Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 14 · Jenks se révéla un moniteur potable, hurlant…
Jenks se révéla un moniteur potable, hurlant des conseils enthousiastes par la fenêtre tandis que je m’entraînais à démarrer en première jusqu’à avoir pris le coup. Ma toute nouvelle confiance s’évapora quand je m’engageai sur l’allée privée de Kalamack, puis ralentis en arrivant devant le poste de garde. Il était impressionnant, tassé sur lui-même, comme une prison de petite taille. Des plantations élégantes et des murs bas cachaient le système de sécurité qui empêchait qu’on le contourne.
— Et quel était ton plan pour passer ça ? demanda Jenks en retournant se cacher sur le rétro.
— Pas de problème.
Mon cerveau tournait à cent à l’heure. J’étais assaillie par des images de Francis dans le coffre. Avec mon plus beau sourire à l’adresse du garde, j’arrêtai la voiture devant la barrière blanche qui bloquait la route. L’amulette pendue à la montre du garde resta d’un joli vert. C’était un testeur de sorts, bien meilleur marché que les lunettes à monture en bois qui permettaient de voir à travers les charmes. J’avais pris soin de doser la magie utilisée pour mon déguisement pour rester en dessous des seuils de la plupart des sorts cosmétiques. Aussi longtemps que son amulette resterait verte, il supposerait que j’étais sous un sort de maquillage, pas de déguisement.
J’eus une inspiration soudaine :
— Je m’appelle Francine, dis-je en poussant ma voix dans les aigus et en souriant niaisement, comme si j’avais pris du Soufre toute la nuit. J’ai rendez-vous avec M. Kalamack.
Essayant d’avoir l’air vraiment idiote, je tournai une mèche de cheveux autour d’un doigt. Aujourd’hui j’étais brune, mais ça devait sembler crédible.
— Je suis en retard ? (Je retirai mon doigt du nœud que je venais de faire dans mes cheveux.) Je ne pensais pas que ça prendrait si longtemps pour venir. Il habite vraiment à perpette !
Le gardien ne cilla même pas. Je perdais peut-être mon don ?
J’aurais peut-être dû défaire un bouton de plus sur mon corsage. Il aimait peut-être les hommes. Il regarda son porte-bloc, puis me jeta un coup d œil.
— Je suis du SO, dis-je sur un ton juste entre l’irritation et l’ennui agacé. Vous voulez voir ma carte ?
Je fouillai dans mon sac pour y trouver un badge inexistant.
— Votre nom n’est pas sur la liste, madame, dit le garde toujours aussi impassible.
Je me laissai aller dans mon siège, l’air vexé.
— Le type du secrétariat m’a encore inscrite sous le nom de Francis ? Qu’il aille au diable ! (Je frappai le volant d’un coup de poing inefficace.) Il me le fait tout le temps depuis que j’ai refusé de sortir avec lui. Quand même, j’avais des raisons. Il n’a même pas de voiture ! Il voulait que nous allions au cinéma en bus. Je vous le demande (je gémissais presque), vous me voyez dans un bus ?
— Un instant, madame.
Il décrocha le téléphone et commença à parler. J’attendis, essayant de garder mon sourire niais, et priant. Il hocha la tête dans un geste inconscient d’approbation. Cependant, son visage était toujours aussi vide quand il se retourna.
— Vous suivez l’allée, dit-il. (Je luttai pour garder une respiration régulière.) Vous pouvez vous garer dans le parking visiteurs, juste à côté du perron.
— Merci, chantonnai-je, démarrant la voiture avec une embardée quand la barrière blanche se leva.
Dans le rétroviseur, je vis le garde retourner à l’intérieur.
— Simple comme bonjour, murmurai-je.
— Sortir sera peut-être plus difficile, commenta Jenks sèchement.
L’allée faisait bien quatre kilomètres, au milieu d’un bois inquiétant. La route serpentait entre de grandes sentinelles silencieuses. Mon enthousiasme s’estompa. Même si le paysage semblait ancien, je commençai à penser que tout avait été calculé, même les surprises, comme cette chute d’eau que je découvris après un tournant. Un peu déçue, je continuai tandis que la forêt artificielle s’éclaircissait pour laisser place à une grande pâture.
Une autre route rejoignit la mienne, plus large et plus pratiquée.
Apparemment, j’étais entrée par l’arrière. Je suivis le trafic, et tournai quand je vis indiqué « Parking visiteurs ». Après un dernier virage, je découvris la maison de Kalamack.
Le bâtiment principal, gigantesque, était un curieux mélange d’architecture moderne et d’élégance traditionnelle, avec des portes en verre et des anges sculptés à l’extrémité des gouttières.
Sa masse de pierre grise était adoucie par de vieux arbres et des parterres de fleurs multicolores. Plusieurs constructions basses en partaient, mais le corps de la demeure avait deux étages. Je rangeai la voiture de Francis sur une des places visiteurs. L’engin élancé garé à côté la faisait ressembler à un jouet trouvé dans une boîte de céréales.
Je laissai tomber les clés dans mon sac et je jetai un coup d’œil au jardinier en train de s’occuper des buissons autour du parking.
— Tu veux toujours que nous nous séparions ? murmurai-je en me refaisant une beauté à l’aide du rétro et éliminant soigneusement le nœud que j’avais fait dans mes cheveux. Je n’aime pas ce qui s’est passé à l’entrée.
Jenks se laissa tomber jusqu’au levier de vitesse et prit une pose à la Peter Pan, les mains sur les hanches.
— Ton entretien doit durer les quarante minutes habituelles ?
J’en ai pour vingt minutes. Si je ne suis pas là quand tu auras terminé, attends-moi un kilomètre après le poste de garde. Je te rattraperai.
— D’accord, mais fais attention. Quelque chose ne tourne pas rond.
Je resserrai le lacet de mon sac. Le jardinier avait des chaussures de ville, pas des bottes, et elles étaient propres. Quel jardinier pouvait garder des chaussures propres ? Je le désignai de la tête à Jenks. Le petit homme renifla.
— Lé jour où je ne pourrai pas échapper à un jardinier, je me ferai boulanger.
— Souhaite-moi bonne chance.
J’entrouvris la fenêtre pour Jenks et sortis de la voiture. Mes talons claquèrent fièrement quand j’allai jeter un coup d’œil à l’arrière. Comme l’avait dit Jenks, un feu arrière était cassé. Et la carrosserie était cabossée. Je me détournai avec un soupçon de culpabilité. Après quelques inspirations pour me calmer, je gravis les larges marches qui menaient à la porte à double battant.
Un homme sortit d’un recoin quand j’approchai et je m’arrêtai, surprise. Il était assez grand pour qu’il y ait besoin de deux coups d’œil pour le voir en entier. Et mince. Il me fit penser à un réfugié affamé de l’après-Tournant, en provenance de l’Europe : guindé, propre sur lui et un rien prétentieux. Il avait même un nez en bec d’aigle et un froncement permanent des sourcils cimenté sur un visage légèrement ridé. Ses tempes commençaient à grisonner, détonnant dans une chevelure d’un noir de charbon. Son pantalon anthracite discret et sa chemise blanche lui allaient parfaitement. Je redressai mon col.
— Madame Francine Percy ? dit-il avec un sourire creux et, une voix légèrement sarcastique.
— Oui, bonjour. J’ai rendez-vous à midi avec M. Kalamack. « Je lui tendis une main volontairement molle. Je pus presque le voir se raidir de dégoût.
— Je suis Jonathan, le conseiller en communication de M.
Kalamack, dit-il. (En dehors du fait qu’il faisait très attention à sa prononciation, il n’avait aucun accent.) Si vous voulez bien m accompagner ? M. Kalamack va vous recevoir dans son bureau de derrière.
Il cilla, des larmes au coin des yeux. Je me dis que ce devait être mon parfum. J’en avais peut-être trop mis, mais je ne voulais pas risquer d’éveiller les instincts d’Ivy. Jonathan m’ouvrit la porte, me faisant signe de le précéder. J’entrai, surprise de constater que l’intérieur était plus clair que l’extérieur. Je m’étais attendue à une résidence privée, mais ce n’était pas le cas. Le hall d’entrée ressemblait à celui de n’importe quelle société du Top 20
de Fortune, avec les décorations habituelles en verre et en marbre. Des colonnes blanches soutenaient un lointain plafond.
Un impressionnant bureau en acajou trônait devant l’escalier double qui montait jusqu’aux premier et deuxième étages. La lumière entrait à flots. Ou bien elle était canalisée à partir du toit, ou bien Trent dépensait une fortune en ampoules simulant la lumière naturelle. Une moquette verte tachetée étouffait tout écho.
Il y avait un fond sonore permanent de conversations étouffées et un flot constant et tranquille de personnes affairées.
— Par ici, madame Percy, dit doucement mon escorte. Je détournai mon regard des citronniers en pots de la taille d’un homme et suivis les pas mesurés de Jonathan, dépassant le bureau d’accueil et enfilant une série de couloirs. Plus nous nous enfoncions, plus les plafonds étaient bas, plus la lumière diminuait, et plus les couleurs et les textures devenaient confortables. D’abord presque indécelable, le bruit apaisant de l’eau courante se fit peu à peu entendre. Nous n’avions rencontré personne depuis que nous avions quitté le hall d’entrée, et je me sentais mal à l’aise.
Nous avions clairement laissé derrière nous la partie publique pour pénétrer dans des lieux plus privés. Qu’est-ce qui se passait ?
me demandai-je. Une poussée d’adrénaline me secoua quand Jonathan s’arrêta et porta un doigt à son oreille.
— Excusez-moi, dit-il en s’écartant de quelques pas.
Quand il leva la main vers son oreille, je remarquai qu’il portait un micro au poignet, accroché au bracelet de sa montre.
Inquiète, je tendis l’oreille pour essayer d’entendre ce qu’il disait.
Il s’était tourné pour que je ne puisse pas lire sur ses lèvres.
— Oui, Sa’han, souffla-t-il sur un ton respectueux. (J’attendis, retenant mon souffle pour mieux entendre.) Avec moi, dit-il. J’ai été informé que vous étiez intéressé, aussi ai-je pris la liberté de l’escorter jusqu’à votre bureau privé.
Jonathan changea de pose, mal à l’aise. Du coin de l’œil il m’adressa un long regard incrédule.
— Elle ?
Je ne savais pas si je devais le prendre comme un compliment ou une insulte. Je prétendis être très occupée à réarranger mes bas et à tirer une nouvelle mèche de mon chignon pour la faire pendre à côté de ma boucle d’oreille. Je me demandai si quelqu’un avait vérifié le coffre. Mon pouls s’accéléra lorsque je réalisai qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que tout cela s’écroule sur moi.
Ses yeux s’élargirent.
— Oui, Sa’han, dit-il avec précipitation. Acceptez mes excuses.
Le poste de garde avait dit... (Il s’interrompit et je le vis se raidir sous ce qui devait être une réprimande.) Oui, Sa’han, reprit-il en baissant la tête dans une démonstration inconsciente de déférence. Le bureau de devant.
Le grand type sembla prendre sur lui lorsqu’il se retourna. Je lui lançai un sourire éblouissant. Il n’y avait aucune expression dans ses yeux bleus et il me regarda fixement comme si j’avais essuyé la boue de mes semelles sur la moquette neuve.
— Si vous voulez bien me suivre dans l’autre sens, dit-il d’une voix sans intonation, pointant du doigt la direction d’où nous étions venus.
Me sentant plus prisonnière qu’invitée, je suivis les indications de Jonathan et refis le chemin en sens inverse. Je marchai devant.
Il resta derrière moi. Je n’aimais pas ça du tout. Je me trouvais minuscule à côté de lui et mes pas étaient les seuls à résonner, ce qui n’arrangeait rien. Progressivement, les couleurs et les textures douces furent remplacées par des bâtiments professionnels fourmillant d’efficacité.
Toujours à trois pas derrière moi, Jonathan me fit tourner dans un petit couloir, juste à côté du hall d’entrée. Des portes en verre cathédrale s’ouvraient de chaque côté. La plupart étaient ouvertes et des gens travaillaient dans les bureaux. Mais Jonathan m’indiqua celui du bout. La porte était en bois. Il sembla hésiter avant de tendre le bras devant moi pour l’ouvrir.
— Si vous voulez bien attendre ici, dit-il, une trace de menace dans sa voix mesurée. M. Kalamack vous rejoint dans un instant.
Je serai au bureau de sa secrétaire si vous avez besoin de quelque chose.
Il indiqua un bureau visiblement inoccupé placé dans un renfoncement. J’eus une pensée pour Mme Yolin Bates, dure comme de la pierre dans le frigo du SO trois jours plus tôt. Mon sourire se fit forcé.
— Merci, Jon, dis-je avec entrain. Vous avez été un amour.
— C’est Jonathan.
Il referma sèchement la porte derrière moi. Il n’y eut pas de clic d’un pêne qu’on engage.
Je me retournai, examinant le bureau officiel de Kalamack. Il semblait assez normal – dans le genre répugnant des bureaux des gros responsables pleins aux as. Il y avait toute une rangée d’équipement électronique intégré dans le mur à côté du bureau, avec tellement de boutons et de curseurs que ç’aurait fichu la honte à un studio d’enregistrement. Il y avait une fenêtre géante dans le mur opposé ; le soleil s’y engouffrait et illuminait l’épaisse moquette. Je savais que j’étais trop à l’intérieur de la maison pour que cette fenêtre et son soleil soient vrais, mais ils faisaient assez réels pour nécessiter un examen approfondi.
Je posai mon sac à côté de la chaise qui faisait face au bureau et m’approchai de la « fenêtre ». Les mains sur les hanches, je contemplai les yearlings en train de se disputer quelques pommes tombées dans l’herbe. Je haussai les sourcils. Les ingénieurs avaient tout faux. Il était midi, et le soleil n’était pas assez bas pour produire des ombres aussi longues.
Satisfaite de leur erreur, je tournai mon attention vers l’aquarium sur pieds contre le mur du fond, derrière le bureau.
Des étoiles de mer, des poissons demoiselles, des chirurgiens jaunes et même des hippocampes cohabitaient paisiblement, sans paraître conscients que l’océan était à sept cent cinquante kilomètres plus à l’est. Je pensai à M. Poisson, satisfait de nager dans son bol en verre. Je fronçai les sourcils. Je n’étais pas jalouse, mais un peu énervée par les caprices de la chance en ce bas monde.
Le bric-à-brac habituel encombrait le bureau de Trent. Il y avait même une petite fontaine en roche noire pour profiter du clapotis de l’eau. Son économiseur d’écran montrait seulement trois nombres défilant : vingt, cinq et un. Plutôt énigmatique comme message. Dans un coin, au plafond, bien visible, la lumière rouge d’une caméra clignait de l’œil dans ma direction. J’étais surveillée.
Mes pensées revinrent à la conversation de Jonathan avec le mystérieux Sa’han. Visiblement, mon histoire de Francine avait été percée à jour. Mais s’ils avaient voulu me faire arrêter, ils l’auraient déjà fait. Il semblait que j’avais quelque chose que M.
Kalamack souhaitait obtenir. Mon silence ? Il fallait que je sache quoi.
Souriante, je fis coucou à la caméra et m’installai derrière le bureau de Trent. J’imaginais le remue-ménage que j’allais provoquer en commençant à fouiller. L’agenda y passa le premier, ouvert de façon alléchante juste devant moi. Le rendez-vous de Francis était indiqué, rayé, avec un point d’interrogation à côté du nom. Avec une grimace, je feuilletai jusqu’au jour où la secrétaire de Trent avait pris sa dose de Soufre. Il n’y avait rien de particulier. La phrase « Huntington à Urlich » m’attira l’œil.
Faisait-il sortir des gens du pays ? La belle affaire.
Le tiroir du haut ne contenait rien d’inhabituel : stylos, crayons, bloc-notes, et une pierre de touche grise. Je me demandai pourquoi Trent en avait besoin. Les autres tiroirs contenaient des dossiers de différentes couleurs concernant ses affaires hors de la propriété. Attendant que quelqu’un m’arrête, je commençai à les parcourir. J’appris que ses bosquets de pacaniers avaient souffert d’une gelée tardive cette année, mais que ses fraisiers sur la côte avaient compensé la perte. Je renfonçai bruyamment le tiroir.
J’étais surprise que personne ne soit encore venu. Peut-être qu’ils avaient envie de savoir ce que je cherchais ? Moi aussi.
Trent avait l’air d’avoir un faible pour les bonbons à l’érable et le whisky pré-Tournant, à en croire la réserve que je trouvai dans un tiroir du bas. Je fus tentée de déboucher la bouteille de plus de quarante ans d’âge et de le goûter, mais je me dis que cela ferait sortir ceux qui me surveillaient de leur trou plus vite que tout le reste.
Le tiroir suivant était rempli de disques soigneusement rangés. Bingo ! pensai-je, l’ouvrant complètement.
— Alzheimer, murmurai-je en passant mon doigt sur une étiquette manuscrite. Mucoviscidose, cancer, cancer... (En tout, il y avait huit étiquettes marquées cancer.) Dépression, diabète...
Je continuai jusqu’à trouver Huntington. Mes yeux revinrent se poser sur l’agenda et je refermai le tiroir. Ahhhhh...
Je me calai dans le fauteuil luxueux de Trent et pris son carnet de rendez-vous sur mes genoux. Je commençai à janvier et tournai lentement les pages. Environ tous les cinq jours, je trouvai une expédition. Ma respiration s’accéléra quand j’y découvris une logique. Huntington partait le même jour tous les mois. Je vérifiai, avant, après. Toutes les expéditions étaient faites les mêmes jours chaque mois, à quelques jours les unes des autres. Prenant une inspiration plus lente, je revins au tiroir de disques. Certaine que je tenais quelque chose, j’en insérai un dans l’ordinateur et j’agitai la souris. Enfer. Il y avait un mot de passe.
Le pêne de la porte produisit un léger clic. Je me relevai d’un bond tout en appuyant sur le bouton d’éjection.
— Bon après-midi, mademoiselle Morgan.
C’était Trent Kalamack. J’essayai de ne pas virer au cramoisi et glissai le petit disque dans ma poche.
— Je vous demande pardon ? dis-je en appuyant à plein sur mon charme de dissimulation.
Ils savaient qui j’étais. Pas très surprenant.
Trent ajusta le dernier bouton de sa veste grise en lin tout en refermant la porte derrière lui. Un sourire désarmant s’installa sur son visage rasé de près, lui donnant l’air d’avoir mon âge.
Ses cheveux avaient la blancheur transparente que l’on trouve chez certains enfants. Il était confortablement bronzé, on aurait pu croire qu’il n’avait fait qu’un détour avant d’aller au bord de sa piscine. Il semblait bien trop séduisant pour être aussi riche que le disait la rumeur. Ce n’était pas juste d’avoir à la fois de l’argent et la beauté. Il me regarda par-dessus ses lunettes cerclées de métal :
— Vous préférez être Francine Percy ?
— En fait... non.
Je remis une mèche derrière une de mes oreilles. J’essayais de prendre un air détaché. Autant admettre qui j’étais. Je devais encore avoir quelques cartes, sinon il n’aurait pas perdu son temps avec moi.
Trent passa derrière son bureau, l’air préoccupé, me forçant à battre en retraite de l’autre côté. Il lissa sa cravate bleu foncé en s’asseyant. Levant les yeux, il afficha une surprise pleine de charme en constatant que j’étais encore debout.
— Asseyez-vous, dit-il avec un sourire qui découvrit des dents parfaites.
Il pointa une télécommande vers la caméra. La lumière rouge disparut et il reposa le boîtier.
J’étais toujours debout. Je me méfiais de son acceptation désinvolte de mon identité. Des tas de sonnettes d’alarme s’étaient déclenchées sous mon crâne, contractant mon estomac. Le magazine Fortune l’avait mis en couverture l’année d’avant en tant que célibataire le plus convoité. La photo le montrait de la tête aux genoux, dans une pose détendue, appuyé contre une porte où figurait en lettres d’or le nom de sa société. Son sourire était un mélange fascinant de confiance et de mystère. Certaines femmes y sont sensibles. Moi, ça me met sur mes gardes. Assis face à moi, il avait le même sourire, une main calée sous son menton, le coude appuyé sur le bureau.
Je regardai bouger les courts cheveux autour de ses oreilles. Sa chevelure si parfaitement ordonnée devait être incroyablement fine et légère si le simple souffle en provenance de l’aérateur pouvait la soulever.
Les lèvres de Trent se durcirent quand il vit l’attention que je portais à ses cheveux. Puis le sourire revint.
— Je vous prie d’excuser l’erreur à l’entrée, et ensuite celle de Jon. Je ne comptais pas sur votre présence avant une semaine.
Mes genoux se ramollirent et je m’assis. Il m’attendait ?
— Je crois que je ne comprends pas, dis-je bravement, soulagée que ma voix ne s’étrangle pas.
Avec un geste désinvolte, il avança la main vers un crayon.
Mais ses yeux furent de nouveau sur moi quand je bougeai les pieds. Si je l’avais mieux connu, j’aurais dit qu’il était plus tendu que moi. Il effaça méticuleusement le point d’interrogation à côté du nom de Francis, et ajouta le mien. Reposant le crayon, il se passa la main sur la tête pour aplatir ses cheveux.
— Je suis un homme occupé, mademoiselle Morgan, dit-il d’une voix agréablement modulée. Par expérience, d’un point de vue coût, je trouve plus efficace de débaucher les employés d’autres sociétés plutôt que de les former à partir de zéro. Et même si je préférerais ne pas admettre de concurrence avec le SO, j’ai toujours trouvé que leurs méthodes d’apprentissage et les talents qu’elles développent correspondent assez bien à mes besoins. Honnêtement, j’aurais préféré voir si vous aviez suffisamment de ressort pour survivre à une menace de mort du SO avant de vous intégrer. Mais le fait que vous soyez presque parvenue à mon bureau est peut-être suffisant.
Je croisai les jambes et haussai les sourcils.
— Vous me proposez un travail, monsieur Kalamack ? Vous me voulez comme nouvelle secrétaire ? Pour taper votre courrier ?
Aller chercher le café ?
Il ignora mon ton sarcastique.
— Mon Dieu ! non. Vous sentez trop la magie pour un poste de secrétaire, même en essayant de le dissimuler à l’aide de ce...
hummm... parfum ?
Je rougis, déterminée à ne pas baisser les yeux sous son regard interrogateur.
— Non, continua Trent, comme si de rien n’était. Vous êtes trop intéressante pour être une secrétaire, même l’une des miennes. Non seulement vous avez démissionné du SO, mais vous les narguez. Vous êtes allée faire du shopping. Vous êtes entrée par effraction dans leur sous-sol à archives pour détruire votre dossier. Vous avez aussi enfermé un de leurs Coureurs dans sa propre voiture ? (Il accompagna sa liste d’un rire soigneusement cultivé.) J’aime tout cela. Mais votre quête pour vous améliorer est encore plus impressionnante. J’applaudis à deux mains votre volonté d’élargir votre horizon, de maîtriser de nouvelles techniques. Cette ardeur à explorer des options que d’autres rejettent, je me bats pour l’inculquer à mes employés. Même si lire ce livre dans un bus montre un certain manque de... jugeote. (Un bref éclat d’humour noir traversa son regard.) À moins que votre intérêt pour les vampires ait une motivation plus... primaire, mademoiselle Morgan ?
Mon estomac se serra. Je me demandai si j’aurais assez de charmes pour réussir à sortir d’ici. Comment Trent pouvait-il en savoir autant, alors que le SO avait du mal à me pister ? Je me forçai à rester calme en réalisant que j’étais jusqu’au cou dans la poussière de pixie. Qu’est-ce que j’avais cru, en me pointant ici ?
La secrétaire de ce type était morte. Il trafiquait dans le Soufre, même s’il était plus que généreux dans le domaine caritatif ou s’il jouait au golf avec le mari de la mairesse. Il était bien trop intelligent pour se satisfaire de diriger un bon tiers des activités de Cincinnati. Ses intérêts cachés s’étendaient à la pègre, et j’étais certaine que ça ne changerait pas avant longtemps.
Trent se pencha en avant avec une expression résolue. Je sus qu’il en avait fini avec les bavardages.
— Ma question est, mademoiselle Morgan : (Sa voix était doucereuse.) Que voulez-vous de moi ?
Je ne répondis rien. Mon assurance s’effilochait.
Il montra son bureau de la main.
— Que cherchiez-vous exactement ?
— Des chewing-gums ? dis-je.
Il soupira.
— Pour éviter de perdre beaucoup de temps et d’énergie, je suggère que nous soyons honnête l’un avec l’autre. (Il retira ses lunettes et les posa sur le bureau.) Du moins, autant que nécessaire. Dites-moi pourquoi vous avez risqué la mort pour me rendre visite. Vous avez ma parole que l’enregistrement de vos actions d’aujourd’hui sera... égaré. Je veux simplement savoir où j’en suis. Qu’ai-je fait pour retenir votre attention ?
— Je pourrai m’en aller ?
Il s’appuya contre le dossier de son fauteuil et acquiesça. Ses yeux étaient d’un vert que je n’avais jamais vu. Ils ne contenaient aucun bleu. Pas même une ombre.
— Tout le monde veut quelque chose, mademoiselle Morgan.
(Les mots étaient bien distincts les uns des autres, mais tous se fondaient ensemble comme de l’eau.) Que voulez-vous ?
Mon cœur battait à la promesse de liberté. Je suivis son regard posé sur mes mains et sur la crasse sous mes ongles. Je repliai mes doigts pour les cacher.
— Vous. Je veux obtenir les preuves que vous avez tué votre secrétaire. Que vous trafiquez dans le Soufre.
— Oh, dit-il avec un soupir amer. Vous voulez votre liberté.
J’aurais dû le deviner. Mademoiselle Morgan, vous êtes plus complexe que je ne l’avais imaginé. (Il hocha la tête ; son costume doublé de soie émettait un doux bruissement quand il bougeait.) Me livrer au SO achèterait probablement votre indépendance.
Mais vous voudrez bien comprendre que je ne puis le permettre.
(Il se redressa, redevenant très professionnel.) J’ai les moyens de vous offrir quelque chose d’aussi intéressant que la liberté. Peut-
être même plus. Je peux m’arranger pour que votre contrat avec le SO soit acquitté. Un prêt, si vous préférez. Vous pourriez le rembourser en un an de carrière chez moi. Je pourrais vous installer dans une petite société tout à fait décente. Peut-être avec une équipe réduite.
Mes joues se glacèrent puis se mirent à brûler. Il voulait m’acheter. Sans s’apercevoir de la colère qui m’envahissait, il prit un dossier dans la corbeille « Entrées ». Sortant une paire de lunettes cerclées de bois d’une poche intérieure, il les posa en équilibre sur le bout de son nez. Je grimaçai quand il m’examina des pieds à la tête, voyant visiblement au travers de mon déguisement. Il fit un petit bruit avant de pencher la tête sur les feuilles que contenait le dossier.
— Aimez-vous la plage ? dit-il avec entrain. (Je me demandai pourquoi il faisait semblant d’avoir besoin de lunettes pour lire.) J’ai une plantation de macadamia que j’ai l’intention de développer. C’est dans les mers du Sud. Vous pourriez même choisir les peintures pour la maison principale.
— Vous pouvez aller vous faire Tourner, Trent. (Il me regarda par-dessus ses lunettes, apparemment surpris – ça le rendait charmant et je dus chasser cette pensée de mon esprit.) Si j’avais envie que quelqu’un tienne ma laisse, je serais restée au SO. On produit du Soufre sur ces îles. Et aussi près de la mer, je pourrais aussi bien être humaine. Je ne pourrais même pas faire un sort d’amour dans ce coin.
— Le soleil, dit-il sur un ton persuasif en rangeant ses lunettes.
Le sable chaud. Vos propres horaires. (Il referma le dossier et posa la main dessus.) Vous pourrez même emmener votre nouvelle amie. Ivy, n’est-ce pas ? Un vampire de la famille Tamwood.
Vraiment une belle prise.
Un sourire détendit son visage.
Mon humeur s’échauffait. Il pensait qu’il pouvait se débarrasser de moi en m’achetant. Le problème, c’était que j’étais tentée, et cela me rendait encore plus furieuse. Je fulminais, les mains serrées sur mes genoux.
— Soyez honnête, dit Trent, ses longs doigts faisant tourner un crayon avec une dextérité fascinante. Vous êtes pleine de ressources, peut-être même douée, mais sur le long terme, personne n’échappe au SO sans aide.
Je me contraignis à rester assise. Je n’avais aucun endroit où aller jusqu’à ce qu’il m’en donne l’autorisation.
— J’ai une meilleure solution. Je vais vous attacher à un poteau en plein milieu de la ville. Je vais prouver que vous êtes impliqué dans la mort de votre secrétaire et que vous trafiquez du Soufre. J’ai abandonné mon boulot, monsieur Kalamack, pas ma morale.
Je vis de la colère dans ses yeux verts, mais son visage resta serein quand il remit le crayon dans son pot avec un bruit sec.
— Vous pouvez me faire confiance. Je tiendrai parole. Je tiens toujours parole, qu’il s’agisse de promesses ou de menaces.
Sa voix semblait se répandre sur le sol et je combattis l’envie stupide de soulever mes pieds de la moquette. Sentencieux, il continua :
— C’est ce que doit faire un véritable homme d’affaires, ou il ne restera pas longtemps dans les affaires.
Je déglutis, me demandant ce qu’il était vraiment. Il avait la grâce, la vivacité et l’assurance d’un vampire. Et même si l’homme me déplaisait profondément, la séduction brute était là, rehaussée par sa force personnelle plutôt que par des attitudes provocantes ou des sous-entendus sexuels. Mais ce n’était pas un vampire vivant. Bien que chaleureux et de bonne compagnie en surface, il avait un espace personnel impressionnant, ce dont manquaient la plupart des vampires. Il tenait les gens à distance, trop loin pour pouvoir les séduire en les touchant. Non, ce n’était pas un vamp, mais peut-être un... héritier humain ?
Je levai les sourcils. Trent cilla, voyant qu’une idée me traversait l’esprit mais sans savoir laquelle.
— Oui, mademoiselle Morgan ? demanda-t-il.
Pour la première fois, il semblait mal à l’aise.
Mon cœur battit plus vite.
— Vos cheveux se soulèvent de nouveau, dis-je, provocante.
Ses lèvres s’entrouvrirent, et il sembla ne pas trouver ses mots.
Je sursautai quand la porte s’ouvrit, laissant passer Jonathan.
Il était raide et furieux. Il avait l’air d’un protecteur ligoté par celui-là même qu’il aurait juré de défendre. Il avait entre les mains une boule de verre de la taille d’une tête. Jenks était à l’intérieur.
Effrayée, je me levai, serrant mon sac entre mes doigts.
— Jon, dit Trent, lissant ses cheveux et se levant à son tour.
Merci. Si vous voulez bien raccompagner Mlle Morgan et son associé ?
Jenks était si furieux que ses ailes n’étaient plus qu’un brouillard noir. Je pouvais voir qu’il disait quelque chose, mais pas l’entendre. Ses gestes, par contre, étaient très clairs.
— Mon disque, mademoiselle Morgan ?
Je fis demi-tour sur moi-même, réalisant que Trent avait quitté son bureau pour se placer juste derrière moi. Je ne l’avais pas entendu se déplacer.
— Votre quoi ? bégayai-je.
Sa main droite était tendue vers moi. Elle était lisse et manucurée, mais on pouvait y déceler une dureté inflexible. Il avait un seul anneau d’or à l’annulaire. Je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il n’était plus grand que moi que de quelques centimètres.
— Mon disque, répéta-t-il.
J’avalai ma salive. Raide, je sortis l’objet de ma poche entre deux doigts et le lui tendis. Quelque chose le traversa. C’était aussi subtil qu’une infime nuance de bleu, aussi indiscernable qu’un flocon de neige au milieu d’un millier d’autres, mais c’était là. À
cet instant, je sus que ce n’était pas du Soufre que Trent avait peur. Mais du contenu de ce disque.
Je repensai brutalement à toute la pile de disques soigneusement rangés, et il me fallut une détermination incroyable pour garder les yeux sur lui et ne pas les laisser suivre mes soupçons jusqu’à son tiroir. Que Dieu me vienne en aide. Il s’occupait de drogues biogénétiques en plus du Soufre. Ce type était un putain de seigneur des drogues bio. Mon cœur battit encore plus vite, ma bouche se dessécha. Vous alliez en prison pour le Soufre. Mais vous étiez transpercé avec un pieu, brûlé, vos cendres dispersées pour un trafic de drogues bio. Et il voulait que je travaille avec lui.
— Vous avez montré une capacité imprévue à tirer des plans, mademoiselle Morgan, dit Trent, interrompant le maelström de mes pensées. Les assassins vampires ne vous attaqueront pas tant que vous serez sous la protection d’une Tamwood. Et vous arranger pour bénéficier de la protection d’un clan de pixies contre les fées tout comme vivre dans une église pour écarter les garous sont des idées superbes dans leur simplicité. Faites-moi savoir quand vous changerez d’avis pour ce qui est de travailler pour moi.
Vous y trouveriez satisfaction... et reconnaissance. Ce qui manquait de façon évidente au sein du SO.
Je durcis mon visage, me concentrant pour empêcher ma voix de trembler. Je n’avais rien planifié du tout. C’était Ivy. Et je n’étais pas sûre de sa motivation.
— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur Kalamack, vous pouvez aller vous faire Tourner.
Jonathan se raidit, mais Trent hocha simplement la tête et revint derrière son bureau.
U n e m a i n s e p o s a l o u r d e m e n t s u r m o n é p a u l e .
Instinctivement, je l’agrippai. Me laissant tomber en avant, je propulsai mon agresseur par-dessus mon épaule. Jonathan heurta le sol avec un grognement surpris. J’avais un genou sur son cou avant d’avoir réalisé que j’avais bougé. Effrayée par ce que je venais de faire, je me relevai et reculai. Trent releva la tête après avoir remis le disque à sa place. Apparemment pas perturbé.
Trois autres personnes étaient entrées dans la pièce au bruit de la chute de Jonathan. Deux d’entre elles se placèrent à mes côtés, la troisième devant Trent.
— Laissez-la partir, dit Trent. Jon a fait une erreur. (Il soupira, l’air déçu, et ajouta sur un ton fatigué :) Jon, elle n’est pas la chiffe molle qu’elle prétend être.
Le grand bonhomme s’était relevé souplement. Il remit sa chemise d’aplomb et se passa une main dans les cheveux. Il me jeta un regard haineux. Non seulement je l’avais dominé en présence de son employeur, mais celui-ci lui avait fait une remontrance devant moi. Furieux, il ramassa Jenks avec une mauvaise grâce évidente et me montra la porte.
Je sortis libre dans le soleil, plus effrayée par ce que j’avais refusé que par mon départ du SO.
Chapitre 15
J’étirai la pâte à pizza, faisant passer toute la frustration de cet après-midi fabuleux sur la levure et la farine. Un bruit de papier rigide se fit entendre ; du côté de la table en bois d’Ivy. Je reportai mon attention sur elle. La tête penchée et le front plissé, elle resta concentrée sur sa carte. J’aurais été stupide si je n’avais pas remarqué que ses réactions s’étaient accélérées avec le coucher du soleil. Elle se déplaçait de nouveau avec cette grâce déroutante, mais elle paraissait énervée, pas amoureuse. Je restais pourtant attentive à tous ses gestes.
Ivy avait une vraie mission, pensai-je amèrement, debout devant mon îlot central, occupée à préparer la pizza. Ivy avait une vie. Ivy n’essayait pas de prouver que le citoyen le plus en vue et le plus aimé de la ville était un seigneur des drogues bio, tout en jouant au chef cuisinier.
Trois jours à son compte, et elle était déjà sur une Course pour retrouver un humain porté disparu. Je trouvais bizarre que des humains s’adressent à un vamp pour les aider, mais Ivy avait ses propres charmes, ou plutôt, sa compétence effrayante. Toute la nuit, elle était restée le nez plongé dans sa carte de la ville, entourant avec des marqueurs de couleur tous les repères habituels de l’homme, et essayant de retracer les itinéraires qu’il avait dû logiquement emprunter pour rentrer chez lui, aller travailler, et ainsi de suite.
— Je ne suis pas une spécialiste, dit Ivy en s’adressant à la table, mais est-ce vraiment comme ça que l’on doit s’y prendre ?
— Tu veux faire la cuisine ?
J’avais aboyé. Puis je considérai ce que je faisais. Le rond était plutôt un ovale mal proportionné. Il était si fin par endroits qu’on voyait presque au travers. Gênée, je tirai sur la pâte pour la renforcer où il fallait et tentai de la ramener à la forme de la pierre de cuisson. M’escrimant sur les bords, je regardai Ivy discrètement. Au premier regard un peu sensuel ou au premier geste un peu trop rapide, je décamperais pour me planquer derrière la souche de Jenks. Le bocal de sauce s’ouvrit avec un
« plop » bruyant. Mes yeux bondirent vers Ivy. Voyant qu’elle n’avait pas bougé, je renversai une bonne partie du liquide sur la pâte et refermai le bocal.
Qu’est-ce que je pourrais mettre dessus ? me demandai-je. Ce serait un miracle si Ivy me laissait utiliser tous mes ingrédients habituels. Je décidai de ne pas tenter les noix de cajou et sortis des garnitures plus traditionnelles.
— Poivrons, murmurai-je. Champignons. (Je jetai un coup d’œil vers Ivy ; elle m’avait l’air d’être une fille à aimer la viande.) Restes de bacon du petit déjeuner.
Le marqueur crissa quand elle traça une ligne violette du campus à la zone moins bien fréquentée du Cloaque où se trouvaient la plupart des boîtes de nuit et des bars, du côté des quais.
— Alors, dit-elle d’une voix traînante. Vas-tu me dire ce qui te travaille, ou vais-je devoir commander une pizza quand tu auras carbonisé celle-ci ?
Je mis le poivron dans l’évier et m’appuyai contre le comptoir.
— Trent fait dans les drogues bio. (En le disant, je pris une nouvelle fois conscience de la laideur de ces deux mots.) S’il se doutait que je vais essayer de le prendre pour ça, il me tuerait plus vite que le SO.
— Mais il ne le sait pas. (Elle traça une autre ligne.) Tout ce qu’il sait, c’est que tu crois qu’il trafique dans le Soufre et qu’il a fait tuer sa secrétaire. S’il était inquiet, il ne t’aurait pas proposé ce boulot.
— Un boulot ? dis-je en lui tournant le dos pour nettoyer le poivron. C’est dans les mers du Sud – il s’agit très probablement de faire marcher ses plantations de Soufre. Tout ce qu’il veut, c’est me retirer du jeu.
— Donc, en fait..., dit-elle, enfonçant le capuchon de son stylo en le tapant d’un coup sec sur la table.
Surprise, je tournai sur moi-même, l’aspergeant de gouttes d’eau.
— Il pense que tu es un danger, termina-t-elle.
Elle fit tout un cinéma pour essuyer l’eau que je lui avais envoyée sans le faire exprès.
Je lui adressai un sourire penaud, espérant quelle ne verrait pas qu’elle me mettait sur les nerfs.
— Je n’avais pas considéré les choses sous cet angle.
Ivy revint à sa carte et fit la grimace en tamponnant les taches que l’eau avait faites sur ses lignes bien nettes.
— Donne-moi un peu de temps pour aller à la pêche aux informations, dit-elle d’une voix préoccupée. Si nous pouvons mettre la main sur ses relevés de compte et sur quelques-uns de ses acheteurs, nous pourrons trouver une piste de papier. Mais je maintiens qu’il s’agit seulement de Soufre.
J’ouvris brutalement la porte du frigo pour le parmesan et la mozzarella. Si Trent ne trafiquait pas de drogues bio, j’étais une princesse pixie. Il y eut un grand bruit quand Ivy lança l’un de ses marqueurs dans le pot à côté de l’écran. Je lui tournais le dos, et ça me fit sursauter.
— Le seul fait qu’il ait un tiroir rempli de disques étiquetés avec des noms de maladies que l’on soignait à l’aide de drogues bio n’implique pas qu’il est un seigneur de la drogue, dit-elle en en jetant un autre. Il s’agit peut-être de listes de clients. Il est très impliqué dans le caritatif. Il fait fonctionner une demi-douzaine d’hôpitaux dans la région rien qu’avec ses dons.
— Peut-être.
Mais je n’étais pas convaincue. J’étais au courant pour les versements généreux de Trent. L’année dernière, il avait participé aux ventes aux enchères en faveur du Fonds de charité pour les enfants de Cincinnati pour un montant supérieur à ce que je gagnais en un an. Personnellement, je considérais que toutes ces initiatives étaient une façade publicitaire. Ce type était une saleté.
— De plus, continua Ivy en s’appuyant sur le dossier de sa chaise et en lançant un nouveau marqueur dans le pot – une démonstration irréelle de coordination de la main et de l’œil –
pourquoi s’occuperait-il de drogues bio ? Il est déjà riche au-delà de tout besoin. Les gens sont motivés par trois choses, Rachel.
L’amour... . (Un marqueur rouge alla cliqueter contre les autres.) La vengeance.... (un noir s’empila pardessus.) Et le pouvoir. (Elle finit par un vert.) Trent a assez d’argent pour s’acheter les trois.
— Tu en oublies un, dis-je en me demandant si je n’aurais pas mieux fait de la boucler. La famille.
Ivy attrapa les marqueurs dans le pot. Appuyée contre le dossier de sa chaise en équilibre sur deux pieds, elle recommença à les lancer.
— Et pour toi, la famille ne va pas avec l’amour ?
Je la regardai du coin de l’œil. Pas s’ils sont morts , pensai-je, mes souvenirs retournant à mon père. Dans ce cas, ils pourraient aussi bien aller avec la vengeance.
La cuisine resta silencieuse tandis que je saupoudrais une fine couche de parmesan sur la sauce. Seuls les bruits des marqueurs d’Ivy rompaient le calme. Ils finirent tous dedans, les claquements espacés me portant sur les nerfs. Les stylos cessèrent de voler.
Inquiète, je m’immobilisai. Son visage était dans l’ombre. Je ne pouvais pas voir si ses yeux devenaient noirs. Mon cœur battit plus vite, et je ne bougeai pas, attendant.
— Pourquoi ne m’enfonces-tu pas simplement un pieu dans le cœur, Rachel ? (Elle était exaspérée et repoussa ses cheveux pour bien me montrer ses yeux marron pleins de colère.) Je ne vais pas te sauter dessus. Je t’ai dit que vendredi avait été un accident.
Les épaules un peu moins tendues, je fourrageai bruyamment dans le tiroir, cherchant l’ouvre-boîte pour les champignons.
— Un sacré putain de foutu accident, murmurai-je pour moi-même en les égouttant.
— Je t’ai entendue. (Elle hésita ; un stylo atterrit dans le pot avec un tintement.) Tu as... euh... lu le livre, n’est-ce pas ?
— Presque complètement, admis-je. Pourquoi ? Je ne fais pas ce qu’il faut ?
J’étais soudain inquiète.
— Tu m’énerves, voilà ce qui ne va pas. (Sa voix était montée d’un ton.) Arrête de me surveiller. Je ne suis pas un animal. Je suis peut-être un vampire, mais j’ai encore une âme.
J e
m e
mordis la langue pour ne pas répondre. Il y eut un grand bruit quand elle lâcha le reste de ses marqueurs dans le pot à crayons.
Le silence se fit pesant tandis quelle tirait ses cartes vers elle. Je lui tournai le dos pour lui prouver que je lui faisais confiance. En fait, ce n’était pas vrai. Je mis le poivron sur la planche à découper, ouvris sauvagement un tiroir et en remuai bruyamment le contenu jusqu’à y trouver un couteau géant. Il était trop grand pour mon poivron, mais je me sentais vulnérable, et c’était le couteau dont j’avais besoin.
— Euh, hésita Ivy. Tu ne vas pas mettre de poivron dessus, hein ?
Un soupir m’échappa et je posai le couteau. Il était probable que nous n’aurions que du fromage sur notre pizza. Sans un mot, je remis le poivron dans le frigo.
— Comment peut-on manger une pizza sans poivron ?
marmonnai-je.
— Avec les mains, lança-t-elle vivement.
Je grimaçai, elle n’était pas censée m’entendre. Des yeux, je fis l’inventaire de mes ingrédients étalés sur le comptoir.
— Les champignons, ça ira ?
— Je ne peux pas imaginer une pizza sans champignons.
Je répartis les tranches marron et poisseuses sur le parmesan.
Ivy déplaça une de ses cartes et je la regardai sans en avoir l’air.
— Tu ne m’as pas dit ce que tu avais fait de Francis.
— Je l’ai laissé dans son coffre. Ouvert. Il faudra que quelqu’un l’asperge d’eau salée. Je crois que j’ai pété sa voiture.
Elle n’accélère plus, quelle que soit la vitesse enclenchée, et même en appuyant à fond sur l’accélérateur.
Ivy se mit à rire et j’eus la chair de poule. Comme pour me défier de le lui interdire, elle se leva et vint s’appuyer contre le comptoir. Ma tension remonta. Elle doubla carrément quand elle se jucha sur le plan de travail, juste à côté de moi.
— Alors ? (Elle ouvrit le sachet de pepperoni et en glissa une tranche entre ses lèvres dans un geste sensuel.) D’après toi, qu’est-ce qu’il est ?
Elle mangeait. Super.
— Francis ? (J’étais surprise quelle ait à le demander.) C’est un crétin.
— Non, Trent.
Je tendis la main pour avoir les tranches de pepperoni et elle me mit le sachet dans la paume.
— Je ne sais pas, mais pas un vamp. Il a supposé que mon parfum était destiné à couvrir mon odeur de sorcière, pas... euh...
la tienne. (Je me sentais gauche avec Ivy aussi proche et je distribuai les tranches de saucisson sur la pizza comme des cartes à jouer.) Et ses dents ne sont pas assez pointues.
Il y en avait assez. Je remis le sachet dans le réfrigérateur, hors de sa portée.
— Elles pourraient être recouvertes. (Ivy fixait le frigo et le pepperoni disparu.) Ça rendrait les choses plus difficiles pour un vamp pratiquant, mais ça a déjà été fait.
Mes pensées revinrent au tableau 6.1, avec ses diagrammes trop explicites. Je dissimulai le frisson qui me parcourut en tendant le bras pour attraper la tomate. Je laissai ma main suspendue et Ivy hocha la tête en réponse à la question.
— Je ne crois pas, dis-je, sûre de moi. Il n’a pas cette absence de compréhension de ce qu’est l’espace personnel que semblent avoir tous les vamps vivants que j’ai rencontrés, sauf toi.
Les paroles n’eurent pas plus tôt quitté mes lèvres que je regrettai de les avoir prononcées. Ivy se raidit, et je me demandai si cette distance insolite qu’elle mettait entre elle et tous les autres était liée au fait de ne pas pratiquer. Il devait être frustrant de devoir anticiper chaque mouvement, de se demander si c’était votre tête ou votre faim qui en décidait. Pas étonnant qu’elle ait tendance à péter les plombs. Elle se battait avec un instinct millénaire, sans personne pour lui indiquer comment s’y prendre.
J’hésitai, puis demandai :
— Y a-t-il un moyen de dire si Trent est un héritier humain ?
— Un scion humain ? (Elle semblait surprise.) C’est peut-être une idée.
Je lançai le couteau à l’assaut de la tomate pour la découper en petits cubes rouges.
— Je me dis que ça correspond assez bien. Il a la force intérieure, la grâce et le pouvoir personnel d’un vamp, mais sans cette impression curieuse. Et je parierais ma vie qu’il n’est ni sorcier ni magicien. Ce n’est pas seulement l’absence de la moindre odeur de séquoia, c’est la façon qu’il a de bouger, la lumière au fond de ses yeux...
Je m’arrêtai brutalement au souvenir de ses yeux verts énigmatiques.
Ivy se laissa glisser du comptoir, chipant une tranche de pepperoni sur la pizza. Par prudence, je la transférai de l’autre côté de l’évier. Elle la suivit, prélevant une autre tranche. Il y eut un bourdonnement léger quand Jenks entra par la fenêtre. Il avait dans les bras un champignon presque aussi grand que lui. Une odeur de terre humide pénétra avec lui dans la cuisine. Je regardai Ivy. Elle haussa les épaules et retourna à sa chaise dans le coin de la cuisine. Apparemment, nous avions passé le test «Je peux rester juste à côté de toi sans te mordre ».
— Et toi, Jenks, demanda-t-elle. Qu’en penses-tu ? Trent est-il un garou ?
Jenks lâcha le champignon, son minuscule visage changé par la colère, ses ailes devenues indistinctes.
— Comment pourrais-je savoir si Trent est un garou ? aboya-t-il. Je ne suis pas arrivé assez près. Je me suis fait prendre.
D’accord ? Jenks s’est fait prendre. Contentes ?
Il vola jusqu’à la fenêtre. Les mains sur les hanches, debout à côté de M. Poisson, il se mit à contempler l’obscurité. Ivy secoua la tête avec un air dégoûté.
— Oui, tu t’es fait prendre. Pas de quoi en faire une histoire. Ils savaient qui était Rachel, et elle n’est pas en train de pleurnicher.
En fait, j’avais piqué ma crise sur le chemin du retour, ce qui expliquait peut-être le bruit bizarre que faisait la voiture de Francis quand je l’avais laissée dans un petit parking, à l’ombre d’un arbre.
Jenks s’envola pour s’arrêter à cinq centimètres du nez d’Ivy.
Ses ailes étaient rouges de colère.
— Laisse donc un jardinier t’attraper et te coller dans une boule en verre, et on verra si ça ne change pas ta vision de la vie, toi la mère sourire ensoleillé.
Je sentis ma mauvaise humeur s’estomper en voyant un pixie de dix centimètres défier un vamp.
— Laisse tomber, Jenks, dis-je sur un ton faussement joyeux.
Je ne crois pas qu’il s’agissait d’un vrai jardinier.
— Vraiment ? rétorqua-t-il, sarcastique, en fonçant vers moi.
Tu crois ?
Derrière lui, Ivy fit le geste d’écraser Jenks entre son pouce et son index. Levant les yeux au ciel, elle revint à ses cartes. Le silence s’établit, désagréable, mais pas insupportable. Jenks vola ramasser son champignon et me l’apporta, avec la terre. Il portait une tenue ample et décontractée. La soie couleur de mousse humide flottait autour de lui, et la coupe du costume le faisait ressembler à un cheik du désert. Ses cheveux blonds étaient plaqués en arrière, et je crus distinguer une odeur de savon. Je n’avais jamais vu un pixie relax chez lui C’était sympathique.
Mal à l’aise, il fit rouler le champignon jusqu’à moi.
— C’est pour toi. Je l’ai trouvé dans le jardin. J’ai pensé que tu pourrais en avoir besoin, pour la pizza.
— Merci, Jenks, dis-je en commençant à enlever la terre.
— Et puis, tu sais, dit-il en reculant de trois pas. (Ses ailes devinrent un mélange confus d’agitation et de calme.) Je suis désolé. J’étais supposé assurer tes arrières, pas me faire prendre.
Vraiment embarrassant, pensai-je. Quelqu’un de pas plus gros qu’une libellule s’excusait de ne pas m’avoir protégée.
— Bon, d’accord, on a tous les deux foiré le coup, dis-je avec aigreur, souhaitant qu’Ivy n’ait pas été là, à nous écouter.
Je fis semblant d’ignorer son soupir appuyé. Je rinçai le champignon et commençai à l’émincer. Jenks parut satisfait et partit décrire des cercles bruyants autour de la tête d’Ivy, jusqu’à ce qu’elle essaie de l’écraser.
L’abandonnant, il revint vers moi.
— Je vais trouver ce que sent Kalamack, même si je dois y laisser ma peau, dit-il tandis que j’ajoutais sa contribution sur la pizza. À présent, j’en fais une affaire personnelle.
Eh bien, pourquoi pas ?
Je pris une profonde inspiration.
— J’y retourne la nuit prochaine, dis-je en pensant au contrat sur ma tête.
Je finirai bien par commettre une erreur. Et, à la différence d’Ivy, je ne pouvais pas revenir d’entre les morts.
— Tu veux venir avec moi, Jenks ? Pas en soutien, en partenaire.
Jenks s’éleva comme une flèche, ses ailes tournant au violet.
— Tu peux parier la petite culotte de ta mère que j’y serai.
— Rachel, s’exclama Ivy. Qu’est-ce que tu crois que tu vas faire ?
Je déchirai la fermeture du sachet de mozzarella et en répartis sur la pizza.
— Je vais faire de Jenks un associé. Tu y vois à redire ? Il fait trop d’heures sups pour qu’on fasse moins.
— Non, tu m’as comprise. (Elle me fixait depuis l’autre bout de la cuisine.) Qu’est-ce que tu vas faire chez Kalamack ?
Jenks se mit à ma hauteur, pour faire front commun.
— Ferme-la, Tamwood. Elle a besoin d’un de ces disques pour prouver que Kalamack est un trafiquant de drogues bio.
— Je n’ai pai le choix.
J’appuyai si fort sur le fromage qu’il déborda tout autour.
Ivy se renfonça sur son siège avec une lenteur exagérée.
— Je sais que tu veux l’avoir, mais réfléchis bien, Rachel. Trent peut te faire coffrer pour n’importe quelle bonne raison, de la violation de domicile à l’usurpation de l’identité d’un membre du SO. Ou même pour avoir regardé ses chevaux de travers. Si tu te fais prendre, tu es cuite.
— Si j’accuse Trent sans preuves, il s’en tirera devant les tribunaux sur des arguties techniques. (Je ne pouvais pas croiser son regard.) Il faut que ça soit solide et à l’épreuve de ce genre d’idioties. Que les médias puissent y planter leurs dents et s’en régaler. (Avec des gestes saccadés, je remis sur la pizza le fromage qui avait débordé.) Il faut que j’aie un de ces disques, et demain je l’aurai.
Ivy émit un petit grognement d’incrédulité.
— Je ne peux pas croire que tu vas te précipiter là-bas, sans plan, sans préparation. Rien. Tu as déjà essayé la méthode « fonce et réfléchis après » et tu t’es fait prendre.
Mes joues étaient écarlates.
— Ce n’est pas parce que je ne fais pas de plan chaque fois que je vais aux toilettes que je ne suis pas une bonne Coureuse, dis-je sèchement.
Ses mâchoires se serrèrent.
— Je n’ai jamais dit que tu n’étais pas une bonne Coureuse. Je veux simplement insinuer qu’un peu de préparation t’éviterait des erreurs embarrassantes, comme aujourd’hui.
— Des erreurs ! hurlai-je. Attends un peu, Ivy. Je suis une superbonne Coureuse.
Elle leva les sourcils.
— Tu n’as pas eu une bonne prise dans les six derniers mois.
— Ça ne venait pas de moi, c’était Denon ! Il l’a admis. Et si tu crois aussi peu en mes capacités, pourquoi m as-tu suppliée de te prendre avec moi ?
— Je ne t’ai pas suppliée.
Ses yeux s’étaient étrécis et des taches de colère étaient apparues sur ses joues.
Je n’avais pas envie de discuter avec elle. Je me retournai pour enfourner la pizza. Le souffle d’air sec fit voler des mèches devant mes yeux.
— Si, tu l’as fait, dis-je tout bas, sachant qu’elle m’entendait.
(Puis, plus fort :) Je sais exactement ce que je vais faire.
— Vraiment ? dit-elle, juste derrière moi.
J’étouffai un hoquet et me retournai brutalement. Jenks était sur le bord de la fenêtre à côté de M. Poisson. Il était blême.
— Alors, explique-moi. (Sa voix dégoulinait de sarcasme.) Quel est ton plan parfait ?
Je n’avais pas envie qu’elle voie quelle m’avait fait peur. Je la frôlai, lui tournant délibérément le dos, et commençai à gratter avec le grand couteau les restes de farine sur le plan de travail. Les cheveux dans mon cou se dressèrent. Je me retournai à moitié, mais elle n’avait pas bougé. Elle avait croisé les bras, et une ombre sinistre planait derrière ses yeux. Mon pouls s’accéléra. Je savais que j’aurais mieux fait de ne pas discuter avec elle.
Jenks se mit entre Ivy et moi.
— Comment entrerons-nous ? demanda-t-il en se posant à côté de moi sur le comptoir.
Je me sentais plus en sécurité quand il était là pour la surveiller, et je lui tournai sciemment le dos.
— J’entrerai en vison.
Ivy émit un murmure d’incrédulité et je me raidis. Je ramassai dans ma main la farine récoltée sur le plan et la versai dans la poubelle.
— Même si je suis repérée, ils ne sauront pas que c’est moi. Il suffira d’entrer, d’attraper un disque et de me tirer en courant.
Les paroles de Trent sur mes activités me revinrent en mémoire et je me demandai si ce serait aussi simple.
— Cambrioler le bureau d’un conseiller n’est pas tout à fait du vol à la tire, dit Ivy. (La tension semblait suinter d’elle.) On parle de vol à grande échelle.
— Avec Jenks, je serai ressortie du bureau en deux minutes.
De la maison en dix.
— Et enterrée dans le sous-sol de la tour du SO en une heure, acheva Ivy. Vous êtes fous. Tous les deux. Fous à lier. Il s’agit d’une forteresse en plein milieu de foutus bois ! Et ce n’est pas un plan, tout juste une idée. Les plans, on les met sur du papier.
Sa voix s’était faite méprisante, et raidissait un peu plus mes épaules.
— Si j’utilisais des plans, je serais déjà morte au moins trois fois. Je n’ai pas besoin de plan. Tu apprends tout ce que tu peux, et tu y vas. Les plans ne tiennent pas compte des surprises !
— Si tu utilisais un plan, tu n’aurais pas de surprises.
Ivy me fixait, et je déglutis. Il y avait plus qu’un soupçon de noir tournoyant dans ses yeux. Mon estomac se noua.
— Mais si tu cherches vraiment à te suicider, j’ai une meilleure idée, soupira-t-elle.
Jenks atterrit sur ma boucle d’oreille, m’arrachant à la contemplation d’Ivy.
— C’est sa première idée intelligente depuis le début de la semaine. Alors, bas les pattes, Tamwood.
Les yeux d’Ivy devinrent deux fentes et je reculai d’un pas, profitant de sa distraction.
— Pixie, tu es aussi stupide qu’elle, dit-elle en montrant les dents.
Les dents de vamp sont comme les revolvers, on ne les sort que quand on a l’intention de s’en servir.
— Laisse-la faire son boulot ! hurla Jenks en réponse.
Ivy se tendit comme un filin. Un courant d’air froid me passa dans le cou quand Jenks déplia ses ailes, prêt à s’envoler.
— Assez, criai-je avant que Jenks puisse décoller. (Je le voulais là où il était.) Ivy, si tu as une meilleure idée, dis-la. Sinon, tais-toi.
Jenks et moi regardâmes Ivy, pensant stupidement que nous étions plus forts ensemble que seuls. Ses yeux virèrent brutalement au noir. Ma gorge se dessécha. Ses yeux ne cillaient pas, animés d’une promesse jusqu’ici seulement sous-entendue.
Un bouillonnement s’éleva de mon ventre, et m’envahit la gorge.
Je ne savais pas si c’était de la peur ou de l’excitation. Ses yeux se fixèrent sur moi. Elle ne respirait plus. Je paniquai. Qu’elle ne regarde pas mon cou. Mon Dieu, quelle ne regarde pas mon cou.
— Enfer et putréfaction, souffla Jenks.
Mais elle frissonna, se détourna et se pencha au-dessus de l’évier. Je tremblais, et je peux jurer que j’entendis Jenks pousser un soupir de soulagement. Je réalisai soudain que cela aurait pu mal tourner, vraiment mal.
La voix d’Ivy ne contenait aucune vie quand elle parla.
— Bien, dit-elle à l’évier. Allez vous faire tuer, tous les deux.
Elle bougea et je sursautai. Voûtée et l’air blessée, elle sortit d’un pas raide de la cuisine. Plus vite qu’on n’aurait pu l’imaginer, la porte de l’église claqua. Puis plus rien.
Quelqu’un va souffrir, cette nuit.
Jenks quitta ma boucle d’oreille et se posa sur le bord de la fenêtre.
— Qu’est-ce qui lui prend ? (Dans le silence soudain, son ton était agressif.) On croirait qu’elle se fait du souci pour nous.