Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 28 · Le bain moussant, pensai-je, devrait être vendu…
Le bain moussant, pensai-je, devrait être vendu comme un encouragement médicinal au bien-être. Je soupirai, me reprenant juste avant que mon cou disparaisse sous l’eau. Estompées par les amulettes et l’eau chaude, mes douleurs n’étaient plus qu’un élancement lointain. Même mon poignet, posé au sec sur le bord de la baignoire, me semblait supportable. À travers le mur, je pouvais faiblement entendre Nick qui parlait à sa mère au téléphone, lui disant que son travail était vraiment devenu un enfer ces trois derniers mois, et qu’il était désolé de ne pas l’avoir appelée. Autrement, l’église était silencieuse. Jenks et Ivy étaient partis.
— Sortis terminer mon boulot, murmurai-je, ma bonne humeur s’évanouissant.
— Vous dites, mademoiselle Rachel ? demanda la petite voix de Matalina.
La pixie était perchée sur une étagère à serviettes, l’air d’un ange dans sa robe de soie blanche flottante, en train de broder des fleurs de cornouiller sur un châle délicat destiné à sa fille aînée.
Elle était avec moi depuis mon entrée dans le bain, pour s’assurer que je n’allais pas m’évanouir et me noyer.
— Rien.
Laborieusement, je soulevai mon bras douloureux et attirai plus près une masse de mousse. L’eau refroidissait et mon estomac gargouillait. La salle de bains d’Ivy ressemblait curieusement à celle de ma mère, avec des petits savons en forme de coquillages, et des rideaux en dentelle devant les fenêtres en verre dépoli. Un vase de violettes était posé sur la commode et j’étais surprise qu’une vamp fasse attention à ce genre de petites choses. La baignoire était noire, contrastant joliment avec le pastel des murs et le papier à boutons de roses.
Matalina posa son ouvrage et descendit en volant pour stationner au-dessus de la porcelaine noire.
— C’est normal de laisser ainsi mouiller tes amulettes ?
Je regardai les charmes antidouleur pendus à mon cou, me disant que j’avais l’air d’une pute éméchée le jour du mardi gras.
— Oui, ça va, l’eau savonneuse ne va pas les dissoudre comme le ferait l’eau salée.
— Mlle Tamwood n’a pas voulu me dire ce quelle avait mis dans ton bain, dit Matalina avec sagesse. Il pourrait y avoir du sel.
Ivy ne me l’avait pas dit non plus, et, à vrai dire, je n’avais pas envie de le savoir.
— Pas de sel, j’ai demandé.
Avec un petit grognement d’humeur, Matalina vint se poser sur mon gros orteil qui dépassait de l’eau. Ses ailes disparurent en vibrant et un espace se dégagea lorsque les bulles s’évanouirent.
Rassemblant ses jupes, elle se pencha avec précaution et trempa une main pour amener une goutte jusqu’à son nez. De petits cercles s’enfuirent de l’endroit où sa main avait touché l’eau.
— De la verveine, dit-elle d’une voix haut perchée. Mon Jenks avait raison. Et de la sanguinaire. De la mandragore. (Ses yeux croisèrent les miens.) Tout ça est utilisé pour couvrir quelque chose de puissant. Qu’est-ce quelle essaie de cacher ?
Je regardai le plafond. Si ça faisait partir la douleur, je m’en moquais.
Il y eut un craquement du plancher dans le couloir, et je me figeai.
— Nick ? appelai-je, regardant la serviette juste hors de portée.
Je suis encore dans mon bain. N’entre pas !
Il s’arrêta en traînant les pieds, le mince panneau de bois verni entre nous.
— Euh, Rachel. Je voulais juste, euh, vérifier que tu allais bien.
(Il y eut une hésitation.) Je... euh... Il faudrait que je te parle.
Mon estomac se serra, et mon attention revint sur mon poignet. Il saignait toujours, à travers une épaisseur de gaze de deux centimètres. Le filet de sang sur la porcelaine noire avait l’air d’une simple marque. C’était peut-être pour ça qu’Ivy avait choisi le noir. Le sang ne se voyait pas aussi bien sur le noir que sur le blanc.
— Rachel ? appela-t-il au milieu du silence.
— Ça va. (Ma voix était renvoyée en écho par les murs roses.) Donne-moi une minute pour sortir de l’eau, d’accord ? Moi aussi, je souhaite te parler, petit mage.
J’avais dit ça gentiment, mais j’entendis ses pieds frotter par terre.
— Je ne suis pas un magicien, protesta-t-il faiblement. (Il hésita.) As-tu faim ? Tu veux que je te prépare quelque chose ?
Il avait un ton coupable.
— Oui, merci, répondis-je, souhaitant qu’il s’éloigne de la porte.
Je mourais de faim. Cet appétit venait probablement de ce petit gâteau en forme de cake qu’Ivy m’avait fait avaler avant de partir. Il était aussi appétissant qu’une crêpe de riz, et Ivy ne m’avait dit qu’après que je me fus presque étouffée qu’il allait accélérer mon métabolisme, en particulier la production de sang.
Je pouvais encore le sentir dans le fond de ma gorge. Une sorte de mélange d’amandes, de banane et de cuir de chaussure.
Nick traîna des semelles en s’en allant, et je tendis un pied vers le robinet pour réchauffer l’eau. Le chauffe-eau avait probablement eu le temps de revenir à bonne température.
— Ne le réchauffe pas, ma chérie, avertit Matalina. Ivy a dit de sortir une fois que l’eau aurait refroidi.
Une vague d’irritation me submergea. Je savais ce qu’Ivy avait dit. Mais j’évitai de commenter.
Lentement, je me redressai et me hissai pour m’asseoir sur le bord de la baignoire. La pièce sembla s’assombrir sur les bords, et je m’empressai de m’enrouler dans une serviette rose moelleuse au cas où je me trouverais mal. Quand la pièce cessa de virer au gris, je tirai sur la bonde et me levai avec précaution. L’eau se mit à s’écouler bruyamment et j’essuyai la buée du miroir, m’appuyant contre le lavabo pour me regarder.
Un soupir me souleva les épaules. Matalina vint se poser près de mon cou, me contemplant d’un air attristé. J’avais l’air d’être tombée de l’arrière d’un camion. Un côté de mon visage était marqué d’une tache violette qui s’étendait jusqu’à l’œil. Le pansement de Keasley s’était décroché, laissant voir une déchirure rouge qui suivait la ligne des sourcils. Ça me donnait un air bancal. Je ne me rappelais même pas avoir été blessée à cet endroit. Je me penchai pour mieux voir, et la victime de l’autre côté du miroir fît de même. Prenant mon courage à deux mains, j’écartai mes cheveux mouillés et emmêlés de mon cou.
Un grognement de résignation m’échappa. Le démon n’avait pas laissé des morsures nettes, mais plutôt trois rangées de déchirures qui se rejoignaient comme un bassin de rivières et d’affluents. Les minuscules points de Matalina donnaient l’impression d’un enchevêtrement de petites voies ferrées descendait jusqu’à la clavicule.
Le souvenir du démon me fît frissonner ; j’en étais presque morte. Cette seule pensée suffisait à me rendre folle de terreur, mais ce qui allait me tenir éveillée la nuit, c’était la conscience dérangeante que, malgré la peur et la douleur, la salive que m’avait injectée le vampire avait déclenché une avalanche de sensations agréables. Mensonge ou pas, elle m’avait procuré... un plaisir incroyable.
Je serrai la serviette un peu plus fort autour de moi et me détournai.
— Merci, Matalina, murmurai-je. Je crois que les cicatrices se verront à peine.
— Ce n’est rien, ma chérie. C’était le moins que je pouvais faire. Veux-tu que je reste pour m’assurer que tu t’habilles sans problème ?
— Non.
Le bruit du mixeur me parvenait de la cuisine. J’ouvris la porte et passai la tête dans le couloir. Une odeur d’œufs emplissait l’air.
— Je pense que je vais me débrouiller. Merci.
La pixie acquiesça et s’envola avec son matériel de broderie dans un doux bourdonnement d’ailes. J’écoutai quelques instants et, décidant que Nick était largement occupé, clopinai jusqu’à ma chambre, poussant un soupir de soulagement quand je l’atteignis sans avoir été repérée.
Je m’assis sur le bord du lit pour reprendre mon souffle. Mes cheveux continuaient à goutter. La simple pensée de mettre mon pantalon me crispait. Mais je n’allais pas non plus mettre une jupe et des bas. Je me décidai finalement pour mon jean le plus large et pour un chemisier à carreaux au ras du cou qui serait assez facile à mettre sans me faire trop mal à l’épaule et au bras. Il n’était pas question que je sorte dans une telle tenue, mais comme je ne voulais pas impressionner Nick...
Je commençai à m’habiller. Le plancher continuait à bouger sous mes pieds, et les murs se déplaçaient si je faisais des mouvements brusques, mais je finis par sortir de la chambre, les amulettes trempées cliquetant autour de mon cou. Je traînai les semelles de mes chaussons le long du couloir tout en me demandant si je ne devrais pas cacher la marque sur mon visage avec un sort de maquillage. Les crèmes et poudres classiques ne suffiraient pas.
Nick sortit en courant de la cuisine et faillit me renverser. Il avait un sandwich à la main.
— Ah, te voilà. (Il m’examina, de mes chaussons roses jusqu’à mes cheveux mouillés puis en sens inverse, les yeux écarquillés.) Tu veux un sandwich aux œufs ?
— Non, merci. (Mon estomac se remit à gargouiller.) Ça évoque trop le soufre.
En un éclair je le revis, le livre noir posé sur un genou, la main lancée en avant, arrêtant ce démon dans son élan : effrayé, terrorisé... mais puissant. Je n’avais jamais vu un humain avoir l’air puissant. Ç’avait été une surprise.
— Mais j’aurais besoin d’aide pour changer le pansement de mon poignet, finis-je sur un ton acerbe.
Il se hérissa. Ça suffît à démolir l’image que j’avais en tête.
— Rachel, je suis désolé...
Je le poussai et entrai dans la cuisine. Ses pas discrets me suivirent. Je m’appuyai contre l’évier pour nourrir M. Poisson.
Dehors, il faisait complètement nuit. J’aperçus de petits éclats lumineux. Jenks et sa famille patrouillaient dans le jardin. Je me figeai en constatant que la tomate était de retour sur le rebord de la fenêtre. Je m’inquiétai soudain et commençai à maudire Ivy intérieurement. Puis mon front se plissa. Pourquoi me souciais-je de ce que penserait Nick ? C’était ma maison. J’étais une Outre.
S’il n’appréciait pas, il n’avait qu’à aller se faire voir.
Je pouvais le sentir derrière moi, près de la table.
— Rachel, je suis vraiment désolé. (Je me retournai, me préparant : ma colère perdrait tout effet si je m’évanouissais.) Je ne savais pas qu’il exigerait un paiement de ta part. Vraiment.
Furieuse, j’écartai les cheveux mouillés de mes yeux et me tins droite, les bras croisés. — C’est une marque de démon, Nick. Une saloperie de marque de démon.
Nick replia son grand corps maigre sur une des chaises à dossier droit. Les coudes sur la table, il laissa tomber sa tête dans la coupe formée par ses mains. Les yeux fixés sur la table, il continua d’une voix terne :
— La démonologie est un art mort. Je ne pensais pas avoir à la mettre en application. C’était supposé être un moyen sans douleur pour remplir l’un des quotas de l’étude des langues anciennes.
Il releva la tête, croisant mes yeux. Son inquiétude, son besoin d’être écouté et compris stoppèrent la repartie acide que j’avais préparée.
— Je suis vraiment, vraiment désolé. Si je pouvais prendre cette marque de démon pour moi, je le ferais. Mais je pensais que tu étais en train de mourir. Je ne pouvais pas te laisser te vider de ton sang sur la banquette arrière d’un taxi.
Ma colère s’estompa. Il avait été prêt à accepter la marque d’un démon pour me sauver. Et personne ne l’avait forcé. J’étais un âne.
Nick souleva les cheveux qui cachaient sa tempe gauche.
— Regarde. Tu vois ça ? dit-il plein d’espoir. Ça a stoppé.
J’examinai son crâne. Juste à l’endroit où le démon l’avait frappé, il y avait une blessure fraîchement refermée, entourée de rouge et l’air malsain. Le demi-cercle était traversé par une ligne.
Mon estomac se crispa. Une marque de démon. Que l’enfer emporte tout, j’allais devoir porter une marque de démon. Les sorcières noires qui utilisaient les lignes d’énergie avaient des marques de démon. Pas les sorcières blanches de la terre. Pas moi.
Nick laissa retomber sa masse de cheveux noirs.
— Elle disparaîtra quand je lui aurai rendu un service. Ça n’a rien d’éternel.
— Un service ?
Ses yeux marron étaient plissés, me suppliant de comprendre.
— Il s’agira probablement d’informations ou d’un truc du même genre. Tout au moins, c’est ce que disent les textes.
Tenant une main serrée sur mon ventre, j’appuyai le bout des doigts de l’autre contre mon front. Je n’avais pas vraiment le choix. Ce n’était pas comme si Nana commercialisait des pansements pour ce genre de blessure.
— Et je fais comment pour faire savoir à ce démon que je suis d’accord pour lui devoir un service ?
— Tu es d’accord ?
— Oui.
— Alors, l’avoir dit est suffisant.
Je me sentis mal. Je n’aimais pas l’idée que ce démon ait un tel lien avec moi, qu’il puisse savoir à l’instant que j’acceptais ses conditions.
— Pas de formulaire à remplir ? Pas de contrat ? Je n’aime pas les accords verbaux.
— Tu as envie qu’il revienne pour signer des papiers ? Tu n’as qu’à le penser assez fort et il va venir.
— Non.
Mes yeux se portèrent sur mon poignet. Il y eut comme un chatouillement. Mon visage se figea quand cela se transforma en démangeaison puis en une légère brûlure.
— Où sont les ciseaux ? dis-je d’une voix tendue.
Il chercha autour de lui et j’eus l’impression que mon poignet prenait feu.
— Ça brûle ! criai-je.
La douleur dans mon poignet continuait à augmenter, je tirai frénétiquement sur la gaze, essayant de l’arracher.
— Enlève-la ! Enlève-la ! hurlai-je.
Tournant sur moi-même, j’ouvris le robinet en grand et mis mon poignet sous le jet. L’eau froide traversa l’épaisseur du bandage, étouffant la sensation de brûlure. Je me penchai au-dessus de l’évier, le cœur battant à se rompre, tandis que l’eau coulait en emportant la douleur.
L’air moite de la nuit passait au travers des rideaux. Je fixai le jardin et, au-delà, le cimetière, attendant que les points noirs s’en aillent. Mes genoux étaient mous, et seule la poussée d’adrénaline me tenait debout. Il y eut un grattement étouffé quand Nick fit glisser une paire de ciseaux vers moi sur le comptoir.
Je refermai le robinet.
— Merci de m’avoir prévenue, lançai-je amèrement.
— La mienne ne m’a pas fait mal.
Il semblait inquiet et en pleine confusion. Complètement déboussolé. J’attrapai un torchon et les ciseaux et allai m’asseoir à ma place à la table. Enfilant une lame sous la gaze, je tentai de découper la masse spongieuse. Je lui jetai un coup d’œil. Grand et mal à l’aise, il se tenait près de l’évier, la culpabilité suintant de sa posture voûtée. Je m’effondrai.
— Nick, je suis désolée d’être une telle peste. (J’abandonnai les ciseaux, préférant essayer de dérouler la bande.) Sans toi, je serais morte. J’ai eu de la chance que tu sois là pour l’arrêter. Je te dois la vie, et je te remercie vraiment pour ce que tu as fait. (J’hésitai.) Cette chose m’a foutu la trouille. Tout ce que je voulais, c’était l’oublier. Et maintenant, c’est impossible. Je ne sais pas comment réagir, et te hurler dessus est facile.
Un sourire se dessina au coin de sa bouche et il tourna une chaise pour pouvoir s’asseoir à côté de moi.
— Laisse-moi t’aider, dit-il en tendant la main vers mon poignet.
J’hésitai, puis le laissai le poser sur ses genoux. Il pencha la tête sur ma main, et ses jambes touchèrent presque les miennes.
Je lui devais vraiment plus que de simples remerciements.
— Nick ? Je suis sincère. Merci. C’est la deuxième fois que tu me sauves la vie. Cette marque de démon, ça va aller. Je suis désolée que tu en aies récolté une en m’aidant.
Nick releva la tête, ses yeux marron cherchèrent les miens. Je fus soudain très consciente de sa proximité. Je repensai à la sensation de ses bras serrés autour de moi, lorsqu’il m’avait portée à l’intérieur de l’église. Je me demandai s’il m’avait tenue ainsi tout le long du voyage à travers l’au-delà.
— Je suis content d’avoir été là pour t’aider, dit-il doucement.
C’était un peu ma faute.
— Non, il m’aurait trouvée n’importe où.
Finalement, le dernier morceau de gaze se détacha.
Déglutissant avec peine, j’examinai mon poignet. Mon estomac se convulsa. Il était complètement guéri. Même les fils verts avaient disparu. Le bourrelet cicatriciel blanchâtre paraissait ancien. Ma marque avait la forme d’un cercle complet avec la même ligne le traversant.
— Oh, ce démon doit t’avoir à la bonne, murmura Nick en s’appuyant contre le dossier de la chaise. Moi, il ne m’a pas guéri, il a simplement arrêté le saignement.
— Chouette.
Je frottai la marque sur mon poignet. Je suppose que c’était mieux qu’un bandage. Ce n’était pas comme si tout le monde allait savoir d’où venait cette cicatrice. Personne n’avait plus fait d’affaires avec les démons depuis le Tournant.
— Alors, maintenant, je n’ai plus qu’à attendre qu’il ait besoin de quelque chose ?
— Ouais.
La chaise de Nick racla le sol. Il se leva et se dirigea vers la cuisinière.
Je posai mes coudes sur la table et me contentai de sentir l’air entrer et sortir de mes poumons. Nick me tournait le dos et remuait le contenu d’une cocotte sur la cuisinière. Un silence pesant s’établit.
— Tu aimes la nourriture d’étudiant ? demanda soudain Nick.
Je me redressai.
— Je te demande pardon ?
— La nourriture d’étudiant. (Ses yeux se posèrent sur la tomate sur le rebord de la fenêtre.) Tout ce qu’on peut trouver dans le frigo sur des pâtes.
Inquiète malgré moi, je poussai sur mes bras pour me lever et clopinai jusqu’à la cuisinière pour voir ce qui cuisait. Des macaronis tournaient et virevoltaient dans la casserole. Il y avait une cuiller en bois à côté et je haussai les sourcils.
— Tu as utilisé cette cuiller ?
Nick hocha la tête.
— Ouais. Pourquoi ?
Je tendis la main pour prendre le sel et renversai toute la salière dans la casserole.
— Oh ! cria Nick. J’avais déjà salé l’eau. Il n’y a pas besoin d’en mettre autant.
Je l’ignorai, jetai la cuiller en bois dans mon pot de dissolution et en sortis une en métal.
— Jusqu’à ce que je récupère mes cuillers en céramique, le métal est pour la cuisine et le bois pour les sorts. Rince les macaronis à fond. Il ne devrait pas y avoir de problème.
Ce fut au tour de Nick de hausser les sourcils.
— J’aurais pensé que tu utiliserais celles en métal pour les sorts et celles en bois pour la cuisine, puisque les sorts n’attachent pas au métal.
Je me traînai jusqu’au frigo, sentant mon cœur s’affoler de ce petit effort.
— Et pourquoi, d’après toi, les sorts ne collent-ils pas au métal ? Sauf si c’est du cuivre, les métaux fichent tout en l’air.
C’est moi qui me chargerai de préparer les sorts, si ça ne te gêne pas. Tu t’occuperas du dîner.
À ma grande surprise, Nick ne monta pas sur ses grands chevaux et ne sortit pas la testostérone. Il m’adressa seulement un de ses sourires en coin.
Malgré les amulettes, je sentis une douleur soudaine en ouvrant le frigo.
— Je ne peux pas croire à quel point j’ai faim, dis-je en cherchant quelque chose qui ne soit pas sous plastique ou dans une barquette de polystyrène. Je pense qu’Ivy avait dopé ce que j’ai mangé.
Il y eut un grand bruit d’eau lorsque Nick renversa les macaronis pour les égoutter.
— Un petit gâteau ?
Je sortis la tête du frigo et le regardai en clignant des yeux. Ivy lui en avait aussi donné ?
— Oui.
— Je l’ai vu. (Ses yeux étaient fixés sur la tomate, de la vapeur s’élevait autour de lui en provenance des macaronis.) Quand je travaillais sur mon mémoire de master, j’avais accès à la cave aux livres rares. (Son front se plissa.) C’est juste à côté du placard des livres anciens. Pour tout dire, les descriptifs architecturaux des cathédrales préindustrielles sont ennuyeux et, une nuit, j’ai mis la main sur le journal d’un prêtre anglais du dix-septième siècle. Il avait été jugé et condamné pour avoir assassiné trois de ses plus jolies paroissiennes.
Nick mit les pâtes dans une jatte et ouvrit un pot de sauce blanche au parmesan et à l’ail.
— Dans son journal, il faisait allusion à un truc dans ce genre.
Il disait que cela rendait les orgies de sang et de luxure des vampires possibles toutes les nuits. D’un point de vue scientifique, tu devrais te considérer comme chanceuse. J’imagine que c’est rarement offert à quelqu’un qui n’est pas sous leur emprise et obligé de garder le silence sur le sujet.
Je grimaçai, mal à l’aise. Que diable m’avait fait prendre Ivy ?
Les yeux toujours sur la tomate, Nick renversa la sauce sur les pâtes. Un arôme riche envahit la cuisine, et mon estomac gargouilla. Il remua l’ensemble et je le regardai fixer la tomate. Il commençait à avoir l’air plutôt malade. Exaspérée par la révulsion irraisonnée des humains pour les tomates, je fermai le frigo et sautillai jusqu’à la fenêtre.
— Comment est-ce entré ici ? murmurai-je en la poussant dans la nuit à travers le trou à pixie. Elle heurta le sol du jardin avec un bruit mou.
— Merci, dit-il en respirant plus librement.
Je revins à ma chaise en soupirant. On aurait pu croire qu’lvy et moi exposions des crânes de mouton en train de pourrir sur notre plan de travail. Mais il était rassurant de constater qu’il avait au moins une des phobies propres aux humains.
Nick continua à s’activer, ajoutant des champignons, de la sauce Worcestershire et des tranches de pepperoni à son mélange.
Je souris en réalisant qu’il s’agissait de mes derniers ingrédients pour pizza. Ça sentait vraiment bon, et, quand il décrocha la louche de l’étagère au-dessus de l’îlot, je lui demandai :
— Il y en a assez pour deux ?
— Assez pour tout un dortoir. (Il poussa un bol vers moi et s’assit, entourant le sien d’un bras protecteur.) De la nourriture d’étudiant, dit-il la bouche pleine. Essaie.
Je jetai un coup d’œil à la pendule au-dessus de l’évier tout en plongeant ma cuiller dans le bol. À cette heure-ci, Ivy et Jenks devaient être au BFO, à essayer de convaincre le type de l’accueil qu’ils n’étaient pas des timbrés. Et moi j’étais là, à manger des macaronis à la sauce alfredo avec un humain. Ça n’avait pas l’air correct. Je parle de la nourriture. Ç’aurait été mieux avec une sauce tomate. Méfiante, je pris une bouchée.
— Eh, dis-je, ravie. C’est bon.
— Je te l’avais dit.
Pendant un moment, il n’y eut plus que le bruit des cuillers raclant les bols et le bruit des grillons dans le jardin. Nick ralentit finalement, et lui aussi jeta un coup d’œil à la pendule.
— Et... euh... j’ai une grande faveur à te demander, dit-il en hésitant.
Je déglutis en levant la tête. Je savais ce qui s’annonçait.
— Tu peux dormir ici cette nuit si tu veux. Même s’il n’y a aucune garantie que tu te réveilleras demain matin avec tous tes fluides au complet, ou même que tu te réveilleras tout court. Le SO
essaie toujours de m’ensorceler. Pour le moment, il n’y a toujours que ces fées tenaces. Mais dès qu’ils sauront que je suis toujours vivante, il y a des chances que nous soyons submergés par les assassins. Tu serais plus en sécurité sur un banc dans un parc.
J’avais fini avec un air narquois. Mais il eut un sourire soulagé.
— Merci. Je prends le risque. Je te laisserai respirer demain. Il faut que je voie si mon propriétaire a encore quelque chose à moi.
Que j’aille rendre visite à ma mère. (Son long visage se plissa : il avait l’air aussi inquiet que quand il avait pensé que j’étais en train de perdre tout mon sang.) Je lui dirai que j’ai tout perdu dans un incendie. Ça ne va pas être facile.
Je sentis un pincement de sympathie. Je savais ce que c’était de se trouver à la rue avec seulement une caisse comme souvenir de votre vie.
— Tu es sûr que tu ne veux pas aller coucher chez elle cette nuit ? Ce serait plus sûr.
Il retourna à son bol.
— Je peux m’occuper de moi.
Je suis sûre que tu le peux, pensai-je, mon esprit revenant à ce livre sur les démons qu’il avait pris à la bibliothèque. Il n’était plus dans mon sac ; une légère trace de sang était la seule preuve qu’il y ait jamais été. J’avais envie d’y aller franchement et de lui demander s’il pratiquait la magie noire. Mais il risquait de répondre oui, et je serais forcée de décider d’une conduite. Je n’étais pas encore prête à le faire. J’appréciais l’insouciance confiante de Nick, et la nouveauté que cela représentait chez un humain était... fascinante.
Une partie de moi comprenait et méprisait le fait que cela venait probablement de mon «syndrome du héros venant au secours de la demoiselle en détresse ». Mais, pour l’heure, j’avais besoin d’un peu de sécurité et de stabilité dans ma vie, et un humain qui pratiquait la magie et qui pouvait empêcher les démons de me déchirer la gorge remplissait assez bien ce besoin.
Surtout s’il avait l’air aussi inoffensif que Nick.
— En plus, dit-il en gâchant tout, Jenks me jettera un sort si je n’attends pas son retour.
J’étais dégoûtée. Il jouait les baby-sitters. Comme c’était délicat.
La sonnerie du téléphone résonna à travers les murs. Je regardai Nick et restai immobile. J’avais mal partout, bon Dieu.
Il m’adressa son demi-sourire et se leva.
— J’y vais.
Je pris une autre bouchée tout en contemplant sa chute de reins qui s’éloignait. Je pourrais lui proposer d’aller faire du shopping avec lui quand il irait s’acheter de nouveaux habits. Ce jean était vraiment trop large.
— Allô. (La voix de Nick était devenue plus grave et avait pris un ton curieusement professionnel.) Vous êtes chez Morgan, Tamwood et Jenks. Service de courses et de charmes vampiriques.
Service de courses et de charmes vampiriques ? pensai-je. Un peu d’Ivy, un peu de moi. C’était assez bien trouvé finalement. Je soufflai sur ma cuiller, me disant que sa cuisine n’était pas mal non plus.
— Jenks ? dit Nick. (J’hésitai, levant les yeux quand il apparut dans le couloir avec le téléphone.) Elle mange. Vous êtes déjà à l’aéroport ?
Il y eut un long silence et je soupirai. Le BFO était plus ouvert et plus intéressé par la peau de Trent que je l’avais prévu.
— Le BFO ? (Le ton de Nick était passé à l’inquiétude et je me raidis quand il ajouta) : Elle a fait quoi ? Il y a des morts ?
Mes yeux cillèrent lentement et je posai la cuiller. Le mélange de Nick se fit acide dans mon estomac, et j’avalai difficilement.
— Humm. D’accord. (La peau autour de ses yeux se plissa quand il croisa mon regard.) Donnez-nous une demi-heure.
La tonalité du téléphone résonna lugubrement quand il raccrocha. Il se tourna vers moi et expira lentement.
— On a un problème.