Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 24 · J’attendais sur le trottoir que Nick sorte…
J’attendais sur le trottoir que Nick sorte du taxi. Je fis une estimation rapide de ce qui restait dans mon porte-monnaie avant de le ranger. Ma dernière paie était en train de fondre. Si je ne faisais pas attention, il faudrait que j’envoie Ivy à la banque à ma place. Je dépensais plus vite que d’habitude, et je ne voyais pas pourquoi. Ça doit être les taxis, pensai-je, me jurant de prendre un peu plus le bus.
Nick avait trouvé un jean délavé dans le clocher. Il flottait dedans, la taille serrée par une de mes ceintures les plus discrètes.
Notre prêtre parti depuis longtemps avait été un gros homme. Le sweat-shirt gris avec le logo de l’université de Cincinnati était tout aussi démesuré, et les bottes de jardinage étaient désespérément trop grandes. Nick les avait quand même mises, et il se déplaçait comme la créature de Frankenstein dans un mauvais film. Malgré ça, avec sa grande taille et son air nonchalant, il transformait le négligé en charmant. Moi, je ressemblais toujours à une souillon, quelle que soit ma tenue.
Le soleil n’était pas encore couché, mais, le temps étant couvert, les réverbères étaient déjà allumés. Il avait fallu plus longtemps pour passer toute la garde-robe du prêtre à la machine que pour venir jusqu’ici. Je tins le col de mon manteau d’hiver remonté pour lutter contre le froid et regardai la rue balayée par les phares, tandis que Nick échangeait quelques mots avec le chauffeur. Les nuits pouvaient être fraîches à la fin du printemps, mais j’aurais porté ce long manteau même s’il avait fait plus chaud. Il cachait la robe en vichy marron que j’avais mise. Elle était supposée aller de pair avec mon déguisement de vieille dame.
Je ne l’avais portée qu’une seule fois, lors d’un banquet mère-fille dans lequel je m’étais laissée entraîner.
Nick se déplia en sortant du taxi. Il claqua la portière et donna un coup sur le toit. Le chauffeur lui adressa un geste désinvolte de la main et démarra. Il y avait pas mal de voitures à cette heure crépusculaire, quand humains et Outres étaient de sortie.
— Hé, s’exclama Nick en m’examinant dans la lumière incertaine. Où sont passées tes taches de rousseur ?
— Euh, bégayai-je en triturant la bague à mon petit doigt. Je n’ai pas de taches de rousseur.
Nick ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis hésita.
— Où est Jenks ? demanda-t-il finalement.
Enervée, j’indiquai du menton les marches de la bibliothèque, de l’autre côté de la rue.
— Il est parti reconnaître le terrain.
Peu de gens entraient ou sortaient. Ils étudiaient un vendredi soir. Y en a qui ont vraiment besoin de montrer au reste du monde qu’ils sont plus assidus. Nick me prit le coude, mais je m’écartai de lui.
— Je peux très bien traverser toute seule, merci.
— Tu as l’air d’une vieille dame, murmura-t-il. Arrête de balancer tes bras et marche plus lentement.
Je soupirai et traversai la rue à la suite de Nick en essayant de marcher doucement. Les voitures klaxonnaient, mais Nick les ignora. Nous étions en plein territoire étudiant. Si nous avions pris le passage clouté, nous aurions attiré l’attention. Je fus quand même tentée de faire un doigt à quelques chauffards. Mais je me dis que ça n’irait pas avec l’image de la vieille dame. Quoique...
— Tu es sûr que personne ne va te reconnaître ? demandai-je en montant les marches de marbre qui menaient aux portes vitrées.
Sacredieu. Pas étonnant que les vieilles personnes meurent, tout leur prenait deux fois plus de temps qu’aux autres.
— Ouais. (Il ouvrit la porte pour me laisser passer et j’entrai en traînant les pieds.) Ça fait cinq ans que je n’ai pas travaillé ici, et les seuls qui viennent le vendredi sont les étudiants de première année. Maintenant, reste le dos voûté et essaie de n’attaquer personne.
Je lui lançai un sourire fielleux et il commenta avec entrain :
— C’est tout à fait ça.
Cinq ans. Ça voulait dire qu’il n’était pas beaucoup plus vieux que moi. C’était à peu près ce que j’avais supposé, bien que l’estimation n’ait pas été facilitée par les accrocs et les usures dus à sa vie de rat.
Je marquai une pause dans le hall d’entrée pour trouver mes repères. J’aime les bibliothèques. Elles sentent bon et sont reposantes. L’éclairage fluo de l’entrée paraissait trop diffus.
D’habitude, la lumière venant des grandes baies vitrées qui s’élevaient sur deux étages le complétait. La nuit tombante obscurcissait tout.
Mon regard fut accroché par une ombre qui tombait du plafond. Et qui venait en plein sur moi ! Le souffle coupé, je me jetai en arrière. Nick m’attrapa le bras. Je perdis l’équilibre et mes talons glissèrent sur le marbre du sol. Je criai et m’étalai, jambes et bras dans toutes les directions, et les joues en feu quand Jenks s’arrêta au-dessus de moi en s’esclaffant.
— Que l’enfer vous emporte, hurlai-je. Vous pourriez faire gaffe !
Il y eut un hoquet collectif et tout le monde me regarda. Jenks se cacha dans mes cheveux, son rire joyeux me chatouillant les oreilles. Nick se pencha pour me prendre par le coude.
— Désolé, grand-mère, dit-il d’une voix forte. (Puis il adressa un regard timide à toute l’assistance.) Grand-mère n’entend pas très bien, continua-t-il sur le ton de la confidence. Cette vieille bique.
Quand il se tourna de nouveau vers moi, son visage était sérieux mais ses yeux marron pétillaient.
— Nous sommes arrivés à la bibliothèque ! cria-t-il. Il faut que tu restes tranquille !
Le visage suffisamment enflammé pour faire cuire des toasts, je grommelai quelque chose et le laissai m’aider à me relever. Il y eut un crépitement de commentaires amusés, et chacun retourna à ce qu’il était en train de faire.
Un adolescent couvert d’acné et l’air coincé se précipita sur nous, visiblement inquiet à l’idée d’un procès. Avec plus d’agitation que ça le justifiait, il nous entraîna dans les bureaux, bégayant à propos de sols glissants qui venaient juste d’être cirés, affirmant qu’il allait se plaindre immédiatement au gardien.
Je m’accrochais au bras de Nick, me plaignant de ma hanche et jouant à fond mon rôle de vieille dame. Après avoir tapé un code, le gamin, dépité, nous fit entrer dans une zone interdite au public. Écarlate, il s’empressa auprès de moi, me faisant asseoir et me calant les pieds sur une chaise tournante. La dague d’argent attachée à ma cheville le figea un instant. Je balbutiai faiblement à propos d’un verre d’eau, et il se précipita pour en chercher un. Il lui fallut trois essais pour réussir à taper le code pour ressortir. La porte se referma derrière lui avec un clic, nous laissant dans le silence. Souriante, je croisai le regard de Nick. Ce n’était pas exactement ce que nous avions prévu, mais nous y étions.
Jenks sortit de sa cachette.
— Encore plus fort que de la colle sur une poignée de porte, dit-il en se précipitant pour inspecter les caméras. Ah ! s exclamat-il. Elles sont bidon.
Nick me prit la main et me tira pour m’aider à me relever.
— Je comptais te faire entrer par l’accès qui se trouve dans la salle de repos des employés. Mais ça fera l’affaire. (Je le dévisageai avec un air d’incompréhension, et il m’indiqua des yeux une porte coupe-feu grise.) Le sous-sol est par là.
Un sourire se dessina sur mes lèvres quand je vis la serrure.
— Jenks ?
— Je m’en occupe.
Il se colla contre la porte et commença à tripoter le verrou. En trois secondes chrono, il l’avait fait sauter.
— On y va, murmura Nick en tournant la poignée.
La porte s’ouvrit sur une cage d’escalier plongée dans l’obscurité. Nick appuya sur l’interrupteur pour l’éclairer et tendit l’oreille.
— Pas d’alarme.
Je sortis une amulette de détection et l’invoquai vite fait. Elle resta au vert et tiède dans ma main.
— Pas d’avertisseur silencieux non plus, murmurai-je en la passant à mon cou.
— Eh, grommela Jenks, des débutants s’en sortiraient sans problème.
Nous nous engageâmes dans l’escalier. L’air était frais dans le passage étroit, sans l’odeur rassurante de vieux bouquins. Tous les dix mètres, une ampoule nue éclairait les marches. Des deux côtés, à hauteur de main, une couche de crasse de quinze centimètres faisait une bande épaisse, et je retroussai les lèvres. C’était une rampe, mais pas question d’y toucher.
L’escalier aboutit dans une pièce sombre et sonore. Nick me regarda et je jetai un œil sur l’amulette.
— Non, tout va bien, soufflai-je.
Il alluma et nous découvrîmes une salle au plafond bas et aux murs de parpaings nus. Sur toute leur hauteur, des portes en grillage allaient jusqu’au fond de la salle, laissant voir les rangées de livres qu’elles protégeaient.
Confiant, Jenks nous précéda en bourdonnant. Mes talons claquèrent sur le sol lorsque je suivis Nick qui se dirigeait vers une grille verrouillée. La section des livres anciens. Pendant que Jenks s’amusait à zigzaguer à travers les trous du grillage en forme de diamants, je m’accrochai à la grille et me mis sur la pointe des pieds, tous les sens en éveil. Je fronçai les sourcils. Ce ne pouvait être que mon imagination, mais il me semblait sentir l’odeur de la magie qui coulait des rangées de livres, presque visible, et qui venait tourbillonner autour de mes chevilles. La sensation d’ancien pouvoir émanant de ce cabinet fermé à double tour était aussi différente de l’odeur du rez-de-chaussée que peut l’être le goût d’un chocolat belge par rapport à celui d’une tablette de supermarché. Riche, entêtant, et si mauvais, oh si mauvais pour la santé.
— Et où est cette clé ?
Je savais que Jenks ne serait pas capable de faire basculer la lourde gorge du vieux verrou mécanique. Quelquefois, ce sont les sécurités les plus démodées qui fonctionnent le mieux.
Nick glissa ses doigts sous une étagère qui se trouvait à proximité. Ses yeux scintillèrent au souvenir d’une frustration passée quand sa main s’arrêta.
— Pas assez d’ancienneté pour entrer dans le cabinet secret, hein ? souffla-t-il pour lui-même en sortant une clé à laquelle était accroché un bout de ficelle gluant.
Avant d’ouvrir la porte grillagée, les yeux fixes, il contempla le gros passe-partout posé sur sa paume.
Mon cœur eut un sursaut quand la porte grinça. Nick mit la clé dans sa poche avec un geste brusque et déterminé.
— Après toi, dit-il en allumant les tubes fluo.
J’hésitai.
— Est-ce qu’il y a une autre sortie ?
Quand il fît non de la tête, je me tournai vers Jenks.
— Reste là. Surveille mes... arrières. Je me mordis les lèvres.) Tu veux bien surveiller mes arrières, Jenks ?
Mon estomac s’était crispé.
Le pixie dut entendre le soupçon de tremblement dans ma voix. Son excitation s’évanouit et il se posa sur ma main tendue.
Au niveau de mes yeux, il acquiesça. Sa chemise de soie noire scintillait dans la lumière, s’ajoutant à l’éclat de ses ailes presque invisibles.
— Compte sur moi, Rach’, dit-il avec solennité. Rien ne passera par ici sans que tu le saches. Juré.
Je respirai nerveusement. Les yeux de Nick étaient interrogateurs. Tout le monde au SO savait comment mon père était mort. J’appréciais la discrétion de Jenks, son affirmation qu’il serait là pour moi.
— D’accord.
J’enlevai mon amulette de détection et l’accrochai où Jenks pourrait la voir. Je suivis Nick dans le cabinet, me forçant à ignorer l’impression étrange que ma peau me picotait. Qu’ils concernent des arts noirs ou blancs, ce n’étaient que des livres. Le pouvoir venait de leur utilisation.
La porte grinça en se refermant, et Nick me dépassa, me faisant signe de le suivre. Je retirai mon amulette de déguisement et la laissai tomber dans mon sac, puis je dénouai mon chignon et secouai mes cheveux. En les faisant bouffer, je me sentis plus jeune d’un demi-siècle.
J’examinai les titres en passant rapidement à leur hauteur, ralentissant quand l’allée s’élargit en une pièce assez large, cachée de l’entrée par des rayonnages de livres. Il y avait une table d’aspect administratif et trois chaises tournantes dépareillées, qui n’auraient même pas été assez bonnes pour le bureau d’un stagiaire. Nick marcha sans hésiter jusqu’à une armoire vitrée de l’autre côté de la pièce.
— C’est là, Rachel, dit-il en l’ouvrant. Regarde si tu trouves ce que tu cherches.
Il se retourna, repoussant la masse de cheveux noirs de ses yeux. Je cillai en voyant le regard résolu et entendu qui obscurcissait son long visage.
— Merci. C’est super. Je te suis vraiment reconnaissante.
Je laissai tomber mon sac sur la table et le rejoignis.
L’inquiétude m’envahit, mais je la repoussai. Si le sort était trop répugnant, je ne le lancerais pas, voilà.
Soigneusement, je sortis le livre qui me paraissait le plus ancien. Le dos avait été arraché et je dus utiliser mes deux mains pour le manipuler. Je le posai sur le coin de la table et rapprochai une chaise. Il faisait aussi froid que dans une cave, et j’étais heureuse d’avoir mon manteau. L’air sec sentait légèrement les chips. Étouffant ma nervosité, j’ouvris le livre. La page de titre aussi avait été arrachée. Utiliser un sort trouvé dans un livre sans titre était troublant. Cependant l’index était intact, et je haussai les sourcils. Un sort pour parler aux fantômes ? Pas mal...
— Tu ne ressembles pas aux humains avec lesquels j’ai pu passer du temps, dis-je tout en parcourant les rubriques.
— Ma mère était seule. Elle n’avait pas l’argent pour se loger dans le centre, alors elle a préféré me laisser jouer avec les sorciers et les vampires plutôt qu’avec les enfants de junkies à l’héroïne. Le Cloaque était le moindre de deux enfers. (Nick avait les mains enfoncées dans les poches et se balançait de la pointe des pieds aux talons en lisant les titres d’une rangée de livres.) J’ai grandi là-
bas. Fait ma scolarité à Emerson.
Intriguée, je lui jetai un coup d’œil. Avoir grandi dans le Cloaque pouvait expliquer pourquoi il en savait autant sur les Outres. Pour survivre, c’était indispensable.
— Tu as été au lycée du Cloaque ?
Il secoua la porte fermée à clé d’un grand placard. Son bois paraissait rouge dans la lueur des rampes fluorescentes. Je me demandai ce qui pouvait être assez dangereux pour qu’on le mette sous clé dans un placard, à l’intérieur d’un sous-sol fermé à clé, derrière une porte fermée à clé, tout au fond d’un bâtiment administratif.
Tripotant le verrou déformé par la chaleur, Nick haussa les épaules.
— Ça s’est bien passé. Le proviseur a un peu élargi les règles pour moi après ma commotion cérébrale. Ils m’ont laissé porter une dague en argent pour tenir les garous à distance. Et me rincer les cheveux à l’eau bénite rendait les vamps vivants quasi fréquentables. Ça n’aurait pas pu les arrêter, mais l’odeur corporelle que ça me donnait était très dissuasive.
— De l’eau bénite... euh ?
Je me dis que j’allais garder mon parfum à la lavande, plutôt que d’avoir une odeur que seuls les vamps pouvaient renifler.
— Il n’y avait que les magiciens, sorciers et sorcières qui me posaient des problèmes.
— Non, jamais.
Enfer et damnation. Je me déplaçai pour être à côté de lui.
— Alors, c’est quoi ce bordel ?
Il me lança un coup d œil méfiant.
— Je ne sais pas.
Jenks s’amena en volant.
— Il n’y a rien dans la première salle, Rach’. Tu es sûre que ton charme fonctionne ?
De la main, je lui indiquai la perturbation dans l’allée.
— Merde ! s’exclama-t-il, voletant entre Nick et moi tandis que l’air commençait à prendre une forme plus solide.
Tous ensemble, les livres glissèrent de nouveau, cette fois vers le devant des rayonnages. C’était encore plus étrange.
La brume devint jaunâtre, puis se solidifia. Mon souffle s’échappa en sifflant entre mes lèvres. C’était un chien. Si l’on veut bien admettre qu’un chien puisse être aussi gros qu’un poney, avoir des canines de la longueur de ma main et de minuscules cornes sur le crâne, alors c’était un chien. Je reculai d’un pas avec Nick, et il nous suivit.
— Dis-moi qu’il s’agit du système de sécurité de la bibliothèque, soufflai-je.
— Je ne sais pas ce que c’est.
Nick avait un teint cendreux, sa confiance placide était pulvérisée. Le chien était entre nous et la porte. De la salive dégoulinait de sa mâchoire, et je jure qu’elle grésillait en touchant le sol. Une fumée jaune s’élevait de la flaque. Je pouvais sentir le soufre. Qu’est-ce que c’était que ce machin ?
— Tu as quelque chose pour ça dans ton sac ? demanda Nick à voix basse, se raidissant quand les oreilles du chien se dressèrent.
— Un truc pour arrêter un chien jaune sorti de l’enfer ? Non.
— Si on n’a pas l’air d’avoir peur, peut-être qu’il n’attaquera pas.
Le chien ouvrit sa gueule et dit :
— Lequel de vous deux est Rachel Mariana Morgan ?