Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 11 · — Rachel ? Rachel, réveille-toi. Est-ce que…
— Rachel ? Rachel, réveille-toi. Est-ce que ça va ? Une voix douce, inquiète, mais inconnue formait comme un fil noir qui me ramenait vers la conscience. Je m’étirai, sentant des muscles nouveaux jouer. Mes yeux s’ouvrirent sur des tons de gris. Jenks se tenait devant moi, les mains sur les hanches, les pieds écartés. Il semblait mesurer plus d’un mètre quatre-vingts.
— Merde.
Le juron était sorti comme un criaillement aigu. J’étais une souris. J’étais une bon Dieu de souris !
La panique m’envahit quand je me rappelai la douleur de la transformation. J’allais devoir la subir de nouveau pour retrouver ma forme normale. Pas étonnant que la transformation soit un art en voie de disparition. C’était un véritable enfer.
Ma peur diminua et je me secouai pour sortir de sous mes habits. Mon cœur battait terriblement vite. Cette affreuse odeur de lavande s’élevait de mes vêtements, me prenant à la gorge. Je plissai le nez et essayai de ne pas vomir quand je réalisai que je pouvais sentir l’alcool qui servait de support à l’odeur florale.
Dessous, je décelais ce parfum de cendre et d’encens qui, pour moi, identifiait Ivy. Je me demandai si le nez d’un vamp était aussi sensible que celui d’une souris.
Vacillant sur mes quatre pattes, je me tapis contre le sol et regardai le monde de mes nouveaux yeux. La ruelle faisait la taille d’un entrepôt ; au-dessus, le ciel noir était menaçant. Tout était en nuances de gris et de blanc. Le bruit de la circulation lointaine était comme un grondement sourd, la puanteur de la ruelle une véritable agression. Jenks avait raison. Quelqu’un devait vraiment apprécier les burritos.
A présent que j’étais le nez dedans, la nuit semblait plus froide. Me tournant vers mes vêtements empilés, j’essayai de cacher mes bijoux. La prochaine fois, je laisserais tout à la maison, sauf mon poignard de cheville.
Je fis face à Jenks. La surprise était totale. Waouh ! Il était canon. Ses épaules étaient bien découpées, musclées à souhait pour supporter ses ailes. Il avait une taille fine, un corps parfaitement proportionné. Sa masse de cheveux blonds retombait artistiquement sur son front, lui donnant un air insouciant. Ses ailes étaient couvertes d’un fin réseau étincelant, une véritable toile d’araignée. Le voyant ainsi, je comprenais pourquoi Jenks avait à lui seul plus d’enfants que trois couples de lapins.
Et ses habits... Même en noir et blanc, ils étaient fabuleux ! L’ourlet et le col de sa chemise étaient brodés de digitales et de fougères. Son bandana noir, que j’avais autrefois vu rouge, était parsemé de minuscules éclats qui formaient un motif hypnotisant.
— Hé, Beauté, dit-il joyeusement, sa voix étrangement riche et basse pour mes oreilles de rongeur. Ça a marché. Mais où as-tu trouvé un sort pour un vison ?
— Un vison ?
Ma question n’avait été qu’un couinement. Arrachant mes yeux à la contemplation de sa silhouette, je regardai mes mains.
Mes pouces étaient petits, mais mes doigts étaient si adroits que cela ne semblait pas gênant. De tout petits ongles acérés les terminaient. Je les levai pour toucher un court museau triangulaire et tournai la tête pour voir ma queue, longue, luxuriante, légère. Tout mon corps n’était qu’une ligne élégante. Je n’avais jamais été aussi mince. Je levai une patte, elles étaient blanches, avec de petits coussinets, blancs eux aussi. Il était difficile de juger de ma taille, mais j’étais largement plus grosse qu’une souris, plutôt un gros écureuil.
Un vison ? Je m’assis et lissai ma fourrure grise avec mes pattes avant. Cool ! J’ouvris la bouche pour sentir mes dents.
Acérées et dangereuses. Je n’aurais pas à m’en faire si je croisais un chat – j’étais presque aussi grosse. Les chouettes d’Ivy étaient de meilleurs chasseurs que je ne l’avais pensé. Mes dents claquèrent et je regardai le ciel au-dessus de moi. Des chouettes. Il fallait que je me méfie des chouettes. Et des chiens. Et de tout ce qui était plus gros que moi. Qu’avait bien pu faire un vison en pleine ville ?
— Rach’, tu es vraiment superbe, dit Jenks.
Mes yeux revinrent sur lui. Toi aussi, petit homme. Je me demandai fugitivement s’il y avait un sort pour amener les gens à la taille des pixies. Si Jenks était représentatif, il pourrait être intéressant de prendre des vacances chez les pixies et d’écumer les meilleurs jardins de Cincinnati. Transformez-moi en Poucette et je serais une fille heureuse. Il sourit en remarquant mes yeux exorbités.
— Je te retrouve sur le toit, d’accord ?
J’acquiesçai, le contemplant tandis qu’il s’envolait. Peut-être que je pourrais trouver un sort pour faire grandir les pixies ?
Mon soupir mélancolique donna un couinement assez curieux, et je trottinai vers la gouttière. Une flaque due aux averses de la nuit s’étalait dessous. Mes moustaches touchèrent les bords quand je m’y engageai et y grimpai avec facilité. Je constatai avec satisfaction que mes griffes étaient acérées et trouvaient des prises dans une surface métallique lisse. Elles pourraient servir d’arme tout autant que mes dents.
J’étais essoufflée quand je parvins au toit plat. Je coulai pratiquement de la gouttière et, à l’appel de Jenks, courus gracieusement jusqu’à l’ombre du conditionneur d’air de l’immeuble. Mon ouïe était meilleure, sinon je ne l’aurais jamais entendu.
— Par ici, Rach’. Quelqu’un a tordu la grille d’aération.
Ma queue soyeuse se balançait d’excitation quand je le rejoignis. Il manquait une vis à un coin de la grille. Encore mieux, elle était pliée. Jenks tira dessus et il ne fut pas difficile de m’y glisser. Une fois à l’intérieur, je me tapis dans une obscurité plus profonde et attendis que mes yeux s’accoutument. Jenks voletait autour de moi. Peu à peu, je discernai un autre grillage. Mes sourcils de rongeur se levèrent lorsque Jenks écarta un panneau triangulaire découpé dans le treillis. Il était évident que nous avions trouvé l’entrée officieuse du SO.
Mis en confiance, nous continuâmes notre exploration des conduites d’aération de l’immeuble ! Jenks parlait sans discontinuer, ses commentaires sans fin sur la facilité qu’il y aurait à s’y perdre et à y mourir de faim n’apportaient pas grand-chose. Il devint vite évident que ce labyrinthe de tuyaux était très fréquenté. De la corde de cinq millimètres était accrochée en haut des aplombs et des pentes les plus raides, et l’odeur d’autres animaux était partout. Il n’y avait qu’une direction possible – vers le bas – et, après quelques culs-de-sac, nous nous retrouvâmes au-dessus des archives.
La plaque d’aération par laquelle nous regardions était juste au-dessus des terminaux. Rien ne bougeait dans la faible lumière des photocopieurs. Des tables rectangulaires sobres et des chaises en plastique étaient disséminées sur la moquette rouge pourrie.
Les murs étaient couverts de classeurs. Il ne s’agissait que des dossiers en cours, une maigre partie de toute la saleté dont le SO
disposait sur les populations d’Outres et d’humains, vivants comme morts. La plupart étaient stockés électroniquement, mais si un dossier était consulté, une copie papier restait dans les classeurs pendant dix ans, cinquante pour un vampire.
— Prêt, Jenks ?
J’avais oublié que ça ne sortirait que comme un couinement.
Je pouvais renifler une odeur de café brûlé et de sucre du côté de la porte, et mon estomac se mit à grogner.
Étendue de tout mon long dans le conduit, je passai une patte à travers les lames de la ventilation, m’égratignant l’articulation pour atteindre le levier d’ouverture. Celui-ci lâcha brutalement, basculant avec un crissement bruyant pour rester accroché par les charnières. Tapie dans l’ombre, j’attendis que mon cœur se calme avant de passer le bout de mon museau.
Jenks m’arrêta alors que j’allais pousser dans l’ouverture une corde soigneusement enroulée dans le conduit.
— Attends, souffla-t-il. Laisse-moi truander les caméras. (Il hésita, ses ailes s’assombrissant.) Tu, euh, tu ne diras rien à personne, hein ? C’est un truc... euh... propre aux pixies. Ça nous aide à nous déplacer sans qu’on nous repère.
Son regard était penaud et j’acquiesçai de la tête.
— Merci.
Il se laissa tomber dans la pièce. J’attendis sans respirer, le temps qu’il revienne comme une flèche pour s’asseoir au bord de l’ouverture, les pieds pendant dans le vide.
— C’est fait. Elles vont passer la même séquence en boucle pendant un quart d’heure. Viens, on descend. Je vais te montrer ce que Francis consultait.
Je poussai la corde hors du conduit et commençai à descendre. Mes griffes rendaient la chose facile.
— Il a fait une copie en trop de tout ce qu’il voulait, dit Jenks qui s’était posé près de la corbeille de recyclage du copieur.
Il sourit quand je renversai la corbeille pour fouiller dans la pile.
— Je déréglais le photocopieur de l’intérieur. Il est reparti en se demandant pourquoi deux copies étaient sorties pour tout ce qu’il demandait. L’assistante l’a pris pour un crétin.
Je levai la tête ; je mourais d’envie de lui dire : « Francis est un crétin. »
— Je savais que tu t’en sortirais seule, dit Jenks en commençant à arranger les feuilles en une longue ligne sur le sol.
Mais ça a été dur de rester assis là sans rien faire quand je t’ai entendue courir. Ne me le demande pas, d’accord ?
Ses mâchoires étaient serrées. Je ne savais que dire et je me contentai de hocher la tête. Jenks était plus utile que tout ce que j’avais pu imaginer. J’étais mal à l’aise de l’avoir mal jugé. Je bougeai les pages pour les mettre dans l’ordre. Il n’y avait pas grand-chose, et plus je lisais, plus je me sentais découragée.
— D’après celle-ci (Jenks se tenait debout sur la première page, les mains sur les hanches), Trent est le dernier de sa lignée.
Ses parents sont morts dans des circonstances qui puaient la magie. Presque tout le personnel de maison a été suspecté. Cela a pris trois ans avant que le BFO et le SO abandonnent et décident officiellement de regarder ailleurs.
Je parcourus le rapport de l’enquêteur du SO. Mes moustaches remuèrent d’excitation quand je reconnus son nom : Léon Bairn, le même qui s’était retrouvé à l’état de tache sur le trottoir. Intéressant.
— Ses parents avaient toujours refusé de révéler leur appartenance aux humains ou aux Outres, continua Jenks. Tout comme Trent aujourd’hui. Et il ne restait pas suffisamment de ses parents pour procéder à une autopsie. Tout comme eux, Trent emploie des Outres aussi bien que des humains. De toutes sortes, sauf des pixies ou des fées.
Ce n’était pas surprenant. Pourquoi risquer un procès pour discrimination ?
— Je sais ce que tu penses. Mais il ne semblé pas avoir de préférence. Ses secrétaires particulières appartiennent toujours aux magiciens. Sa nourrice était une humaine de bonne réputation, et, à Princeton, il a partagé un appartement avec une meute de garous.
(Jenks se gratta la tête en signe de réflexion.) Cependant, il n’a pas rejoint leur fraternité. Tu ne le trouveras pas dans son dossier, mais on dit qu’il ne fait pas partie des garous, ni des vamps ou de quoi que ce soit d’autre. (Voyant mon haussement d’épaules, il continua.) Mais Trent n’a pas une odeur honnête. J’ai parlé avec une pixie qui avait réussi à le renifler – elle assurait la couverture d’un Coureur du côté des écuries de Trent. Elle dit que Trent ne sent pas l’humain, et que quelque chose de subtil en lui hurle à l’Outre.
Je pensai au sort que j’avais utilisé cette nuit pour dissimuler mon apparence. Ouvrant la gueule pour interroger Jenks, je la refermai brutalement. Je ne pouvais que couiner. Jenks sourit et sortit une mine de crayon cassée de sa poche.
— Tu vas devoir l’épeler, dit-il en traçant toutes les lettres de l’alphabet en bas d’une page.
Je découvris mes dents, ce qui le fit rire. Mais je n’avais pas le choix. Tapotant sur la page comme si ç’avait été une planche de Ouija, je pointai le mot « Charme ? ».
Jenks haussa les épaules.
— Peut-être. Mais un pixie aurait vu au travers, tout comme je peux sentir la sorcière sous l’odeur de vison. Mais si c’est un déguisement, cela expliquerait la secrétaire magicienne. Plus tu utilises la magie, plus tu pues. (Je le regardai d’un air interrogateur.) Les sorciers et les sorcières sentent tous pareil, mais ceux qui pratiquent le plus de magie sentent plus fort, plus étrange. Toi, par exemple, tu sens à cause de ta séance de fabrication de sorts. Tu as été en contact avec l’au-delà, n’est-ce pas ?
Ce n’était pas une question, et je m’assis sur mon derrière, surprise. Il pouvait le dire à mon odeur ?
— Trent pourrait faire fabriquer ses sorts par un autre sorcier, continua Jenks. De cette façon, il pourrait couvrir son odeur avec un charme. Mais on pourrait dire la même chose pour un garou ou un vamp.
Une idée me traversa, et j’épelai : « Odeur Ivy ? »
Jenks voleta nerveusement dans l’air avant que j’aie fini.
— Euh, ouais. Ivy sent. Soit elle a fait ça épisodiquement et arrêté seulement la semaine dernière, soit elle pratiquait intensément et a arrêté il y a un an. Je ne peux pas dire. La vérité est probablement entre les deux – probablement...
Je plissai le museau – si tant est qu’un vison en soit capable.
Elle avait dit quelle avait arrêté depuis trois ans. C’est quelle avait dû y être vraiment à fond. Super.
Je regardai la pendule du sous-sol. Le temps passait vite.
Impatiente, je m’arrêtai au-dessus de la bio plutôt succincte de Trent. D’après le SO, il vivait et travaillait dans une gigantesque propriété hors de la ville. Il élevait des chevaux de course sur sa propriété, mais la plus grande partie de ses revenus venait de l’exploitation agricole : des oranges et des plantations de pécan dans le Sud, des framboises sur la côte, du blé dans le Midwest. Il avait même une île sur le bord de la côte Est où il faisait pousser du thé. Mais je savais déjà tout ça. C’était ce qu’on trouvait dans n’importe quel journal.
Trent avait été élevé en enfant unique. Il avait perdu sa mère à l’âge de dix ans, et son père quand il était à l’université. Ses parents avaient eu deux autres enfants, morts en bas âge. Le médecin n’avait pas voulu donner ses comptes-rendus sans injonction officielle, et, peu après que la demande eut été faite, son cabinet avait été dévasté par un incendie. Tragiquement, le médecin travaillait tard ce soir-là et n’avait pas pu s’en sortir. Les Kalamack ne jouent pas pour des prunes, pensai-je amèrement.
Je m’assis devant les feuilles et fis claquer mes mâchoires. Il n’y avait rien d’utilisable dans tout ça. Et j’avais le sentiment que les dossiers du BFO, si je pouvais par miracle y avoir accès, seraient encore plus vides.
Quelqu’un s’était donné beaucoup de mal pour que rien ne filtre sur les Kalamack.
— Désolé, dit Jenks. Je sais que tu comptais beaucoup sur ces dossiers.
Je haussai les épaules, poussant et tirant les papiers pour les remettre dans la corbeille. Je ne serais pas capable de remettre la corbeille droite, mais elle aurait l’air d’être tombée, sans que les papiers aient été regardés.
— Tu veux aller avec Francis à l’entretien concernant la mort de sa secrétaire ? Il est prévu pour lundi midi.
Midi, pensai-je. Une heure tout à fait anodine. Pas ridiculement tôt pour la plupart des Outres, et tout à fait raisonnable pour un humain. Peut-être pourrais-je y aller sur les talons de Francis et donner un coup de main. Je sentis mes lèvres de rongeur découvrir mes crocs pour un sourire. Francis n’y verrait pas de mal. Et ça pouvait être ma seule chance de déterrer quelque chose sur Trent. Lui mettre sur le dos une affaire de Soufre suffirait à payer mon contrat.
Jenks s’envola pour se poser sur le bord de la corbeille, ses ailes bougeant par intermittence pour maintenir son équilibre.
— Ça te dérangerait que je vienne avec toi pour renifler Trent un bon coup ? Je suis prêt à parier que je pourrais dire ce qu’il est.
Mes moustaches balayèrent l’air tandis que je réfléchissais. Ce ne serait pas mal d’avoir une seconde paire d’yeux. Je pourrais me faire transporter par Francis. Pas sous ma forme de vison. Il se mettrait probablement à hurler comme une chochotte et à balancer des tas d’objets s’il me trouvait sur son siège arrière.
« On en parle. Maison », épelai-je.
Le sourire de Jenks se fit finaud.
— Avant que nous y allions, tu veux voir ton dossier ?
Je secouai la tête. Je l’avais vu un paquet de fois. J’écrivis :
« Non, je veux le détruire. »