Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 6 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 6 · Les chevilles croisées, j’étais assise sur l’antique…

Les chevilles croisées, j’étais assise sur l’antique table de cuisine d’Ivy et balançais mes pieds dans leurs pantoufles molletonnées roses. Les légumes coupés en jardinière étaient cuits à la perfection, encore croquants. Je les poussai sur le côté de l’emballage en carton blanc avec mes baguettes, cherchant un reste de poulet.

— C’est absolument délicieux, grommelai-je la bouche pleine.

Une épice rouge et acide me brûla la langue. Mes yeux s’emplirent de larmes. Attrapant le verre de lait déjà prêt, j’en descendis un tiers.

— Chaud, conclus-je, tandis qu’Ivy levait les yeux de la boîte soigneusement tenue dans ses longues mains. Bon sang, c’est vraiment fort.

Ivy arqua ses fins sourcils noirs.

— Contente que tu aimes.

Elle était assise à la table, à la place qu’elle avait libérée devant son ordinateur. La tête penchée sur sa propre barquette, sa masse de cheveux noirs faisait comme un rideau devant son visage. Elle la ramena derrière une oreille, et je contemplai la ligne de son menton bougeant doucement tandis qu’elle mangeait.

J’avais tout juste assez d’entraînement aux baguettes pour ne pas passer pour une parfaite idiote, mais Ivy s’en servait avec une précision majestueuse, amenant les petits tas d’aliments à sa bouche avec un rythme quasiment érotique. Je détournai les yeux, soudain mal à l’aise.

— Ça s’appelle comment ? demandai-je en farfouillant dans ma boîte en carton.

— Poulet au curry rouge.

— C’est tout ?

Elle acquiesça. J’émis un petit bruit. Je pourrais m’en souvenir. Je découvris un autre morceau de viande. Le curry explosa sur ma langue, et je le fis passer avec une nouvelle gorgée de lait.

— Ça vient d’où ?

— De chez Piscary.

Mes yeux s’élargirent. Piscary était une combinaison de pizzeria et de lieu de réunion pour vamps. De la très bonne nourriture dans une atmosphère unique.

— Ça vient de chez Piscary ? répétai-je tout en croquant dans une pousse de bambou. Je ne savais pas qu’ils livraient autre chose que de la pizza.

— Ils ne le font pas, en règle générale.

Le son enroué de sa voix attira mon attention, mais elle semblait toujours aussi occupée par la nourriture. Comme je ne disais rien, elle leva la tête. Ses yeux en amande clignèrent à mon intention.

— Ma mère leur a donné la recette, dit-elle. Piscary la prépare spécialement pour moi. Pas de quoi en faire une histoire.

Elle retourna à sa barquette. Un sentiment de malaise me traversa. Je prêtai l’oreille au grésillement des criquets par-dessus le cliquettement conjugué de nos baguettes. M. Poisson nageait dans son saladier sur l’appui de fenêtre. Le bruit étouffé du Cloaque était à peine audible derrière les coups rythmés de mes habits dans le sèche-linge.

Je ne pouvais pas supporter l’idée de porter les mêmes habits deux jours de suite. Mais Jenks m’avait dit que son copain ne pourrait pas avoir mes vêtements désensorcelés avant dimanche.

Le mieux que je pouvais faire était laver ce que j’avais et espérer que je ne croiserais pas quelqu’un que je connaissais. Pour le moment, j’avais passé une chemise de nuit et une robe de chambre qu’Ivy m’avait prêtées.

Elles étaient noires, évidemment, mais elle avait dit que la couleur m’allait bien. Leur faible parfum de cendre de bois n’était pas déplaisant, mais il semblait me coller à la peau.

Mon regard se porta sur l’emplacement vide au-dessus de l’évier, où aurait dû se trouver une pendule.

— Tu penses qu’il est quelle heure ?

— Trois heures passées de quelques minutes, dit-elle sans regarder sa montre.

Je continuai à farfouiller dans ma boîte. Je soupirai en me rendant compte que j’avais mangé tout l’ananas.

— J’aimerais que mes habits soient secs. Je suis tellement fatiguée.

Ivy croisa les jambes et me regarda par-dessus son dîner.

— Va te coucher. Je les sortirai. Je ne me coucherai pas avant 5 heures.

— Non, je reste. (Je bâillai derrière le dos de ma main.) Ce n’est pas comme s’il fallait que je me lève demain matin pour aller au bureau, dis-je avec un peu d’amertume.

Il y eut un murmure d’acquiescement du côté d’Ivy qui fit ralentir ma fouille dans les restes d’aliments.

— Ivy, tu peux me dire si ça ne me regarde pas, mais pourquoi t’es-tu engagée au SO si tu ne voulais pas travailler pour eux ?

Elle leva la tête, semblant surprise. Elle répondit d’une voix atone très révélatrice.

— Je l’ai fait pour embêter ma mère. (L’ombre de ce qui me parut être de la douleur la parcourut, disparaissant avant que je puisse être sûre qu’elle avait existé.) Mon père n’apprécie pas que je laisse tomber, ajouta-t-elle. Il dit que j’aurais dû tenir bon, ou bien tuer Denon.

Mon dîner oublié, je la dévisageai. Je ne savais pas si j’étais plus surprise par le fait que son père était encore vivant, ou par son conseil plutôt créatif sur la façon de progresser au sein du bureau.

— Euh, Jenks m’a dit que tu étais la dernière vivante de ta famille, dis-je finalement.

La tête d’Ivy oscilla dans un lent hochement contrôlé. Ses yeux sombres restèrent posés sur moi. Elle fit aller les baguettes de la boîte à ses lèvres dans une danse lancinante. Ce subtil déploiement de sensualité me déconcerta. Perchée sur la table, je me trémoussai, mal à l’aise. Elle n’avait jamais été aussi inquiétante quand nous travaillions ensemble. Mais naturellement, nous avions toujours terminé avant minuit, — Mon père s’est marié dans la famille, dit-elle entre deux plongées dans sa barquette, et je me demandai si elle réalisait combien elle avait l’air provocante. Je suis la dernière vivante du sang de ma lignée. Du fait de la prénuptialité, l’argent de ma mère est le mien, ou du moins l’était. Elle est folle furieuse que j’aie abandonné. Elle voudrait que je trouve un gentil vamp de haute naissance, vivant, que je me range et que je ponde autant de bébés que cela me sera possible pour être sûre que son sang vivant ne s’éteindra pas. Elle me tuera si je crève avant d’avoir eu un enfant.

Je hochai la tête comme si j’avais tout compris ; en fait, je n’y pigeais rien.

— Moi, je me suis engagée à cause de mon père, admis-je.

(Embarrassée, je reportai mon attention sur la nourriture.) Il travaillait pour le SO, dans la division Arcane. Il revenait chaque soir à la maison avec des histoires un peu folles sur les gens qu’il avait aidés ou attrapés. Dans sa bouche, c’était tellement excitant.

(Je reniflai.) Il n’avait jamais parlé de la paperasse. Quand il est mort, j’ai pensé que ça serait un moyen pour être plus proche de lui, pour entretenir sa mémoire, d’une certaine façon. Stupide, n’est-ce pas ?

— Non.

Je levai la tête en croquant un bout de carotte.

— Il fallait que je fasse quelque chose. Je suis restée un an à regarder ma mère disjoncter. Elle n’est pas folle, mais c’est comme si elle ne voulait pas admettre qu’il soit mort. On ne peut pas parler avec elle sans quelle sorte un truc du genre : « Aujourd’hui, j’ai fait du pudding à la banane. C’était le préféré de ton père. » Elle sait qu’il est mort, mais elle ne peut pas le laisser partir.

Perdu de l’autre côté de la fenêtre noire de la cuisine, le regard d’Ivy était figé sur un souvenir.

— Mon père est comme ça. Il passe tout son temps à s’occuper de ma mère. Je ne peux pas le supporter.

Ma mastication se ralentit. Il n’y avait pas beaucoup de vamps qui pouvaient se permettre de rester vivants après la mort. Les précautions à prendre avec le soleil et l’assurance en responsabilité civile à elles seules suffisaient à mettre la plupart des familles sur la paille. Sans oublier la nécessité d’un approvisionnement permanent en sang frais.

— Je ne le vois quasiment jamais, continua-t-elle d’une voix presque inaudible. Je ne le comprends pas, Rachel. Il a toute sa vie devant lui, mais il n’accepte pas de la laisser se procurer le sang dont elle a besoin chez quelqu’un d’autre. S’il n’est pas avec elle, c’est qu’il est quelque part, étendu pour le compte, à cause des pertes de sang. L’empêcher de mourir complètement le tue. Une personne seule ne peut satisfaire aux besoins d’un vampire mort.

Ils le savent tous les deux.

Cette conversation prenait un tour inconfortable, mais je ne pouvais pas simplement me lever.

— Peut-être le fait-il parce qu’il l’aime ? proposai-je.

Ivy fronça les sourcils.

— Mais de quelle sorte d’amour s’agit-il ?

Elle se leva, ses longues jambes se dépliant dans un lent mouvement gracieux. Sa barquette à la main, elle disparut dans le couloir.

Le silence soudain me martela les oreilles. Je fixai son siège vide avec surprise. Elle s’était éclipsée. Comment avait-elle pu faire ça avec autant de naturel ? Cette conversation était trop intéressante pour être interrompue aussi brutalement. Je descendis de la table et la suivis au salon avec mon dîner.

Elle s’était affalée dans l’un des fauteuils de daim gris, complètement relaxée, l’air parfaitement indifférent. La tête sur l’un des bras du fauteuil, les pieds pendant par-dessus l’autre.

J’hésitai dans l’embrasure, figée par ce tableau. Comme une lionne dans sa tanière, repue après la mise à mort. Ouais, pensai-je, c’est quand même un vampire. A quoi m’étais-je attendue ?

Me forçant à me souvenir qu’elle n’était pas une vamp pratiquante et que je n’avais rien à craindre, je m’installai avec précaution dans le siège qui lui faisait face, séparée d’elle par la table basse. Une seule des lampes était allumée, et les extrémités de la pièce étaient indistinctes, perdues dans la pénombre. Les voyants de son équipement électronique rougeoyaient.

— Alors, t’engager au SO était une idée de ton père ? la relançai-je.

Ivy avait posé sa barquette en carton blanc sur son estomac.

Sans croiser mon regard, elle restait sur le dos, à mastiquer indolemment une pousse de bambou et à regarder le plafond.

— À l’origine, c’est venu de ma mère. Elle voulait que je sois à la direction. (Ivy prit une autre bouchée.) J’étais supposée rester au chaud, bien en sécurité. Elle jugeait que ce serait bien pour moi d’aiguiser mes talents sur les gens. (Elle haussa les épaules.) Je voulais être Coureuse.

Je fis tomber mes pantoufles d’un coup sec et mis mes pieds sous mes fesses. Enroulée autour de ma boîte, je jetai un œil vers Ivy. Elle retirait lentement les baguettes d’entre ses lèvres. La plupart des membres de la haute direction du SO étaient des morts-vivants.

J’avais toujours pensé que c’était parce que le boulot était plus facile quand vous n’aviez pas d’âme.

— Elle ne pouvait rien faire pour m’arrêter, continua Ivy, parlant au plafond. Alors, pour me punir d’avoir fait ce dont j’avais envie plutôt que ce qu’elle voulait, elle s’est débrouillée pour que j’aie Denon comme patron. (Un ricanement lui échappa.) Elle pensait que j’en aurais tellement marre que je sauterais sur un poste de direction dès qu’il y en aurait un de libre. Elle n’avait pas prévu que j’échangerais mon héritage pour racheter mon contrat.

(Elle conclut sur un sarcasme :) Je l’ai bien eue.

J’écartai un minuscule épi de maïs pour attraper un morceau de tomate.

— Tu as foutu en l’air tout ton argent simplement parce que tu n’aimais pas ton patron ? Je ne l’aime pas non plus, mais...

Ivy se raidit. La force de son regard me glaça. Les mots se figèrent dans ma gorge devant la haine qui s’affichait sur son visage.

— Denon est une goule, dit-elle, ses paroles retirant toute chaleur à la pièce. Si j’avais eu à endurer ses grossièretés un jour de plus, je l’aurais égorgé.

— Une goule ? (J’avais hésité sur le mot, un peu surprise.) Je pensais que c’était un vamp.

— C’en est un.

Comme je ne disais rien, elle se redressa et posa ses bottes sur le plancher.

— Réfléchis, dit-elle, un peu ennuyée. Tu dois avoir remarqué que Denon ne ressemble pas à un vamp. Ses dents sont humaines, n’est-ce pas ? Il ne peut pas conserver une aura à midi ? Et il se déplace si bruyamment qu’on peut l’entendre venir à un kilomètre ?

— Ivy, je ne suis pas aveugle.

Elle serra les mains sur sa barquette de carton et me fixa. L’air nocturne qui entrait par la fenêtre était froid pour la fin de printemps, et je remontai la robe de chambre qu’elle m’avait prêtée sur mes épaules.

— Denon a été mordu par un mort-vivant, alors il a le virus en lui. Ça lui ouvre quelques possibilités, et ça le rend assez joli. Je suppose aussi qu’il est assez effrayant si on le laisse s’imposer.

Mais, Rachel, il n’est que le laquais de quelqu’un. Il n’est qu’un jouet, et ne sera jamais rien d’autre.

Elle se pencha en avant vers la table basse qui nous séparait et y posa sa boîte blanche avec un faible raclement.

— Même s’il meurt et si quelqu’un prend la peine de le transformer en mort-vivant, il restera de seconde zone. Regarde ses yeux la prochaine fois que tu le croiseras. Il a peur. Chaque fois qu’il laisse un vamp se nourrir sur lui, il doit se convaincre que celui-ci le ramènera en mort-vivant s’il perd tout contrôle et le tue accidentellement. (Elle prit une profonde inspiration.) Il a raison d’avoir peur.

Le curry rouge perdit soudain toute saveur. Le cœur battant, je cherchai son regard, priant pour n’y voir que l’Ivy que je connaissais. Ses yeux étaient toujours marron, mais il y avait dedans quelque chose d’autre. Quelque chose d’ancien que je ne comprenais pas. Mon estomac se serra et je me sentis moins sûre de moi.

— N’aie pas peur des goules comme Denon, souffla-t-elle. (Je supposai que ses mots étaient destinés à me rassurer, mais ils me picotèrent.) Il y a beaucoup d’autres choses plus dangereuses à craindre.

Toi par exemple ? Je le pensai, mais ne le dis pas. Sa transformation soudaine en prédateur sous contrôle faisait résonner des sonnettes d’alarme sous mon crâne. Je me dis que je ferais peut-être mieux de me lever et de m’éclipser. De ramener mes fesses décharnées de sorcière dans la cuisine, à leur vraie place. Mais elle s’était renfoncée dans le fauteuil avec son dîner, et je ne voulais pas lui laisser voir qu’elle me fichait la trouille. Ce n’était pas que je ne l’aie jamais vue tourner vamp auparavant.

Mais pas après minuit. Pas dans son salon. Et pas seule avec elle.

— Ta mère par exemple ? dis-je, espérant ne pas être allée trop loin.

— Oui, ma mère, soupira-t-elle. C’est pourquoi je vis dans une église.

Mes pensées se concentrèrent sur la minuscule croix accrochée à mon nouveau bracelet avec le reste de mes amulettes.

Ça m’impressionnait toujours que quelque chose d’aussi petit puisse arrêter une telle force. Ça ne ralentirait même pas un vamp vivant – seulement un mort-vivant –, mais toute protection était bonne à prendre.

Ivy appuya les talons de ses bottes sur le bord de la table basse.

— Ma mère est une vraie morte-vivante depuis une dizaine d’années, dit-elle, me sortant de mes sombres réflexions. Je la hais.

— Pourquoi ?

Surprise, je n’avais pu m’empêcher de lancer la question.

Elle repoussa son dîner, visiblement mal à l’aise. Il y avait un vide inquiétant derrière son visage, et elle refusait de croiser mon regard.

— J’avais dix-huit ans quand ma mère est morte, murmura-telle. (Sa voix était lointaine, comme si elle n’avait même pas réalisé qu’elle parlait.) Elle y a laissé une part d’elle-même, Rachel.

Quand tu ne peux plus marcher au soleil, tu perds quelque chose de si nébuleux que tu ne peux même pas le définir. Mais c’est parti. C’est comme si elle était figée dans un type de comportement sans pouvoir s’en rappeler la raison. Elle m’aime toujours, mais sans savoir pourquoi. La seule chose qui lui redonne un peu de vie, c’est de prendre du sang. Et elle le fait si sauvagement. Quand elle est repue, je peux presque voir ma mère en elle, ou du moins, ce qu’il en reste. Mais ça ne dure jamais. Ce n’est jamais assez. (Elle me regarda par en dessous.) Tu as un crucifix, n’est-ce pas ?

— Juste là.

Mon ton enjoué était un peu forcé. Je ne voulais pas qu’elle voie qu’elle me mettait sur les nerfs. Pas question. Levant ma main, je la secouai pour faire descendre la manche de la robe de chambre jusqu’à mon coude, lui montrant mon nouveau bracelet de charmes.

Ivy reposa ses bottes sur le sol. Je me détendis devant cette attitude moins provocante, jusqu’à ce qu’elle se penche complètement par-dessus la table basse. Sa main s’avança avec une rapidité irréelle. Elle avait attrapé mon poignet avant même que je ne l’aie vue bouger. Elle examina attentivement l’amulette en bois sertie de métal. Je résistai à l’envie de lui arracher ma main.

— Est-il bénit ? demanda-t-elle.

Les joues glacées, je hochai la tête. Elle me relâcha, et se renfonça dans son siège avec une lenteur angoissante. J’avais l’impression de toujours sentir ses doigts sur mon poignet, une fermeté qui me tenait captive, mais qui ne se resserrerait que si je faisais mine de le retirer.

— Le mien aussi, continua-t-elle, sortant son crucifix de sous son chemisier.

Toujours aussi impressionnée par son crucifix, je posai mon dîner et me penchai en avant. Je ne pus m’empêcher de tendre la main. L’argent ouvragé ne demandait qu’à être touché, et elle se pencha aussi pour l’amener à portée. Des runes anciennes étaient gravées dans le métal, avec d’autres bénédictions plus traditionnelles. Il était superbe et je me demandai de quand il datait.

Je réalisai soudain que le souffle chaud d’Ivy me balayait la joue.

Je me rassis, sa croix toujours dans la main. Ses yeux étaient noirs et son visage inexpressif. Il n’y avait plus rien en face de moi.

Effrayée, je fis aller mes yeux de son visage à la croix. Je ne pouvais pas simplement la lâcher. Elle irait directement heurter sa poitrine. Mais je ne pouvais pas non plus aller la remettre doucement à sa place.

— Tiens, dis-je, très gênée devant son regard vide. Reprends-la.

Ivy tendit la main, et ses doigts effleurèrent les miens quand elle saisit le vieux métal. Déglutissant difficilement, je me calai contre le dossier de mon siège et réajustai la robe prêtée par Ivy pour couvrir mes jambes.

Avec une lenteur provocante, elle défît le crucifix. La chaîne d’argent se prit dans la masse lustrée de sa chevelure noire. Elle dégagea ses cheveux, et ils cascadèrent avec mille feux sur ses épaules. Elle posa le bijou sur la table, entre nous. Le bruit du métal heurtant le bois résonna longuement. Les yeux fixes, elle se lova dans son siège, les jambes ramassées sous elle, et me contempla.

Bonté divine, pensai-je, submergée par la panique et une compréhension soudaine. Elle me faisait du gringue. C’était ça.

J’étais vraiment aveugle.

Ma mâchoire se crispa. Mon cerveau tourna à toute vitesse pour trouver une sortie. J’étais hétéro. Jamais eu aucun doute là-

dessus. J’aimais les hommes plus grands que moi, et pas trop costauds pour pouvoir les plaquer au sol dans un accès de passion si j’en avais envie.

— Hum, Ivy..., commençai-je.

— Je suis née vampire, dit-elle doucement.

Son ton neutre me courut le long du dos, me serrant la gorge.

Le souffle coupé, je croisai le noir de ses yeux. Je ne dis rien, de peur que cela déclenche un mouvement chez elle. Je ne voulais vraiment pas qu’elle bouge. Il s’était passé quelque chose, et je n’étais pas du tout sûre de savoir où nous nous trouvions.

— Mes deux parents sont des vampires, dit-elle. (Et bien quelle n’ait pas bougé, je sentis la tension monter dans la pièce, jusqu’à couvrir le chant des grillons.) J’ai été conçue et je suis née avant que ma mère devienne une vraie morte-vivante. Sais-tu ce que cela veut dire, Rachel ?

Ses mots étaient lents et choisis, tombant de ses lèvres avec toute la douceur insistante de psaumes murmurés.

— Non.

Je ne respirais presque plus.

Ivy pencha la tête, et ses cheveux ondulèrent en une vague d’obsidienne qui étincela dans la lumière douce. Elle me regarda de sous une mèche.

— Le virus n’a pas eu besoin d’attendre que je sois morte pour me façonner. Il m’a modelée tandis que je grandissais dans le ventre de ma mère, me donnant un peu des deux mondes, celui des vivants et celui des morts.

Ses lèvres s’entrouvrirent et je frissonnai en voyant ses dents pointues. Je n’avais pas pu m’en empêcher. Une sueur froide me parcourut l’échine et, comme en réponse, Ivy prit une grande inspiration puis retint son souffle.

— Il est facile pour moi de projeter une aura, dit-elle en exhalant finalement. En fait, le problème est de la garder refoulée.

Elle se déplia de son siège, et ma respiration siffla à travers mes narines. Elle se redressa à ce bruit. Lentement, avec méthode, elle posa ses pieds sur le sol.

— Et bien que mes réflexes et ma force ne soient pas aussi développés que ceux des véritables morts-vivants, ils sont bien au-dessus des tiens.

Je savais tout cela. Mais ne pas savoir pourquoi elle me le disait décupla ma peur. Luttant pour ne pas montrer mon inquiétude, je refusai de me recroqueviller sur moi-même quand elle plaça ses mains à plat sur la table, de chaque côté du crucifix, et se pencha en avant.

— En plus, j’ai la garantie de devenir une morte-vivante, même si je meurs seule dans un champ, avec toutes les gouttes de mon sang encore en moi. Pas de problème, Rachel. Je suis déjà éternelle. La mort ne fera que me rendre plus forte.

Mon cœur battait. Je ne pouvais détacher mes yeux des Siens.

Damnation. C’était plus que je voulais en savoir.

— Sais-tu ce qu’il y a de mieux encore ?

Je secouai la tête, effrayée que ma voix puisse se briser. J’étais sur le fil d’une lame. Je désirais savoir dans quelle sorte de monde elle vivait, mais je luttais pour ne pas y entrer.

Ses yeux devinrent brûlants. Sans bouger le torse, elle amena l’un de ses genoux sur la table basse, puis l’autre. Dieu du ciel. Elle venait vers moi.

— Les vamps vivants peuvent enchanter quelqu’un...

quelqu’un qui le voudrait, murmura-t-elle.

La douceur de sa voix caressait ma peau. Celle-ci s’était mise à me piquer. Double damnation.

— A quoi ça sert si ça ne fonctionne que sur ceux qui le veulent bien ? demandai-je, ma voix rugueuse à côté de l’essence vaporeuse qu’était la sienne.

Les lèvres d’Ivy s’écartèrent pour dévoiler le bout de ses dents.

Je ne pouvais en détacher mes yeux.

— C’est super pour le sexe... Rachel.

— Oh.

C’est tout ce que j’avais pu répondre. Ses yeux étaient perdus dans la luxure.

— Et j’ai le goût de ma mère pour le sang, ajouta-t-elle en s’agenouillant sur la table qui nous séparait. C’est comme l’amour de certaines personnes pour le sucre. Ce n’est pas une très bonne comparaison, mais c’est le mieux que je puisse trouver. À moins que tu... essaies.

Ivy exhala, son corps tout entier en mouvement. Son souffle me fit vibrer des pieds à la tête. Mes yeux s’agrandirent de surprise et de perplexité quand je m’aperçus que c’était du désir. Par l’enfer, qu’est-ce qui m’arrivait ? J’étais hétéro. Pourquoi me demandais-je soudain à quel point ses cheveux étaient doux ?

Tout ce que j’avais à faire, c’était tendre la main. Elle n’était qu’à quelques centimètres de moi. À l’affût. Attendant. Dans le silence, je pouvais entendre mon cœur. Ses battements résonnaient à mes oreilles. Je regardai avec horreur les yeux d’Ivy quitter les miens et descendre jusqu’à ma gorge, où je sentais battre le sang.

— Non ! hurlai-je, paniquée.

Je donnai une ruade, hoquetant de peur en sentant son poids sur moi, qui me collait au fauteuil.

— Ivy, non !

C’était un sanglot.

Il fallait que je me débarrasse d’elle. Je me battis pour bouger.

J’avalai une grande bouffée d’air, l’entendant exploser lorsque je la relâchai avec un cri de désespoir. Comment avais-je pu être aussi stupide ? C’était un vampire.

— Rachel... arrête.

Sa voix était posée et douce. L’une de ses mains m’agrippait par les cheveux, tirant ma tête en arrière pour exposer mon cou.

Cela faisait mal, et je m’entendis pleurnicher.

— Tu ne fais qu’empirer les choses, dit-elle.

Mais je continuai à me tortiller, haletant quand sa prise sur mon poignet se resserra jusqu’à me faire mal.

— Laisse-moi partir... (Je suffoquais, je n’arrivais plus à respirer, comme si j’avais couru.) Dieu me vienne en aide, Ivy.

Laisse- moi. S’il te plaît. Je ne veux pas.

Je suppliais. Je ne pouvais m’en empêcher. J’étais terrifiée.

J’avais vu des photos. Ça faisait mal. Mon Dieu, ça allait faire mal.

— Arrête, dit-elle de nouveau. (Sa voix était stressée.)

Rachel.

J’essaie de te lâcher, mais il faut que tu cesses de te débattre. Tu ne fais que rendre ça plus difficile. Il faut que tu me croies.

J’avalai une nouvelle goulée d’air et la gardai. Je laissai mes yeux courir sur ce que je voyais d’elle. Sa bouche était à quelques centimètres de mon oreille. Ses yeux étaient noirs. La faim que j’y vis contrastait de façon effrayante avec le calme de sa voix. Son regard était fixé sur mon cou. Une goutte de salive tiède roula sur ma peau.

— Mon Dieu, non, murmurai-je, tremblante.

Ivy eut un frémissement, son corps frissonnant au contact du mien.

— Rachel, arrête, répéta-t-elle encore.

La terreur me submergea quand j’entendis une panique nouvelle dans sa voix. Ma respiration n’était plus qu’un halètement. Elle essayait vraiment de me lâcher. Et apparemment, elle était en train de perdre la bataille.

— Qu’est-ce que je dois faire ? soufflai-je.

— Ferme les yeux, dit-elle. J’ai besoin que tu m’aides. Je ne me doutais pas que ça allait être aussi difficile.

Ma bouche se dessécha en entendant la petite fille perdue dans sa voix. J’eus besoin de toute ma volonté pour fermer les yeux.

— Ne bouge plus.

Sa voix était de soie grise. La tension claqua en moi. Une nausée monta de mon estomac. Je pouvais sentir mon pouls pousser contre ma peau. Durant ce qui parut être une minute, je restai sous elle, tous mes instincts m’ordonnant de fuir. Les grillons s’étaient remis à chanter et je sentis des larmes s’échapper de sous mes paupières frémissantes chaque fois que son souffle caressait ma gorge dénudée.

Je pleurai vraiment quand sa prise sur mes cheveux se desserra. Je pus inspirer un grand coup quand son poids s’effaça de mon corps. Je ne pouvais plus sentir son odeur. Je me figeai, attendant.

— Je peux rouvrir les yeux ?

Il n’y eut pas de réponse.

Je m’assis pour découvrir que j’étais seule. Il y eut un bruit faible, la porte de la nef qui se refermait, puis le claquement pressé de ses bottes sur le trottoir. Et plus rien. Je levai les mains, d’abord pour m’essuyer les yeux, ensuite la gorge, étalant sa salive sur un endroit resté frais. Mes yeux parcoururent la pièce, ne trouvant aucune chaleur dans le gris feutré du décor. Elle était partie.

Epuisée, je me levai, ne sachant que faire. Je serrai les bras autour de moi à m’en faire mal. Je pensai de nouveau à la terreur, et avant cela, à l’éclair de désir qui m’avait traversée, puissant et entêtant. Elle avait dit qu’elle ne pouvait enchanter que ceux qui le voulaient. Avait-elle menti, ou avais-je vraiment souhaité qu’elle me colle à mon siège et qu’elle m’ouvre la gorge ?