Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 29 · Je fus projetée contre la portière du…
Je fus projetée contre la portière du taxi quand il prit brusquement un virage. La douleur passa par-dessus mes amulettes, et je m’accrochai d’une main à mon sac, misérable. Le chauffeur était humain, et il m’avait fait comprendre lourdement qu’il n’aimait pas aller dans le Cloaque après la tombée de la nuit.
Ses récriminations ne s’étaient pas arrêtées avant qu’il ait traversé l’Ohio et qu’il soit de nouveau là où « les gens décents habitaient ». A ses yeux, il n’y avait que deux choses qui nous sauvaient, Nick et moi : il était venu nous prendre devant une église et nous allions au BFO. « Un établissement très correct, qui défendait le bon côté de la loi. »
— D’accord, dis-je à Nick qui m’aidait à me redresser. Si je comprends bien, ces gens très corrects du BFO ennuyaient Ivy, jouant au méchant et au bon flic. Quelqu’un l’a touchée et...
— Elle a explosé, finit Nick. Il a fallu huit agents pour la maîtriser. Jenks dit qu’il y en a trois a l’hôpital en observation.
Quatre autres y ont été soignés puis relâchés.
— Crétins, grommelai-je. Et Jenks ?
Nick tendit un bras devant lui, se calant tandis que nous nous arrêtions brutalement devant un grand immeuble en pierre et en verre.
— Ils vont le remettre à une personne responsable. (Son sourire me parut un peu nerveux.) Et comme ils n’en connaissaient pas d’autres, ils ont dit que tu ferais l’affaire.
— Ah ah, fis-je sèchement.
En regardant à travers la vitre sale du taxi, je lus « Bureau Fédéral de l’Outremonde » gravé en gros sur les portes à double battant. Nick mit le pied sur le trottoir en premier et tendit une main pour m’aider. Je descendis avec précaution et essayai de m’orienter tandis qu’il payait le taxi avec l’argent que je lui avais glissé. Les réverbères éclairaient la rue comme en plein jour et, pour l’heure, il y avait relativement peu de circulation.
Visiblement, nous étions au plus profond de la partie humaine de Cincinnati. Levant les yeux pour trouver le sommet de cet immeuble imposant, je me sentis à cran et faisant nettement partie de la minorité.
J’examinai les fenêtres obscures autour de moi, cherchant un signe de danger. Jax avait dit que les fées s’étaient éclipsées juste après le coup de téléphone. Pour chercher des renforts, ou pour préparer une embuscade dans le coin ? Je n’aimais pas l’idée que des fées étaient en train de tendre leurs catapultes pendant que j’attendais. Même des fées ne seraient pas assez dingues pour me mettre le grappin dessus à l’intérieur de l’immeuble du BFO, mais, sur le trottoir, j’étais une proie toute trouvée.
Comme à présent le SO envoyait des démons, il se pouvait aussi qu’on les ait retirées de la Course. J’eus une bouffée de satisfaction à la pensée que le démon avait mis en pièces celui qui l’avait conjuré. Ils n’en enverraient pas d’autre avant un moment.
La magie noire revient toujours à l’envoyeur. Toujours.
— Vous devriez faire plus attention à votre sœur, dit le chauffeur en prenant l’argent. (Nick et moi nous regardâmes, ébahis.) Mais je suppose que vous, les Outres, ne vous souciez pas les uns des autres autant que nous, les gens décents. Je ferais de la chair à pâté de quiconque oserait toucher à ma sœur du dos de la main, ajouta-t-il avant de démarrer.
Je regardai ses feux arrière s’éloigner, en pleine confusion jusqu’à ce que Nick m’explique :
— Il croit que quelqu’un t’a battue et que je t’amène ici pour porter plainte.
J’étais trop nerveuse pour rire, et puis, ça m’aurait fait perdre connaissance, mais je réussis à émettre un ricanement étouffé tout en attrapant son bras avant de tomber. Le front plissé, Nick ouvrit galamment l’une des portes de verre et la tint pour me faire entrer.
Un éclair d’angoisse me percuta quand je franchis le seuil. Je m’étais mise dans la position douteuse de devoir faire confiance à un organisme géré par des humains. J’étais en terrain mouvant et je n’aimais pas ça.
Mais le bruit des conversations animées et l’odeur de café brûlé étaient familiers et apaisants. Le mot «Administration »
était écrit sur tout, du carrelage gris au bourdonnement des conversations sonores et aux chaises orange sur lesquelles attendaient les parents anxieux et les voyous sans état d’âme. Je crus presque être chez moi, et mes épaules se relâchèrent.
— Hum, par ici.
Nick indiquait le comptoir central. Mon bras m’élançait dans l’écharpe et mon épaule me faisait mal. Soit ma sueur diluait les amulettes, soit mes efforts étaient en train de les rendre inopérantes. Nick me suivait comme une ombre et ça commençait à m’ennuyer.
L’employée de l’accueil leva la tête à notre approche. Ses yeux s’élargirent.
— Oh, mon ange ! s’exclama-t-elle gentiment. Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
— Je, euh...
Je grimaçai en posant mes coudes sur le comptoir pour rester debout. Mon charme de maquillage n’était pas suffisant pour dissimuler l’œil au beurre noir et les sutures. Que pouvais-je lui dire ? Que les démons étaient de nouveau en liberté dans Cincinnati ? Je regardai derrière moi, mais Nick n’était d’aucune aide, tourné vers les portes.
— Hum, bégayai-je. Je suis venue chercher quelqu’un.
Elle se gratta la tête.
— Pas celui qui vous a fait ça.
Je ne pus retenir un sourire devant son inquiétude. La pitié me faisait craquer.
— Non.
La femme ramena une mèche de cheveux grisonnants derrière son oreille.
— Je déteste avoir à vous dire ça, mais il faut que vous alliez au bureau de la rue Hillman. Et vous devrez attendre demain. Ils ne relâchent personne hors des heures de travail normales.
Je soupirai. Je haïssais profondément les méandres de la bureaucratie, mais j’avais compris que le meilleur moyen de l’affronter était de sourire et de jouer les idiotes. Comme ça, personne ne s’y trompait.
— Mais j’ai eu quelqu’un au téléphone il y a moins de vingt minutes. On m’a dit de venir ici.
Sa bouche s’arrondit en un O de compréhension. Une expression de méfiance se figea autour de ses yeux.
— Ah. (Elle me regarda de travers.) Vous êtes là pour la... (elle hésita) le pixie.
Elle frotta le début d’une petite cloque dans son cou. Elle avait été pixée.
Nick s’éclaircit la gorge.
— Il s’appelle Jenks.
Il avait la voix tendue et la tête basse. Visiblement, il avait entendu l’hésitation de la femme, et pensait quelle avait failli dire
«la bestiole ».
— Oui, dit-elle après un temps d’arrêt et en se penchant pour se gratter la cheville. M. Jenks. Si vous voulez bien attendre de ce côté. (Elle pointa un doigt.) Quelqu’un va s’occuper de vous dès que le capitaine Edden sera disponible.
— Le capitaine Edden. (Je saisis Nick par le bras.) Très bien.
Me sentant vieille et décrépite, je pris la direction des monstruosités orange alignées le long des murs du hall d’accueil.
Le changement d’attitude de la femme n’était pas surprenant. Le temps d’une respiration, j’étais passée du statut d’ange à celui de pute.
Bien que nous vivions ouvertement au milieu des humains depuis quarante ans, il y avait souvent des tensions. Ils avaient peur, et c’était probablement justifié. Il n’est pas facile de vous réveiller un matin pour vous apercevoir que votre voisin est un vampire et que votre instit en primaire était une sorcière.
Les yeux de Nick parcoururent le hall tandis qu’il m’aidait à m’asseoir. Les chaises étaient aussi désagréables que je l’avais prévu : dures et inconfortables. Nick s’assit à côté de moi, posé au bord de sa chaise, ses longues jambes repliées.
— Tu te sens comment, demanda-t-il quand je gémis en essayant de trouver une position ne serait-ce qu’à moitié confortable.
— Pas mal. C’est limite parfait.
Je grimaçai en voyant deux hommes en uniforme traverser le hall. L’un avait des béquilles. L’œil au beurre noir de l’autre était juste « en train de virer au violet et il se grattait vigoureusement les épaules. Grand merci, Jenks et Ivy. L’appréhension revint au galop. Comment allais-je pouvoir convaincre le capitaine du BFO
de m’aider après ça ?
— Tu veux quelque chose à manger ? (Nick se rappelait à mon attention.) Je, euh, je pourrais traverser la rue pour te prendre quelque chose chez Graeter. Tu aimes les glaces au beurre de pécan ?
— Non. (La réponse avait été plus brutale que je ne l’aurais souhaité, et je souris pour l’adoucir.) Non, merci.
L’inquiétude s’était installée dans mon ventre et avait décidé d’y rester.
— Pourquoi pas quelque chose au distributeur ? Du sel et des hydrates de carbone ? (II espérait encore.) La nourriture des champions.
Je secouai la tête et posai mon sac entre mes pieds. Tout en essayant de garder ma respiration mesurée, je fixai les carreaux usés du sol. Si je mangeais encore une seule chose, j’allais vomir.
J’avais avalé un autre bol des macaronis de Nick avant que le taxi arrive, mais ce n’était pas le problème.
— Les amulettes ne font plus effet, devina Nick et je hochai la tête.
Une paire de chaussures marron éraflées s’arrêta dans mon champ de vision. Nick s’enfonça jusqu’au fond de sa chaise, les bras croisés, et je levai lentement la tête.
Le type était trapu, avec une chemise blanche habillée et des treillis, la taille étroite et le poli d’un ex-marine passé au civil. Il portait des lunettes cerclées de plastique, les verres paraissant trop petits sur son visage rond. Il y avait autour de lui une odeur de savon, et ses cheveux coupés ras étaient humides et hérissés comme ceux d’un bébé orang-outang. Je devinai qu’il avait dû être pixé et qu’il en savait assez pour se laver avant que les cloques apparaissent. Son poignet droit était bandé et dans une écharpe identique à la mienne. De courts cheveux noirs. Une courte moustache grise. J’espérai que sa patience était plus longue.
— Mademoiselle Morgan ? dit-il et je me redressai en soupirant. Je suis le capitaine Edden.
Super. Je fis un effort pour me lever. Nick m’aida. Je m’aperçus que je pouvais regarder Edden dans les yeux. Il était plutôt petit malgré sa prestance officielle. J’aurais pu parier qu’il avait du sang troll, si ç’avait été biologiquement possible. Mes yeux s’attardèrent sur l’arme dans l’étui accroché à sa ceinture, et j’eus une pensée émue pour mes menottes rendues au SO. Les yeux plissés sous les effluves envahissants de mon parfum, il tendit sa main gauche au lieu de la droite habituelle. C’était bien vu, nous ne pouvions ni l’un ni l’autre utiliser la droite.
Mon pouls s’accéléra quand nous nous serrâmes la main gauche. Ça ne semblait pas correct. Je me dis que je préférerais utiliser la droite en l’état plutôt que de recommencer.
— Bonsoir capitaine, dis-je en essayant de cacher ma nervosité. Voici Nick Sparagmos. Pour le moment, il m’aide à me tenir debout.
Edden fit un bref signe de tête vers Nick, puis hésita.
— Monsieur Sparagmos ? Nous nous sommes déjà rencontrés ?
— Non. Je ne crois pas.
Nick avait dit ça un peu trop rapidement, et je pris le temps d’examiner son attitude visiblement sciemment décontractée.
Nick était déjà venu ici, et je n’aurais pas mis ma main à couper que c’était pour acheter des billets pour le dîner annuel de recueil de fonds du BFO.
— Vous êtes sûr ? demânda l’officier en passant une main dans ses cheveux hérissés.
— Ouais.
L’homme l’examina.
— Oui, finit-il par dire. Je dois confondre avec quelqu’un d’autre.
L’attitude de Nick se relâcha presque imperceptiblement, ce qui ne fit qu’augmenter mon intérêt.
Le regard du capitaine Edden se posa sur mon cou, et je me demandai si je ne ferais pas mieux de couvrir les points de suture avec une écharpe ou autre.
— Si vous voulez bien me suivre, j’aimerais vous parler avant de vous rendre le pixie.
Nick se raidit.
— Il s’appelle Jenks, murmura !-t-il, juste suffisamment fort pour être entendu dans le brouhaha de la salle.
— Oui, M. Jenks. (Edden fit une pause.) Si vous voulez bien venir jusqu’à mon bureau ?
— Et Ivy ? demandai-je.
J’hésitai à quitter le hall d’accueil. Mon pouls battait déjà au seul effort de me tenir debout. S’il fallait que je me déplace rapidement, j’allais m’évanouir.
— Mlle Tamwood restera où elle est. Nous devons la remettre au SO pour les poursuites dès demain matin.
Ma colère l’emporta sur la prudence.
— Vous auriez dû savoir qu’on ne touche pas un vamp en colère.
La main de Nick serra un peu plus fort mon bras, et je dus faire un effort pour ne pas me dégager.
Un sourire fugace passa sur les lèvres d’Edden.
— Peut-être, mais elle a agressé du personnel du BFO. Mes mains sont liées en ce qui concerne Tamwood. Nous ne sommes pas équipés pour garder des Outres. (Il hésita.) Voulez-vous venir avec moi dans mon bureau ? Nous pourrons discuter de vos options.
Mon inquiétude s’accentua. Denon allait adorer incarcérer Ivy avec le droit de son côté. Nick me passa mon sac, et j’acquiesçai de la tête pour Edden. Ça ne sentait pas bon. On aurait presque dit qu’Edden avait poussé Ivy à perdre son contrôle pour m’obliger à venir jusqu’ici, la queue entre les jambes. Je le suivis jusqu’à un bureau vitré dans un coin du hall. Il me sembla d’abord isolé, mais avec les stores relevés, il devait avoir vue sur toute la salle. Pour le moment, ils étaient descendus pour retirer un peu de son apparence de bocal au bureau du capitaine. Il laissa la porte ouverte et un peu du brouhaha du hall nous suivit.
— Asseyez-vous.
Il désigna les deux sièges rembourrés en face de son bureau.
Je m’assis avec reconnaissance, les trouvant même un peu plus confortables que les chaises en plastique du hall. Tandis que Nick m’imitait avec raideur, je parcourus des yeux le bureau d’Edden, notant les trophées de bowling couverts de poussière et les piles de dossiers. Des tiroirs de rangement étaient alignés le long d’un mur, des albums photo empilés dessus presque jusqu’au plafond.
Derrière le bureau d’Edden, une pendule murale émettait un « tic-tac » bruyant. Il y avait aussi une photo de lui serrant la main de mon ancien boss, Denon, devant l’hôtel de ville. Il avait l’air petit et ordinaire à côté de la grâce de vampire de Denon. Ils souriaient tous les deux.
Mon attention revint sur Edden. Il était avachi dans son fauteuil, attendant visiblement que j’aie fini d’évaluer son bureau.
S’il m’avait demandé, je lui aurais dit qu’il n’était qu’un gros lard.
Mais son bureau dénotait une efficience encombrée qui impliquait qu’un vrai travail y était effectué. Il était aussi éloigné de celui de Denon, bourré de gadgets et stérile, que le mien l’était d’un cimetière.
Si je devais faire confiance à quelqu’un, je préférais qu’il soit aussi bordélique que moi.
Il se redressa.
— J’admets que ma conversation avec Tamwood m’a intrigué, mademoiselle Morgan. En tant qu’ancienne du SO, je suis sûr que vous savez ce qu’arrêter Trent Kalamack pour n’importe quelle raison, mais surtout s’il s’agit de fabrication et de distribution de produits bio illégaux, représenterait pour l’image du BFO.
Il avait mis le doigt dessus. Que je sois damnée si je ne commençais pas à apprécier ce type. Mais je restai muette et laissai mon estomac se nouer. Il n’avait pas fini. Il posa un coude sur son bureau, cachant son bras en écharpe sur ses genoux.
— Mais vous comprendrez bien que je ne peux demander à mes agents d’arrêter le conseiller Kalamack sur la recommandation d’une ex-Coureuse du SO. Vous êtes sous le coup d’une condamnation à mort, le fait qu’elle soit illégale a peu d’importance.
Ma respiration s’accéléra, faisant la course avec mes pensées qui se bousculaient. J’avais eu raison. Il avait mis Ivy en détention simplement pour me faire venir. Une seconde, je me demandai, paniquée, s’il ne cherchait pas à gagner du temps. Si une équipe du SO n’était pas en route pour me mettre la main dessus. Mais cette idée disparut sous une douloureuse poussée d’adrénaline. Le BFO et le SO étaient des rivaux acharnés. Si Edden avait l’intention de réclamer la prime mise sur ma tête, il le ferait lui-même. Il n’inviterait pas le SO à venir me chercher dans son propre immeuble. Il m’avait attirée ici pour me jauger. Pourquoi ?
me demandai-je, mon inquiétude s’amplifiant.
Je lui souris, décidée à prendre le contrôle de la conversation.
Ça tira un peu sur mon œil gonflé et je grimaçai. Abandonnant le genre éblouis-les-pour-les-distraire, je décidai d’y aller carrément.
Je laissai la tension évacuer mes épaules et se réfugier dans mon ventre, où il ne pourrait pas la voir.
— Capitaine, je voudrais m’excuser pour le comportement de mon associée. (Je jetai un coup d’œil à son poignet bandé.) L’a-telle cassé ?
Il eut une brève expression de surprise.
— Il est fracturé en quatre endroits. Ils doivent me dire demain s’il faut plâtrer ou seulement attendre que ça guérisse. Et cette saleté d’infirmerie ne veut pas que je prenne autre chose que de l’aspirine. C’est la pleine lune la semaine prochaine, mademoiselle Morgan. Est-ce que vous réalisez le retard que je vais prendre si je dois être absent ne serait-ce qu’une journée ?
Cette conversation était dans une impasse. La douleur était en train de revenir, et il fallait que je trouve ce que voulait Edden avant qu’il soit trop tard pour alpaguer Trent. Ça devait aller au-delà de Trent ; il aurait pu régler le sort d’Ivy tout seul si c’était ce qu’il avait voulu.
Me redressant, j’enlevai une de mes amulettes et la poussai sur le bureau. Mon sac était plein de sorts, mais il n’y en avait aucun contre la douleur.
— Je comprends, capitaine Edden. Je suis sûre que nous allons trouver un terrain d’entente mutuellement bénéfique.
Mes doigts lâchèrent le petit disque, et je fis un effort pour que mes yeux ne s’agrandissent pas sous le nouvel afflux de douleur.
La nausée m’envahit quand mon estomac se crispa un peu plus, et je me sentis trois fois plus faible. J’espérais que je ne m’étais pas trompée en la lui offrant. Comme l’avait montré la réceptionniste, peu d’humains appréciaient les Outres, et encore moins leur magie. Mais je pensais que le risque en valait la chandelle. Edden semblait avoir l’esprit particulièrement ouvert. Restait à voir jusqu’où.
Ces yeux ne trahirent qu’une certaine curiosité quand il tendit la main pour prendre le charme.
— Vous savez que je ne peux rien accepter de ce genre. En tant qu’officier du BFO, ce serait considéré comme... (son visage se détendit quand ses doigts se refermèrent sur l’amulette et lorsque la douleur dans son poignet s’estompa)... un pot-de-vin, finit-il à mi-voix.
Ses yeux sombres croisèrent les miens et je lui souris malgré la douleur.
— C’est un échange. (Je haussai les sourcils en ignorant le tiraillement sur le sparadrap.) Une aspirine contre une aspirine ?
S’il était intelligent, il comprendrait que j’étais en train de le sonder. S’il était stupide, cela n’avait aucune importance, et je serais morte avant la fin de la semaine. Mais s’il n’y avait eu aucune chance de le convaincre d’agir sur la foi de mon « tuyau », je n’aurais pas été assise en face de lui.
Un instant, il resta immobile, comme effrayé de bouger et de rompre le charme. Finalement, un sourire honnête envahit son visage. Il se pencha vers la porte ouverte et beugla à l’intention du hall.
— Rose ! Passe-moi deux aspirines. Je suis en train de mourir dans ce trou à rats.
Il s’appuya contre le dossier de son fauteuil, souriant en passant l’amulette autour de son cou, et la planqua sous sa chemise. Son soulagement était évident. C’était un début.
Mon inquiétude revint quand une femme à l’air surmené entra, ses talons claquant sur les dalles grises. Elle eut un mouvement de recul en nous voyant dans le bureau d’Edden. En évitant de me dévisager, elle tendit deux gobelets en carton, et il lui montra le bureau du doigt. Le front de la femme se plissa, elle les posa à côté de sa main et sortit sans un mot. Edden tendit un pied derrière elle et s’en servit pour claquer la porte. Il attendit un instant, remontant ses lunettes sur son nez, avant de poser son mauvais bras sur le bon.
Je déglutis en tendant la main vers les gobelets. A présent, c’était mon tour de faire confiance. Il pouvait y avoir n’importe quoi dans ces deux minuscules cachets blancs, mais atténuer la d o u l e u r é t a i t u n r ê ve i n a t t e n d u . Le s d e u x c a c h e t s s’entrechoquèrent quand j’approchai le gobelet et regardai à l’intérieur. J’avais déjà entendu parler de cachets. J’avais eu une copine de chambre qui ne jurait que par eux, et qui gardait un flacon de tablettes blanches à côté de sa brosse à dents. Elle disait qu’ils étaient plus efficaces que les amulettes, et qu’il n’y avait pas besoin de se piquer le doigt. Une fois, je l’avais regardée en prendre un. Vous étiez supposé les avaler en une seule fois.
Nick se pencha vers moi et me glissa dans l’oreille :
— Tu peux faire semblant.
Je secouai la tête et avalai le contenu du verre et l’aspirine d’un coup. Je sentis le goût amer d’écorce de saule dans un reflux d’eau tiède. Je me convulsai pour ne pas recracher le tout, et dus serrer les dents sous la douleur que provoqua le mouvement trop brusque. Et ça devait me soulager ?
Nick me tapota le dos avec précaution. À travers mes larmes, je pus voir Edden prêt à rigoler devant ma maladresse. Je repoussai Nick et me forçai à me tenir droite. Une minuté passa, puis une autre. L’aspirine ne faisait toujours pas d’effet. Je soupirai. Rien. Pas étonnant que les humains soient si méfiants.
Leurs médicaments ne marchaient pas.
— Je peux vous livrer Kalamack, capitaine. (Je regardai la pendule derrière lui : 10h45.) Je peux prouver qu’il est mouillé dans le trafic de drogues illégales. À la fois dans la fabrication et la distribution.
Les yeux d’Edden s’éclairèrent.
— Donnez m’en la preuve et on part pour l’aéroport.
Je sentis mon visage se figer. Ivy lui avait pratiquement tout dit et il voulait encore me parler ? Pourquoi n’avait-il pas fait sienne l’information et ramassé la gloire ? Dieu sait que ç’aurait été plus rentable pour lui. Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Je n’ai pas toutes les preuves, admis-je. Mais je l’ai entendu discuter de l’opération. Si nous mettons la main sur la drogue, ce sera une preuve suffisante.
Edden serra les lèvres pour faire bouger sa moustache.
— Je ne vais pas me lancer sur de simples présomptions. J’ai déjà trop joué les poires pour le SO.
Je regardai de nouveau la pendule. 10 h 46. Ses yeux croisèrent les miens quand je les détournai, et je réprimai un éclair d’irritation. À présent, il savait que j’étais pressée.
— Capitaine. (J’essayai de ne pas paraître suppliante.) Je suis entrée par effraction dans le bureau de Trent Kalamack pour avoir les preuves, mais je me suis fait prendre. J’y ai passé les trois derniers jours invitée malgré moi. J’ai assisté à plusieurs rendez-vous qui ont renforcé ma conviction. Il fabrique et il distribue des drogues bio illégales.
Calme et concentré, il se pencha en arrière et fit osciller son fauteuil.
— Vous avez passé trois jours avec Kalamack et vous espérez me faire croire qu’il a dit la vérité devant vous ?
— J’étais un vison, dis-je sèchement. J’étais supposée mourir dans les combats de rats de la ville. Je ne devais pas m’échapper.
Nick se trémoussa à côté de moi, mal à l’aise, mais Edden acquiesça, comme si j’avais confirmé ses soupçons.
— Trent fait sortir un paquet de drogues bio presque toutes les semaines. (Je forçai ma main à arrêter de triturer mes cheveux.) Il fait chanter tous ceux qui en ont les moyens ou qui sont assez malchanceux pour en avoir besoin. Vous pourriez faire la liste de ses opérations juteuses simplement en récapitulant les prises de Soufre du SO. Il les utilise comme...
— Diversion, termina Edden à ma place.
Il donna un grand coup sur les tiroirs à dossiers, laissant une marque. Nick et moi sursautâmes.
— Par l’enfer ! Pas étonnant que nous n’attrapions jamais rien.
Je hochai la tête. C’était maintenant ou jamais. Que je lui fasse confiance ou non n’avait aucune importance. S’il ne m’aidait pas, j’étais morte.
— J’ai encore mieux, dis-je en priant pour que ce soit le bon argument. Trent a un Coureur du SO sur sa liste de paie. C’est lui qui a dirigé la plupart des prises de Soufre du SO.
Ses yeux se durcirent derrière ses lunettes.
— Fred Perry.
— Francis Percy, corrigeai-je, une bouffée soudaine de colère m’envahissant.
Les yeux étrécis, il se recala dans son siège. Visiblement, il n’aimait pas plus que moi l’idée d’un flic pourri. J’eus une inspiration hésitante.
— Une livraison de drogues bio est planifiée pour cette nuit.
Avec mon aide, vous pouvez avoir les deux. Le BFO en retire tout le mérite, le SO passe pour une bande d’idiots, et votre département paie discrètement le prix du contrat sur ma tête.
(J’avais mal à la tête, et je priai Dieu de ne pas avoir définitivement jeté ma seule chance dans les toilettes.) Vous pourriez dire que ce sont des honoraires de consultant. Une aspirine pour une aspirine.
Les lèvres serrées, Edden contempla les dalles acoustiques du plafond. Lentement, son visage se détendit. J’attendis, me reprenant quand je m’aperçus que je faisais claquer mes ongles les uns contre les autres au rythme des secondes de la pendule.
— Je suis tenté d’enfreindre les règles pour vous, mademoiselle Morgan. (Mon cœur fit une cabriole.) Mais il me faut plus. Quelque chose que ceux d’en haut puissent inscrire sur leurs tableaux de profits et pertes et qui garde sa valeur pendant plus d’un trimestre.
— Plus ? s’exclama Nick furieux.
Mes tempes battaient. Il en voulait plus ?
— C’est tout ce que j’ai, capitaine.
J’avais dit ça d’une voix forte. Je commençais à me sentir complètement frustrée.
— Mais non, dit-il avec un sourire mauvais.
Mes sourcils essayèrent de remonter, arrêtés par le sparadrap.
Il jeta un œil à la porte fermée.
— Si ça marche, je veux dire, mettre la main sur Kalamack...
Il leva une main comme un battoir pour se masser le front.
Quand ses doigts retombèrent, la confiance sereine du capitaine du BFO s’était évanouie, laissant la place à un éclat impatient et rusé qui me fit reculer sur mon siège.
— Je travaille pour le BFO depuis que j’ai quitté l’armée, dit-il à mi-voix. J’ai fait ma carrière en repérant ce qui manquait et en le trouvant.
— Je ne suis pas une denrée, capitaine.
Je m’échauffais.
— Tout le monde est une denrée. Mes services, au sein du BFO, sont dans une situation inconfortable, mademoiselle Morgan. Les Outres ont prospéré en misant sur les faiblesses des humains. Bon Dieu, vous êtes probablement responsables de la moitié de nos dépressions. La vérité, difficile à accepter, est que nous ne pouvons même pas rivaliser.
Il avait envie que je déblatère sur mes copains Outres. Il aurait dû être plus réaliste.
— Je ne sais rien que vous ne puissiez apprendre dans une bibliothèque.
Je serrai mon sac fermement. J’avais envie de me lever et de partir comme une tornade, mais il me tenait juste là où il le voulait, et je n’avais plus qu’à le regarder sourire. Ses dents régulières étaient d’une humanité désarmante comparées à la lueur prédatrice dans ses yeux.
— Je suis sûr que ce n’est pas totalement vrai. Mais je ne demande que des conseils, pas une trahison. (Il se cala dans son fauteuil, semblant réunir ses idées.) De façon occasionnelle, dit-il, comme par exemple, cette nuit, avec Mlle Tamwood : un Outre vient nous demander notre aide, ou nous apporter une information qu’il pense... imprudent... d’aller révéler au SO.
Honnêtement, nous ne savons qu’en faire. Mes gens sont si méfiants qu’ils ne peuvent en tirer aucune information utile.
Quand, et c’est rare, nous comprenons de quoi il s’agit, nous ne savons pas l’exploiter. La seule raison pour laquelle nous avons réussi à garder Mlle Tamwood, c’est parce quelle a accepté d’être enfermée, après que je lui ai expliqué que nous serions plus disposés à vous écouter si elle se calmait. Jusqu’à aujourd’hui, à regret, nous avons toujours transféré ce genre de situation au SO.
(Ses yeux croisèrent les miens.) Ils nous font passer pour des imbéciles, mademoiselle Morgan.
Il était en train de m’offrir un boulot, mais ma tension monta d’un cran au lieu de redescendre.
— Si j’avais envie d’un patron, je serais restée au SO, capitaine.
— Oh non, protesta-t-il vivement et son siège grinça quand il se redressa. Vous avoir ici serait une erreur. Non seulement mes agents voudraient ma tête au bout d’une pique, mais vous avoir comme salariée serait tout à fait contraire aux conventions existant entre le SO et le BFO. (Son sourire se fit malicieux et j’attendis la suite.) Je vous propose un rôle de consultante...
occasionnelle... en fonction des besoins.
Je laissai sortir lentement l’air que j’avais retenu. Je commençais à voir où il voulait en venir.
— Vous avez dit que votre société s’appelait comment ?
— Charmes vampiriques, répondit Nick.
Edden gloussa.
— On dirait le nom d’un service de rencontres.
Je grimaçai, mais il était trop tard pour en changer.
— Et je serais payée pour ces services « occasionnels » ?
demandai-je en mâchouillant ma lèvre inférieure. Ça pourrait fonctionner.
— Naturellement.
C’était mon tour de contempler le plafond. Mon pouls s’accéléra à l’idée que j’avais enfin trouvé un moyen pour m’en sortir.
— Je fais partie d’une équipe, capitaine Edden. (Je me demandai fugitivement si Ivy n’avait pas quelques doutes sur notre association.) Et je ne peux pas parler pour le reste de cette équipe.
— Mlle Tamwood m’a déjà donné son accord. Je crois me rappeler qu’elle a dit : « Si la petite sorcière dit oui, je marche avec elle. » M. Jenks a dit à peu près la même chose, mais ses mots exacts ont été un peu plus... colorés. Je regardai Nick et il haussa les épaules, mal à l’aise. Il n’y avait aucune garantie, une fois que tout aurait été dit et fait, qu’Edden n’oublierait pas opportunément de payer mon contrat.
Mais quelque chose dans son humour sec et ses réactions directes m’avait persuadée qu’il ne le ferait pas. Et puis, j’avais déjà fait un pacte avec un démon cette nuit. Ça ne pourrait pas être pire.
— Capitaine Edden, marché conclu, dis-je soudain. C’est au terminal de la Southwest, le vol de 11 h 45 pour L. A.
— Super ! (Il donna un grand coup sur le bureau de sa main valide et je fis un bond.) Je savais que vous seriez d’accord. Rose !
Il gueulait à l’intention de la porte fermée. Souriant, il se pencha et l’ouvrit.
— Rose ! Fais sortir une équipe de chiens de Soufre pour... (Il se tourna vers moi.) Où aura lieu la prise de Soufre ?
— Ivy ne vous la pas dit ? demandai-je, surprise.
— Peut-être que si. Je veux savoir si elle mentait.
— La gare routière principale. (Mon cœur continuait à battre à fond.) Nous allons y arriver. Je vais mettre la main sur Trent et payer le contrat mis sur ma tête.
— Rose ! hurla-t-il de nouveau. La vieille gare routière. Quels sont les gratte-papiers qui sont en service cette nuit et qui ne sont pas à l’hôpital ?
Une voix féminine robuste s’imposa par-dessus le brouhaha ambiant.
— Il y a Kaman, mais il est sous la douche, en train de se débarrasser de la poussière de l’autre punaise. Dillon, Ray...
— Ça suffit.
Il se leva et nous fit signe de le suivre. Il se précipita hors du bureau. Je pris une profonde inspiration et me mis sur mes pieds.
À ma grande surprise, mes douleurs n’étaient plus qu’un vague élancement. Nous suivîmes Edden au bout du hall, l’excitation me faisant accélérer le pas.
— Je crois que l’aspirine fait finalement effet, glissai-je à Nick tandis que nous rejoignions Edden.
Il était penché au-dessus d’un bureau soigneusement rangé, parlant à la femme qui m’avait apporté les cachets. — Appelle aussi Ruben et Simon. J’ai besoin de quelqu’un qui ait la tête froide. Envoie-les à l’aéroport. Dis-leur de m’y attendre.
— Vous, monsieur ?
Rose nous regarda, Nick et moi, par-dessus ses lunettes. Sa grimace en disait long. Elle n’était pas joyeuse à l’idée de deux Outres dans son immeuble, encore moins de les voir derrière son patron.
— Oui, moi. Fais amener la camionnette banalisée devant la porte. Ce soir je sors, moi-même. (Il remonta sa ceinture au-dessus de ses hanches.) Et pas d’erreurs. Ce coup doit être traité comme il faut.