Sorcière pour l'èchafaud
So
sur le comptoir ; j’étais redescendue sur terre.) Tu es accusée de fabrication d’arc-en-ciel, dans le but de détourner le revenu généré par ledit arc-en-ciel ; d’absence de déclaration dudit arc-en-ciel par les formulaires agréés ; d’absence de notification de la localisation du pied dudit arc-en-ciel auprès du service concerné...
Elle se mit à hurler, essayant d’arracher les menottes. Ses yeux affolés parcouraient la salle. Tout le monde la regardait.
— C‘est pas vrai. Tout est faux. J’ai trouvé ce trésor tout à fait légitiment.
Tu as le droit de la boucler, ai-je ajouté pour satisfaire au règlement, tout en prenant une cuillerée de crème glacée.
Le froid sur ma langue, avec juste un soupçon d’alcool, ne fut qu’un pauvre succédané de la montée d’adrénaline.
— Si tu renonces à ton droit de garder la bouche fermée, je serai forcée de te la boucler moi-même.
Le barman frappa du plat de la main sur le comptoir.
— Monty, hurla-t-il, son accent irlandais disparu. Remets la pancarte « Cherche barmaid » sur la porte, et viens me donner un coup de main.
— Ouais, chef.
Monty restait cool, son ton sous-entendant qu’il s’en tapait complètement.
Je posai ma cuiller et me penchai par-dessus le bar, agrippant la leprechaun pour la faire passer de mon côté avant qu’elle rétrécisse plus : sa taille diminuait à mesure que les charmes contenus dans mes menottes se révélaient plus puissants que ses propres sorts de taille.
— Tu as droit à un avocat. Si tu ne peux pas t’en payer un, t’es cuite.
Je remis ma carte dans ma poche.
— Vous ne pourrez pas me garder ! menaça-t-elle, tandis que les cris de la foule devenaient enthousiastes. Des anneaux d’acier ne peuvent pas me retenir. J’ai échappé à des rois et à des sultans, et même à des garnements munis de filets !
J’enroulai une mèche de cheveux autour d’un de mes doigts, attendant qu’elle se fatigue et qu’elle comprenne que se débattre ne servait à rien. Qu’elle était bel et bien prise. Les menottes rétrécissaient avec elle, la gardant bien attachée.
— Je serai libre... juste... dans un instant. Ah, pour l’amour de saint Pierre...
Elle haletait. Elle arrêta de tirer sur les menottes et les regarda. Elle se tassa sur elle-même à la vue de la lune jaune, du trèfle vert, du coeur rose et de l’étoile orange qui décoraient le métal.
— Que le chien du diable te pisse sur la jambe. Qui m’a balancée pour les sorts ?
Elle regarda de plus près, les sourcils froncés.
— Tu m’as attrapée avec quatre charmes ? Quatre ? Je pensais pas que ces vieux trucs marchaient encore.
— Je suis assez conservatrice, commentai-je, le nez plongé dans mon verre. Quand quelque chose fonctionne, je m’y tiens.
Ivy passa à côté de moi, poussant devant elle ses deux vampires vêtus de noir, élégants dans leur misère. L’un avait un coquard qui grossissait sous un œil, l’autre boitait. Elle n’avait aucune compassion pour les vampires qui s’en prenaient à des adolescents au-dessous de la limite d’âge. Me souvenant de l’attraction exercée par le vampire mort au bout du bar, je compris pourquoi. Un ado de seize ans ne pouvait pas lutter contre ça. Ne voudrait pas lutter contre ça.
— Hé, Rachel. Je vais vers le centre. Tu veux partager le prix du taxi ?
Elle avait un ton enjoué. Maintenant qu’elle n’était plus en train de travailler, elle avait un air presque humain.
Je repensai au SO. Je pesai le pour et le contre de devenir un petit entrepreneur indépendant et crève-la-dalle, plutôt que de continuer à courir après les voleurs à la tire et les vendeurs de charmes illégaux. Ce n’était pas comme si le SO allait mettre un prix sur ma tête. Non, Denon serait ravi de déchirer mon contrat.
Je n’aurais pas les moyens de me payer un bureau dans Cincinnati, mais le Cloaque serait peut-être dans mes prix. Ivy passait pas mal de temps dans le coin. Elle saurait où je pourrais trouver un truc pas cher.
— D’accord, répondis-je tout en notant le joli marron de ses yeux. Et je voudrais te demander quelque chose.
Elle acquiesça et poussa ses deux prises vers la sortie. La foule s’écarta devant elle, la mer d’habits noirs semblant absorber la lumière. Le vampire mort, à la limite de la mêlée, me fit un signe de tête approbateur, comme pour dire «belle prise ». Ma tension remonta d’un coup, et je hochai la tête en retour,
— Beau boulot, Rachel, me carillonna Jenks dans l’oreille.
Je souris, ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu ça.
— Merci.
Je l’aperçus sur ma boucle d’oreille dans le miroir qui décorait l’arrière du bar. Je repoussai mon verre et tendis la main vers mon sac. Mon sourire s’élargit quand le barman me fit signe que c’était sur le compte de la maison. Me sentant réchauffée par plus que l’alcool, je descendis de mon tabouret et remis la leprechaun sur ses pieds. Des images d’une porte avec mon nom inscrit en lettres d’or m’envahirent. Bonjour la liberté.
— Non, attends ! cria la leprechaun quand je commençai à la tirer vers la sortie. Des souhaits ! Trois souhaits ! D’accord ? Tu me laisses partir et je t’exauce trois souhaits.
Je la propulsai dans la pluie tiède. Ivy avait déjà arrêté un taxi et entassé ses prises dans le coffre pour nous laisser plus de place à l’intérieur. Accepter des souhaits d’un malfaiteur était le plus sûr moyen de se retrouver du mauvais côté d’un manche à balai, mais seulement si vous vous faisiez prendre. Je poussai la leprechaun sur le siège arrière.
— Des souhaits ? Si on parlait ?
Chapitre 2
Je me retournai à moitié sur mon siège pour regarder Ivy.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
De l’arrière, elle fit un geste d’impuissance. Les rythmes des essuie-glaces usagés et de la musique se faisaient la guerre dans un magma de guitares plaintives et de plastique dérapant sur le verre. Les haut-parleurs éructaient Rebel Yell. Je ne pouvais pas rivaliser. Et l’imitation très crédible de Billy Idol à laquelle se livrait Jenks, perché sur la danseuse hawaïenne accrochée au tableau de bord, n’arrangeait rien.
— Je peux baisser ? lançai-je au chauffeur.
— Pas toucher ! Pas toucher ! hurla-t-il avec un accent bizarre.
Peut-être les forêts d’Europe ? Sa faible odeur musquée me faisait penser à celle d’un garou. J’essayai de toucher le bouton du volume. Il lâcha le volant et me tapa sur les doigts d’une main couverte de poils.
Le taxi dériva sur la voie d’à côté. Ses charmes, tous périmés d’après leur apparence, glissèrent du tableau de bord et tombèrent sur mes genoux, puis sur le sol. La tresse d’ail pendue au rétroviseur se balança et je me la pris dans l’œil. Son odeur, mélangée à celle du sapin en carton accroché avec, faillit me faire vomir.
— Mauvaise fille, accusa-t-il en se rabattant sur sa voie.
Je fus projetée contre lui.
— Si moi bonne fille, toi laisser moi baisser musique ?
grognai-je.
Il sourit. Il lui manquait une dent sur le devant. Si je faisais ce que j’avais envie de faire, il lui en manquerait bientôt une autre.
— Ouais, gloussa-t-il. Maintenant y parlent.
La musique s’était arrêtée, remplacée par un commentateur au débit rapide qui criait plus fort que la musique précédente.
— Oh, mon Dieu, murmurai-je en tournant le bouton.
Mes lèvres se retroussèrent. Mes doigts étaient couverts de graisse. Ecœurée, je les essuyai sur les amulettes encore sur mes genoux. De toute façon, elles n’étaient plus bonnes à rien. Le sel déposé par les mains du chauffeur au fil de manipulations trop fréquentes les avait pourries. Avec un regard peiné dans sa direction, je les laissai ensuite tomber dans le repose-gobelet.
Je me retournai vers Ivy, affalée sur son siège. D’une main, elle retenait sa chouette, sur la plage arrière, pour l’empêcher de tomber par la fenêtre dans les embardées. Son autre main était calée derrière sa nuque. Les voitures que nous croisions et un lampadaire occasionnel encore en état de marche illuminaient par à-coups sa silhouette noire. Sombres et impassibles, ses yeux rencontrèrent les miens, puis replongèrent dans la nuit de l’autre côté de la vitre. Son air de tragédie antique me donnait la chair de poule. Elle ne s’entourait pas d’une aura, elle était juste ellemême, mais ça me fichait les jetons. Est-ce qu’il lui arrivait de sourire ?
Ma prise s’était réfugiée contre l’autre portière, aussi loin d’Ivy qu’elle l’avait pu. Les bottes vertes de la leprechaun atteignaient à peine le bord du siège. On aurait dit une de ces poupées qu’ils vendent à la télé. Trois règlements de 49,95 $ pour cette reproduction soignée de Becky la Barmaid. Une véritable pièce de collection. Un investissement sûr ! Mais cette poupée avait un sale regard. Je lui adressai un petit signe de connivence. Les yeux d’Ivy accrochèrent les miens, pleins de méfiance.
Au cahot suivant, la chouette eut un hululement affligé et étendit ses ailes pour garder l’équilibre. Mais c’était fini. Nous avions traversé la rivière et étions de retour dans l’Ohio. La route était lisse comme du verre, et le chauffeur ralentit quand il se rappela à quoi servaient les panneaux de signalisation.
Ivy retira la main qui assurait la chouette et se la passa dans les cheveux.
— Je disais : « C’est la première fois que tu m’emmènes faire un tour « De quoi s agit-il ?
Je posai un bras sur le dossier de mon siège.
— Ah, oui. Est-ce que tu saurais où louer un appart pas trop cher ? Dans le Cloaque éventuellement ?
Ivy me regarda droit dans les yeux, l’ovale parfait de son visage très pâle dans la lumière de la rue. À présent, il y avait des lampadaires à chaque intersection, c’était éclairé comme en plein jour. Ces normes étaient vraiment paranos. Non que je le leur reproche.
— Tu veux t’installer dans le Cloaque ?
Elle eut une expression étonnée. Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Non, je quitte le SO.
Là, ça retint son attention. Je le vis à ses sourcils soudain levés. Jenks arrêta d’essayer de danser avec la minuscule silhouette accrochée au tableau de bord.
— Tu ne peux rompre ton contrat avec le SO, dit Ivy.
Elle jeta un coup d’œil à la leprechaun, qui le lui renvoya avec méchanceté.
— Tu ne songes pas à...
— Moi ? Enfreindre la loi ? plaisantai-je. Je suis trop honnête pour ça. Mais je n’y peux rien si c’est pas la bonne leprechaun.
Je ne ressentais pas la moindre culpabilité. Le SO avait signifié clairement qu’il n’avait plus besoin de mes services.
Qu’est-ce que je devais faire ? Me rouler sur le dos, le ventre en l’air et lécher le... hum... museau de quelqu’un ?
— Que de la paperasse, lança le chauffeur.
Sein accent était devenu subitement aussi lisse que la route.
D’un coup, il avait basculé vers la voix et les manières nécessaires pour obtenir et conserver des courses de ce côté de la rivière.
— Et la paperasse, ça se perd, reprit-il. Tout le temps. Je dois avoir la confession de Rynn Cormel quelque part par là. Ça date du temps où mon père transportait les avocats entre la Quarantaine et les tribunaux, pendant le Tournant.
Je hochai la tête et souris.
— Oui, le mauvais nom sur le mauvais papier. CQFD.
Ivy ne cilla pas.
— Léon Bairn n’a pas explosé spontanément, Rachel.
Je soufflai entre mes lèvres. Je ne croirais pas ces racontars.
Ce n’était que des histoires pour décourager le pool de Coureurs de jouer les filles de l’air, une fois qu’ils avaient appris tout ce que le SO pouvait leur enseigner. Je fronçai les sourcils.
— C’était il y a plus de dix ans. Et le SO n’avait rien à voir là-
dedans. Ils ne me tueront pas pour avoir dénoncé mon contrat. Ils ont envie que je parte. En plus, je m’amuserai plus en étant à mon compte.
Ivy se pencha en avant, mais je refusai de reculer.
— On dit qu’il a fallu trois jours pour trouver suffisamment de morceaux pour remplir une boîte à chaussures. Pour finir, ils ont dû gratter le toit de son porche.
Je retirai mon bras du dossier.
— Et je suis censée faire quoi ? Ça fait des mois que je n’ai pas une Course correcte. Regarde celle-là : une leprechaun arrêtée pour fraude fiscale. C’est insultant.
La petite femme se redressa.
— Non mais vous gênez pas !
Jenks laissa tomber sa nouvelle copine pour s’asseoir sur le bord postérieur du chapeau du chauffeur. Il montra son aile endommagée.
— Et Rachel va être de corvée de balayage si j’ai un arrêt de travail.
J’eus un sourire peiné.
— Maïtaké ?
— Une demi-livre, proposa-t-il.
J’arrondis à la livre. C’était correct pour un pixie.
Ivy se renfrogna, triturant la chaîne de son crucifix.
— Il y a une autre raison pour laquelle personne ne dénonce son contrat. La dernière personne qui a essayé a été aspirée par une turbine.
Les dents serrées, je me retournai vers le pare-brise. Je m’en souvenais. C’était il y avait un peu plus d’un an. Ça l’aurait tué s’il n’avait déjà été mort. C’était un vampire. Maintenant qu’il était réparé, il devait revenir au bureau d’un jour à l’autre.
— Je ne te demande pas ta permission. Je te demande seulement si tu connais quelqu’un qui a un truc à louer pas cher.
Ivy garda le silence. Je me tournai de nouveau sur mon siège pour la regarder.
— J’ai un peu d’argent de côté. Je mettrai une plaque. Je pourrai aider les gens qui en ont besoin...
— Oh, pour l’amour du sang, m’interrompit Ivy. Tu pourrais tout juste ouvrir une boutique de sorts. Mais ta propre agence ?
(Elle secoua la tête, ses cheveux volant autour d’elle.) Rachel, je ne suis pas ta mère, mais écoute-moi. Si tu fais ça, tu es morte.
Jenks ? Dis-lui qu’elle est morte.
Jenks approuva solennellement de la tête, et je fis de nouveau face à la route. Je me sentais stupide de lui avoir demandé son aide. Le chauffeur hocha aussi la tête.
— Morte ! Morte, morte, morte.
C’était de mieux en mieux. Entre Jenks et le chauffeur de taxi, toute la ville saurait que je laissais tomber avant même que j’aie pu donner ma démission.
— Oubliez ça, grommelai-je. Je ne veux plus en parler.
Ivy posa un bras sur le dossier de mon siège.
— As-tu songé que quelqu’un pouvait être en train de te tendre un piège ? Tout le monde sait que les leprechauns essaient d’acheter leur liberté. Si tu te fais prendre, tu vas avoir chaud aux fesses.
— Ouais, j’y ai pensé. (Ce n’était pas vrai, mais je n’allais pas le lui dire.) Mon premier souhait sera de ne pas me faire prendre.
— C’est toujours le premier, commenta la leprechaun d’un air rusé. C’est bien votre premier souhait ?
J’eus une bouffée de colère et acquiesçai. La leprechaun sourit, faisant apparaître ses fossettes. Elle était à moitié chez elle.
— Écoute, Ivy. Je n’ai pas besoin de ton aide. Merci pour tout.
Laissez-moi là, demandai-je au chauffeur tout en cherchant mon porte-monnaie dans mon sac. J’ai besoin d’un café. Jenks ? Ivy te ramènera au SO. Tu veux bien faire ça pour moi, Ivy ? En souvenir du bon vieux temps ?
— Rachel, protesta-t-elle, tu ne m’écoutes pas.
Le chauffeur mit son clignotant et s’arrêta le long du trottoir.
— Faites attention à vous, beauté.
Je descendis, ouvris la porte arrière et attrapai ma leprechaun par son uniforme. Mes menottes avaient complètement annulé son sort de taille. Elle n’était pas plus grande qu’une enfant de deux ans, mais elle était toujours attachée.
Je jetai un billet de vingt sur la banquette.
— Tenez, prenez ça. Ça devrait suffire pour ma part.
— Il pleut toujours, se plaignit la leprechaun.
— La ferme.
Je sentis les gouttes. Mon chignon n’allait pas résister, les mythes libres se collaient déjà à mon cou. Ivy se pencha pour dire quelque chose, mais je claquai la portière. Je n’avais plus rien à perdre. Ma vie n’était qu’un tas de fumier magique, et je ne pouvais même pas m’en servir comme compost.
— Mais ça mouille, continuait à gémir la leprechaun.
— Tu veux retourner dans la voiture ? (Ma voix était calme mais je bouillonnais intérieurement.) Si tu veux, on oublie tout. Je suis sûre qu’Ivy voudra bien s’occuper des formalités. Deux boulots réussis en une nuit. Elle aura sûrement une prime.
— Non.
Sa voix n’était plus qu’un murmure.
Énervée, je jetai un coup d’œil au Starbucks de l’autre côté de la rue. Tous les prétentieux des quartiers chics devaient s’y donner rendez-vous. Tous ceux qui avaient besoin de soixante façons de moudre les grains et de passer le café, sans en apprécier aucune.
Mais de ce côté de la rivière et à cette heure-ci, il n’y aurait personne. C’était l’endroit idéal pour bouder et se reprendre. Je traînai à moitié la leprechaun jusqu’à la porte, essayant d’estimer combien ils faisaient payer une tasse de café à partir du nombre de machins d’avant le Tournant exposés dans la devanture.
— Rachel, attends.
Ivy avait descendu sa vitre, et je pouvais entendre la musique du chauffeur de nouveau à plein tube. A
Thousand Years de Sting.
J’aurais presque pu y retourner.
Quand je poussai la porte, le joyeux tintement du carillon me fit ricaner.
— Un café, noir, et un rehausseur, lançai-je au gamin qui tenait le comptoir.
Tirant toujours la leprechaun derrière moi, je me dirigeai vers le coin le plus sombre. Ça déchirait. Le gamin était l’image même de la classe, avec son tablier rayé rouge et noir et sa coupe parfaite.
Probablement un étudiant. J’aurais pu continuer l’université au lieu de m’arrêter au bout de deux ans. Au moins un semestre ou deux. J’avais été acceptée et tout et tout.
L’alcôve était confortable. Les coussins mœlleux. Il y avait même une vraie nappe. Et mes pieds ne collaient pas au plancher.
Un bon point. Le gamin me toisait avec un air supérieur. Je retirai mes bottes et m’assis en tailleur, rien que pour le narguer. J’étais toujours habillée comme une pute. Il devait se tâter pour savoir s’il appelait le SO ou son équivalent humain, le BFO. Ç’aurait valu son pesant de cacahouètes.
Mon billet pour sortir du SO était assis en face de moi et se trémoussait.
— Je peux avoir un crème ? pleurnicha-t-elle.
— Non.
La porte carillonna de nouveau. Ivy entra avec sa chouette sur le bras, les serres plantées dans un épais brassard voué à cet usage. Jenks était perché sur son épaule, aussi loin de la chouette qu’il le pouvait. Je me raidis et fixai les photos de bébés déguisés en salade de fruits qui trônaient au-dessus de la table. Ils étaient censés être mignons. Ils me donnaient faim.
— Rachel, je dois te parler.
Apparemment ce fut trop pour Junior.
— Excusez-moi, ma’am, dit-il de sa voix parfaite. Les animaux ne sont pas acceptés. La chouette doit rester dehors.
«Ma’am ? », pensai-je tout en essayant de contenir le rire hystérique que je sentais monter.
Il devint tout pâle quand les yeux d’Ivy s’arrêtèrent sur lui. Il recula sans regarder derrière lui et trébucha. Elle lui faisait le coup de l’aura. Mauvais signe.
Ivy dirigea son regard vers moi. L’air s’enfuit brutalement de mes poumons quand je heurtai le fond de l’alcôve. Des yeux noirs de prédateur me clouèrent au siège en vinyle. Une faim brutale me tordit l’estomac. Mes doigts se crispèrent.
Sa tension rentrée était contagieuse. Je ne pouvais pas détourner les yeux. Ça ne ressemblait en rien à la gentille question que le vamp mort m’avait posée au Sang et la Bière. C’était fait de colère et de domination. Dieu merci, ça ne s’adressait pas à moi.
Elle était vraiment fâchée contre Junior, derrière son bar.
Heureusement, dès qu’elle vit mon expression, la colère qui habitait son regard vacilla et s’évanouit. Ses pupilles s’étrécirent, rendant à ses yeux leur couleur marron habituelle. En un battement de cœur, le voile de pouvoir l’avait quittée, reparti vers les profondeurs de l’enfer dont il s’était échappé. Oui, l’enfer. Une telle domination sauvage ne pouvait pas venir d’un sort. Ma colère revint au galop. Si j’étais en colère, je ne pouvais pas avoir peur, n’est-ce pas ?
Ça faisait des années qu’Ivy n’avait pas sorti son aura pour moi. La dernière fois, nous étions en train de nous engueuler pour savoir comment épingler une saleté de vamp pour suspicion de détournement de mineures à l’aide d’un jeu de rôles débile. Je l’avais envoyée dans les vapes avec un sort de sommeil, puis j’avais peint le mot « conne » sur les ongles d’une de ses mains avec du vernis écarlate avant de l’attacher sur une chaise et de la réveiller. Depuis, elle avait été une amie modèle, bien qu’un peu froide par moments. Je pense qu’elle m’était surtout reconnaissante de n’en avoir parlé à personne.
Junior s’éclaircit la gorge.
— Vous... euh... ne pouvez rester si vous ne commandez pas, ma’am, émit-il péniblement.
Il a des tripes, pensai-je . Ce doit être un Outre.
— Un jus d’orange, lança Ivy d’une voix forte tout en restant devant moi. Sans pulpe.
La surprise me fit relever les yeux.
— Du jus d’orange ?
Je fronçai les sourcils.
Je réussis à décrisper mes doigts et à tirer mon sac de charmes sur mes genoux.
— Écoute, Ivy. Je me fous de savoir que Léon Bairn a fini en monocouche sur un trottoir. Je démissionne. Et rien de ce que tu pourras dire ne me fera changer d’avis.
Ivy se dandina. Elle était mal à l’aise et cela fit disparaître le reste de ma colère. Ivy pas sûre d’elle ? Je n’avais jamais vu ça.
— Je veux venir avec toi, finit-elle par lâcher.
Un instant, je ne pus que la regarder, les yeux écarquillés.
— Quoi ? finis-je par dire.
Après avoir posté sa chouette pour surveiller la leprechaun, elle s’assit en face de moi, avec un air nonchalant tout à fait artificiel. Le bruit de déchirure quand elle enleva les attaches de son brassard me parut résonner dans toute la pièce. Elle le posa sur la banquette à côté d’elle. Jenks sautilla à moitié jusqu’à la table, les yeux comme des soucoupes et, pour une fois, la bouche fermée. Junior s’amena avec le rehausseur pour bébé et nos boissons. Nous attendîmes en silence tandis qu’il les plaçait devant nous avec des mains tremblantes avant de s’enfuir pour se planquer dans l’arrière-boutique.
Ma tasse était ébréchée et seulement à moitié remplie. Je jouai un instant avec l’idée de coller sous la table un charme qui ferait tourner tout pot de lait qui passerait à moins d’un mètre, mais décidai que j’avais des choses plus importantes à affronter. Par exemple, pourquoi Ivy s’apprêtait à tirer la proverbiale chasse d’eau sur sa fameuse carrière.
— Pourquoi ? demandai-je, abasourdie. Le patron t’adore. Tu choisis tes missions. On t’a même payé des vacances l’année dernière.
Ivy regardait les photos, évitant mon regard.
— Et alors ?
— Quatre semaines de vacances ! Tu es allée en Alaska pour le soleil de minuit !
Ses sourcils se resserrèrent et elle tendit la main pour lisser les plumes de sa chouette.
— Moitié du loyer, moitié des charges, moitié de tout pour moi, moitié pour toi. Je trouve mes missions et je les traite, tu trouves les tiennes et tu t’en occupes. Si nécessaire, nous travaillons ensemble. Comme avant.
Je me laissai aller contre le dossier, mais comme il n’y avait qu’un coussin confortable contre lequel s’effondrer, ma surprise ne parut pas aussi évidente que je l’aurais souhaité.
— Pourquoi ? demandai-je de nouveau.
Ses doigts quittèrent le plumage de sa chouette.
— Je suis très bonne dans tout ce que je fais, dit-elle sans me répondre. (Sa voix trahissait un soupçon de vulnérabilité.) Rachel, je ne serai pas une charge. Aucun vamp n’osera s’en prendre à moi. Ce sera pareil pour toi. Je pourrai te protéger des tueurs vamps jusqu’à ce que tu aies ramassé l’argent nécessaire pour payer ton contrat. Avec mes relations et tes sorts, nous pourrons rester vivantes assez longtemps pour obtenir du SO qu’il retire la récompense mise sur nos têtes. Mais je veux un des vœux.
— Il n’y a pas de récompense sur nos têtes, la coupai-je.
— Rachel...souffla-t-elle d’une voix cajoleuse.
Ses yeux marron étaient adoucis par l’inquiétude. Cela me flanqua la trouille.
— Rachel, il y en aura une.
Elle se pencha jusqu’à ce que je me batte avec moi-même pour ne pas reculer. Je reniflai doucement pour tenter de déceler l’odeur du sang sur elle, mais il n’y avait que l’acidité du jus. Elle était à côté de la plaque. Le SO ne mettrait pas une récompense sur ma tête. Ils voulaient que je parte. C’est elle qui devrait s’inquiéter.
— Moi aussi, intervint soudain Jenks, en sautant sur le bord de ma tasse. (De la poussière iridescente tomba de son aile pliée et forma une couche huileuse sur mon café.) Je veux en être. Je veux un vœu. Je laisserai tomber le SO et je serai votre équipe de secours à toutes les deux. Vous en aurez besoin. Rach’, tu te charges des quatre heures avant minuit, Ivy des quatre suivantes.
Ou tout autre horaire qui vous arrange. J’ai un jour de congé tous les quatre jours, sept jours de vacances payés, et un souhait. Vous me laissez habiter au bureau avec ma famille, dans les murs, on sera discrets. Vous me payez ce que je touche actuellement, une paye toutes les deux semaines.
Ivy approuva de la tête et avala une gorgée de son jus d’orange.
— Ça me semble honnête. Qu’est-ce que tu en penses ?
Ma mâchoire était prête à se décrocher ; je ne pouvais pas en croire mes oreilles.
— Je ne peux pas vous donner mes vœux.
La leprechaun hocha la tête.
— Si, tu peux.
— Non, dis-je avec impatience, je veux dire que j’en ai besoin.
(Un soupçon d’inquiétude s’était installé dans mon ventre à l’idée qu’Ivy avait peut-être raison.) Je vais déjà en utiliser un pour ne pas me faire prendre pour l’avoir relâchée. Il va falloir que j’en utilise un autre pour me débarrasser de mon contrat, et ce n’est qu’un début.
— Hum, interrompit la leprechaun. Je ne peux rien faire pour ce qui est écrit.
Jenks eut un ricanement moqueur.
— Pas aussi forte que ça, hein ?
— Ta gueule, la punaise, aboya-t-elle, les joues soudain écarlates.
— Ta gueule toi-même, la serpillière, gronda-t-il.
C’est pas possible, pensai-je. Tout ce que je voulais, c’était m’en sortir, pas conduire une révolte.
— Vous n’êtes pas sérieux, dis-je. Ivy, dis-moi que ce n’est que ton sens de l’humour pourri qui ressort soudain.
Elle me fixa droit dans les yeux. Je n’avais jamais été capable de dire ce qui se passait derrière le regard d’un vamp.
— Pour la première fois de ma carrière, je reviens bredouille d’une chasse. J’ai laissé mes prises s’en aller. (Elle agita une main.) J’ai ouvert le coffre et les ai regardées s’enfuir en courant.
J’ai enfreint le règlement. (Il n’y eut même pas de sourire furtif pour desserrer ses livres.) Est-ce que c’est assez sérieux pour toi ?
— Allez vous trouver votre propre leprechaun.
Je m’arrêtai juste à temps, la main près de ma tasse : Jenks était toujours assis sur l’anse. Ivy se mit à rire. Il faisait froid et, cette fois, j’eus un frisson.
— Je choisis mes Courses, dit-elle. Alors, que penses-tu qu’il arriverait si je me mettais à la poursuite d’un leprechaun, le ratais, et tentais juste après de quitter le SO ?
De l’autre côté de la table, la leprechaun soupira.
— Aucun souhait ne pourrait rendre ça crédible. (Elle se redressa.) Ça va déjà être assez dur de faire passer tout ça pour une coïncidence.
— Et toi, Jenks ? dis-je d’une voix cassée.
Il haussa les épaules et s’envola en zigzag vers la leprechaun.
— Je veux un souhait. Pour obtenir quelque chose que le SO
ne peut pas me donner. Je veux être stérile pour que ma femme ne me quitte pas. Ou est-ce trop difficile pour toi, la lavette verte ?
Il la narguait, campé les pieds bien écartés, les mains sur les hanches.
— Punaise ! gronda-t-elle.
Mes charmes cliquetèrent lorsqu’elle fit un geste menaçant pour l’écraser. Les ailes de Jenks devinrent rouges de colère et je me demandai si la poussière qui volait autour de lui pouvait prendre feu.
— La stérilité ? demandai-je, luttant pour essayer de garder les choses sous contrôle.
Il fit un bras d’honneur à la leprechaun et traversa la table en se pavanant pour se diriger vers moi.
— Ouais. Tu sais combien j’ai de gamins ?
Même Ivy parut surprise.
— Et tu jouerais ta vie là-dessus ?
Jenks eut un rire cristallin,
— Qui dit que je risque ma vie ? Le SO s’en fout si je me tire.
Les pixies ne signent pas de contrat. Ils nous voient à peine. Je travaille en free-lance. Je l’ai toujours fait. Je le ferai toujours. Je suppose que ma durée de vie risque simplement d’être marginalement allongée si je n’ai plus que deux balourds comme vous à surveiller.
Son sourire était trop rusé pour quelqu’un d’aussi petit. Je me tournai vers Ivy.
— Je sais que tu as signé un contrat. Ils t’aiment. Si quelqu’un doit s’inquiéter d’une menace de mort, c’est toi, pas moi. Pourquoi prendrais-tu un tel risque pour... pour... (J’hésitai.) Pour rien ?
Quel souhait vaudrait ça ?
Le visage d’Ivy se ferma. Une ombre sembla passer au-dessus d’elle.
— Je n’ai pas à te le dire.
— Je ne suis pas complètement idiote, dis-je en essayant de dissimuler mon inquiétude. Comment puis-je être sûre que tu ne vas pas recommencer à pratiquer ?
Visiblement, elle se sentit insultée. Elle me fixa jusqu’à ce que je baisse les yeux, glacée jusqu’aux os. Ça, pensai-je, c’est vraiment une mauvaise idée.
— Je ne suis pas une vamp pratiquante, finit-elle par dire. Je ne le suis plus. Je ne le serai jamais plus.
Réalisant que j’étais en train de triturer mes cheveux trempés, je repris le contrôle de ma main. Ses paroles étaient à peine rassurantes. Son verre était à moitié vide, et je ne me rappelais l’avoir vue prendre qu’une seule gorgée.
— Associées ? demanda Ivy en tendant une main par-dessus la table.
Associée avec Ivy ? Avec Jenks ? Ivy était la meilleure Coureuse du SO. C’était tout à fait flatteur qu’elle veuille travailler avec moi de façon permanente, un peu inquiétant aussi. Mais ce n’était pas comme si j’allais devoir vivre avec elle. Lentement, je tendis la main pour prendre la sienne. Mes ongles rouges soigneusement polis semblaient vulgaires à côté des siens, laissés à l’état brut. Tous mes souhaits y étaient passés. Mais de toute façon, je les aurais probablement gaspillés.
— Associées, dis-je, frissonnant à la froideur de la main d’Ivy quand je la serrai.
— Super, exulta Jenks, sautant pour se percher sur nos mains jointes. (La poussière qu’il laissait échapper sembla réchauffer la prise d’Ivy.) Associés !