’ici.

Je sentis une décharge. Se tirer d’ici, pensai-je en quittant la sécurité du citrus. J’étais prête à parier que nous ne pourrions pas ressortir par où nous étions entrés. Mais je m’inquiéterais une fois le bureau de Trent fracturé. Nous avions déjà fait l’impossible.

Sortir serait un jeu d’enfant.

— Par ici, couinai-je, empruntant un couloir familier juste à l’entrée du vestibule.

Je pouvais sentir le sel de l’aquarium dans le bureau de Trent.

Les portes en verre cathédrale que nous dépassâmes n’ouvraient que sur des locaux déserts et obscurs.

Personne ne travaillait aussi tard. La porte en bois de Trent était naturellement fermée.

Vif et silencieux, Jenks se mit au travail. La serrure était électronique, et après quelques minutes passées à s’escrimer derrière le panneau relié à l’encadrement, elle se déconnecta et la porte s’entrebâilla.

— Que du classique, se rengorgea Jenks. Jax y serait arrivé.

Le glouglou apaisant de la fontaine de bureau s’échappa dans le couloir. Jenks passa le premier pour prendre soin de la caméra avant que je suive.

— Non, attends, couinai-je quand je le vis se laisser tomber les pieds en avant sur l’interrupteur.

La pièce fut envahie d’une clarté douloureuse.

— Hé !

Je couinai de plus belle et me cachai les yeux derrière mes pattes.

— Désolé.

La lumière disparut.

— Allume au-dessus de l’aquarium, essayai-je de dire en tentant de voir de nouveau avec mes yeux blessés par la lumière.

L’aquarium !

Mais ça ne servait à rien. Je m’assis sur mes fesses et pointai de la patte.

— Rach’, ne fais pas l’idiote, tu n’as pas le temps de manger. (Il hésita, descendant de quelques centimètres.) Oh ! La lumière ! Hé, hé ! Bonne idée.

L’éclairage se mit en marche avec un clignotement, baignant le bureau de Trent d’une douce lumière verte. J’escaladai son fauteuil et, de là, le bureau. Je feuilletai maladroitement son agenda, remontant plusieurs mois en arrière et arrachant une page. Mon cœur battit plus vite quand je la laissai tomber par terre. Je la suivis.

Les moustaches dressées, je tirai sur le tiroir pour l’ouvrir. Les disques y étaient. Je n’aurais pas trouvé anormal que Trent ait tout déplacé. Peut-être, pensai-je avec fierté, s’est-il dit que je ne représentais pas un gros danger. Je pris le disque marqué

« Alzheimer » et glissai jusqu’à la moquette, poussant de tout mon poids pour refermer le tiroir. Son bureau était fait dans un superbe bois de merisier rouge, et je songeai tristement à la gêne que j’allais éprouver en installant mon mobilier de travail à côté de celui d’Ivy.

M’asseyant sur mon derrière, je fis un signe à Jenks pour le lacet. Il avait déjà replié la feuille pour pouvoir la transporter. Dès que le disque serait attaché sur moi, nous pourrions partir.

— Le lacet, c’est ça ?

Il fouilla dans sa poche.

La lumière centrale illumina la pièce et je me tapis au sol, immobile. Respirant à peine, je tendis la tête pour regarder pardessous le bureau, vers la porte. Il y avait deux paires de chaussures – des pantoufles confortables et du cuir – devant le chambranle, dans la lumière qui se répandait jusqu’au couloir.

— Trent, mima Jenks en atterrissant près de moi avec le papier plié.

Au ton de sa voix, Jonathan était furieux.

— Ils sont partis, Sa’han. J’alerte les gardes.

Il y eut un soupir tendu.

— Vas-y. Je vérifie ce qui a été pris.

Mon pouls s’affola, et je me renfonçai sous le bureau. Les chaussures en cuir firent demi-tour et sortirent. Mon adrénaline atteignit un sommet, j’hésitai à tenter une sortie, mais je ne pourrais pas courir avec le disque serré dans mes pattes avant. Et je n’allais pas l’abandonner.

La porte du bureau se referma, et je maudis mon hésitation. Je reculai vers la cloison au fond du bureau. Je croisai le regard de Jenks et lui fis le signe de rentrer à la maison. Il approuva de la tête. Nous nous tassâmes sur nous-mêmes quand Trent fit le tour du bureau et s’arrêta devant son aquarium.

— Bonsoir, Sophocle, susurra-t-il. Qui était-ce ? Si tu pouvais seulement me le dire.

Il avait abandonné sa veste de travail et avait un air beaucoup plus décontracté. Je ne fus pas surprise par la musculature de ses épaules, révélée à chaque mouvement sous la chemise en tissu léger.

Avec un soupir, il s’assit dans son fauteuil. Sa main se dirigea vers le tiroir à disques, et je me sentis vaciller. Je déglutis difficilement en réalisant qu’il fredonnait la première piste de

Takata’s Sea. Enfer et damnation. Je nous avais fait repérer.

— « N’est-ce pas une merveille que le cri du nouveau-né ? » dit Trent tout bas, chantonnant les paroles. « Le choix était réel. La chance un mensonge."

Il s’immobilisa, les doigts sur les disques. Lentement, il referma le tiroir avec son pied. Le cliquetis final me fit tressaillir.

Il rapprocha son fauteuil du bureau, et j’entendis un crissement lorsqu’il tira l’agenda vers lui. Il était si près que je pouvais sentir sur lui les odeurs du dehors.

— Oh, dit-il, légèrement surpris. Imaginez ça. Quen ! appela-t-il.

Je fixai Jenks, désorientée, jusqu’à ce qu’une voix masculine s’élève dans la pièce, sortant d’un haut-parleur invisible.

— Sa’han ?

— Lâche les chiens, dit Trent.

Le pouvoir dans sa voix me fit frissonner.

— Mais ce n’est pas la pleine...

— Lâche les chiens, Quen, répéta Trent.

Il n’avait pas parlé plus fort mais on sentait sa colère. Sous le bureau, son pied commença à battre rythmiquement.

— Très bien, Sa’han.

Le pied de Trent s’immobilisa.

— Attends.

Je l’entendis prendre une inspiration profonde, comme s’il goûtait l’air.

— Monsieur ? demanda la voix cachée.

Trent renifla de nouveau. Lentement, il fit rouler le fauteuil à l’écart du bureau. Mon cœur battait et je retins mon souffle. Jenks voleta pour aller se cacher derrière le fond d’un tiroir. Je me figeai quand Trent se leva, s’éloigna du bureau, puis s’accroupit. Je n’avais aucun endroit où aller. Les yeux de Trent croisèrent les miens et il sourit. La peur me paralysa.

— Venez voir ça, dit-il doucement.

— Oui, Sa’han.

Le haut-parleur se déconnecta avec un pop audible. Je fixai Trent, me sentant prête à exploser.

— Mademoiselle Morgan ? dit-il avec un petit signe cordial de la tête, et je me mis à trembler. Je voudrais pouvoir vous assurer que c’est un plaisir.

Il souriait toujours, tout en se rapprochant. Je découvris les dents et couinai. Il retira sa main et fronça les sourcils.

— Sortez de là. Vous avez quelque chose qui m’appartient.

Je sentis le disque à côté de moi. Prise en flagrant délit, je passai du statut de voleuse brillante à celui d’idiote du village en un battement de cœur. Comment avais-je pu croire que je réussirais à m’en tirer ? Ivy avait raison.

— Approchez, mademoiselle Morgan, dit-il en tendant la main sous le bureau.

Je me réfugiai dans l’espace vide derrière les tiroirs, essayant de lui échapper. Sa main me suivit. Je couinai quand une poigne ferme se referma sur ma queue. Mes griffes crissèrent quand il tira. Terrifiée, je plantai mes dents dans la partie charnue de sa paume.

— Petite peste ! Espèce de chienne ! rugit-il, m’arrachant de sous le bureau malgré toute mon énergie pour m’accrocher.

Le monde se retourna quand il se releva. D’un mouvement brusque du poignet, il me frappa violemment contre le bureau. Je vis des étoiles, qui semblèrent accompagner le goût obscur de cannelle de son sang. La douleur dans ma tête me fit desserrer les dents et je me retrouvai pendue par la queue.

— Lâche-la ! entendis-je Jenks vociférer.

Le monde tournait autour de moi.

— Et vous avez amené votre punaise, dit Trent avec calme, tapant du plat de la main sur un bouton sur le côté du bureau.

Un faible parfum d’éther m’agaça les narines.

— Tire-toi, Jenks, couinai-je en reconnaissant l’odeur du filet collant.

Jonathan ouvrit la porte d’un coup et resta dans l’embrasure, les yeux écarquillés.

— Sa’han !

— Ferme la porte ! hurla Trent.

Je me convulsai frénétiquement pour me libérer. Jenks se précipita à côté de moi, juste comme mes dents se refermaient sur le pouce de Trent.

— Sois maudite, sorcière ! cria Trent, me cognant contre le mur.

Je vis une nouvelle série d’étoiles, qui se transformèrent en braises noires. Les braises grossirent, et je les contemplai, hébétée, jusqu’à ce qu’elles engloutissent toute ma vision et qu’il n’y ait plus rien d’autre. J’avais chaud et je ne pouvais plus bouger.

J’étais en train de mourir.

Ça devait être ça.